Au tome I, page
2. La sœur Suzanne Des Moulins. Racine fils dit qu'elle y eut dewt soeurs religieuses ; les Nécrologes ne font mention que d'une.
yice de ]a maison des Champs. C'est de cette humble veuve Racine que parle la mère Angélique dans une lettre à M. Le Maître, de mai 1652 : « La pauvre madame Racine m'écrit que vous lui avez fait la charité de lui parler, dont elle est très-consolée, et me prie de vous la recommander, comme je fais de tout mon cœur. C'est une très-bonne femme, vous le verrez; elle est capable de bien servir et sans timidité. On m'a dit que la mère L... et sa fille lagourmandent, et qu'elle n'ose rien faire sans leur congé. Je ne m'arrête guère aux discours des valets, sachant bien qu'ils sont passionnés et mauvais juges; mais je vous supplie très-humblement d'y prendre garde. » — De plus, M. Vitart père s'en revint, ( dès 1639, avec ces Messieurs au monastère des Champs, , et y prit soin, en bon économe, du ménage et de la ^ ferme jusqu'à sa mort en 1641 ou 1642. Sa veuve vécut à Paris dans le quartier de Port-Royal, en sainte femme, et elle exerçait en même temps la profession de sage- femme ^. C'est elle qui cacha durant les persécutions M. Singlin, M. de Saci et autres Messieurs, dans une petite maison du faubourg Saint-Marceau qui appartenait à son gendre ; elle habitait le bas et paraissait occuper tout le logis. Le fils Yitart, après ses études faites, entra chez le duc de Luines sur le pied d'intendant, et 4tait souvent à Chevreuse. Il y avait donc eu comme une transplantation de presque toute la famille de Racine à Port-Royal et aux environs. Rien de plus simple qu'il y ait été élevé, de même qu'une de ses sœurs (ou plutftt cousine-germaine) s'y fit religieuse >.
1 . m: Paul Mesnard doute qu'elle eût réellement une si humble profession ; il incline à croire que, si elle en remplissait Toffloe, ce devait être affaire de charité.
2. Cette scfur de Racine, religieuse, a fait question. Il semblait d'abord qu'il n'y eût pas lieu au doute : elle est mentionnée sous ce titre dans le Supplément au Nécrologe. On y lit : i Le trente et
Jean Bs^^ine fut Qrphelin dès l!enfance, si on peut 1 dire orphelin au milieu d*une famille si iiomKréuse et. si
unième jour de mai 1687, mourut à Port-Royal la sœur Marie.cle Sainte-Genevfève Racine, religieuse professe deds monastère. Éllfe étoit nièœ de la mère Agnè^s de SaintB-Thècte B^aciire, et sœur de Tillustre poète de ce npm. » Comment supposer qu'il y a;ifait ^reur? Cependant M. Paul Mesnard, dans son excellente Notice }iiographique sur Racine^ l'a à peu près démoriiré. En pareille matière, 'j'avoue que je tiens le plus possible ptiur te tradition jusqu'à preuve du contraire. J'ai donc-essayô de tenir bon jusqu'au bout pour celte sœur de Racine, ainsi inscrite au Nécrologe j et Je suis même allé jusqu'à demander à M. Mesnard si, à la rigueur, elle ne pouvait pas être une sœur de père, ne fût-ce qu'à titre illégitime. M. Mesnard, voulant bien résumer ses arguments, m'a répondu :
« Je suis un peu obstiné au sujet de la prétendue sœur de Racine. Le père de Racine , né en 1615 , épousa , n'étant encore âgé que de vingt-trois ans , le 13 septembre 1638 , Jeanne Sconin. De cette union naquit , aprâs quinze mois, le poëte Jean Racine ; donc la naissance d'un autre enfarit n'est pas possible avant la sienne. Un second enfant , Marie Racine ( madame Rivière) naquit du mariage de Jean Racine et de Jeanne Sconin en jSlnvier id41 , treize mois après le poëte ; et le 2B de ce même mois de Janvier, Jeanne jScotnin était morte. Il est donc évident que, du mariag^ede Jean Racine et de Jeanne Sconin il ne naquit que deux enfants , le poëte Kàeine et madame Rivière. Pour que Racine ait eu une sé^r à Pdrt- RC^al , faut-il supposer que son père avait eu une fille illégitime avant^son mariage? Il s'y serait pris de bonne heure , puisqu'il se niariaà 23 ans j il s'allia à Une famille qui semble avoir été dans une situation SUpériQmfc à la. si^ne ; .et on a peine à croire qu'elle eût accepté une situation, assez scandaleuse dans une petite ville. La sœur de Racine , dont on parle , se- -rSit^ne née du sectind mariage de J^n Racine avec Madeleine yol , en- Uvat posthume dans ce cas, puisque Jean Racine mourut trois mois açrès son second mariage? Cela ne serait sans doute pas impossibte ; mats le ne 'ïfe^érols pa», parce que j*ai minutieusement consulté Jour ^r jour l^te- ^B0tres de l'État civil à La Ferté-Alilon , et que je n'y ai trouvé aucune Me de Jean Racine et de Madeleine Vol. Louis Racine ne parle point de côife liiDBur de son père. Dans la correspondance de Racine aucune trace d^^(e o^pluj»., tandis qu'il y est ^ souvent question et de sa tante la mère Agnès de Sainte -Thècle, et de madame Rivière. — Au contraire, je trouve dans les registres de La Ferté-Milon la naissance de Marie-Oenetve Racine ^ fiUe de Claude Racine , oncle du poëte. Cette même fille de lude est portée dans un ancien tableau généalogiqtie aviéc éetfe men - Religieuse à PorV-Boyal. Comment ne pas croire qde c'éSt là délfe oue le Nécrologe appelle Marie de Sainte-Geneviève Retcinei noms presque mtrtiqties ) y tour de Racine^ Elle n'était, il est vi^i , qie «t tlousjne- ^mnaine -, Omû comme elle était nièce d< la mère Agnès de Saif)t«)rTt|ècle, aussi bien que Racine en était le neveu,^ bien des personnes pouvaient les croire frère et sœur. Le Nécrologe n'y regardait pas toujours de si près. »
sainte ; son père et sa mère morts le laissèrent çn bas âge. Il fut d'abord envoyé pour ses premières études an collège de la ville de Beanvstis, et il paraît qu'il n'eti sortit qu'en octobre 1655 poiir Venir à Pôrt-Roj^al ; selon les dates données par son fils (et qui ne sont poitft d'ailleurs d'une entière certitude), il en sortit en octobre 1658 pour aller faire sa philosophie au Collège d'Harcourt ; il ne serait donc resté à Port-Royal que trois ans, depuis l'âge de seize ans jusqu'à dix-neuf. Ces années tombent précisément dans le temps de là disperièion des Écoles, du inoins de l'école des Granges, qui eut lieu en 1656. M. Walon de Beaupuis conserva quelques enfants au Chesnay jusqu'en 1660 ; mais il y a lieu de croire que le petit. Racine, comme on l'appelait, resta par exception à Port-Royal des Champs et qu'il continua d'étudier, peut-être seul, ou peut-être I avec le duc de Chevreuse à Vaumurîer, c'ést-à-dire en- j core à Port-Royal des Champs, sous Lancelot, Nicole, ' et aux soins particuliers de M. Le Maître ou de IVT. Hamon.
Ces trois années passées dans le saint désert furent décisives pour le jeune Racine : ses études s'y fortifièrent, et il y acquit tout son premier fond de goût et de savoir antique; sa sensibilité s'y développa avec d'autant plus d'abandon et d'effusion qu'il y était presque solitaire, et que les compagnons, par suite de cette dispersion de l'école des Granges, ne l'y troublaient pas.
On sait les atiecdoles, les cfrconstatides touchantes de ce studieux séjour du poète adolescent. On à cette bonne lettre de M. Le Maître, réfugié pour quelque temps à Bourg-Fontaine, du 21 mars 1656 :
a Mon fils, je vous prie de m'envoyer au plus tôt VApologie des mnts Pères, qui est à moi, et qui est de la première impression; elle est reliée en veau marbré, in- 4°. J'ai reçu les cinq volumes de mes Conciles , que vous aviez fort bien
empaqaetés; je vous en remercie. Mandez-moi si tous mes livres sont au château (à Yaumurier) bien arrangés sur des tablettes, et si tous mes onze volumes de saint Ghrysostome y sont, et voyez-les de temps en temps pour les net toyer. Il faadroit mettre de Teau dans des écuelles de terre, où ils sont, afin que les souris ne les rongent pas. Faites mes recommandations à madame Racine (la grand'mère), et à votre bonne tante (la religieuse), et suivez leurs conseils en tout. La jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point s'émanciper. Peut-être que Dieu nous fera revenir où vous êtes. Cependant il faut tâcher de profiter de cette persécution, et de faire qu'elle nous serve à nous détacher du monde, qui nous paroit si ennemi de la piété. Bonjour, mon cher fils; aimez toujours votre papa comme il vous aime. Ëcrivez-moi de temps en temps. Envoyez-moi aussi mon Tacite in-folio. »
L'adresse : t Pour le petit Racine, à Port-Royal*, »
Pauvre Racine! s'il relut plus tard cette bonne l^re, qu'il dut se repentir et pleurer I car elle éclaire le tort qu'il eut envers la mémoire de M. Le Maître, et ce qui nous semblera à nous-même la pire action de sa vie ; mais il se repentit si fort qu'on n'a plus le courage de le lui reprocher.
On a les vers latins et français par lesquels il célèbre Port-Royal. Dans les distiqueslzims Ad Christumy il parle déjà du monastère comme il en aurait pu parler la veille de sa mort, — ce monastère battu par la tempête et de toutes parts menacé :
Hanc tutare domum, qu» per discrimina mille, Mille per insidias vix superesse potest.
Aspice ut infandis jacet objectata periclis, Ut timet hostiles irrequieta manus.
Il parle déjà comme un des vieux solitaires et en leur
1. La mère Angélique, dans une lettre à la reine de Pologne, parle d'un petit qui n'a que dix-huit ans et qui peint tans avoir appris.
nom : Nos quondam toi tempestatibusactos..,. Il implore la paix, un jour serein et pur :
Pacem, ^umme Deus, pacem te poscimus omnes ; Succédant longis paxque quiesque mails.
Après les temps d'épreuves et la sortie d'Egypte, après l'orage il ne désire rien tant que ce port/ cet asile de Grâce :
Te duce, disruptas pertransiit Israël undas : Hos habitet portus, te duce, vera salus,
Port'-Royal, c'est sa patrie à lui, c'est sa nourrice, sa famille d'adoption. Port-Royal entretint, développa dans Racine tous les sentiments de famille : Racine ne fut jamais orphelin.
Quant à ses odes en français, comprises sous le nom de Paysage y ou Promenade de Port-Royal des Champs, elles sont assez connues ; trop faibles et trop d'un poète enfant pour qu'on en puisse citer beaucoup, il y a pourtant déjà de l'accent des chœurs d'Esther, par exemple dans ces doux endroits qu'il suffît de rappeler :
Je vois ce Cloître vénérable.
Ces beaux lieux du Ciel bien aimés, Qui de cent temples animés Cachent la richesse adorable, etc.
Sacrés palais de Tinnocence, Astres vivants, chœurs glorieux.
Qui faites voir de nouveaux Cieux Dans ces demeures de silence ! etc.
Les mots sont faibles ou vagues, mais il y a le mouvement, le souffle.
On reconnaît surtout, à cette description abondante et complaisante du paysage, des bois, de l'étang, des prairies, quel vif et frais sentiment, quel amour de la nature
ôo port-rovaL.
noùMssa^t cette jeune âtne. Ce inëme vdlôn que les antres jugeaient affreux et sauvage, et là înortification des yeux par son horizon bornéy lui, il y voyait ses chastes délices et en recueillait, enTembeHissant, chaque image. Nous aurons à dire et à répéter souvent que Racine est de ces talents qui auraient fait ce qu'ils auraient voulu dans chaque genre, qui y auraient excellé, dès qu'ils s'y seraient exercés. Dans le descriptif ou le pittoresque, que n'aurait-il pas fait s'il l'avait voulu, lui qui, tout novice, peinait avec tant d'artifice et de menue curiosité les reflets et le miroir de l'étang, le vol rasant de l'hirondelle sur les eaux, les sillages argérités des poissons, les papillons, ces vivantes fleurs qui voltigent sur les herhes par les prairies et donnent le change aux abeilles ?
C'est là qu'eu escadrons divers Ils répandent dedans les airs
Mille beautés nouvelles, Et qUe les essaims abusés
Vont chercher sous leurs ailes Les pleurs que l'Aurore a versés.
On a en ces strophes un premier Racine juvénile tout naturel et d'avant Boileau, le Racine bel esprit et rêveur, se souvenant de la Solitude décrite par Saint-Amant, descendant de Pétrarque sans le savoir, sentant déjà d'avance comme Lamartine enfant à Milly. Y a-t-il au début, entre Boileau et lui, assez de différences de nature ! l'un tout occupé des embarras des rues de Paris, des originaux du coin, et des mauvais vers qui ne font qu'un saut du Palais chez l'épicier ; ayant au cœur, dès quinze ans, la haine d'un sot livre : l'autre tout épris des fleurs, de la rosée, des ombrages et des eaux, y laissant volontiers courir son vers fluide et un peu brillante, mais ému, et déjà sans doute y mêlant tout bas de vagues et chers fantômes.
LIVRÉ SIXIÈME. Ô'i
Car c'était en ëi^ànt bar Ces pi^^frîes, en s'enfonçant sous ces Jbois/qpi'îl allait lire, appre.ni^re, par cœur, en dépit du bon Lancelot, ^ce roman d'Héliodope, îf^agène et Chariclée, espèce d'Estelle et Némorin d'un Florian grec. Il rêvait déjà quelque tragédie là-dessus, 'assez pareille à celle de Pyrafne et Thisbé de Théophile, qu'il ignorait encore. Il rêvait déjà pour lui-même, à travers sa piété confuse et rougissante, de semblables aventures.
Tout pourtant n'était pas sitôt ni également profane dans les essais de sa muse. Il s'essayait dès lors à traduire en vers les Hymnes du Bréviaire que plus tard, très-retouchées, revues et refaites, il mit dans ce Bréviaire, que l'on condamna, de M. Le Tourneux. Je me figure que, le lendemain de quelque rêverie trop prolongée sur les tendresses de Ghariclée et de Théagène au fond des bois, le jeune Racine troublé et repentant s'exerçait à ces Hymnes pures de Lmides :
L'oiseau vigilant nous réveille, Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit : Jésus se fait entendre à Pâme qui sommeille, Et l'appelle à la vie, où son jour nous conduit.
« Quittez, dît-il, la couche oisive Oh vous ensevelit tufe mtflle languetrr ; Sobres, chastes et pui^s, l'oeil et l'âme attentive, Veillez : je suis tout proche, et frappe à votre cœur. »
Ouvrons donc l'teil à sa lumière, Levons vers ce Sauveur el; nos mains et nos yeux ; Pleurons et gémissons : une ardente prière Écarte le sommeil, et pénètre les Cieux.
Et eticore :
Sombre nuit, aveugles ténèbres. Fuyez; le jour s'approche,, et l'Olympe blanchit : Et vous, Démons, rentrez dans vos prisons fupèbres; De votre empire affreux un Dieu nous affranchit.
Le soleil perce Tombre obscure ; Et le& traits éclatants qu'il lance dans les airs, Rompant le yoile épais qui couvroit la nature, Redonnent la couleur et Pâme à Punivers.
Et ceci :
Les portes du jour sont ouvertes.
Le soleil peint le ciel de rayons éclatants : Loin de nous cette nuit dont nos âmes couvertes Dans le cbemin du crime ont erré si longtemps!
Imitons la lumière pure De Pastre étincelant qui commence son cours.
Ennemis du mensonge et de la fraude obscure ; Et que la vérité brille en tous nos discours.
Que ce jour se passe sans crime, Que nos langues, nos mains, nos yeux soient innocents; Que tout soit chaste en nous, et qu^un frein légitime Aux lois de la raison asservisse les sens !
L'astre avant-coureur de Paurore, Du soleil qui s'approche annonce le retour; Sous le pâle horizon Pombre se décolore :
Lève-toi dans nos cœurs, chaste et bienheureux jour!
M. de Saci, dit-on, vit ces premiers essais de vers pieux, bien moins élégants sans doute qu'on ne les a maintenant, mais dont quelque heureuse strophe devait déjà être trouvée ; il ne les goûta point, et représenta au jeune Racine que la poésie n'était pas son talent. Lui-même M. de Saci était poète, il était orfèvre et ne pouvait l'oublier, tout saint qu'il était ; il avait traduit de ces mêmes Hymnes d'Église» il ne trouva pas que les traductions de Racine ressemblassent assez aux siennes. Il ne Pavoua point pour son disciple en fait de vers*.
1. Perrault, d'après des renseignements jansénistes, a dit que le jeune Racine, « ayant lu à Port-Royal des Champs, tandis qu'il
M. Le Mattre ii*était pas d'avis, non plus, que Racine fut poète ; mais il aurait voulu faire de lui un avocat , c'est-à-dire ce qui lui semblait de plus beau au monde quand on n'était pas solitaire. k
Racine passa de Port-Royal au Collège d'Harcourt y pour y faire sa philosophie. Sa passion pour la poésie ( allait croissant, et l'image de ses premiers maîtres absents pâlissait. £n 1660, au sortir de sa philosophie, n'ayant que vingt et un ans, il fit son Ode intitulée la Nymphe de la Seine j pour le mariage du roi. Son cousin . Yitart qui , par l'hôtel de Luines , connaissait les litté- 1 rateurs en crédit, porta l'Ode à Chapelain, le grand pa- f tron d'alors, lequel, après examen, rendit cette sentence : « L'Ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de ôtances qui ne peuvent être mieux. Si l'on repasse le peu d'endroits que j'ai marqués, on en fera une fort belle pièce. » L'endroit le plus considérable à changer ^ fut celui où l'auteur avait mis des Tritons dans la Seine, dans un fleuve, Ik où il n'y a que des Nymphes. — C'était ' le plus grave crime aux yeux de Chapelain.
Au sortir de chez M. Chapelain, M. Vitart passa chez
y faisoit ses études, les excellentes Poésies de M. d'Andilly, la traduction du poëme de Saint-Prosper par M. de Saci, et surtout les traductions admirables des Hymnes de TÉglise du même auteur, s'appliqua à faire à son tour des traductions en vers de quelques Hymnes. » J'ai moi-même entendu louer les versions en vers de M. de Saci qui sont dans les Heures de Port-Royal, et un homme dont le souvenir est resté respectable et cher à tous ceux qui l'ont connu, un homme que j'ai plaisir à nommer à côté de M. Vinet, M. le pasteur Verny, me disait un jour ; «Le Vent Creator de H. de Saci est charmant. » — Eh bien! non, je viens de relire ce Vent Creator traduit ; ce n'est pas mal, mais ce n'est pas charmant. Quand on a fait une fois les vers des Racines grecques, on ne peut rien faire de charmant en poésie . — J'ai pourtant noté, comme exception singulière, la traduction du Salvete^ flores Martyrum^de M. de Saci (tome IV, p. 328).— M. Paul Mesnard a eu à discuter ce point des Hymnes traduites parles deux émules inégaux, Racine et Saci, et il s'est montré plus indulgent q[ue moi pour ce dernier.
9^ ÇORTJ-ROYAL.
ft(f . Perrault, qupique î^acine lui eut dit de ne 1q pas fajf.e ; maïs il ne put s'ep empêcher , et Racine, apr^ C9]^p, n'en fut pas mçurri.l^, Perrault fit également ses remarques, relevées de force éloges; Racine en tint compte pçur corriger, et suivit ses avis, hors un ou deux endroits « où Je nesuivrois^pas^iit-ûf Apollon lui-même, »• ! Ainsi voilà Racine qui, si Boileau n*y met bon ordre, / va débuter sous le patronage de Perrault et de Chapelain. Son Ode, quo^up pleine, nombreuse et élégante, n*est d'ailleurs pas indigne de leurs auspices par la quantité à* astres y soleils^ beautés nonpareillesy or du Tage^ trésors de rinde, et d'oripeaux poétiques à la mode dont il ne répudie pas l'étalpige, e^i le rajeunissant à peine, sans se doutpr de l'interdit déjà prononcé par Pascal et que va fairq exécuter Boileai;.
Cette Ode avajt été précédée d'un certain Sonnet sur la naissai^CQ d^'xm qnfapt de madame Vitart, aussi pompei^sement, célébré que, IJenfant d^ Pollion, et d'un autre Sonnet au ca^dinç-l Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées, qui, avait fait scandale plus que de raison à Çort-Rojal, Nqus ejntendonsd'ipi Techo : « Il est à craindre que ce petit Racine ne tourne mal , » devait-on se dire. Dans une lettre à l'abbé Le Yasse.ur, Racine raconta gaiement son embarras pour son Ode, sur laquelle, après Chapelain, ili^ei.sqt.plu^'qui cqnsulter : « Si biep, lui écrit-il, que j'étois prèfi de consulter, comme Malr herbe, une vieille servante, si je ne m'étois aperçu qu'elle est japséni^tp comme sop maître , et qti'elle pourroit me déceler; ce qui seroit ma ruii^e entière, vu que je reçois encore tous les jours lettres sur lettres, ou, Ippuf mieux dire, excommunications sur excommunications, à cause da mon triste Spnnet. »
Cette situation compliquée dura assez iongtexpps. Racine avait été présente à Chapelain; il avait reçu de Golbart une bx)urse d^cenj^loms pour son t)àe; il avAit
LIVR^ SIJCIÈME. 95
donné des arrhes ^^ ^x^ 4^WrR ^® ^^ RÇ^^i^ • pourtant 5ort -Royal le ciriCoaye?i?iit encore, qt l'embarras était de s'en dégager. M. Yitart, qui ne paraU guère avoir profité avec suite de la sérieuse 'et sainte éducation qu'il avait reçue, aidait à couvrir le libertinage poétique de son jeune cousin et quasi neveu. On a de Tlacine les ! lettres écrites de Chevreuse, et datées de Babyîone, h l'abbé Le Vasseur, jeune bomme lui-même d'esprit et de dissipation, un peu parent et assez galant ami, ce semble, de madame Vitart. Racine, à Chevreuse, pré- ^ sidait (ou faisait semblant de présider), en l'absence de son cousin , aux travaux qui se faisaient dans le château | du duc. Ce n'est plus la rêverie pieuse et tendre des années précédentes j c'est une rêverie encore, mais que traversent le regret de Paris et d'autres désirs volages. Il appelle Babylone^ c'est-à-dire lieu d'exil, ce qu'il appelait tout à l'heure Sion :
« Vous vous attendez peut- être que je m^envais venir vous ; dire que je m'ennuie beaucoup à Babylone, et que je vous dois réciter les lameutations quç Jérémie.y a autrefois con^posées,: ipais je ne veux pas vous faire. initié, puisque vous n'en avez pas déjà eu pour naoi; je veux vous braver, au contraire, et vous montrer que je passe ifort bien mon temps. ' Je vais au cabaret deux ou trois fois le jour; je commande • à des maçons, à des vitriers et à des menuisiers, qui m*o- ; ■ béissent a.ssez exactement et me demandent de quoi boire ; j je suiç dans la cUambre d'un duc et pair : voilà pour ce qui regard^ le faste; car, dans un quartier couune celui-ci, où ii n'y a que des gueux, c'est grandeur que d'aUer au cabaret; tout te monde n'y peut aller.
« J'ai des divertissements plus solides, quoiqu'ils paroissent moins : je goûte tous les plaisirs de la vie solitaire ; je suis tout seul, et je n -entends pas le moindre bruit : il est vrjd que le vent en f^it beaucoup, et même jusqu'à faire trembler la maison; mais il y a un poète qui a dit: « Oqi^flni jtuiundum est recubaniem^ etc., etc. »
« Je.lis â^s versi je t^he d^euMv^; je. lis les ayeiUures
de TArioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures. Une dame me prit hier pour un sergent : je voudrois qu'elle fût aussi belle que Doralice; je lui aurois fait les offres que Mandricard fit à cette belle. »
Il convient d'arrêter à temps la citation ; car il y a des gaietés. Yoilà le Racine aussi libertin qu'il peut être. Mais tout cela pourtant, à le lire de suite , est un peu .froid, de parti pris; c'est un libertinage littéraire encore, I concerté pour amener des citations et allusions de ses 'poètes favoris.
' Racine, à ce moment, se dissipait de plus en plus; à Paris il voyait La Fontaine et se faisait loup avec lui et les autres loups ses compères. Il empruntait à la bourse de M. Yitart, ne sachant trop quand il pourrait rendre. Il songeait à donner une pièce intitulée les Amours d'Ovide à l'Hôtel de Bourgogne, et écrivait là-dessus de ] petits billets galants à la comédienne mademoiselle de Beauchâteau. Toutes ses lettres de ce temps sont entremêlées de vers, qui ne ressemblent pas mal à ceux du Voyage de Chapelle et de Bachaumont, ou aux rimes mêlées des lettres de La Fontaine. Il lit les poêles italiens et espagnols, et en est plein; le grec a un peu tort. G*est le moment de la grande dispersion des solitaires, en 1661, de la déposition et de la fuite de M. Singlia, ; et de la désolation qui s'ensuivit ; Racine en parle dans ses lettres k l'abbé Le Yasseur, mais très à la légère et en disciple très-peu touché ; ce malheur de Port-Royal le met plutôt à Taise, et ouvre du jour à sa muse : aussi il ne le prend que par le côté de la plaisanterie.
11 s'agit d'un fils de sa tante Yitart, d'un frère de son cousin l'intendant, qu'on avait cru mort apparemment, et qu'on apprend qui porte, frais et gaillard, le mousquet dans la garnison d'Hesdin :
« Je vas dès cette après-dinée en féliciter madame notre
sainte tante, qui se croyoit incapable d'aucune joie depuis la perte de son saint père, ou , comme disoit M. Gomberville, de son futur époux ' : en effet, il n^est plus dessus le trône de saint Augustin, et il a évité, par une sage retraite, le déplaisir de recevoir une lettre de cachet par laquelle on Penvoyoit à Quimper. Le siège n'a pas été vacant bien longtemps; la Cour, sans avoir consulté le Saint-Esprit, à ce qu'ils disent, y a élevé M. Bail, sous-pénitencier, et ancien confrère du •Bailli (de Ghevreuse) dans la société des bourses des Gholets. Vous le connoissez sans doute, et peut-être est-il de vos amis. Tout le consistoire a fait schisme à la création de ce nouveau pape, et ils se sont retirés de côté et d'autre, ne laissant pas de se gouverner toujours par les monitoires de M. Singlin, qui n'est plus considéré que comme un anti-pape : Percutiam pastorem et dispergentur oves gregis, Gette Prophétie n'a jamais été plus parfaitement accomplie, et de tout ce grand nombre de solitaires, à peine reste-t-il M. Guays ' et maître Maurice. » (Juin 1661.)
Je sais qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux des plaisanteriss un peu froides, faites pour égayer une lettre, et sans que le cœur y ait grande part. Pourtant quel chemin Racine avait fait en peu de temps ! comme son goût contrarié le rend ingrat I comme il plaisante de douleurs respectables avec une grâce pincée et cruelle 1
Ainsi parlait'il de ses saints maîtres le jour et à l'âge oii il les rencontrait en travers de sa passion. Malheur à ceux, quels qu'ils soient, que Ton rencontre dans le travers de sa passion principale , quand elle a hâte de sortir! ils ont tort. Plus tard, cette passion poétique sa-
1. M. Singlin, qu'elle allait bientôt cacher dans la maison du faubourg Saint-Marceau.
2. M. Guays : il fut plus de vingt ans au service du monastère en quaUté de pourvoyeur; c'était lui qui achetait toutes les provisions de la maison. Il finit par se faire religieux à l'abbaye de Saint-Cyran. C'était un des plus humbles et des moins comptés entre tous ces Messieurs, et Racine met une certaine ironie à le nommer comme le seul restant. Cela fait une chute à son récit.
tisfaite et à peu près épuisée , il reviendra à eux ; il ieur fera amende honorable. Gela lui sera facile, la passion favorite, la passion jeune, avide, à jeun et irritée, ft'é- X^t plus là entr^ eux et lui.
Pour le soustraire aux mauvaises eompagnies et le fixer à un état, la famille se décida à l'envoyer à Uzès près d'un oncle*, frère de sa mère, le Révérend Père Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève et prieur de SaiB^-Maximin, de plus vicaire-^'énéral at ^xfficial de révêcfue d'Uzès et chanoinie de la cathedra : ce personnage ecclésiastique, assez considérable , et qui pacaît avoir été un homme d'esprit, était disposé à résigner â son neveu ses bénéfices, et, en attendant, à lui conférer le plus prochain qui serait à sa nomination dans le Chapitre. Ce fut le plus long voyage de Racine que œ voyage du Midi. Il était à Uzès dès le commencement de novembre 1661 . On a ses lettres de là à M. Vitart, à l'abbé Le Yasseur, à La Fontaine ; elles sont exquises d'esprit, 4e politesse, de soin, de bon langage, d-une élégance à k Pellisson et qui sent le livre plus encore que la am^ versation. 8a plume, à d autres égards , s'y donne une certaine liberté qui ne demanderait pas mieux que d'aller plus loin, jnais qui, par bon goût et par une pudeur toujours conservée, s'arrête naturellement à temps.
On le reçoit très^bien à Uzès : son onele le fait4i€ibil'* 1er de noir des pieds jusqu'à la tête et aurait hâte de le mener d'abord à Avignon pour y prendre la tonsure, afin qu'il fût tout prêt pour le prochain bénéfice vacant; msi& il faut attendre de Paris le dmi&soir^ papier essentiel qu'on a oublié. Les gens du pays lui font forée
1. 31 ne faudrait pas faire cet oncle Sconin plus vieux et jjlus rébarbatif qu'il n'étçiit. Né en 1608, il n'avait que 53 ans quand il •ip^iela À lui le jeune Racine, et il vécut jusqu'eu janvier 1689, assez pour assistor à presque toute la carrière glorieuse de son illustre neveu et pour en être, dit-on, heureux et fier.
caresses, et lui demandent en leur jargon son Ode sur la PaiXj qui a fait bruit. Il est frappé de leur vivacité, de leur civilité natarelle : « Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois , pieds nus ou ensabotés (ce mot doit bien passer, puisque encapuchonné a passé) , qui font des révérences comme s'ils avoient appris à danser Monte leur vie. » Il trouve les gens fins et déliés, et il e^re, dit-il, que l'air du pays le va raffiner de moitié. Mais bientôt ce mauvais français l'inquiète, et lui paraît un pur galimatias , dans lequel il ne songe pas le moios du monde à reconnaître les restes de cette kngue des tendres et élégants troubadours qui sont bien un peu ses ancêtres. Il se croit chez les Scythes, malgré la verdure en hiver, et se compare à Ovide en exil ;
Ipse mihi videor jam dedicisse latine, Jam didici getice sarmaticeque loqui.
U va à Nîmes, il y admire les Arènes; mais surtout il y est touché par des objets plus vivants, par des visages et des yeux qull voit briller à la lueur des fusées autour 4'un certain feu de joie auquel il assiste ; il n*ose pourtant regarder qu'à la dérobée, car un Révérend Père du Chapitre l'escorte partout, et lui-même il s'est dit en arrivant chez son oncle : Bomus mea, dormis orationis. On lui a dit : Soyez aveugle^ et s'il ne le peut être tout à fait, il veut du moins être muet. Il passe son temps à lire saint Thomas et Virgile, l'Arioste entre deux. Il a en perspective et attend Irès-patiemment abbaye, chapelle ou prieuré. D n'a plus de Port-Royal que les Petites Lettres qu'il retrouve là au? mains non des Catholique^^ ^aais 4es Huguenots qui s'en gaudissent. Il écrit le jmoi^s.qu'il peut à sa ta^te Vitart, à sa tante Racine la MsUgieuse, je le crois bien : « Car que puis-^ leur manr der? c'est bien assez de faire ici l'hypocrite sans le faire
encore à Paris par lettres; car j'appelle hypocrisie, d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion , et ne faire autre chose que se recommander aux prières. Ce n'est pas que je n'en aie bon besoin; maisjevoudrois qu'on en fit pour moi sans être obligé d'en tant demander. Si Dieu veut que je sois prieur, j'en ferai pour les autres autant qu'on en aura fait pour moi. » Ih a pris vraiment son parti de cet état ecclésiastique plus qu'on ne le voudrait. Grâce à l'étude, aux précautions, aux gênes, à la solitude, malgré cet éclat des beautés environnantes qui perce jusqu'à lui, il rapportera son cœur sain et sauf; du moins il le jure. On peut longuement raisonner sur ces premières lettres de Racine datées d'Uzès, et s'étonner, surtout d'après nos idées d'aujourd'hui, de n'y pas voir plus de feu, plus de verve , plus d'ennui passionné, plus de jet pittoresque. Quoll il a vu les Arènes de Nimes, et il ne les a pas plus magnifiquement décrites l lui, le futur peintre de BritannicuSj il n'est pas plus entré dans cette majesté du cirque romain 1 Quoi! il avait de sa fenêtre, de la fenêtre du pavillon Racine (car c'est ainsi qu'on appelle dans le pays un reste de corps de logis où l'on suppose qu'il travailla), il avait de là une vue charmante; et si vous en doutez, vous n'avez qu'à suivre un moderne promeneur qui nous l'a décrite poétiquement, d'une plume toute romantique :
c Le versant méridional où la maison est bâtie est couvert d'un bois d'olivic^rs, d^aliziers^de chênes verts, de frênes, qui alors faisait partie du parc de Tévêque d'Uzès. 11 n'est rien de plus pittoresque à voir que ces massifs de verdure du milieu desquels s'élèvent des têtes de rochers tapissés de lierres. Quelques balcons en ruine se montrent çà et là dans le fourré, avec leurs vases de pierre renversés sur les mousses, et leur galerie toute rompue par des figuiers sauvages qui poussent effrontément entre les élégants piliers. La basé circulaire de
la montagne touche aux prairies du vallon, où serpente, vers le sud, la rivière d'Eure, cette eau romaine qui se jetait dans l'aqueduc d* Agrippa , et allait rafraîchir et vivifier la ville de Nîmes. À Touest se dressent, encore tout armées de mâchicoulis et de meurtrières, les trois tours ducales des seigneurs d'Uzès, tandis que, du côté du nord, un hardi minaret .sarrasin, devenu clocher catholique de cathédrale» élève dans le ciel sa légère colonne toute brodée de galeries '. »
— Quoi I il avait tout cela sous les yeux, et^ dans les lettres que nous avons, il n'en a rien dit! Quelques traits vagues et généraux sur la verdure , la même en novembre qu'en juin, lui ont suffit. Il est certain qu'un
1. M. Jules de Saint-Félix, Revue de Paris, 31 mai 1840. — Le poète nîmois Jean Reboul a dit plus simplement :
« J*ai été ces jours derniers à Uzès. J'ai visité le pavillon habité jadis par Racine; l'arbre sous lequel il composa les Frères ennemis existe encore ; ^il est certainement bien contemporain de l'illustre poëte. Le pavillon en question se trouve dans le parc de l'ancien Ëvéché , et son balcon donne sar la vallée d'Eure, dont les eaux, recueillies dans Taqueduc du pont du Gard , venaient autrefois à Nîmes. C'est un paysage délicieux , entremêlé de moulins noyés dans des touffes d'arbres d'un vert qui n'avait pas encore été foncé par le soleil ni blanchi par la poussière. » ( Lettre à M. de Fresne , du 25 juin 1855. )
2. En vérité, les manières de voir, même au physique, diffè- rent bien selon les siècles; car, dans une lettre du 13 juin 1662 à M. Vitart, voici comment Racine parle, au contraire, de ce qu'il voyait de ses fenêtres; c'est à croire que ce ne sont pas les mêmes fenêtres :
« Je souhaite que vous ayez une aussi belle récolte à vos deux fermes qoe nous en avons en ce pays-ci. La moisson est déjà fort avancée , et elle se fait plaisamment ici au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes, à mesure qu'on les coupe ; on ne laisse point sécher le blé sur terre , car il n'est déjà que trop sec , et dès le même jour ou le porte à l'aire , où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé , lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons ; et quand ils sont hors d'haleine , ils se jettent à terre au soleil même, dorment un Miserere^ et se relèvent aussitôt. Pour moi Je ne vois cela que de mes fenêtres; je ne pourrois être un moment dehors sans mourir : l'air est aussi chaud que dans un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour. Enfin , il faudroit se résoudre à fondre comme du beurre, n'étott on petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps ; et , pour m'achever , je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales, qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'on chant le plus perçant et le plus importun du monde. Si j'avois
poète ^htt nos types modernes ëcpirait ffutfement, et que cette jeunesse de Racine ne paraît pas cotrver de grandes admirations, de grandes mélaficolies ni de violents orages. Mais dans ses lettres, d'abord, il n'a pas tout dit; en les écrivant, il s'est accommodé lui-même au goût de son temps et de ceux à qui il s'adressait ; il s'est contenu. On aune petite pièce de lui, dans laquelle j'aimerais mieux voir sa disposition et sa note intérieure tendre, à cet âge de vingt-deux ans. Ce sont des Stances à Parthénice, On ne dit pas quelle fut celte Parthénice. On ne sait pas la date précise de cette pièce , qui a pu être composée vers le temps du séjour à Uzès. Elle me paraît bien ètte y moralement et poétiquement , de cette date ; elle est digne du voisinage de Pétrartjue et des troubadours; du moins elle représente à merveille le talent et le goût secret de Racine vers cette époque, ^ sa nuance de méditation poétique. Il y a bel-esprit et tendresse :
Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes j Ton empire est égal à l'empire des Dieux ; Et qui pourroit te voir sans te rendre les armes, Ou bien seroit sans âme, on bien seroit sans yeux.
Pour moi, je l'avouerai, sitôt que je t'ai vue, Je ne résistai point, je me rendis à toi ; Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue. Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.
Je vis san^ déplaisir ma franchise asservie ; Sa perte n'eut pour moi rien de rude et d'affreux ; J'en perdis tout ensemble et l'usage et l'envie ; Je me sentis esclave, et je me crus heureux.
autant d'autorité sur elles qu'en avoit le bon saint François, je ne leurdirois pas , comme il faisoit : Chantez , ma sœur la Cigale , mais je les prierois bien fort de s'en aller faire un tour jusqu'à Paris ou à La Ferté-Milon , si vous y êtes encore , pour vous faire part d'une si belle harmonie. »
Comme tout cela est net, simple, bien dit, agréable et positif, vu à Tœil mi , et avant l'invention des lunettes ou lorgnons de couleur !
Je vis (jire tes beautés n'avoient pas de pareilles; Tes yeux par leur éclat éblouissoient les miens ; La douceur d'e ta voix enchanta mes oreilles, Leé nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
Js ne m'arrêtai pas â ces beautés sensibles, Je (découvris en toi de plus rares trésors; 3e vis et ]'admH*ai les heurtés invisibles , Qm rendant ton esprit aussi beau que ton corps.
Ce M lôî*s (piê, voyant ton mérite adorable, J» sentis tous mes sens t'adorer tour à toiur; Je ne vojois en toi rien qui ne fût aimable^ Je ne sentois en moi rien qui ne fût amour.
Ainsi je fis d'aimer l'heureux apprentissage : Je m'y suis plu depuis, j'en aime la douceur; J'aâ toujours dans l'esprit tes yeux et ton visage, J'ai toujours Partbénice au milieu de b»oh cœur.
. VOû» qai &'avez pofirrt vu l'illustre Fârfeéttie«, Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, Souffre^ que jusqu'ici son beau nom retentisse, Et n'o^bH^z jamai» sa gloire et mo& amour !
Gê sont le» premiers chfaiïts d'un poëte (au moment oà il m dégage des imitations d* alentour) qui décèlent en Itd la note fofidaûïentale, la note du cœ^r. Getle note , je la retrouve partout^ sensible et soupirante^ dans temte l'ceuvre de Racine, note de Farthénice, note de Bérémc^^ note i'Èsther. Mais au lieu de la répandre, et, comitïe bien d'autres, de k laisser fuir en éWgies courantes et abandonnées, il Ta enfermée dans des créations piarfaites, achevées, distinetes, et il eu a feit Yàme d* êtres à jamais vivant» et adorables. Là est sa force et son génie*.
l. Un scrupule me vient en relisant ces Stances à Parihémcey qm rappellent tout àfait par le ton Tancien poëte Des Portes, eeRa- CTfie de l'école de RomsâPd : elles poarraieat bien être, p(mr la date,
/ Enfin, de petites intrigues ont paralysé la bonne volonté du digne oncle ; Racine, après avoir fait preuve de patience et de docilité, se lasse et revient à Paris, après un an d'absence environ. Il y revient affranchi de tout scrupule , décidément voué à la poésie , au théâtre ; il rapportait d'Uzès la Thébaide commencée. Il reprend ses relations littéraires, les étend, fait connaissance avec Molière. Son Ode sur la Convalescence du Roi (1663) passe encore par les mains de Chapelain et porte le sceau de ce pesant patronage ^ ; mais déjà sa pièce de
des années qui suivirent le séjour d'Uzès, et même avoir été faites tout simplement en l'honneur de Villustre mademoiselle Duparc, la première passion de Racine au théâtre et qui devança dans son cœur la Champmeslé.
1. J'ai la lettre que Chapelain écrivait à M. Colbert, intendant général des finances, au sujet des pièces sur la guérison du roi ; Racine y paraît singulièrement encadré. Dans la première partie de sa lettre, Chapelain indique deux savants italiens à joindre à la liste comme dignes de la libéralité du roi; après quoi il continue :
« Quant à nos François, ceux qae j*ai engagés au travail par vos ordres s*en sont acquittés heureusement pour les Éloges en prose et en vers en l'une et l'autre langue. Des gratifiés, j'ai en main l'Ode françoise de M. Le Clerc et la latine de M. Du Périer. J'aurai dans peu de temps le grand poème latin de huit cents vers de M. Fléchier. De ceux qui n'ont pas été gratifiés, j'ai l'éloquent Discours de M. l'abbé Cotin, que la Compagnie a examiné et mis en état de faire honneur au Recueil. J'ai un poëme latin de plus de deux cents vers de M. Petit, ce savant médecin dont je vous parlois dans ma dernière, très-beau et tout rempli des louanges de Sa Majesté. J'en ai encore un autre plus long du même, non moins beau, sur la Paix et le Mariage. Autant que je suis capable de juger du mérite des personnes de ce genre-]à, ces deux-ci ne cèdent à aucun, et j'estime que si vous leur faites l'honneur de les considérer, vous leur ferez justice et vous conserverez deux des principaux instruments de la gloire du roi et qui s'emploieront avec plus d'ardeur et de succès à célébrer ses louanges. Cela pourra même exciter d'autres plumes à travailler dans Tespérance d'obtenir les mêmes faveurs. J'aurai dans peu de jours une ode françoise d'un jeune homme, appelé Racine, qu'il m'a apportée et qu'il repolit sur mes avis. La matière en est la guérison de Sa Majesté. Vous trouverez. Monsieur, avec cette lettre , le sonnet que je vous lus vendredi sur le même sujet et que j'ai mis au point où il doit demeurer. Je souhaite qu'il continue à vous plaire. J'y ai joint un madrigal de M. l'abbé Gotin qu'il fit sur-le-champ, à la première nouvelle d'une guérison si désirée. Vous vîtes par ses vers que vous prttes la peine de lire
la Renommée aux Muses, qui suit de près (même an- ; née 1663), est montrée à Boileau par Tabbé Le Vasseur : / cela commença leur liaison. Les Frères ennemis représentés en 1664, et V Alexandre en 1665, sont antérieurs encore à l'entière influence de Boileau sur lui. Cette influence s'établit à partir i'Andromaque et ne cesse plus : amitié tendre , amitié grave, amitié utile, — jusqu'à rheure où Racine mourant dit à Boileau, en l'embrassant une dernière fois : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »
Si Racine a gagné Boileau, vers le moment de la re- \ présentation ou des répétitions des Frères ennemis il a ; perdu Port-Royal : sa tante, la sœur Sainte-Thècle, qui, à travers sa grille, lui avait servi comme de mère, lui a écrit cette lettre de rupture, lettre toucbante et encore bien tendre dans sa sévérité :
« Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici (aux Champs) un voyage, j'avois demandé permission à notre Mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avoient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous, et j'aurois été bien aise de rapprendre par vous-même, afln de vous témoigner la joie que j'aurois s'il plaisoit à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement; je vous écris dans l'amertume de mon cœur, et en versant des larmes que je voudrois pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur : j'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que
ce qu'on peut attendre d'une plume aussi forte et aussi polie que la sienne. Pardonnez à ma longueur ; imputez-la à mon zèle et me croyez toujours, Monsieur, votre, etc.
« De Paris, ce 22 juin 1663. »
Il était temps que Boileau arrivât pour trancher dans le vif et pour dégager Racine de ce mélange des Cotins d'où Chapelain ne sortit jamais.
jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnoissent. Jugez donc, mon cher Neveu, dans quel état je puis être', puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours ey« pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher Neveu, d'avoir pitié de votre âme^ et de rentrer dans votre cœur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu*o:n m'a dit ne soit pas vrai; mais, si vous êtes ââsez malheuretix
^ pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore
I devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne.pourrois pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable, et si
, contraire au Christianisme. Cependant je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous
^ la faisant, puisque votre salut m'est si cher, j
Mais c'était le moment où Port-Royal lui-même semblait finir; tout en était opprimé, caché et dispersé. , Racine j«une , froissé dans ses goûts , irrité contre ses maîtres par des reproches déjà anciens et peu proportionnés à ce qui lui semblait des peccadilles, Racine ûe se pouvait ensevelir d'abord en des ruines. Qu'on lui suppose pourtant un degré de vertu de plus, plus de force de volonté , notoins d'éblouissement de la gloire , enfin rien de moins quant au génie, quant à la sensihiliié , mais une vigueur plus haute et plus ferme dans la saine et morale partie de 1 ame , une vigueur maîtresse de la passion, une religion plus forte ^, que fera-t-il?Il est possible que Racine se taise, au moins
1. Boileau disait que Racine était venu à la vertu par la religion, son tempérament le portant à être railleur, inquiet, jaUmac et voluptueux.
cfD'fl »'abBtieime du théâtre, et qae dès lors cette carrière ^i fiil sft gkire soit mftmqeiëff. Sens doute le génie refeulé eti soipereerait toujours par quelque autre côté ; le ileirve, un momeut rentré sous terre, devrait, ici ou là, ressortir: mais enfin ce ne serait plus le fleuve illustre et superbe sous le soleil, courant le plus noble à travers la royate cité. Tout ceci est pour induire , seloB l'esprit vrai de Por^■Royal , que souvent tel brille moms en ce inonde, non pafce qu'il a nwnns, mais parce qu'il aplus. Bu Quet récemment, et bien d'autres exemples étudiés de près, nous l'ont appris.
Je sais bien que M . de La Rodiefoucâuld me dira nony lui qui prétend que toute modération vient d'u»^ faiblesse secrète, paresse, langueur et manque de courage; lui qui voit dans toute abnégation un ressort de moins, dans toute sobriété une crainte ou une impuissance. Les terMes sont posés, le combat est ouvert entre les moralistes chrétiens et les moralistes naturels. Je les côtoie ' les uns et les autres , je raconte et je montre ; qu'il me suffise que chacun voie le point précis par où Ton n'a plus qu'à pénétrer.
Port-Royal pourtant n'était pas cette fois pour en mourir; il luttait vaillamment jusque dans cet état d'oppression extrême, et chaque bruit qui en revenait à î'oreiUe de Racine devait remuer en son cœur quelque j reaaords honteux qui se déguisait pour lors en raillerie \ ou en irritation. Nicole dans ses Visionnaires avait, ep disant son fait à Des Maretz, mêlé avec dureté et quelque maladresse tous les auteurs de romans et de théâtre dans sa prosQription ^ Racine prit feu; il n'était pas
t. « Chacun sait, disait-il de Des Maretz, que sa première profession a été de faire des romans et des pièces de théâtre , et que c'est par où il a commencé à se faire connoîlre dans 1« mondé. Ces qualités, qui ne sont pas fort honorables ao jogettient des
indifiéreDt à ce qui venait de là. Il ne voulait pas être un empoisonneur public. Le mot de Nicole, sous sa forme générale , lui parut renfermer une personnalité à son intention, et il ne se trompait peut-être pas tout à fait. Bien n'est plus sensible et plus déchirant que ces ruptures, quand elles arrivent entre élèves et maîtres. L'élève croit avoir si fort raison, il sent si bien les torts, les exagérations du maître , ses prétentions outrées 1 il veut être modéré, lui, il veut être sage, et il ne voit pas que cette mesure même qu'il affecte, ces coups réservés qu'il porte, ce ton calculé d'expérience et d'indifférence qu'il usurpe et dont il se donne l'avantage, composent sa plus grande aigreur et sont le plus vif assaisonnement de son ingratitude.
4 Rien de plus net, de plus fin, de plus aisé , de plus \ ingénieusement perfide que la petite Lettre de Racine à C Auteur des Hérésies imaginaires j datée de janvier 1666, et qui courut bientôt imprimée. Racine sait juste le faible de ses anciens amis ; il a connu le dedans de la place, et ilien abuse. Il faut lire la Lettre tout entière ; en voici quelques passages :
^Monsieur, je vous déclare que je ne prendspoint de parti entre M. Des Maretz et vous ; je laisse à juger au monde quel est le visionnaire de vous deux. Paî lu jusquMcî vos Lettres avec assez d^indifférence, quelquefois avec plaisir, quelquefois avec dégoût |, selon qu*elies me sembloient bien ou mal écrites. Je remarquois que vous prétendiez prendre la place dé l'auteur des Petites Lettres; mais je remarquois en même temps que vous étiez beaucoup au-dessous de lui, et qu'il y
honnêtes gens, sont horribles étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de TËvangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur puhlic, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels.... »
1. Comme le plaisir se trouve là glissé à peine entre Vindiffé^ renée et le dégoût^ pour les mieux faire ressortir!
avoit une grande différence entre une Provinciale et une Imaginaire.
« Je m'étonnois môme de voir le Port-Royal aux mains avec MM. Ghamillard et Des Maretz. Où est cette fierté, disois-je, qui n'en vouloit qu'au Pape, aux Archevêques et aux Jésuites? Et j'admirois en secret la conduite de ces Pères qui vous ont fait prendre lé change, et qui ne sont plus maintenant que les spectateurs de vos querelles. Ne croyez pas pour cela que je vous blâme de les laisser en repos : au contraire, si j'ai à vous blâmer de quelque chose, c'est d'étendre vos inimitiés trop loin , et d'intéresser dans le démêlé que vous avez avec M. Des Maretz cent autres personnes dont vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
« Et qu'est-ce que les romans et les comédies peuvent avoir de commun avec le Jansénisme ? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes, et horrible devant Dieu? Faut-il , parce que Des Maretz a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez en aversion tous ceux qui se sont mêlés d'en faire? Vous avez assez d'ennemis; pourquoi en chercher de nouveaux? Oh 1 que le Provincial étoit bien plus sage que vous ! Voyez comme il flatte l'Académie, dans le temps même qu'il persécute la Sorbonne. Il n'a pas voulu se mettre tout le monde sur les bras ; il a ménagé les faiseurs de romans ; il s'est fait violence pour les louer * ; car, Dieu merci, vous ne louez jamais que ce que vous faites: et,
1. « Voyex comme il flatte V Académie.... » Il s*agit de la troisième Provinciale et de la lettre qui précède, attribuée au correspondant, dans laquelle est inséré le billet d'un Académicien qui est qualifié « des plus illustres entre ces hommes tous illustres. » — ^ H a ménagé les faiseurs de romar^; il s*est fait violence pour les louer! » cela est moins clair. La seule explication plausible, c'est d'admettre, d'après un autre indice tiré de la même lettre de Racine, que le billet cité à côté de celui de T Académicien en tête de ceUe troisième Provinciale, est réellement de mademoiselle de Scudéry, et que c'est à elle qu'il faut appliquer l'endroit où il est dit, en parlant d'une personne que Ton ne veut désigner d'aucune sorte : « Contentez-vous de l'honorer sans ia connoître, et quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien davantage. » (Voir à V Appendice du tome III, pages 602 et suiv., toute une petite dissertation à ce sujet.)
croyez-moi, ce sont peut-être les seules gens qui vous étoient favorables. »
Tout dans cette lettre nous le dit, si nous ne le savions d'ailleurs : Racine, le tendre Racine aurait eu peu de chose à faire pour être méchant. C'est la mêine s^eusibilité fine qu'on a pour soi, qui nous dénote celle des autres et les endroits délicats à piquer. L'ai^eur qu'on ressent et qu'on exprime est toujours en raison de la finesse et de la tendresse sensible qu'on a.
Racine était donc en voie de rétorquer contre Port- , Royal l'esprit des Petites Lettres. Cette lettre, et la seconde qui ne parut que longtemps après, sont des chefsd'œuvre; ce sont des contre-Provinciales, et par un homme du monde qui ne cesse pas un moment de l'être. L'endroit sur les Enluminures de M. de Saci est d'un dédain suprême :
c Vous croyez, sans doute, qu'il est bien plus honorable de faire des EfdunUnureSy des Vhamillardes et des Onguents pour la brisure, etc. Que voulez- vous? tout le monde n'est pas capable de s'occuper à des choses ai impoi^aotes ; tout le monde ne peut pas écrire contre les Jésuites : on peut arriver à la gloire par plus d'une voie. »
Gomme on sent l'homme délicat dont l'estomao se soulève contre ces écrits sans goût, et qui a «u longtemps à souffrir de les entendre louer! Et quel homme avait le droit d'être plus délicat que celui qui portait dans son imaginadon tant de nobles et d'idéales %ures?
Il y a l'anecdote des Capucins qui est bien joliment contée. C'est la contre-partie des Capucins des Provins àaks, témoins à charge .coMtre les Jésuites : cette fois, c'est Port-Royal qui n'est pas heureux «n Capucins. L'historiette est pour prouver qu'on a vu de tout temps les Jan&émstes louer ou blâmer le même homjnei; selon qu'ils sont ocmients ou peu satisfaits de lui :
f ... Sur quoi je vous ferai souvenir d'une petite histoire
que m'a contée autrefois un de vos amis ; elle marque assez bien votre oaraetère.
« Il disoit qu'un jour deux Capucins arrivèrent à Port- Royal et y demandèrent l'hospitalité. On les reçut d^abord assez froidement, comme tous les religieuse y étoient reçus; mais enfin il étoit tard, et l'on ne put pas se dispenser de les recevoir. On les mit tous deux dans une chambre, et on leur porta à souper. Gomme ils étoient à table, le Diable, ^jui ne vouloit pas que ces bons Pères soupassent à leur aiae, mit dans la tête de quelqu'un de vos Messieurs que l'un de ces Capucins étoit un certain Père Maillard , qui s'étoit depuis peu signalé à Rome en sollicitant la bulle du Pape contre Jarisénius. Ce bruit vint aux oreilles de la mère Angélique : elle accourt au parloir avec précipitation, et demande qu'est-ce qu'on a servi aux Capucins, quel pain et quel vin on leur a donnés? La tourière lui répond qu'on leur a donné du pain blanc et du vin de^ Measieurs. Cette supérieure zélée commande qu'on le leur ôte, et que l'on mette devant eux du pain des valets et du cidr*. L'ordre s'exécute. Ces bons Pères, qui avoient bu chacun un coup, sont bien étonnés de ce changement ; ils prennent pourtant la chose en patience, et se couchent, non ssms admirer le soin qu'on prenoit de leur faire faire pénitence. Le lendemain, ils demandjèrent Ji dire la messe, c^ qu'on ne put.pas leur refuser. Comme ils la disoient, M. de Bagnols entra dans l'église, et fut hi^n surpris de trouver le visage d'ujn Capucin de ses parents dans celui que l'on prenoit pour le Pièfe Maillard. M. de Bagnol? .avertit la mère Angélique de son erreiu-, et l'assura que ce Père étoit un fort bqn reli* gieux, et môme 4ans le cgeur assez ami de i^ vérité. Que fit 1^ mère Angélique ? Elle donna des ordres tout contraires à ceux du jour dç devant : les Capucins fuirent conduits avec bomaeur de l'église dans le réfectoire, oii ils trouvèrent un bon déjeuner qui les attendoit, et qu'ils mangèrent de fort bon .cœur, bénissant Dieu qui ne leur avoit pas fait manger leur pain blanc le premier. »
Qu'y avait-il de vrai dans cette anecdote des Gapu^» oins? Quel était cet ami témoin qui avait raconté à Racine Taventure et qui la lui garantissait vraie, sauf
Texactitade des noms ? Le rôle d'indifférent qu'affectait Racine en tout ceci lui permettait d'ailleurs de n'être pas si exactement informé : il voulait avant tout piquer les uns et faire rire les autres. Cette raillerie sur la mère Angélique fut ce qui resta le' plus sur le cœur à M. Arnauld, ce qui lui coûta le plus à pardonner.
Mais surtout on a peine de voir Racine parler comme il le fait de M. Le Maître, mort depuis quelques années; cette lettre conservée de M. Le Maître au petit Racine, si bonne, si paternelle, est une accablante réfutation et condamnation^ des plaisanteries de Racine. Il y a là quelque chose qui n'est pas bien ; car M. Le Maître, mort avant l'émancipation du poète, ne pouvait avoir aucune espèce de tort envers lui, et il n'aurait dû vivre dans sa pensée que par la mémoire des plus tendres bienfaits, et pour ne l'avoir jamais appelé autrement que son fils :
c Et, sans sortir encore de l'exemple de Des Maretz, quelles exclamatîoDs ne faites-vous point sur ce qu^un homme qui a fait autrefois des romans, et qui confesse, à ce que vous dites, qu'il a mené une vie déréglée, a la hardiesse d'écrire sur des matières de religion! Dites-moi, Monsieur, que faisoit dans le monde M. Le Maître? Il plaidoit, il faisoit des vers; tout cela est également profane selon vos maximes. Il avoue aussi dans une lettre qu'il a été dans le dérèglement, et» qu'il s'est retiré chez vous pour pleurer ses crimes. Conmient donc avez-vous souffert qu'il ait fait tant de traductions, tant de livres sur les matières de la Grâce? Ohl ohl direz- vous, il a fait auparavant une longue et sérieuse pénitence ; il a été deux ans entiers à bêcher le jardin, à faucher les prés, à laver les vaisselles : voilà ce qui l'a rendu digne de la doctrine de saint Augustin. — Mais, Monsieur, vous ne savez pas quelle a été la pénitence de Des Maretz : peut-être a-t-il fait plus que tout cela. »
Port-Royal, du moins le Port-Royal proprement dit,
garda le silence sur l'attaque de Racine ; Nicole ne ré- , pondit rien d'abord. Ces Messieurs étaient alors pressés ^ et traqués de toutes parts; ils durent croire qu'ils | avaient nourri dans leur sein un petit serpent. Seulement deux plumes alliées et qui n'étaient pas fâchées sans ' doute de se faire de fête, Barbier d'Aucour et M. Du. j Bois (le même qui ne voulait pas qu'on fût éloquent en [ chaire), donnèrent chacun une Réfutation en forme. | Port-Royal, à la rigueur, restait en dehors. Mais, dans la réimpression qui se fit en Hollande des Imaginaires (1667), on ajouta les deux Réponses à Racine, et Nicole ne put s'empêcher de mettre dans l'Avertissement une ' page où le jeune poëte était désigné, et où il était dit, i entre autre choses, que « tout étoit faux dans sa Lettre ; et contre le bon sens, depuis le commencement jusqu'à f la fin. » Racine prit de là prétexte, et il allait répliquer > publiquement à ses contradicteurs par une nouvelle petite Lettre digne en tout de la première, -et qu'il lut à Boileau, quand celui-ci, d'un mot d'honnête homme, ] l'arrêta. Racine supprima donc, mais saus la détruire, cette seconde Lettre qui ne fut retrouvée que longtemj s après dans les papiers du docteur Ellies Du Pin, cousin, de Racine, et alors seulement publiée ^
Il y racontait l'anecdote piquante de la lecture interrompue du Tartufe à cause de l'enlèvement de nos mères; je l'ai citée*, en nous rattachant par ce fil à Molière. 11 revenait malignement sur M. Le Maître et disait :
c Je n'ai point prétendu égaler Des Marctz à M. Le Maître ; il ne faut point pour cela que vous souleviez les
1. On voit, par une lettre de Jean-Baptiste Rousseau à Brossette, du 24 décembre t7J8. que le manuscrit avait été prôté et qu'il en existait des copies en diverses mains.