‹ Pompeia décrite et dessinée (volume 2)Chapitre 39 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

a nécessité de défendre leurs demeures contre les attaques incessantes des peuples voisins dut se faire sentir dès que les hommes se réunirent dans des villes.

Les murailles, les remparts, furent donc les premières constructions monumentales qu'ils érigèrent, et leur destination même exigea une solidité qui, à moins de causes particulières de destruction, leur a permis de traverser les siècles dans un état de conservation qu'on demanderait en vain à des édifices élevés à des époques bien moins reculées; c'est ainsi que les murailles de Mycènes, de Tirynthe et d'Orchomène sont restées les plus anciens monuments

Intérieur de la Porte de Nola.

de la civilisation grecque , et qu'en Italie les antiques enceintes d'Arpinum, de Préneste, de Signia, de Norba, de Ferentinum, de Paierie, et tant d'autres ont survécu au dernier édifice des villes qu'elles protégeaient. On ne doit donc pas s'étonner que les murailles de Pompéi, malgré toutes les causes de destruction qui semblent s'être réunies contre elles, soient parvenues jusqu'à nous en grande partie, et qu'aux côtés du nord et de l'est, on puisse encore parcourir leurs terrasses comme le faisaient les contemporains de Salluste , de Pansa et de Diomède.

Leur construction première remonte au temps des Osques, ainsi que l'attestent leur appareil et les inscriptions qu'on y lit tracées dans les plus anciens caractères grecs. A l'époque de la guerre sociale i, on augmenta ces fortifications; mais la ville, forcée trois ans plus tard de se soumettre à Sylla, fut démantelée par ses ordres, et reçut une colonie romaine. Quand vers l'an 50 avant Jésus-Christ éclata la guerre civile occasionnée par la rivalité de César et de Pompée, l'enceinte de Pompéi fut remise à la hâte en état de défense; enfin, la longue paix dont jouit l'empire à partir du règne d'Auguste ayant rendu les remparts inutiles, toute la partie qui regardait la mer fut démolie et remplacée par des habitations; le reste ne fut plus entretenu, et le tremblement de terre de 63 avait ajouté encore à son délabrement, quand le tout disparut dans la catastrophe de 79.

L'enceinte de Pompéi, entièrement reconnue et en grande partie déblayée par les Français de 1812 à 1814, et par le gouvernement napolitain en 1851 , forme un ovale s'étendant de l'est à l'ouest sur un diamètre de 936 m; le petit diamètre du N. au S. est de 591 m, et la circonférence totale est d'environ 2,600m. Suivant les principes indiqués par Vitruve, le rempart est en grande partie curviligne, et ne présente aucun angle saillant 2. Il se compose d'un terre-plein terrassé , compris entre deux murs, et formant avec ceux-ci une épaisseur de lim 55. Le mur extérieur, dont la hauteur varie de 8 à 10 m, selon les inégalités du sol, repose sur une base formée de quatre ou cinq assises placées légèrement en

1 91 avant J. C.

2 La figure d'une place ne doit être ni carrée, ni composée d'angles trop avancés ; mais elle doit faire simplement une enceinte, afin que l'on puisse voir l'ennemi de plusieurs endroits; les angles avancés ne sont pas propres à la défense et sont plus favorables aux assiégeants qu'aux assiégés.

Vitr. L. I, C. 5.

retraite les unes sur les autres, de manière à former talus 4. Ces assises inférieures sont formées de gros blocs de pépérin 2, d'un à deux mètres de longueur sur 0m,55 d'épaisseur, placés à joints verticaux, assemblés sans mortier, et s' emboîtant souvent les uns dans les autres. La haute antiquité de ces constructions est encore attestée par les lettres osques que portent un grand nombre de pierres, et qui durent servir d'indication aux ouvriers. Ces lettres avaient été gravées avant que les pierres fussent mises en place; aussi, les trouve-t-on tracées en tous sens, debout, de côté, et même quelquefois à l'envers.

La partie supérieure de la muraille est également un peu inclinée en arrière ; l'analogie frappante de son appareil avec celui de YAgger de Servius Tullius à Rome, semble indiquer qu'il date de la même époque, c'est-à-dire du milieu du vie siècle avant J.-C.

En haut du talus extérieur règne une plate-bande, au-dessous de laquelle s'avancent de nombreuses gargouilles, et que surmonte une rangée de créneaux , pinnœ.

Ces créneaux, par une disposition toute particulière, présentent à l'intérieur un appendice faisant retour en équerre, et protégeant le côté gauche des combattants.

Le mur intérieur, suivant un usage qui se conserva longtemps en Orient, où il fut retrouvé par les croisés, surpassait le premier d'une hauteur d'environ 2m,60. Dans les parties regardant le nord et l'ouest, il

1 Une des parties les mieux conservées de ces murailles est attenante à la porte d'Herculanum. V. la vignette en tète du chapitre.

2 Pierre grossière de nature volcanique et de couleur grise.

était renforcé du côté de la ville par de nombreux contre-forts. Cette portion de la muraille, qui est surtout bien conservée entre la tour qui fait face à la rue de Mercure et la tour suivante en allant vers la porte du Vésuve1, paraît, ainsi que les créneaux, appartenir à une époque plus récente, et où Fart de la construction était plus avancé, probablement au temps de la guerre sociale; en effet, elle offre cet appareil appelé hodomum, usité dans les derniers temps de la République romaine, et formé de parallélipipèdes d'assez grande dimension régulièrement superposés à sec , plein sur joint. Cette seconde rangée de créneaux , placée sur la muraille intérieure, semblait n'avoir été qu'un ornement sans utilité; mais il paraît prouvé, par le témoignage des auteurs anciens, qu'en temps de siège on établissait derrière elle des plates-formes en charpente qui recevaient aussi des combattants. On montait sur les remparts par cle larges escaliers à degrés très-hauts et très-étroits; le mieux conservé est celui qui existe près de la porte d'Herculanum (Pl. 20).

Démantelées, ainsi que je l'ai dit , au temps de Sylla, les murailles furent réparées à l'époque de César et de Pompée ; on reconnaît facilement la précipitation qu'on mit à ces travaux; les brèches furent simplement fermées à l'aide de cette maçonnerie grossière que les Romains appelaient Opus incertum , mélange de pierres et de briques informes noyées dans

1 A partir de ce point la muraille disparaît, et l'enceinte n'est plus inarquée que par un fossé moderne; on la retrouve en approchant do la porte de Nola.

un bain de mortier 1. A la même époque furent élevées les neuf tours qui partagent encore l'enceinte en courtines dont la longueur varie de 80 à 480 pas, selon sans doute que le terrain offrait plus ou moins de difficultés à l'approche des machines de guerre. La plus complète de ces tours est voisine de la porte d'Herculanum; sa muraille, d'environ lm d'épaisseur, est formée d'un noyau d'opus incerlum, revêtu d'un parement formé de petits cubes de tuf, et quelquefois de briques, que recouvre un enduit de stuc. Sur celui-ci, mais seulement sur les côtés, on a tracé des refends imitant l'appareil des murailles; la face qui regarde la campagne est restée lisse.

Les tours sont quadrangulaires , contrairement aux prescriptions de Yitruve 2; elles ont 8"1 de large sur 9,n,75 de profondeur, et forment une saillie de 2m,25 en avant de la muraille. Elles renferment trois étages superposés; au rez-de-chaussée, une poterne ouvrait sur la campagne; le premier étage était percé de meurtrières pour la défense ; le second était de niveau avec le terre-plein des courtines, et communiquait avec lui ; enfin sur sa voûte était une terrasse protégée par des créneaux. On arrivait aux divers étages par un escalier placé à la partie postérieure de la tour.

Il n'y a point d'apparence qu'au pied des remparts il ait jamais existé de fossés, et c'est à tort que quelques auteurs ont supposé qu'ils ont pu être comblés par ordre de Sylla, ou .par l'éboulement d'anciennes murailles.

Portes. L'enceinte de Pompéi était percée de huit portes qui ont reçu les noms de portes de Capoue, des Théâtres, du Sarnus, du Vésuve , de la Marine, de Stabia, d'Herculanum et d'isis ou de Nota. Il ne reste rien des trois premières, et un pan de muraille indique seul l'emplacement de la porte du Vésuve. Celle de la Marine, par laquelle on pénètre aujourd'hui dans Pompéi, n'est qu'un passage voûté et pavé de 23 m de long sur 5m,35 de large, percé au milieu de grands magasins antiques, et surmonté d'une habitation moderne3.

1 V. la vignette en tète du chapitre.

2 Les tours doivent être rondes ou à plusieurs pans, car celles qui sont carrées sont bientôt ruinées par les machines de guerre, et les béliers en rompent aisément les angles; tandis que dans la forme ronde, les pierres taillées comme des coins résistent mieux aux coups qui ne peuvent que les pousser vers le centre. Vitr. L. I, C. 5.

3 II n'est pas bien prouvé que cette voûte soit réellement la porte de la ville, mais tout semble l'annoncer.

La Porte de Stable n'a été mise à découvert qu'en 1851 ; elle est de construction très-ancienne et flanquée de fortes murailles composées de grands blocs de pierres du Sarno , entre lesquelles passe une voie de largeur médiocre, n'ayant de trottoir que d'un seul côté. On y voit encore les dés en pierre qui recevaient les pivots de la porte. Dans un angle du passage est implantée dans le sol une pierre de travertin portant une inscription osque, qui a beaucoup exercé la sagacité des antiquaires napolitains. A gauche de la porte est une fontaine surmontée d'une tête de Méduse K

Les deux dernières portes, celles d'Herculanum et de Nola, sont surtout dignes d'attirer l'attention des voyageurs.

Porte d'Hercuianum2. Cette porte, de beaucoup postérieure aux murailles , date évidemment du temps des Romains; elle présente une grande arcade, flanquée de deux plus petites destinées aux piétons. Cette arcade a 4m,30 de largeur, et sa hauteur, lorsqu'elle avait encore sa voûte, dut être de 6m,66 ; elle était fermée par une herse 3 dont on voit encore les coulisses dans les pieds-droits de la porte du côté de la campagne. Ces coulisses sont intérieurement revêtues de stuc, ce qui paraît assez mal approprié à leur destination, car ce revêtement peu solide, devait être en peu de temps totalement détruit par le frottement de la herse. Les petites arcades, larges de lm,33, ont conservé leurs voûtes et leur hauteur de 2m,90 du côté de la ville et de 3,n,25 à l'extrémité opposée, le sol étant incliné du dedans au dehors; elles avaient des portes, et non des herses, ainsi que le témoignent les trous dans lesquels tournaient les pivots. Les trois arcades ouvraient sur un passage long de 18m,10, au fond duquel elles étaient répétées. Ces arcades intérieures étaient toutes trois garnies de portes. Le passage du milieu était découvert, de façon que, lorsque la herse était forcée, la seconde porte pouvait encore être défendue par des combattants placés sur les terrasses qui couvraient les passages latéraux. La porte d'Herculanum est construite en briques et en moellons posés par assises alternatives, et revêtus d'un beau stuc blanc. Au dehors de la ville, ce

' Minervini. Bullettino archeologico Napolitano, Nuova série, n° 24. Juin 1853.

2 V. Planche VII.

3 Ces herses, dont nous avons déjà vu un exemple à la Basilique, page 116, portaient chez les Grecs les noms de KatapaxTct ou ÉmppaxTût, et chez les Romains ceux de portœ pendulœ ou recidentes.

revêtement servait $ album ^ à en juger par la quantité d'inscriptions qu'on y trouva; malheureusement la plupart étaient illisibles. A l'époque de la découverte, en 1763, Winckelmann constata que ces inscriptions avaient été tracées par-dessus d'autres qui s'y trouvaient antérieurement, et sur lesquelles on n'avait fait que passer une légère couche de blanc2.

Porte d'Ists ou de Nola. Cette porte, située au côté nord-est de la ville, à l'extrémité de la rue de Nola, est, comme la Porte des Lions à Mycènes, placée en retraite au fond d'un passage protégé par deux fortes murailles construites en très-grand appareil, pleins sur joints3. A en juger par cette disposition, cette porte devait remonter à une haute antiquité; elle était double comme celle d'Herculanum, mais l'avant-porte a été détruite, et la seconde est une restauration qui date de l'époque de la construction des tours. On y avait encastré du côté de la ville4, et auprès d'une tête fort dégradée qui décorait la clef de l'arc, une inscription osque, qui appartint probablement à la porte antique que la porte romaine a remplacée.

piinjîinvna

jfc 3VT\H3I*I

M. de Glarac 5 a traduit ainsi cette inscription :

« Caius Popidius, fils de Caius, Meddixtucticus 6 a rétabli cette porte, et l'a consacrée à Isis. »

La porte extérieure avait &m,40 de largeur; elle était à 7m,50 en avant de la porte intérieure; celle-ci n'a qu'une seule arcade, large de 3M,30,

1 V. page 31.

C'est évidemment un album de ce genre qui est désigné dans ces vers de Plaute, que la plupart des éditeurs et commentateurs avaient modifiés faute de les comprendre :

Nae isti faxim nusquam adpareant,

Qui hic albo pariele aliéna oppugnant bona.

Persa, act. I, se. 2.

2 Relation des nouvelles découvertes d'Herculanum.

3 V. la vignette à la fin du chapitre.

4 V. la lettre en tète du chapitre.

5 Pompéi, in-80, 1813.

11 On sait que chez les Osques, le Meddixluclicus était le premier des magistrats municipaux.

haute de 7m et profonde de 5m,50 ; elle est construite en briques, en blocage et en blocs de travertin, le tout revêtu de stuc. On voit au seuil la pierre sur laquelle battait la porte. Sous la voûte, au côté gauche, en sortant, règne un trottoir qui se continuait contre la muraille de ce côté, mais qui n'existe pas à droite. Le pavé en blocs polygonaux est profondément et presque régulièrement sillonné d'ornières parallèles , creusées par les roues des chars.

Extérieur de la Porte rie Nola.

M-.iUon de Liïereti

Page 1