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non voulut tenter une nouvelle représentation à'Athalie devant Louis XIY, mais moins à huis clos que les précédentes : c'étaient des dames de la Cour et des seigneurs qui devaient jouer. Les rivalités pour les rôles faillirent tout faire manquer à l'avance : « Voilà donc Athalie encore tombée, écrivait madame de Maintenon au duc de Noailles; le malheur poursuit tout ce que je protège et que j'aime..., » On a souvent cité ces paroles, mais on a pris le mot tombé trop à la lettre : Athalie n'eut jamais qu'une chute relative, c'est-à-dire un succès moindre.
Sous la Régence, Athalie fut mise au théâtre ; c'était une profanation. Nous-même qui l'avons vue aussi belle qu'on la pouvait retrouver par Talma dans Joad, nous n'avons jamais compris que cette pièce fût représentable, sans perdre son vrai caractère, par d'autres que par des acteurs purs, graves, non profanes, croyants, uniques comme elle, et placés eux-mêmes sous l'esprit de l'Eternel.
Car l'esprit de l'Éternel, c'est là proprement le génie A* Athalie; après cette première beauté de cœur retrouvée dans Esther comme si elle n'avait jamais été perdue, l'immuable et terrible grandeur de Dieu, régnant daps Athalie : telle est la marché du poëte et son progrès.
On pourrait, comme je l'ai indiqué pour Esther ^ chercher dans Athalie même et dans son arrière-fond quelque pensée plus ou moins flottante de Port-Royal, cette innocence opprimée, cette justice calomniée :
Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition.
Et au chœur du second acte :
Que d'ennemis lui font la guerre !
Où se peuvent cacher tes Saints?
Et dans la bouche de Joad h Joas :
Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
Mathan, comme Aman, est l'hypocrite, Tingrat, de la race de celui qui fat homicide dès le commencement, comme dit Pascal. Le chœur du premier acte couronne sa magnificence et ses souvenirs enflammés du Sinaï par cet angélique refrain de l'amour de Dieu opposé à la crainte servile :
Pour tant de biens il commande qu'on l'aime !
G divine, ô charmante loi!*..
Que de raisons, quelle douceur extrême D'engager à ce Dieu son amour et sa foi!
Vous qui ne connoissez qu'une crainte servile, Ingrats ! un Dieu si bon ne peut-il vous charmer? Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile Et si pénible de l'aimer?
L'esclave craint le tyran qui l'outrage ; Mais des enfants l'amour est le partage.
Vous voulez que ce Dieu vous conîble de bienfaits, Et ne l'aimer jamais!
« L'auteur fait bien voir, dit Tabbé Racine en citant ce passage, à. quelle école il avoit été instruit des grandes vérités de la religion. » Témoin ces vers encore dans la bouche dé Joad :
Ils ne s'assurent point en ieurs propres mérites^ Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois.
Si nous nous souvenons de Du Guet et du jugement ému qu'il portait sur Athalie, il admirait surtout le courage de l'auteur. Mais, ceci indiqué, il serait petit d'aborder Athalie de cette sorte et de chercher plus longtemps le particulier dans rÉternel.
Athalie est surtout une œuvre merveilleuse d'en-
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semble. C'est Fëloge, je le sais, qu'il faut donner à presque toutes les pièces de Racine ; mais Téloge s*yplique loi dans une inconcevable rigueur. Depuis le premier vers du ^/laiie jusqu'au dernier, le solennel mis en ^ dehors et en action, le solennel-éternel^ articulé dès la ' première rime, vous saisit et ne vous laisse plus. Rien de faible, rien qui relâche ni qui, un seul instant, détourne ; la variation n'est que celle d'un point d'orgue immense, où le flot majestueux monte plus ou moins, mais où il n'est pas un moment da«ton qui ne concoure à la majesté souveraine et infinie.
Aussi est-ce surtout à propos d'Athalie qu'il faut répéter ce que j'ai avancé en général de l'œuvre de Racine: tout ce qu'on en peut détacher est moindre et inférieur, si beau qu'on le trouve, et a dans l'ensemble une autre valeur inqualifiable, indicible. L'auteur arrive par des \ moyens toujours simples à l'effet le plus auguste; une l fois entré, on suit, on se meut dans le miracle continuel, comme naturellement.
Cet ordre, ce dessein avant tout, cet aspect d'ensemble qui est beau de toute beauté dans Athalie^ nous est figuré dans le temple, et quel temple ! On a fait (et je le sais trop bien), on a fait des objections au temple d'Athalie ; on lui a opposé les mesures colossales de celui de Salomon, la colonne de droite nommée Jachin et celle de gauche nommée BooZy les deux Chérubins de dix eoudées de haut, en bois d'olivier revêtu d'or, tout ce cèdre du dedans du temple rehaussé de sculptures, de moulures, et la mer d'airain et les bœufs d'airain, ou vrage d'Hiram. Racine, il est vrai, a peu parlé de l'œuvre \ d'Hiram et des soubassements de cette mer d'airain ; il n a pas pris plaisir à épuiser le Liban comme d'autres à tailler dans l'Athos; son temple n'a que des festons magnifiques^ et encore on ne les voit pas ; la scène se passe dans une sorte de vestibule : et cependant ce qui
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fait la suprême beauté et unité à'Athalie, c'est le temple, ce même temple juif de Salomon, mais déjà vu par Toeil d'un chrétien.
Ce que Racine n'a pas décrit, et ce qu'aurait d'abord décrit un moderne plus pittoresque que chrétien, est ce qui devait périr de l'ancien temple, ce qui n'était que figure et matière, ce que ce temple avait de commun sans doute, au moins à Toeil , avec les autres qui n'étaient pas le vrai et l'unique. Si notre grand Lyrique moderne avait eu à*décrire le temple de Jérusalem, il eût pu y mettre bon nombre de ces vers de haute et vaste architecture qu'il a prodigués dans le Feu du Ciel à son panorama des villes maudites.
Mais ce n'était qu'au dehors que ces descriptions eussent convenu ; au fond du temple il n'y avait rien : il y avait tout. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était une opinion reçue en parlant des Juifs :
Nil praeter nubes et cœli numen adorant.
Si Racine, dans le temple d!Athalie, a moins rendu le vestibule , c'a donc été pour mieux rendre le sanctuaire.
Trop de décors eussent nui à la pensée ; trop de descriptions présentées avec une saillie disproportionnée nous eussent caché le vrai sujet, le Dieu ud, spirituel et qui remplit tout.
Le grand personnage ou plutôt l'unique à'Atkalie, depuis le premier vers jusqu'au dernier, c'est Dieu. Dieu est là, au-dessus du grand-prêtre et de l'enfant, et à chaque point de cette simple et forte histoire à laquelle sa volonté sertde loi; il y est invisible, immuable, partout senti, caché par le voile du Saint des Saints où Joad
pénètre une fois Tan, et d'où il ressort le plus grand après Celui qu'on ne mesure pas. v
Cette unité, cette omnipotence du Personnage éternel, bien loin d'anéantir le drame, de le réduire à Tliymne continu , devient l'action dramatique elle-même , et en planant sur tous elle se manifeste par tous, se distribue et se réfléchit en eux selon les caractères propres à chacun : elle reluit en rayons pleins et directs dans la face du grand-prêtre, en aube rougissante au front du royal enfant, en rayons affaiblis et souvent noyés de larmes dans les yeax de Josabeth; elle se brise en éclairs effarés au front d' Athalie , en lueurs bassement haineuses et lividement féroces au sourcil de Mathan ; elle tombe en lumière droite , pure , mais sans rayon , au cimier sans aigrette d'Abner. Tous ces personnages agissent, se meuvent selon leur personnalité humaine à la fois et selon le soufilë éternel : le grand-prêtre seul est comme lavoixoalme, haute, immuable de Dieu, redonnant le ton suprême , si les autres voix le font par instants baisser.
Malgré donc tout ce qu'il y a de lyrique et dans cette voix sans cesse ramenée du chœur et dans certains moments du grand-prêtre, nul- drame n^est plus réalisé que celui d'Athalie et par des personnages mieux dessinés ; nul plus saisissant, plus resserrant à chaque pas, et mieux poussant à Tintérêt, à la grande émotion , aux larmes, malgré la certitude du divin décret. On est jusqu'au bout dans une transe religieuse ; on est comme le fidèle Abner, dont Tesprit n'ose devancer l'issue ; on est muet et sans haleine eotnme ces Lévites immobiles sous les armes et cachés ; on sent dresser ses cheveux à cet instant où, tout étant prêt, et Athalie donnant dans le piége^ le grand-prêtre éclate :
Grand Dieu I voici ton heure, on t'amèee ta proie ;
et bientôt, s'adressant à Athalie elle-même :
Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper, Et Dieu de toutes parts a su t'enyelôpper.
Consommation digne du drame lent et sûr conduit par Dieu seul.
C'est tellement cet invisible qui domine dans Athalie^ l'intérêt y vient tellement d'autre part que des hommes, bien que ces hommes y remplissent si admirablement le rôle qui leur est à chacun assigné, que le personnage intéressant du drame, l'enfant miraculeux et saint, Joas, est, à un moment capital, brisé lui-même et flétri comme exprès en sa fleur d'espérance. Dans celte scène de la fin du troisième acte, dans cette prophétie du grandprêtre, qui est comme le Sinaï du drame, c'est Joas de qui il est dit :
Gomment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
Car qu'est-ce que Joas devant rÉtemel? De qnel poids est-il, après tout, dans les divins conseils? Joas tombe, un autre succède : roseau pour roseau. Joas, dans cette scène prophétique, c'est la race de David, mais ellemême rejetée dès qu'elle a produit la tige unique, nécessaire et impérissable : qu'importe la Jérusalem de pierre, quand on aura la nouvelle?
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés. Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D'où .lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés? Lève, Jérusalem, lève ta tête altière ; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés ; Le» rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à i*envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur Sentira son âme embrasée !
Gieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur.
Le vrai Joas de la pièce, à ce moment sublime où elle t se transfigure, le Joas du lointain et de Tespérance immortelle, le flambeau rallumé de David éteint , l'enfant > sauveur échappé du glaive, c'est le Christ. •
Le temple juif vu par l'œil chrétien , le culte juif at- ! tendri par l'idée chrétienne si abondamment semée aux détails de la pièce, et qui se dévoile en face à ce moment, voilà bien le sens à'Athalie.
La prophétie close, cet éclair deux fois surnaturel évanoui, le surnaturel ordinaire de la pièce continue ; le drame reprend avec son intérêt un peu plus particulier; Joas redevient le rejeton intéressant à sauver et pour qui l'on tremble. Joad lui-même, en lui parlant, semble avoir . oublié cette chute future entrevue par lui-même dans ; la prophétie. Pourtant une sorte de crainte, à ce sujet, ne cesse plus, et fait ombre sur l'avenir et sur la persévérance de cet enfant merveilleux. Joas y perd : la véritable unité de la pièce. Dieu, à qui tout remonte, y gagne.
Je me rappelle qu'enfant, quand je lisais Athaliey il i me prenait une peine profonde de cette chute prédite de/ Joas; à partir de cet endroit, la pièce, pour moi, était* gâtée et comme défleurie. C'est que je jugeais en enfant,! sur la fleur, tandis qu'il faut entrer avec Joad dans le néant de l'homme et «tans les puissances du Très-Haut.
Quoi qu'il en soit de cette ombre un moment aperçue au front de l'enfant, il est bien touchant que cet enfant tienne le principal rôle de la pièce, au moins quant à l'intérêt de tendresse ; il sied que la plus auguste et la plus magnifique pièce sacrée ait pour héros un enfant, et qu'elle ait été composée pour des enfants; c'est une harmonie chrétienne de plus : Parvulis!
AthaliCy eomoie art, égale toiit. Lfe s^ntimeat de l'Étemel, que j'ai marqué le domiBast et Tunique de la pièce y est si bien conçu et exprimé par l'âme et par Fart à la fois, que ceux même qui ne croiraient pas seraient pris non moins puissanlment par ce seul côté de Tart, pour peu qu'ils y fussent accessibles. Quand le Christianisme (par impossible) passerait, Athalie resterait belle de la même beauté, parce qu'elle le porte en soi, parce qu'elle suppose tout son ordre religieux et le crée nécessairement. Athalie est belle comme VŒdiperoij avec le vrai Dieu de plus^
Racine, dans Athalie^ a égalé les grandeurs bibliques de Bossuet ; et il les a égalées avec des formes d'audace qui lui sont propres, c'est-à-dire toujours amenées et revêtues, et sans avoir besoin des brusqueries de Bossuet. Le Discows sur l'Histoire universelle, Athalie eiPo-
1. De grands amateurs et connaisseurs àe l'Antiquité ^ mais qui ne sont peut-être pas d'aussi grands connaisseurs des beautés îranqàises d' Athalie, me soutiennent que Sophocle reste supérieur; qn* Athalie peut avoir la grandeur d'éloquence des Anciens, mais qu'elle n'en a pas la poésie ; qu'après tout, un chœur de Sophocle, avec son style si hardi, si sacré, si vivant d'images, avec ses paroles ailées qui vont comme des flèches, est plus beau, sans comparaison, que le plus beau chœur de ce chef-d'œuvre moderne. — J'écoute, je laisse dire ; j'envieceux qui seraient capables, au même degré, de juger des deux genres de beautés. Ce qui est certain, c'est que tous les modernes qui n'ont eu que des termes de comparaison plus rapprochés, n'ont rien coni^u de plus parfait qu^ Athalie et n'ont rien mis au-dessus. Je pourrais citer tout ce qu'il y a eu de bons esprits, même parmi les incrédules. Madame Du Deffand disait que s'il lui fallait choisir un ouvrage qu'elle eût voulu avoir fait, et s'il lui fallait n'en choisir qu'un, elle opterait pour Athalie. le grand Frédéric disait qu'il aimerait mieux avoir fait Athalie que la guerre de Sept-Ans.— Je lis dans les Anecdotes de Spence (section I) ce témoignage de Ramsay,qui n'a rien que de vraisemblable : « L'Archevêque de Cambrai avoit coutume de dire que VAthulie de Racine étoit la pièce la plus complète qu'il eût jamais lue, et que, dans son opinion, il n'y avoit rien chez les Anciens, pas même dans Sophocle, qui l'égalât. »
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lyev>ete (oe l'oublions pas), ce soni ks irok |daa bavUi monuments d'Art chrétien au dix-ssptième sièel8,-^l6a Pensées de Paseal, par malheur, n'ayant pu atteindre au monument proprement dit et étant restées à Tétai do grandes ruines.
Pour rappciler notre Port-Royal de la seule manière convenable dans ce sublime couronnement, je me contenterai de soumettre cette pensée : « Pour faire it/wiie, il fallait un poète profondément chrétien, élevé comme le fut Racine à Port-Royal, et quiy fût fidèlement revenu*.»
Malgré bien des éloges, malgré l'orade perâstant de Boileaû, malgré l'admiration et les larmes de Du Guet et de bieu d'autres, Racine ne put être persuadé d'avoir réussi, et il renonça de nouveau aux vers, du moins aux ouvrages de longue baleine. En 1693, il suivit le roi dans la campagne de Namur et fit provision de matières historiques. En 169^, il composa ses quatre Cantiques spirituels que le roi lui avait demandés pour Saint-Oyr. Une
1 . Une personne d'esprit, un peu moins circonspecte que moi, m'écrivait, à ce sujet, uneiettre dont je citerai quelques passages pour la vivacité des idées et de l'expression :
a Vous avez dit , à propos de Pascal , que la gloire de Port-Royal , c'est cette sainteté rappelée et ressaisie quand elle est près d'expirer ailleurs et de quitter la terre ; c'est ce dernier saint qui se retrouve pour nous , à la veille du règne de la philosophie , avec une sublime et suprême pureté. Il me semble qu'on peut dire aussi que la gloire de Port-Royal , c'est Athalie ; cslt Athalie ^ c'est la vertu, c'est Dieu , c'«iët Moïse, Jacob, Abraham , tout le génie des Hébreux ; c'est, à côté de cette sublimité , une délicatesse que les Hébreut n'avaient pas. La délicatesse unie à ta foi , c'est le caractère de Port-Royal , et d'une haute civilisation ; mais cela ne peut durer qu'un moment, car le trop de civilisation emporte toute foi dogmatique.... Il fallait la dévotion de Racine, il fallait son long silence scrupuleux pour reprendre la tragédie avec tant d'éclat , tant de hauteur, un fonds si plein et si divin. Chateaubriand me disait qu'il n'avait jamais pu lire ni réciter sans pleurer la scène première :
Oui , je viens dans son temple adorer l'Éternel.
Chateaubriand pleurait , mais le vulgaire resta d'abord insensible à cette tragédie trop haute pour lui et admirée surtout par le petit nombre. Le génie de Racine , sans couleur propre , mais si facile à tout pénétrer et revêiir , dut à Port-Royal cette flamme sainte et cette hauteur qu'il n'a connue que dans Athalie, »
lettre deluià Boileau (de Fontainebleau, 3 octobre 1694}, qoirouletoutentièresurlacorrectiondequelqaesstropheSy nous montre jusqu'à quel point il était minutieux dans ses scrupules de diction poétique*. On touche par cette lettre les plus petits fils de sa trame, tandis qu'elle est encore sur le métier. On voit combien ces grands poètes étaient attentifs à tout, ne négligeaient aucun soin pour atteindre le mieux. On y voit combien le grand Racine était jusqu'au bout un petit enfant en matière de langage ' et de style ; mais cette docilité et ces scrupules mêmes sont le chemin et les degrés de la perfection. Sans doute Groethe et Schiller s'écrivent sur de plus grades choses; mais ne rougissons pas de nos pères et de ce qu'à, leur génie ils mêlaient beaucoup de simplicité. Qu'il eût mieux valu pour nos grands poètes français modernes s'entretenir , à l'exemple des Racine et des Virgile , de ces humbles soins de diction qui les eussent rendus des poètes parfaits, et qui eussent éternisé l'honneur de leurs œuvres, que de vouloir, comme ils l'ont fait, embrasser ei gouverner le monde!
Le premier et le plus admirable de ces Cantiques, qui transportaient d'aise le Père Quesnel dont on a une lettre fort vive à ce sujet, est celui de la Charité^ tiré de ce même chapitre de saint Paul commenté avec tant de sagacité morale et d'onction par Du Guet :
En vain je parlerois le langage des Anges ; En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirois tout Tunivers :
Sans amour, ma gloire n'égale Que la gloire de la cymbale Qui d'un vain bruit frappe les airs.
Ce sont les derniers accents poétiques qu'on ait de la
1. La lettre est du 3, et l'on sait, par Dangeau, que précisément la veille (2pclobre),le roi, alors malade, s'était fait chanter aprèsdîner, dans sa chambre, quelques-uns de ces mêmes Cantiques que Je poète inquiet corrigeait encore. Ils étaient mis en musique par Moreau
bouche de Racine; ce sont aussi les derniers et familiers sentiments dont il nourrissait son silence.
Il ne fit plus, après cela, qu'écrire pour l'archevêque, ^ M. de Noailles, V Histoire abrégée de PorhRoyaly dans \^ le dessein d'éclairer et d'affermir sa bienveillance; et i pour madame de Maintenon il dressa ce malheureux Mémoire sur les misères du peuple, qu'elle lui avait de- ^ mandé, et que le roi la surprit lisant; pressée sur Tau- J teur, elle eut la faiblesse de nommer Racine, et la fai- ! blesse plus grande de ne le pas défendre. Un mot dur r . tomba de la bouche auguste. Depuis ce jour, Racine ' crut s'apercevoir qu'il n'avait plus l'oreille de ce roi qui ) avait son cœur. Port-Royal et Louis XIV se livraient une dernière lutte en lui, et il voyait bien que l'un tuait l'autre; il écrivit à madame de Maintenon, le 4 mars 1698, une longue lettre pour se justifier du crime de Jansénisme; mais en quels termes soumis I On souffre de t cette excessive souffrance d'un cœur si beau et de sa superstition pour sa monarchique idole; mais on lui pardonne comme on ferait aux faiblesses d'un amant trop tendre pour une maîtresse : c'est que le sentiment est approchant. On y lit ces mots que l'on aimerait autant ne pas y voir, et qui résument son double symbole de fidélité monarchique et chrétienne présentée ex xquo : ^ Dans quelque compagnie que je me sois trouvé, Dieu m'a fait la grâce de ne rougir jamais ni du Roi ni de l'Évangile. >
C'en était fait. Madame de Maintenon aperçui un jour, dans les jardins de Versailles, Racine disgracié, et lui dit, après quelques paroles de consolation : « Je , ramènerai le beau temps, laissez passer ce nuage !» — . « Non, non. Madame, repartit Racine, vous ne le ramènerez jamais pour moi.... » — « Mais, reprit-elle, pourquoi vous forgez-vous des idées comme celle-là? doutezvous de mon cœur ou de mon crédit? » — « Je sais,
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Madame, quel est votre crédit et quelle bon^ vous avez pour moi; mais j'ai une tante qui m'aime d'une façon bien différente : cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence, et elle aura plus de crédit que vous. » On entendit alors le bruit d'une calèche ; c'était celle du roi : « Sauvez-vous, s'écria madame de Maintenon ; c'est le .roi I » Ce peu de mots portèrent le dernier coup à l'homme de son siècle « qui avoit été le plus aimé et le plus universellement recherché *. »
Cette dernière année de la vie dq Racine est bien touchante. On a ses nombreuses lettres à son fils aine, alors attaché à l'ambassade de Hollande : on y trouve, parmi toutes les recommandations de conduite prudente , de bon sens et de bon goût, qu'on peut attendre d'un tel père, des passages comme celui-ci :
€ Je n'ai osé lui demander (à M. de Bonnac) si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je Paurois souhaitée , mais enfin je veux me flatter que, faisant votre possible pour devenir un parfait honnête homme, vous concevrez qu'on ne le peut être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. Vous connoissez la Religion ; je puis dire môme que vous la connoissez belle et noble comme elle est, et il n'est pas possible que vous ne Taimiez . Pardonnez si je vous mets quelquefois sur ce chapitre : vous savez combien il me tient à cœur, et je vous puis assurer que plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux au monde que le repos de la conscience, et de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous
1. On a contesté l'exactitude de ce récit qu'on doit à Racine fils ; mais on n*a pas les moyens de le contrôler. Louis Racine, tout enfant qu'il était à la mort de son père, écouta du moins sa mère, son frère aîné ; il dut recueillir la tradition domestique, et s'il s'est mépris sur quelques points de peu d'importance , le fond doit être vrai. L'impression morale, fidèlement transmise par un témoin si proche, est plus sûre que nos tardives dissertations. Il me paraît hors de doute que Racine a eu ne fût-ce qu'un éclair de disgrâce.
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nos besoins. M. De^préaux, que vous aimez tant, est plus qae jamais d^ps ce^ scQ^ments, surtout depuis. qu'il a fait son Arnour de Dieu; et je vous puis assurer qu'il est très-bien persuadé lui-mêpie des vérités dont il a voulu persuader les autres. »
Voilà comme il fallait sans doute avoir Tâme faite pour mériter (le génie y étant) d'écrire i4^/ia/ie; ces conseils à son fils sur le bon Dieu dans la bouche de Racine, c'est là le revers ou plutôt le dedans ô!Athalie.
Sa fille cadette, dans cette même année, prenait le voile, non point à Port-Royal, hélas! qui ne se recrutait plus de novices, mais à Melun : t Votre mère et votre sœur aînée ont extrêmement pleuré, écrivait-il à son fils, et pour moi je n'ai cessé de sangloter. » — C'est une grande consolation pour moi, ma très-chère tante (écrivait-il à l'abbesse de Port- Royal), qu'au moins quelqu'un de mes enfants vous ressemble par quelque petit endroit. » Le bon Fontaine, déjà retiré à Melun, assista à toutes les cérémonies de la vêture. Quesnel, qu'on a pu prendre un moment pour Pénelon, écrivait au tendre père sur cette victime un petit mot d'une consolation pénétrante : « La nature s'afflige, et la foi se réjouit ) dans le même cœur *. »
Racine allait mourir. Dans cette même lettre à sa tante de Port- Royal (9 novembre 1698), où il lui dit qu'il est arrivé fort fatigué de Melun avant-hier, il lui parle de cette dureté qui lui est restée au côté droit ; le foie était
1. On a cette autre information encore, car rien n'est de trop et nous sommes dans Tintimité même : « Mon ami M. Racine a été longtemps malade.... Il est guéri et il est à Melun pour la profession de sa seconde fille aux Ursulines. L'aînée s'est essayée à Port- Royal après l'avoir fait ailleurs ; et comme elle n'avoit rien vu de pareil à Port-Royal, elle ne peut se déterminer pour ailleurs; et elle attend en paix auprès de sa mère si la porte de cette sainte solitude ne s'ouvrira point. Il n'y a encore nulle apparence.... » (Lettre de M. Vuillart à M. dePréfontaine, du 5 novembre 1698.) — Pour les cinq derniers mois de la vie de Racine, voir à V Appendice.
atteint de tant de blessures I U finissait en disant : « Je n'ai point été surpris de la mort de M. Du Fossé, mais j'en ai été très-touché. G'étoit, pour ainsi dire, le plus ancien ami que j'eusse au monde. PlûtàDieuque j*eu8se mieux profité des grands exemples de piété qu'il m'a donnés! » M. Du Fossé lui-même, quelques mois auparavant, écrivait la même chose de M. de Tillemont, mort au commencement de Tannée. Tillemont, Du Fossé, Racine, trois élèves de Port-Royal, morts coup sur coup, avant Port-Royal lui-même si mourant I
Racine en était au dernier sacrifice et non pas au moins '. sensible : « II avoit, nous dit son fils ^, un exemplaire de ses œuvres sur lequel il avoit corrigé de sa main toutes les expressions et les rimes dont il n'étoit pas content, et mon frère m*a assuré que ces corrections étoient en très-grand nombre. Peu de jours avant sa mort, par un entier détachement d une réputation qui lui paroissoit frivole, il se fit apporter cet exemplaire et le jeta au feu. Ce fut par un motif tout contraire que Virgile voulut brûler son Enéide. » Racine craignait de laisser quelque chose de trop parfait, et où son amour-propre se mirât complaisamment à cette heure de la mort.
Il mouiOit le 21 avril 1699, ftgé de cinquante-neuf ans passés; son testament n'était qu'un simple vœu d'humilité et de repentir :
c Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit : c Je désire qu'après ma mort mon corps soit porté à Port- Royal des Champs, et qu'il y soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Hamon. Je supplie très-humblement la Mère abbesse et les Religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique je m'en reconnoisse trèsindigne, et par les scandales de ma vie passée, et par le peu d'usage que j'ai fait de Texcellente éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maison, et des grands exemples de piété
1. Lettre de Racine fils à Tabbé d'Olivet, au tome YI des Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles,
et de pénitence que j'y ai vus, et dont je n'ai été qu'un stérile admirateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, plus j'ai besoin des prières d'une si sainte Communauté pour attirer sa miséricorde sur moi. Je prie aussi la Mère abbesse et les Religieuses de vouloir accepter une somme de huit cents livres.
€ Fait à Paris, dans mon cabinet, le 10 octobre 1698. »
Naïveté ou malice, quelqu'un dit, en apprenant ce vœu de Racine d'être enterré à Port-Royal : « Il n'auroit jamais fait cela de son vivant. » Une épigramme en i France a toujours chance de vivre *. »
Il fallut une permission du roi pour que le testament eût son exécution , et pour que le corps du défunt pût être transféré de Saint- Sulpi ce, sa paroisse, au monastère des Champs. Il y fut porté pendant la nuit et enterré le 23, non au-dessous de M. Hamon comme il l'avait désiré, mais au-dessus, parce qu'il ne se trouva pas de place au-dessous.
Racine mourut à temps; s'il avait vécu seulement autant que Boileau, qu'aurait-il vu?
Ceci nous mène au terme, et comme tout devient plus funèbre en avançant, récapitulons un peu, comptons les principales morts depuis 1679 :
M. de Saci, la mère Angélique de Saint-Jean, M. de Luzanci, 1684;
M. Le Toumeux, 1686;
1. L'épigramme (nous en pouvons juger) ne portait pas très-juste contre Racine, qui, malgré sa timidité naturelle, n'avait pas craint, depuis des années , de se mettre en avant pour Port-Royal auprès des archevêques et en Cour. — Si ce mot avait pu s'appliquer avec une parfaite justesse à quelqu'un de notre connaissance, c'aurait été c\ madame de Sablé, qui avait ordonné par son testament qu'on l'enterrât dans un simple cimetière, celui de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Elle qui avait tant redouté le mauvais air, le contact du prochain inconnu, la contagion, elle faisait bon marché de tout cela après sa mort, et c'eût été véritablement le cas de dire, en apprenant la manière dont elle se faisait enterrer : «« C'est ce qu'elle n'aurait jamais fait de son vivant. »
166 PCmf-ROYAL.
M. Hamon, 1687;
M. de Pontchâteau, M. de Sainte-Marthe, 1690;
Mademoiselle de Vertus, 1692;
M. Arnauld, 1694;
Lancelot, Nicole, 1695;
Domat, le duc de Roannez, 1696 ;
M. de Tillemont, M. Du Fossé *, 1698;
1. Nous avons, sur la fin de M. Du Fossé, quelques détails trèsparticuliers qui s'ajoutent à ce qu'on lit dans les Mémoires ; nous les tirons des Papiers de la famille Arnauld. — Huit jours avant de mourir, le 27 octobre (il mourut le 4 novembre, à Paris), M. Du Fossé adressait encore à M. de Pomponne une lettre de recommandation en faveur d'un sien neveu, M. de Pretot, lieutenant de vaisseau, qui désirait passer capitaine. Cette lettre, d'un ton trèsmesuré, et qui, sauf le souvenir un instant invoqué de M. d'Andilly, ne présente aucune particularité intéressante, était accompagnée d'une lettre de madame du Bcsroger, née Le Maître, sa bellesœur et cousine du ministre, où l'on trouve des choses à la fois affligeantes et édifiantes sur les infirmités extrêmes et les occupations d'esprit de cet ancien élève de Port-Royal. Ce sont des pièces qui ont naturellement leur place dans cette période d'agonie :
« Voilà , Monsieur, une lettre que M. Du Fossé a fait effort pour se donner l'honneur de vous écrire , et pour laquelle j'espère que vous voudrez bien avoir d'autant plus d'égard , que c'est , je crains bien , la demi e recommandation qu'il vous pourra faire de sa main ; et si tons voyit z l'état où il est, vous seriez même étonné comment il peut tenir la plume , car il ne peut plus faire aucun usage de sa main , et la paralysie gagne telle ment tous les membres de son corps , qu'il ne peut quasi plus marcher. Il ne sauroit plus monter en carrosse ; on le porte en chaise à la messe et je crains bien même que cette consolation ne lui dure guère. C'est la chose du monde la plus pitoyable que son état , car il ne se peut pas faire la moindre chose à lui-même , et ne peut pas dire un seul mot pour le demander, et n'a quasi pas la force de faire un signe , la paralysie gagnant extrémeqient la main gauche aussi. J'espère , Monsieur , que cet état où est votre ancien ami vous portera à avoir plus d'égard à la pHère qu'il vous fait pour M. de Pretot, à qui j'ai en mon particulier bien de l'obligation pour tous les soins qu'il a pris de mon fils , à qui il a servi de père. Nous craignons , et avec quelque fondement , que la promotion de la marine ne se fasse à Fontainebleau , comme elle se fit il y a quelques années, pour éviter la foule des officiers qui viennent l'hiver à Paris. Comme personne n'en peut mieux être informé que vous, Monsieur , nous prenons la liberté de vous âupplier très-hurabîeitient de ne pas souffrir qu'elle Èé faS^ sans que vous nous faisiez {9it) ht fréMe de nOM éttiuief ées p »èi tfV ii ê9
Racine enfin, 1699 ; la même année que M. de Pomponne *.
Ainsi le long et lent convoi s'achemine.
l'honneur de votre protection , que les amis de M. Du Fossé savent quil vous a demandée instamment pour son neveu ; et comme tbus se$ maux ne le rendent que plus respeetîible, Ton espère , Monseigneur , que vous y aurez même égard , et que vous vous ferez un plaisir de le consoler dans un état où il ne laisse pas d'être sensible à ce qui regarde ses amis qu'il sert en toutes occasions , étant toujours prêt à faire charité ; car , malgré tous tes maux de son corps , son esprit est toujours le même; il a même fait plusieurs accommodements depuis qu'il ne peut plus parler, et madame la comtesse de Grammont , aussi bien que toutes les personnes qui le voient , sont surprises de la justesse avec laquelle il résout en deux lignes sur son ardoise les choses les plus difficiles , et elle avoit regret , il y a quelque temps , de voir effacer ce qu'il y mettoit , disant que ce seroit des sentences dignes d'être gardées. Il a même sur son visage une certaine joie qui surprend et console tous ceux qui le voient, et son temps est aussi réglé que jamais , n'ayant pas un quart d'heure de vide dans sa journée, qui est toute employée en prières, ledure et travail. Comme il a peine à écrire , il s'occupe à revoir le texte de la Bible et y faire les petite^ notes comme dans le Pentateuque, parce qu'il y a beaucoup plus à lire qu'à écrire; ce sera la dernière épreuve pour lui quand il ne pourra plus tenir la plume ; car l'occupation lui fait oublier une partie de ses maux qui sont excessifs , car il ne fait aucun repas qu'il ne soit comme à l'agonie pour pouvoir avaler ; outre cela, il a une salivation la plus incommode du monde , et qui fait qu'une serviette est percée en moins d'une heure, ce qui lui fait une peine et une mortification qui ne se peut exprimer , et que l'hiver rendra encore bien plus fâcheux. Je crois , Monsieur , que vous vous ferez ua plaisir de donner quelque consolation à une personne que tous ses maux n'y rendront pas insensible ; et qui sera ravi de recevoir ces marques de votre bonté pour lui , dont nous ne laisserons pas de partager , M. du Bosroger et moi , la très-humble reconnoissance ; il vous présente , Monsieur , les assurances de son profond respect , ainsi que celle qui est , Monsieur.
« Votre très-humble et très- obéissante servante, « LE Maistre du Bosroger. »
Voilà où en étaient les anciens élèves de Port-Royal à Texpiration du siècle. — Dans une lettre du mercredi 5 novembre 1698,
1. Voici en quels termes, dans une lettre datée de Versailles du 16 mars 1699, M. de Pomponne annonçait à son fils le chevalier la mort prochaine de Racine : « 11 n*y a rien ici de nouveau depuis votre départ, si ce n'est le pauvre Racine que je crois mort à cette heure; on n'en espéroit rien ce matin. » Racine traîna plus d^un mois encore : M. de Pomponne ne lui survécut que de cinq mois. (Voir à VAppendiCè un extrait des lettres inédites de, te. Vuiîlart, témoin de lîi mort de Racin«.f
Quels sont ceux qui survivaient alors dos hommes directe de Port-Royal, rejetés chacun dans leur coin obs-
lendemain de cette mort, M. Yuîllart écrivait à M. de Préfontaine après lui avoir parlé de Racine qui venait d'être malade, et des religieuses de Port-Royal qui étaient toujours opprimées : « Dieu vient de leur ôter un ami de la vieille roche, qui étoit un admirable . serviteur de Dieu. C'est M. Du Fossé, continuateur des Explications des livres de l'Écriture commencées par le célèbre M. de Saci, mais demeurées par sa mort au 7, 8, ou 9* volume, et poursuivies par ce digne élève d'un si grand maître jusqu'à plus de vingt volumes. Ce fut hier que Dieu nous l'ôta, âgé d'un peu plus de soixante ans, qu'il avoit passés au service du Seigneur portant son joug dès son bas âge. Il étoit fils d'un maître des comptes de Rouen qui lui avoit fait donner une excellente éducation en même lieu où M. de Tillemont la recevoit, et il y avoit, quand le dernier mourut, cinquante-deux ans qu'ils étoient amis. La terrn se vide de saints pendant que le Ciel s^en remplit, M. Thomas (c'étoit le nom de famille qu'avoit M. Du Fossé, et le Fossé est une terre de 4000 livres de rente qu'il avoit près de Forges) étoit demeuré garçon et laïque, nonobstant ses grands talents soit pour le monde soit pour TÉglise. Il étoit grand, bien fait, de bonne mine, d'une humeur charmante. Il avoit l'esprit fiet, juste, décisif; et comme il entendoit les affaires et qu'il avoit le talent de la parole et de la persuasion, il étoit l'arbitre des différends et des procès de tout le voisinage du Fossé, où il passoit tous les ans trois ou quatre mois de la belle saison. Le reste de l'année il demeuroit à Paris avec son frère puîné, qui avoit épousé une nièce de MM. Le Maître et de Saci. Là il passoit avec une merveilleuse uniformité tous les matins à la prière, à la lecture et au travail, dans son cabinet et sa bibliothèque; et il donnoH la plus grande partie de l'après-dinée, d'ordinaire, à la conversation avec des amis qui le visitoient ou avec la famille de M. du Bosroger, son frère, assez nombreuse, et dont la mère (madame du Bosroger) a bien du mérite et est très-digne nièce d'oncles et de grands oncles tels que l'ont été M. Le Maître et M. Arnauld. Nous Tenterrerons demain à Saint-Êlienne (du Mont), près de M. Perrault, le docteur, auteur du gros in-quarto, intitulé la Morale des Jésuites j et de M. Pascal, défenseur contre eux, de la Morale chrétienne. C'en seront trois grands et célèbres maîtres que la Providence aura là réunis.... M. Du Fossé a ordonné dans son testament qu'on Penterreroit à la paroisse sur laquelle il mourroit. Il étoit trop humble pour faire une disposition particulière de son cœur. Comme il n'en a donc point parlé, la famille le donnera à *Por^Rpyal des Champs, pour y être réuni à tant d'autres bons
cur,et dispersés? quelques-uns à peine, M. de J^^eaupuis, Fontaine, M. Des Touches.... D'autres sans doute s'élèvent, des amis, des zélés même; mais ils ne sont pas de la première ou de la seconde génération , ils ne sont pas de la descendance directe, ils n'ont pas reçu la nourriture sans mélange : nous ne les connaissons plus.
La mère abbesse Sainte -Thècle Racine meurt ellemême un an après son neveu (19 mai 1700). Elle se ressouvenait avec joie jusqu'au dernier moment d'avoir, enfant, reçu bien des fois la bénédiction de M. de Saint- Gyran, qui lui avait fait le signe de la croix sur le front : la sainte vieillesse se rejoint à l'enfance ^
cœurs ou qui y reposent déjà, ou qui travaillent encore à mériter le repos des justes. »— Ces témoignages sincères, surpris dans le secret à ramitié chrétienne, sont les plus vraies oraisons funèbres. 1. M. Vuillart, qui ne manque désormais à aucune de nos cérémonies funèbres, écrivait le 20 mai, jeudi, fête de TÂscension : «Il ne faut pas laisser passer cet ordinaire sans vous mander que la mère Racine, tante de l'historien du roi, actuellement prieure de Port-Royal des Champs, et ci-devant abbesse neuf ans consécutifs, mourut hier au matin dès qu'elle eut reçu le saint Viatique qu'elle emporta ainsi avec elle, au bout de vingt-quatre heures seulement de maladie. Elle laisse un grand vide ; car, nonobstant son âge et ses infirmités, elle étoit toujours d'une merveilleuse régularité; et son eipérience avec ses avis étoit toujours très-utile à la maison. Elle étoit de ces personnes de qui un ancien [Lucain) a dit : Ttunco efficit unibram :
L'arbre , par son seul tronc , faisoit une grande ombre. »
VI— n
Dernier répit accordé à Port-Royal. — Vèsite de M. de Noaiites. — Madame de Grammont et les Marlys. — Le chirurgien Maréchal. — Événements dn dehors : le Ccts de Omisciênce. — Arrestation du Père Quesnel; saisie de ses papiers. — La bulle Vineam Domini. — Certificat demandé aux religieuses : clause qu'elles y ajoutent. — Cas de guerre. — Premier Arrèî du Conseii. — Mort des anciennes et de Tabbesse. — La deraière prieure. ^ Refus d'élection d'une abbesse. — Mert du oonSesaMu* M. Marignier. — L'^ici^i partage des deux maisons révoqué. — Oppositions et procédure. — Confesseurs imposés; privation des sacrements. — KTOOmmunication et séquestre. — La communion en cachette. — Les aumônes du dehors. — Le cotillon de mademoiselle de Joncoux.
En 1699, sous le gouvernement de la mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard, qui succéda à la mère Racine et qui fut la dernière abbesse , les religieuses , sentant le monastère diminuer et dépérir chaque jour sans pouvoir réparer leurs pertes par de nouvelles professes qu'il leur était interdit depuis vingt ans de recevoir, se virent réduites à demander qu'on leur permît du moins de prendre quelques bonnes filles à qui elles donneraient le voile blanc , sans les faire ni novices ni postulantes,* mais pour en être aidées dans les offices, dans Tadoration perpétuelle du Saint-Sacrement et dans les diverses
obédiences; on les leur accorda. Ges filles auxiliaires se nommaient les smirs du voile blanc. Sentinelles bourgeoises sous kabit militaire, elles faisaient nombre à Toni et remplissaient les viëens.
M. de Noi^leS) le âO o<^;ebre 1697, avait fait à Port- Royal la visite promise dès Bea avënement et trop ho^temps différée ^ « il y étoil entré, selon les paroles de Du Fessé mourant, la lampe ardente en une main et lu balance de la Justice dans TaolTe, pour tout voir et pour tout peser au poids du sanctunre. » Sa justice eomme sa charité avait été satisfaite, et, au r^ur, il ne taris* sait ptHiit en âogee de la sainte maison. G'eet sans \ doute à la suite de cette visite qu'il eollidta du rd la permission pour les religieuses cte rétablir le noviciat'; / d^Dnande qui ne réussit gu^e et dont oa fail sut peu de '■ gré à la Cour*
La pensée du roi était fixée, et à oe sujet les isdices sûrs ne nous manquent pas. Nous lisons en effet chez nos auteurs : « Le roi, sur la fin de juin i 69^9, ayant éié informé que madame la comtesse de Orammont aveit été faire une retraite h i'J3d)bayè de Port-Royal des Gliamps p^Eidant l'octave du Saint-Sacremeut, U fit rayer de la liste des dames qui dévoient alier avec Sa Majesté à Marly, « parce que, dit-il, on ne doit jpoint « aller à Marly qiiaBd oa va à Bort-Êoyal. » Le comte
1. M. Yuillart en donnait la noureUe à M. de Préfontahie, dans une lettre du 19 octobre: «... Le prélat a été en retraite au Mont- Valérlen, et j'ai appris, depuis que celte lettre eât commencée, qu'il part demain dès le matin pouf sa visite de Port-Rojal des Champs, qu'il va faire enfin par lui-même. Ma dévotion est de dire pour lui tous les jours :
àoçende kmen BensiJI>iw, Infonde amorem oordibus, /fi/irma noBtri corporis Virtute firmans perpeti.
Joignez-vous à nous, Monsieur, pour cette dévotion. »
de Grammont, son mari, alla trouver le roi et lui dit : « Je suis au désespoir, Sire, que mon épouse, etc. » — Le chevalier de Grammont s'exprima mieux et s'en tira plus spirituellement, j'espère, que nos Jansénistes ne le rapportent. Il suffit d'indiquer combien cette affaire de Marly* fit de bruit. Saint-Simon en parle, ainsi que Dangeau. On lit dans le Journal de ce derm'er : « Dimanche 28 juin, à Marly. — Le roi dit à Monsieur la raison pourquoi il n'amenoit point la comtesse de Grammont à ce voyage ici ; il y a longtemps que le roi I croit que les religieuses de Port-Royal des Champs sont jansénistes ; il ne veut pas qu*on ait grand commerce avec elles, et la comtesse de Grammont y a été depuis &uit jours et y a même couché*. »
Ayant été pommée pour le Marly du mois d'août suivant, madame de Grammont voulut, en saluant le roi, lui parler de ses liaisons avec Port-Royal : « Ne parlons
1. Nous avons, sur cette affaire, notre bulletin intérieur, et avec quelques variantes, dans les lettres de M. Vuiliart à M. de Préfontaine. Ainsi, à la date du 9 juillet 1699 : « La comtesse de Grammont (qui avoit été élevée à Port-Royal) a conservé de l'amour pour la maison. Le roi ayant su qu'elle y avoit été durant l'octave dernière du Saint-Sacrement l'a excluse une fois de Marly, disant que Port- Royal et Marly étoient incompatibles; car ce fut la réponse de Sa Majesté quand madame de Maintenon s'informa si ce n'étoit point par quelque inadvertance que la comtesse n'étoit pas sur la feuille. » Mais, dans la lettre du 23 juillet, il se glisse une sorte de correctif : « La comtesse de Grammont n'a pas été sur la dernière feuille pour Marly : c'est pour la seconde fois. Mais on espère qu'elle y sera remise ; et l'on commence à dire que le vieux comte, son époux, avoit un peu exagéré l'expression du roi, pour détourner davantage son épouse de retourner à Port-Royal : car on fait réflexion qu'une expression si dure n'est ni de l'esprit ni du style ordinaire du roi, qu'on rapporte avoir dit souvent devant Monseigneur et devant les Enfants de France que les rois doivent toujours user de termes modérés. » Et à la fin d'une lettre du 30 juillet : « L'affaire de Port-Royal au sujet de la comtesse de Grammont ne s'aigrit pas, Dieu merci ! C'est en sa main qu'est le cœur du souverain, »
point de cela, » lui dit le roi. Elle voulut insister, et toucha quelque chose des obligations qu'elle avait à ce monastère, du désintéressement des religieuses, des grands exemples de piété.... « Je vois bien, lui dit le roi en l'interrompant, que vous voulez me parler en leur faveur ; mais j'ai mes raisons pour agir à T égard de cette maison comme je fais. >
Les choses cependant restèrent au point où elles étaient. De temps en temps le monastère de Paris endetté faisait des tentatives contre celui des Champs et essayait de revenir sur l'ancien partage, d'arracher quelques lambeaux à son aîné. « Que voulez-vous, disait un jour l'avocat des religieuses de Paris à une personne de qualité qui le questionnait là -dessus, ce sont les Vierges folles qui, n'ayant plus d'huile dans leur lampe, en demandent aux Vierges sages, qui leur ré* pondent d'aller en acheter. » Les religieuses des Champs invoquaient en ces occasions la justice et la protection de l'archevêque ; celui-ci la leur assurait dans une certaine mesure. Un jour, ayant su que l'abbesse de Port- Royal de Paris, madame de Harlai , avait donné un bal à son parloir: «Il n'est pas juste, dit-il, que Port-Royal de Paris donne le bal, et que Port-Royal des Champs paie les violons. »
Bien qu'avec des forces si inégales, on luttait encore d'influence, et on opposait démarche contre démarche. Nous lisons ceci dans nos manuscrits :
« Vers le commencement d'octobre 1702, Madame la du chesse d'Orléans, la douairière, sollicitée par la comtesse de Beuvroû, son intime, que cette princesse va voir fort souvent à Port-Royal de Paris où elle est retirée depuis longtemps, ayant remontré au roi la misère de cette abbaye qui est endettée , elle le pria en môme temps de vouloir bien ordonner qu'on retranchât, pour lui appliquer, quelques revenus des filles de Port-Royal des Champs, qui est fort à son aise, et qui a beaucoup plus qu'il ne lui faut, parce que,
166 Pdirr-ROYAL.
ne reeevftBl phn de religieuses depuis plusieufs maéee, elte» font moiBs de dôpesse. Sa Ms^esté inclinoit asseï à stfiCûTder cette gpàce ; mais madame la princesse de Gonti, la douairière, qui est sa fille naturelle ', et auprès de laquelle les amis de Port-Royal des Champs ont trouTé de r accès*, ayant fait quelques remontrances au roi en leur faveur, Sa Majesté. a changé de sentiment, et n*a point accordé la grâce que Madame demanéoit '.9
C'est vers ce temps que doit se placer la curieuse anecdDte si bien contée par Saint-Simon. Maréchal avait succédé à Félix en qualité de premier chirurgien du roi :
« Moins d'un an depuis qu'il fut premier chirurgien*, et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait, tous les malades de toute espèce qui avoient besoin de sa main dans Versailles et autour, ri fut prié par Je cbinirgien de Port^Royal des Champs d'y aller voir une religieuse à qui il er<^eit devoir couper la jambe. Maréchal s'y engagea pour le lendemain. Ce même lendemain, on lui proposa, au sertir du lever du roi, d'aller à une opération