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Lettre de Fénelon au duc de Beauvilliers, du 30 novembre

2. Ceci s'adressait à M. Bergeret, secrétaire du Cabinet du roi.

nauld, tout féal et ardent qu'il était pour son roi^ écrivait à l'auteur, en le remerciant : « Rien n'est assurément si éloquent, et le héros que vous y louez est d'autant plus digne de vos louanges qu'il y a, dit-on , 1 trouvé de l'excès. » Racine converti semblait n'avoir renversé toutes ses chères idoles que pour mieux exhausser celle-là; il en porta bien cruellement la peine. Je ne compte pas une Cantate ou Idylle sur la Paix, en 1685, laquelle, dans sa froideur, ne se distingue que par l'élégance et l'harmonie. Il dut revoir ou refaire, vers le même temps, ses traductions des Hymnes en vers français, que M. Le Tourneux mit dans ce Bréviaire condamné. Mais vers 1688, madame de Maintenon, c'est-à-dire encore Louis XIV, vint tout remuer dans Pâme de Racine. Elle avait fait représenter Andromaque par les jeunes filles de Saint- Cyr, et après la représentation elle écrivit à Racine : « Nos petites filles viennent de jouer votre Andromaque, et l'ont si bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces. » Elle le priait dens cette même lettre, nous dit madame de Caylus, « de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poëme, moral ou historique, dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resteroit ensevelie à Saint- } Cyr, ajoutant qu'il lui importoit peu que cet ouvrage fût I contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avoit de divertir les demoiselles de Saint-Gyr en \ les instruisant. Cette lettre jeta Racine dans une grande 1 agitation. Il vouloit plaire à madame de Maintenon; le ' refus étoit impossible à un courtisan, et la commission ' délicate pour un homme qui, comme lui, avoit une grande réputation à soutenir, et qui, s'il avoit renoncé à travailler pour les comédiens, ne vouloit pas du moinb détruire l'opinion que ses ouvrages avoient donnée de

lui. Desptéaux^ qu'il alla consulter, décida brasquement i pour k négative : ce n'étoit pas le compte de Rad&e. Ëûfili, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet à'Esther tout ce qu'il fallolt pour plaire à la Cour. De»préaux lui-même en fut enchanté, et l'exhorta à trayail*- 1er,. avec autant de zèle qu'il en avoit eu pour l'en dé- j tourner. »

f^i/ierfutjouéô àSaint-Gyr l'ànliée suivante (janvier j et février 1689)} le succès en fut prodigieux* c « On y ' porta^ dit madame de La Fayette, alors brouillée avec madame de Maintenon, et ici médiocrement favorable à Racine, on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas; car il n'y eut ni petit ni grand qui n*Y voulût aller; et ce qui devoit être regardé comme une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse de la Cour. Les ministres, pour faire leur cour eU allant à cette comédie, quittoient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation où fut le roi, il n'y mena [ que les principaux officiers qui le suivent quand il va à la chasse k La seconde fut consacrée aux personniBs pieuses, telles que le Père de La Chaise, et douze ou quinze jésuites, auxquels se joignit madame de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement seroit du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena, et la reine aussi, n'est impossible de tie point donner des louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'éta-*blissement : aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie. »

Esther en effet remplissait juste l'objet, ne le dépassait en rien, et par son diarme^ sa modestie, sa mélo-

' 1. Si l'on tient à savoir les moindres particularités et qiii, toutes, sont faites pour intéresser, sur ces représentations d' Esther, il faut lire le y* chapitre de VHUtoire de la Maison de Saint^Cyr, par M. théophile Lavallée ; tout s'y trouve.

die, par ce rapport si convenant de Faction et des personnages, des sentiments et de la diction, devait ravir grands et petits, tendres et auslères. Ârnauld n'en fut pas moins enlevé que le Père de La Chaise ; et plus tard, quand parut Athalie qu'il admirait, mais un peu moins, il écrivait : « Pour moi, je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n'ont pu m'empêcher de donner la préférence à Taînée. » La cadette, c'est-à-dire Athalie; on a besoin d'un moment de réflexion ; on ne se figure pas d'abord qu Athalie soit la cac^e^^e de personne, tant elle participe à l'esprit de l'Éternel*.

1. Arnauld ne tarit pas sur Esther. Voici quelques passages de ses lettres, où il en parle avec prédilection. — Au prince Landgrave de Hesse-Rhinfels (13 mars 1689):

« Il faut avouer qu'il n'y a point de royaume chrétien où il y ait tant de livres propres à faire avancer les fidèles dans la piété qu'il y en a en France. Peut-être que Votre Altesse sera étonnée que je mette de ce nombre la tragédie d' Esther : il est vrai néanmoins qu'on n'a rien fait dans ce genre de si édifiant, et où on ait eu plus de soin d'éviter tout ce qui s'appelle galanterie , et d'y faire entrer de parfaitement beaux endroits de l'Écriture , touchant la grandeur de Dieu , le bonheur qu'il y a de le servir , et la vanité de ce que les hommes appellent bonheur ; outre que c'est une pièce achevée pour ce qui est de la beauté des vers et de la conduite du sujet. »

Voici plus au long le passage où il déclare la préférence quMl donne à Esther sur Athalie; il vient de louer cette dernière pièce (lettre à M. Vuillart, du 10 avril Î691):

« Mais comme il est bien difficile que deux enfants d'un même père soient si également parfaits, qu'il n'ait pas plus d'inclination pour l'un que pour l'autre , je voudrois bien savoir laquelle de ces deux pièces votre voisin (Racine) aime davantage. Mais , pour moi Je vous dirai franchement que les charmes de la cadette n'ont pu m'empêcher de donner la préférence à rainée (^Esther), J'en ai beaucoup de raisons , dont la principale est que j'y trouve beaucoup plus de choses très- édifiantes et très-capables d'inspirer la piété. »

Et dans une lettre du mois de mai 1692, en envoyant à Paris deux écrits sur les affaires de l'Église, et en désirant qu'on en fît tomber des exemplaires ou des copies « entre les mains du duc de Beauvilliers, de M. Le Peietier, de M. de Pontchartrain , de M. de Pomponne, de M. de Meaux et si qui alii, » pour les tenter d'en parler au roi, il ajoutait :

« si on cons\ilte des amis , on aura peine à en trouver qui n'aillent à supprimer tout cela. La prudence d'aujourd'hui est une prudence timide ;

Pourtant on conçoit ce triomphe facile et universel de l'aimable Esther^ de cette enchanteresse idylle biblique, comme on Ta appelée. Chacun y trouvait tableau et miroir à la fois, miroir à des reflets d'allusions rapides, passagères, et la netteté du tableau biblique n*y perdait rien ; il en restait pur lui-même. Si madame de Maintenon, d'abord, sentait rejaillir sur elle ces louanges qui lui revenaient pour les jeunes et tendres fleurs de Saint-Gyr :

Je mets à les former mon étude et mes soins ; 'Et c'est là que, fuyant Porgueil du diadème, Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-môme, Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier;

et ces autres louanges dans la bouche du roi s'adressant à sa compagne :

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse : De l'aimable vertu doux et puissants attraits!... Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes...;

si ce mot délicat d'Assuérus : Suis-je pas votre frère ? exprimait et voilait en même temps ce que le terme

on donne beaucoup aux considérations humaines, et peut-être trop peu à la confiance en Dieu. La conjoncture des affaires tient quelque chose de ceUe du temps d'Esther : si elle avoit consulté tout autre ^ue Mardochée, jamais elle n'auroit fait la démarche qu'elle fit , avec un si grand et s) heureux succès, et si peu attendu :

Elle a parlé, le Ciel a fait le reste.

Dieu le demandoit d'elle , et peut-être le demande-t-il de nous, et peut-être attend il de quelque âme fidèle , pour faire miséricorde à son Église , ce qu'il attendoit d'Esther pour sauver son peuple. »

On devine maintenant pourquoi Arnauld, et sans doute Port- Royal avec lui, préféraient Esther; ils y voyaient des leçons plus applicables à leur situation de bannis, de spoliés et d'opprimés. Qui donc avait, plus qu'eux, le droit de dire :

Dieu d'Israël , dissipe enfin cette ombre :

Des larmes de tes Saints quand seras-tu touché ?...

' d'époux aurait eu de trop déclaré, Yaltière Vaslhi avait \ ses applications non moins frappantes vers lîiadàme de ;Montespan; Aman (que Racine le voulût ou non) I avait des éclairs de ressemblance avec Louvois. On rapi prêchait de quelques paroles échappées, disait -on, à

TorgueilleUx ministre ces vers proférés par Tinsolent

favori :

Il sait qu'il me doit tout, et que, pour sa grandeur, J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur; Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance, J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence ; Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction...»

Cette EstheVy qui a puisé ses jours à une source repu* tée impure, dans la race proscrite pat Aman, rappelait par ce côté encore la sœur des nouveaux convertis, l'orpheline des prisons de Niort ; l'allusion, il est vrai, ne se suivait pas, puisque les Calvinistes étaient censés à bon droit persécutés. A la rigueur cependant, un tolérant (s'il y en avait eu alors à la Cour) pouvait songer qu'il y avait sous ces voiles un conseil de clémence. Un gallican, plus à coup sûr, un membre du Clergé et qui avait été de l'Assemblée de 1682, pouvait sourire, sans se croire moins bon catholique, à ces ténèbres jetées sur les yeux les plus saints, dont parlait la Piété dans le Prologue. Madame de Grammont, ou telle autre amie de Port-Royal pouvait applaudir dans son cœur à ces vers dirigés contre la prévention des rois qu'on trompe :

L'insolent devant moi ne se couii)a jamais....

Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus ; J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie,

J'intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.

Je les peignis puissants, riches, séditieux ;

Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.

Mardochée l'inflexible, et qui ne se courba jamais, n'a- j vait-il rien du grand Arnauld? Aman devenait aisé- ^ ment Thypocrite même et Thomicide dénoncé par Pascal.

Elle encore, madame de Grammont, et d'autres anciennes élèves de Port-Royal là présentes, s'il y en avait, devaient naturellement pleurer à ces renaissantes images d'une éducation pieuse et aux délicieuses plaintes de ces filles de Sion plus persécutées, ce semble, qu'il ne convenait dans là bouche des demoiselles de Saiût-Cyf ; elles devaient se dire tout bas : « Ceci est pour nous, plutôt que pour elles. » Et elles se disaient, sans crainte de se tromper : « Il a pensé à nous, à ce Port-Royal ] aujourd'hui si veuf, si peuplé et si fefleuri autrefois i aux années heureuses, quand il a dit :

Ton Dieu n'est plus irrité :

Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière ; Quitte les vêtements de ta captivité,

Et reprends ta splendeur première.

Les chemins de Sion à la fin sont ouverts !

Rompez vos fers, Tribus captives ; Troupes fugitives, etc. »

Tableau et souhait à double fin, à double entente ! et elles l'entendaient. — Dès le second vers du Prologue, la Grâce était expressément invoquée ;

Du séjour bienheureux de la Divinité,

Je descends dans ce lieu par la Grâce habité.

Nous-même, il nous est difficile de n'y pas voir une arrière-pensée triste et tendre, un chaste retour de l'âme du poëte aux impressions de sa propre enfance.

Quoi ! les deux premiers vers, par lesquels il signale sa rentrée dans une poésie désormais sacrée, s'appliquent à Port-Royal encore plus exactement qu'à Saint- Cyr, à Port-Royal ce séjour de la Grâce par excellence : croirons-nous que Racine ne Ta pas voulu ; qu'il n'a pas eu, dès les premiers mots, sa commémoration secrète, conmie si son œuvre en devait être plus bénie? En prêtant bien l'oreille, à travers ce mélodieux parler des personnages, derrière cette douce nuée da chant virginal qui monte, il me semble, à chaque pas, que j'entends les sources profondes de Port-Royal bruire sous terre, sous le gazon, et la Source sacrée de la mère Angélique, qui arrose tout bas et vivifie ces jardins à!Esther :

Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, Et, laissant de ses eaux partager le secours,

Va rendre tout ud champ fertile ; Dieu, de nos volontés arbitre souverain, Le cœur des rois est ainsi dans ta main.

Ainsi, pareille à ce ruisseau qu'on entend plutôt encore qu'on ne le voit, s'insinuait la chère pensée de l'auteur implorant de Dieu, dans son timide murmure, qu'il la laissât filti*er jusqu'à l'âme du roi. Et n'est-ce point à luimême, à son innocente enfance, à son cœur si ingrat et pourtant si pardonné, qu'il songeait surtout dans ces vers reconnaissants du dernier chœur :

Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable t Heureux qui dès l'enfance en eonnoitia douceur! Jeune peuple, courez à ce maître adorable :

Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable Aux torrents de plaisir qu'il répand dans un cœur. Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable ! Heureux qui dès Tenfance en connoit la douceur I IJ s'apaise, il pardonne ; Du cœur ingrat qui l'abandonne

UVRB SIXIÈME. 141

Il attend le retour; Il excuse notre foiblesse ; A nous chercher môme il s'empresse.

Pour Tenfant qu'elle a mis au jour, Une mère a moins de tendresse.

Àh ! qui peut avec lui partager notre amour?

Pour bien comprendre les origines d'Esther, il faut, v comme nous avons fait, avoir suivi Racine enfant dans ' les bois, dans les prairies et le long de Tétang du monastère, lui avoir entendu moduler ses premiers tendres l accents, l'avoir vu passer des rêves trop émus pour Chariclée à l'essai déjà pénitent des chants traduits de Matines et de Laudes. Esther est comme une aube nouvelle qui rejoint la première; c'est dans cette âme élue Taube véritable et pleine, le matin retrouvé du jour que rien n'y obscurcira. Le poète Ta conçue dans cette sainte ivresse qu'il a si bien dépeinte.

Ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste,

sous ce pur rayon qu'il a montré au front des combattants du Christ :

Que la pudeur chaste et vermeille Imite sur leur front la rougeur du matin !

Aux clartés du midi que leur foi soit pareille ! Que leur persévérance ignore le déclin !

Ce qui fait à'Esther le plus accompli chef-d'œuvre | dans Tordre des choses gracieuses, tendres et pures, / c'est tout cela ensemble, c'est l'union de tant de nuances ^ diverses dans la nuance principale d'une virginale simplicité, c*est la décence prise au sens le plus exquis du mot, la ravissante convenance \

1. € Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée; (fest un rapport de la musiqtiey des vers, des chants,

Le succès d'Esthei^ mit Racine en goût : il songea à un autre sujet tiré de rÉcriture et conçu dans des proportions plus hautes; il (imposa cette année même (1689-1690) Athalk. Mais la fortune en fut très-différente. On fit parvenir dans l'intervalle tant d'avis, de remontrances, même anonymes, à madame de Maintenon sur ce genre de spectacle, sur Tinconvénient d'exposer ainsi des jeunes filles sur un théâtre aux yeux de la Cour (et il y avait bitn quelque chose de vrai à cela), et puis les envieux , les faux austères, tous ces vengeurs secrets d'Aman agirent si bien, (pi'Athalie ne put jamais être représentée à Saint-Gyr en la même manière qu'Esther. On la fit exécuter seulement devant Louis XIV et madame de Maintenon presque seuls, dans une chambre sans théâtre, dans la classe bleue, et par les demoiselles vêtues de leurs habits ordinaires, sauf quelques perles et quelques rubans de plus. Il y eut aussi deux ou trois représentations à Versailles par ces mêmes demoiselles qu'on fit venir bien accompagnées, le tout se passant en petit comité devant le roi, dans la chambre de madame de Maintenon. La pièce ' parut imprimée en 1691, mais fut peu recherchée; on n'en parla guère. Malgré les succès de lecture qu'il obtenait, Racine en souffrit. C'était un autre échec que celui de Phèdre, et plus sensible ; il fut suivi d'un semblable découragement. Boileau seul tenait bon, et lui soutenait qa'Athalie était et resterait son chef-d'œuvre ; mais Racine ne l'osait tout à fait croire, et son cœur paternel se reportait avec une secrète prédilection sut Phèdre, Trois ans après la mort de Racine, madame de Mainte-

des personnes^ si parfait et si complet qu'on n*y souhaite rien. » Ainsi parlait madame de Sévigné en sortant d'une des représentations d'Esther, Que de peine nous venons de nous donner pour redire ce qui a été bien mieux dit dès le premier jour!

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