‹ Port-RoyalChapitre 16 sur 40 · Lettre de Guy Patin, du 11 novembre · texte numérisé non relu

Lettre de Guy Patin, du 11 novembre

Lettre au comte d'Araux « ne fut jamais qu'unfe badinerie, qu'une pièce faite k plaisir, composée par un homme oisif qui avoit voulu se divertir, une pièce seiti- ) blable à l'Arrêt du Parlement en faveur des Péripatéticiens, qu*on voit à la fin des Œuvres de M. Despréaux. » \ Dom Glémencet ne veut même absolument pas que la pièce ait été dictée par M. Arnauld ni écrite de la main de M. Rutb d'Ans, ni que le Père Quêstiel y ait prin d'autre part que d'y avoir mis après coup la date. lime semble aller dans sa défense plus loin qu'il n^était nécessaire. Pour moi, je me figure trèé-bien que, vers le commencement de Tannée 1685^ Arnauld, Quesnel et Du Guet, réunis dans k petite maison de Bruxelles, aient imaginé ce genre de divertissement. Rappelonsnous toutes ces allusions dont leurs lettres d'alors sont remplies, sur le Père Abbé, le saint homme Abraham^ le petit monastère. Le Projet de trêve put être Toutragé d'une de ces soirées de belle huiîieitr dans la petite abbaye. Ils durent pu se dire : « Que n'àvonâ-nous demandé aussi à être oompris dans la Trêve ? La Paix de Nimègue enfreinte a produit la Trêve que notts voyons: pourquoi la Paix dé l'Église enfreinte ïi'àuràit-èlle pas en une issue pareille? » Et ils se seront mis à rédiger la lettre postiche. Remarquons d'ailleurs que si l'idée est assez ingénieuse, l'exécution n'est pas ttès^piquànte, et en tout la plaisanterie est bien assez méthodique et assez peu légère pour être d' Arnauld ou, si l'ctti aime mieux, de Qtlesnel.

Mais il y avait bien d'autres choses dans W papiers ' de ce dernier, et, quoi qu'on pftt répondre sur tel on tel point, un ait de caibale était répandu sur ren^èinblé. Il y avait les preuvea 4'nne grande activité dandestîne et souterraine; des masques pour chaque personne, ce qui sentait la société secrète ; des noms de guerre pour chacun, ce qui supposait la guerre. Ces papiers déposés

chez les Jésuites de la maison professe à Paris, et là déchiffrés, pétris, torturés et passés à Talambic dans une espèce de cabinet noir ad hoCy puis présentés par extraits, préparés par doses au roi, lus, relus, mitonnes chez madame de Maintenon tous les soirs pendant dix ans, opérèrent à coup sûr et sans contrôle. Si la calomnie y mêla du poison, ce fut un lent et sûr empoisonnement. Quantité de personnes de tous rangs furent compromises, inquiétées; quelques-unes emprisonnées*. Une ligne, une phrase louche, glissée là par un ennemi, pouvait vous perdre. M. Vittement, lecteur auprès des Enfants de France, était en danger d'être renvoyé s'il n'avait fait voir clairement au roi qu'on l'avait pris pour un autre. L'archevêque de Reims Le Tellier fut trouvé en correspondance indirecte avec Quesnel moyen* nantun intermédiaire, et tomba en disgrâce. Si le Père de La Chaise a vraiment dit du soupçon de Jansénisme, dont il était alors si aisé de noircir les gens : C'est mon pot au noiTj ce fut surtout depuis qu'il eut entre les

1. Les premiers emprisonnés furent : Dom Thierry de Viaiine, religieux bénédictin de Tabbaye d'HautviUe, à quatre lieues de Reims^ arrêté le 6 août 1703 et conduit à Vincennes^ dont on saisit aussi les papiers et correspondances ; Dom Jean Thiroux autre bénédi'itin, mais de la congrégation de Saint-Maur (le précédent était de la congrégation de Saint- Vannes), prieur à Meulan, arrêté le 23 octobre 1703 et mis à la Bastille ; M. Vuillact, arrêté le même jour à Paris , simple laïque , qu'on représenta comme l'agent ou le procureur-général de tout VOrdre des Jangéniites à Paris j homme lettré, autrefois secrétaire de Pabbé de Haute-Fontaine, ancien voisin de Racine, voisin de RoUin, correspondant habituel du Père Quesnel, assez âgé déjà, et qui resta douze ans à la Bastille. Il n'en sortit qu'en septembre 1715, par les soins de mademoiselle de Joncoux, et pour mourir le mois suivant (23 octobre), un mois après sa libératrice. — Il avait 76 ans et trois mois, étant né le 25 juillet 1639. J*ai amplement usé daas cette nouvelle édition de ses lettres manuscrites originales, dont le recueil appartient à la maison de Klarenburg à Utrecht. (Voir à V Appendice im épisode de la vie du Père Quesnel dont nous lui devons connaissance.)'

mains les papiers du Père Quesnel, qu'il put le dire. Dès qu'il y avait du Jansénisme dans une affaire, eût-on les meilleures raisons à faire valoir, on n'avait guère espoir d'être entendu*. Il n'entre pas dans mon plan d'insister davantage sur ces papiers, et de chercher exactement à déterminer quel était le genre et la nature d'intrigues qu'on y pouvait démêler sans injustice ; jo ne ferai qu'une remarque toute pratique : le moyen, après cela, de soutenir à des gens sensés qui avaient vu les extraits, que le Jansénisme n'était qu'un fantôme^t

Et pour en revenir à ce qui nous touche, au monastère de Port-Royal, on voit quel était en ces années tout le péril de sa situation : une guerre théologique se rallumant au dehors, les adversaires plus maîtres à la Cour | que jamais, y tenant tous les accès et poursuivant leurs menées jour et nuit avec certitude. Que pouvait notre sainte masure de Port-Royal, de toutes paris croulante et en ruines, contre ces sapes calculées et savantes? i '

Et pourtant, sans un incident malheureux qui appela i le tonnerre, on aurait pu traîner, continuer de languir,

1. Parmi les personnes qu'on arrêta se trouvait Tabbé Anselme de Brigode, frère du compagnon de Quesnel; on le mit dans la citadelle d'Amiens, d'où on le transféra à Vincennes, où il mourut. On demanda de plus à la mère de ces messieurs Brigode, marchande à Lille et âgée de soixante-douze ans, un cautionnement qui répondît de sa personne et de sa conduite. Elle fît un placet, que le maréchal de Vauban se chargea de remettre et d'appuyer. Le maréchal écrivait de Versailles à ce sujet : « Je me suis tué de dire que c'étoit une femme de soixante-douze ans, qui ne songeoit à rien moins qu'à quitter son pays, où elle avoit des établissements qui ne lui permettoient pas d'y songer, quand même elle en auroit envie. Je ne sais pas quel effet cela produira, mais la prévention qu'on a en ce pays-ci contre le Jansénisme pourroit bien ne lui être pas favorable. »

2. « Le Jansénisme n'est point un fantôme, disait madame de Maintenon en 1715^ dans un Avis à deux demoiselles qui sortaient de'Saint-Cyr pour se faire religieuses; c'est une erreur qui dure depuis longtemps et qui s'est bien étendue ; le long règne du feu roi n'a pu le détruire, quoiqu'il y ait toujours travaillé, etc. »

faire parler de soi le moin^ possible ; et si Ton avait pu, par miracle» atteindre la mort de Louis XI V, Tavénemeut de la Régence, qui sait?...

Le 18 mars 1706, le confesseur de Port-Royal^ qui n'4tait plus alors M. EustacCi mais M. Maiignier, eut à ' se rendre sur invitation chez M. Gilbert, grand-vicaire de M. de Noailles et tupérieiir de Port-Royal depuis la mort de M. Roynette. M. Gilbert lui demanda si les religieaees avaient reçu le Ma&dement et la Bulle, qui avaient déjà paru depuis six. mois : à quoi M. Marignier ayant répondu qu'on ne les avait point encore vus dans leurs quartiers, M. Gilbert lui donna un exemplaire de Tun et de 1- autre» et il y joignit en manière de modèle la formule selon laquelle les religieuses de Gif les avaient reçils quelques jours auparavant : « La Bulle et Ordonnance ci-dessus ont ité lues et publiées à la grille de Tabbaye de Gif par nous prêtre soussigné^ préposé à la conduite des religieuses^ et reçues avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence par les religieuses (suivait la signature 4u confesseur). » U témoigna ((éeirer qu'on fit de même à Port-Royal, recommandant le plus de diligence possible. On ne demandait pas que les religieuses signassent, mais simplement que M. Alarignier leur confeseenr mit son nom au bas de cette espèce de certificat.

M. Marîgnier,de retour à Port- Royal dès le lendemain \ 9 inarç, viiit en surplis au Chapitre de la Communauté, qui était assemblée î onze heures du matin. Il y rendit dompte de son voyage et de la commission dont il était cbaigé. — Une des sœurs, dans une lettre adressée au précédent confesseur M. Eustace » le mettait au fait, en ces termes, de ce qui se passa alors :

« M. Marignier nous dit qu'il avoit consulté de nos amis qui sont, dil-îl, k présent ten petit nombre, et qu'ils n'y trouvûient point de diificulté. On lui demanda s'il vous avoit parlé; il dit ()n'il ne sayoit pas où vous étiez, mais qu'on lui

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avoit dit qu6 vous ne trouviez pas noa plus de difâ^uité. Il vouloit doue que ces Bulle et Mandement nous fussent lus ce môme jour, et qu'on les renvoyât aussitôt. La Communauté demanda qu'on en fît la lecture pour voir ce qu'elle contenoit (la Bulle), avant que de Tentendre à l'église. M. Manguier paroissoit n'en avoir point d'envie, disant que mms nous dlions embarrasser ; mais on persista et on lajut. EUe nous fit i peur^ et Ton dit qu'après avoir souffert si longtemps, c'étoit \ tout à fait abandonner la Vérité, que de témoigner qu'on rece- ( voit avec respect cette Bulle et le Mandement, où il y a à la \ tète que c'est c<mtre les Jansénistes. La Mère prieure, Made- ^ leinede Sainte-Julie (Baudrand),etma sœur Elisabeth Agnès (LeFéron) surtout, dirent qu'il falloit prendre du temps pour prier Dieu, et qu'il falloit que notre Mèra écrivit au supérieur que nous avions accoutumé de prier Dieu avant que de conplure des choses ^e cette importance.»

, Le i^isHltat de la réfiexitm et de la prière, et aussi de la consultation secrète des amis, fut de â'encoura^r à. &e pas céder.

Le 21 Qiars, dimanche de k Passion, à dix heures du maUn, la Communauté s'assenabla au chœur sans sonner, et, la grille étant ouverte, M. Manguier lut le Mandement et la BuUsy et il écrivit au bas ce qoi avait été résolu :

« La BuUe et Ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de Port-Royal des Ghamps par mm prêtre soussigné, préposé à la conduite <k8 religieuses, lesquelles ont déclaré qu'elles les reçoiv^it aT«ô le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence, sans déroger à ce qui s'est faU à kwr égard à ia Pmx de VÈgUse sous le Pape Clément IX. Fait ce 21 mars 1706, signé : Marignier, prêtre. » L'abbesse réitéra purement et simplement cette formule dans une lettre à l'archeféque écrite le même jour.

La pensée, la résistance, l'obstination, la désobéissance, et dès lors la ruine de Port-Royal, étaient renfer- '^ mées dans oette clause additionnelle : Satts (iérçg0r *.

1. L'expédient de cette clause, Sans déroger y etc., avait été

Franchement, et à voir les choses par le dehors, des yeux du simple bon sens, lorsqu'une Bulle sollicitée par le roi était arrivée eu France, y avait été reçue sans ditiiculté par l'Assemblée générale du Clergé, enregistrée sans difficulté parle Parlement, acceptée avec de grands témoignages de soumission par la Faculté de théologie, publiée avec Mandement par tous les Évêques du royaume, il était singulier et ridicule que, seules, une • vingtaines de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans connaissances suffisantes , qui se disaient avec cela les plus humbles et les plus soumises en matière de foi , vinssent faire acte de méfiance et protester indirectement en interjetant une clause restrictive. Mais Pcfrt- Royal ne serait plus lui-même s'il n'était ainsi jusqu'au bout. C'est l'esprit d'Arnauld qui survit, même quand Amauld est mort.

Remarquez que c'étaient les anciennes qui, les premières, avaient élevé les difficultés. C'étaient des soldats de la vieille armée qui donnaient le signal et l'exemple à la nouvelle ; on s'échauffait au souvenir des vieilles guerres. Je ne crée point cette image de mon chef : «Pour moi, disait l'une d'elles, il me semble que je suis comme un soldat qui a été à l'armée, et qui désire toujours d'y retourner, quoiqu'il y ait eu beaucoup de mal ; car la seule pensée que je souffrirai encore pour la Vérité, me remplit de joie. »

Le certificat restrictif ne satisfit point l'archevSque, et n'était point de nature à être produit à la Cour. Le mardi 23, M. Gilbert se rendit à Port-Royal, vit Tabbesse, les religieuses anciennes et nouvelles : il prit chacune de celles-ci en particulier, essaya de les vaincre. En défidonné en secret par M. MabiUe , docteur de Sorbonne, attaché h la paroisse de Saint-Leu à Paris, puis retiré à Palaiseau, et l'un des conseillers habituels de Port-Royal dans les affaires des derniers temps. Il est Fauteur de la clause.

nitive et tout raisonnement épuisé, elles ne purent que se mettre à genoux, en le priant de les protéger auprès de l'archevêque : « Mais devons-nous livrer nos con- / sciences? » C'était leur dernier mot. '

Il recommença le lendemain à leur parler ; il leur fit sentir que , par cette désobéissance , elles allaient se perdre, donner des armes à des personnages malins qui leur en voulaient; qu'elles mettaient le cardinal dans l'impuissance de les défendre auprès du roi. Tout compte fait, ces dignes et incurables filles jugèrent comme Tune d'elles, une Sœur Synclé tique, qui disait : « Notre maison ressemble à une vieille masure qui menace ruine fte tous côtés, par Timpuissance où l'on est de soutenir les exercices : ne vaut-il pas mieux être détruites tout d'un coup pour la gloire de Dieu, que de défaillir peu à peu? »

Je crois, en rendant ma double impression, rendre aussi celle de beaucoup de lecteurs. On trouve celte résistance, cette ardeur du martyre parfaitement déraisonnables , et on est saisi en même temps d'un sentiment de compassion et de respect. Savoir souffrir par un scrupule (même erroné) de conscience, n'hésiter pas à '^ sacrifier son repos à ce qu'on croit la justice et la vérité, est chose si rare !

Le Père Quesnel consulté de loin , à Amsterdam où il s'était réfugié après s'être échappé de sa prison de Bruxelles, approuva la résistance, et dit :

« La disposition où sont ces fidèles servantes de Dieu, do , s'exposer à tout plutôt que de trahir leur conscience par rapprobation de cet Écrit calomnieux, et de blesser par là la vérité, la justice et la mémoire de tant de saints Prélats, de leurs propres Mères si dignes de vénération, de leurs pieuses et chères Sœurs, et des excellents théologiens qui les ont instruites et défendues; cette disposition, dis-je, est un don tout particulier de la miséricorde de Dieu et de la Grâce de Jésus-Christ, qui doit les remplir d'une humble et profonde

reconnoissance, allumer dans leur cœur un ardent désir d'y correspondre par un attachement inviolable, etc. »

Quesnel était alors roracle; il avait hérité da nianteau d'Arnauld et avait reçu comme une nouvelle onction par sa prison récente, par sa délivrance merveilleuse.

D'un autre côté/ des amis plus voisins, plus frappés des circonstances et des dangers, des hommes d'ailleurs profondément attachés à Port-Royal et d'un excellent conseil, tel que M. Issali, le vénérable doyen des avocats, désapprouvaient la résolution. Ce dernier ami, alors bien près de sa fin, écrivait à l-abbesse, le 24 ma^, à la soUidtation de M. de Noailles, et lui disait : c II me paroît qu'en voulailt s'attacher à une restriction qui ne sert de rien, on fait voir beaucoup de présomption qui ne convient pas à des filles religieuses, et c'est hâter et précipiter leur ruine, que leurs ennemis poursuivent depuis si longtemps. >

Ge conseil sage venant d'un homme habituellement si écouté, d'un ancien ami de M. Le Maître et ancien solitaire lui-même, du père de l'une des religieuses, ne parut qu'un ^rait de faiblesse alQigeaal, mais excusaMe, chez un vieillard de 86 ans.

Le propre de nos religieuses, en résbtant, était de préteiMlre qu'elles étaient dans l'ordre. L'abbesse écrivit à l'archevêque, pour le lui prouver, juscp'à trois lettres consécutives. « Elles m'envoient des facturas et des tnttruciiofis^ » disait M. de Noailles. Il avait dit d'abord \ M. Gilbert le supérieur : « Gela ne se passera pas sans qu'il y ait quelque chose de marqué. »

Le premier effet de la désobéissance Ait un Arrêt du Conseil qui défendait à Port-Royal de prendre des novices; la défense jusque-là n'avait été que verbale. M. de Noailles rendant com|Ae au roi de ce qui s'était passé,

ayant ajouté qu'on pouvait terminer cette affaire sans éclat) parce que les religieuses, étant toutes vieilles, mourraient bientôt, et qu'il leur était défendu de recevoir des novices : « Mais, dit le roi, il n'y a point d'Arrêt qui leur fasse cette défease; il faut en donner un. » L'Arrêt en forme, avec des considérants fort sévères, fut rendu le 17 avril, et signifié le 33 à la sœur Le Féron , Géllérière.

Cette digne personne, qui sentit toutes les conséquences d'un tel acte, et qui avait été de celles pourtant qui avaient contribué des premières & l'attirer, en reçut un coup si rude qu'elle mourut trois jours après, le 26; elle édût âgée de 73 ans. Mie avait déjà essuyé, disent nos auteurs, le feu de deu^ pers^utiom; elle succomba au début de U troisième, ayant été la première à lever Vétendard. Ils eo parlent comme ils feraient d'un brave offider. Pour nous, historiens pacifiques et curieux, nous ne saurions oublier les obligations particulières que nous avons à la s<Bur Le Fëron pour nous avoir conservé tant de Relations et de Journaux de Port-Royal écrits de sa main, et pour avoir été le dernier et infatigable arçjiiviste de la maison.

On avait bien du courage moral dans ce Port-Royal \ de l'extrême fin, mais on prenait sur soi pour en avoir, | et, dans l'effort, la machine trop frêle se brisait. Ge mois d'avril fut fertile en morts. Trois autres anciennes moururent à peu de jours de distance : la sœur Françoise de Sainte-Thérèse de Bernières, sous-prieure, fille de M. de Bernières, cet ancien ami ; la prieure, Françoise- Madeleine de Sainte-Julie Baudrand, et l'abbesse ellemême, la mère Elisabeth de Siûnte*Ànn« Boulard, enlevée le 20 avril, — toutes les têtes de la maison. Gomme la prieure était mourante en même temps €[ue l'abbesse, celle-ci eut le soin, avant de mourir, de nommer pour prieure la mère Louise de Sainte-Anastasie Du Mesnil,

la préférant à d'autres plas anciennes à cause de son mérite. Le choix, en effet, ne pouvait être meilleur.

Pendant l'agonie de cette abbesse, la mère Boulard , ff plusieurs des religieuses , et même des personnes du dehors (si Ton en croit un Nécrologe plus légendaire que les autres), entendirent des chants mélodieux chantés par de jeunes voix claires et extrêmement douces, et qui ravissoienl ceux et celles qui les ouïrent. » Cette mélodie, qui semblait partir d'au-dessus des nuées, n'aurait pas duré moins de six heures et demie, tout le temps de ^l'agonie de la révérende mère abbesse. Cela se passait en plein jour, de dix heures du matin jusqu'à quatre heures et demie du soir que la moribonde expira. On entendit, à diverses reprises, prononcer très-distinctement ces paroles du Répons des prières pour les agonisants, Subvenite et occurnte...y et cependant personne ne chantait dans toute la maison. Dix-sept personnes, parmi lesquelles une sourde, attestèrent avoir entendu ces chants mélodieux. — Le délire commence, mais sur un ton assez doux; les Convulsions, qui viendront vingt et un ans plus tard, seront moins mélodieuses.

La nouvelle prieure, dès les premiers jours, écrivit k M. de Noailles pour l'informer de la mort de la mère Boulard et le supplier d'envoyer quelqu'un , selon la coutume, qui assistât à l'élection d'une nouvelle abbesse et la confirmât en son nom , demandant humblement elle-même à être relevée de ses fonctions. Il fut répondu 1 par Tarchevêque qu'il n'y avait pas lieu à l'élection \ d'une abbesse; et en effet Port-Royal ne fut plus admis \^ à en élire, et tout se passa désormais sous le gouvernement d'une simple prieure*. Les religieuses récla-

1. On ne manqua pas de remarquer, après la ruine, que de même qu'il y avait cent ans , madame Boulehart avait été la dernière abbesse du Port-Royal d'avant la réforme, du Port- Royal antérieur à la mère Angélique, la mère Boulard avait été

mèrent; les lettres apologétiques ne manquèrent pas : il y en eut d'adressées coup sur coup et au cardinal, et à leur supérieur M. Gilbert, et au Pape. Dans un entretien qu'il eut, le 23 juillet, à Gonflans avec M. Manguier, confesseur des religieuses, le cardinal se plaignit vivement d'elles :

« Je vous ai fait venir pour vous dire que je me décharge des religieuses de Port-Royal sur votre conscience. Qui que ce soit qui les conseille, elles ont de très-mauvais conseillers ; je les trouve dans une désobéissance tout à fait criminelle. J'ai envoyé le Supérieur pour les gagner par de bonnes raisons, et elles n'ont opposé que leur obstination. Rien n'est a pire que des demi-saimntes. Toujours je leur ai servi de pa- ' tron dans l'espérance de les ramener; j'ai rendu témoignage au roi que tout étoit en paix chez elles, et par là j'avois suspendu ce que j'ai enfin laissé aller. »

Il lui échappa cependant de dire, un instant après* : « A la vérité, quand elles auroient fait ce qu'on souhaitoit d'elles, elles n'en auroient pas été mieux selon le monde ; le dessein que le roi a de les détruire étoit pris dès longtemps; mais elles en seroient mieux selon Dieu. » Il dit encore « qu'il ne demandoit pas la foi sur le fait, mais une soumission d'enfant. » Il parut dire que ce certificat n'avait point été impérieusement exigé, et qu'on aurait pu s'abstenir de le donner; qu'on s'était jeté de gaieté de cœur dans l'embarras et le labyrinthe où l'on était. Probablement il entendait qu'on aurait dû laisser faire M. Marignier et garder le silence : car enfin ce n'était point sans son ordre, à lui archevêque, et sans l'avoir consulté, que M.Gilbert avait parlé de Bulle et d'attestation. Il sembla toutefois, par sa mine,

la dernière abbesse du Port-Royal réformé et selon la mère Angélique. C'étaient des consonnances dans lesquelles on croyait voir des rapports mystérieux et des harmonies.

190 ï>ORT-ROYAL.

le donner à entendre. Ge point de Tentretien n^est pas bien éclairci. — Ponr conélure, il déclara qu'il n'y avait pas à espérer l'élection d'une abbesse : « Pour Télection, je la refuse absolument. Si on avoit fait ce que je souhaitois, elle auroit été accordée vingt-quatre heures après. » .

, Cette réponse que le cardinal fit à M. Marignier pour I qu'il la portât aux religieuses, affligea tellement le digne prêtre, qu'il tomba malade de chagrin et mourut le mois suivant (31 août), Ces gens d'affection et de conviction unique et concentrée ont des manières de prendre les choses à cœur qui les tuent*.

Le moment était bon, pour les religieuses de Port- Royal de Paris, de remuer leurs procédures et de pousser leurs prétentions contire le monastère des Champs. Sur la fin de cette année 1706, elles présentèrent Requête au roi pour demander la révocation de l'ancien Arrêt de partage et des actes qui l'avaient consacré, la suppression et l'extinction du titre de Port^Royal des Champs et la réunion de ses biens à leur abbaye, moyennant pension viagère aux religieuses restantes. La Requête étant prise en considération, il y eut Arrêt du Conseil du 29 décembre, ordonnant visite dans les deux maisons par le conseiller d'État Voysin (futur chancelier), et ce magistrat, après avoir commencé par la maison de Paris, se rendit, le 19 janvier 1707, à Port-Royal des Champs pour y prendre aussi connaissance du nombre des personnes, de Tétat des biens, des revenus, etc. Ses opérations durèrent jusqu'au 21. J'omets les vaines Requêtes de nos religieuses au roi, les lettres inutiles au cardinal ; ce dernier, qu'elles s'étaient dorénavant aliéné, n'avait qu'un mot pour toute réponse à

1 . C'est ce que les Anglais appellent « mourir de brisement de cœur, de cœur brisé, hroken-heart. »

leurs Apologies : « Elles ne sont pas hérétiques, leur foi est pure ; mais ce sont des rebelles et des désobéissantes. »

Cependant, sur une seconde Requête des religieuses | de Paris suppliant qu'on statuât, le roi répondit par un second Arrêt du Conseil du 9 février 1707, par lequel ' l'ancien Arrêt de partage était révoqué ; et pour ce qui ^ regardait Textinction de Port-Royal des Champs et la réunion de ses biens à Port-Royal de Paris, comme Taffaire était du ressort de la juridiction ecclésiastique, elle fut renvoyée devant le cardinal de Noailles pour qu'il y ■ fût procédé selon les règles et constitutions canoniques. ^ De plus, l'Arrêt portait « qu'en attendant il seroit mis \ tous les ans en séquestre six mille livres des revenus de • Tabbaye des Champs, et que les religieuses eussent à ' réduire au nombre de dix les personnes qui les servoient à titre d'officiers, domestiques ou autrement, en sorte que, avec les dix-sept religieuses et les neuf converses qui s'y trouvoient actuellement, il n'y eût en tout que trente-six personnes entretenues aux dépens de la maison ; ordonnant de faire sortir toutes les autres personnes séculières, sous quelque titre qu'elles y fussent. » Le sort de Port-Royal était irrévocablement décidé.

On tirait enfin les conséquences de cette politique de M. de Harlai , qui avait consisté à empêcher avant tout Port-Royal de se recruter et k le laisser systématiquement dépérir. Maintenant on le prenait sur le fait de dépérissement, et d'un dépérissement très-avancé, et on s'en prévalait contre lui pour dire que l'ancien partage était hors de proportion. Ainsi se révélait la tactique dans son double jeu : d'une part empêcher Port-Royal de se renouveler par. des novices, et de l'autre lui retirer juridiquement ses biens sous prétexte qu'il ne se renouvelait plus.

En yertu de cet A rrêt da 9 février, dix-buit personnes qui y à des titres divers, habitaient la maison tant au dehors qn'aa dedans, comme pensionnaires on comme serviteurs, furent obligées d'en sortir.

Les religieuses des Champs, bien que sans espoir de réussir, mais jusqu'au bout fidèles à leurs habitudes de légalité, formèrent opposition à l'exécution des Arrêts ; elles furent déboutées par un nouvel Arrêt. On se perd \ dans cette suite d'oppositions, de protestations, de mémoires et de requêtes; j'en viens d'indiquer un assez bon \ nombre, et j'en saute et j'en sauterai. En effet, elles se Méfi^ndaient comme des lions, comme des sœurs de geus / de loi, comme des filles d'Arnauld et de parlementaires: ic'est un trait caractéristique de la tribu et de la race. Elles sont des raisonneuses, des plaideuses, en même '^ temps qurt des martyres.

Oh ! que si jamais il y avait eu moyen pour la France, pour ce pays d'honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité, oii Ton défendît son droit pied à pied, même par chicane, mais où Ton le défendit jusqu'à la mort et où dès lors on le fondât, c'eût été (je l'ai senti bien des fois dans cette histoire, et je le sens encore plus distinctement à cette heure), — c'eût été à condition que Téiément janséniste, si peu aimable qu'il fût, l'élément de Saint-Cyran et d'Arnauld n'eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu'il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu'il y fût entré pour n'en plus sortir. L'école qui serait issue de Port- Royal, si Port-Royal eût vécu, aurait fait noyau dans la natiou, lui aurait peut-être donné solidité, consistance ; car c'étaient des gensy comme me le disait M. Royer-Gollard, avec qui l'on savait sur quoi compter; caractère qui a surtout manqué depuis à nos mobiles et brillantes générations françaises.

Ptévoyant tout, au spirituel commo au temporel, nos

religieuses eurent l'idée de signer en Chapitre, le 8 mai 1707, un Acte de protestation contre les signatures qu'on pourrait extorquer d'elles un jour, et de les déclarer à l'avance nulles et abusives, s'en référant pour leurs vrais sentiments à cet Acte délibéré en commun, et destiné à faire foi et témoignage : « afin que si dans la suite, y disaient-elles, on portoit les choses aux extrémités dont nous sommes menacées, et qu'il y en eût quelqu'une d'entre nous à qui l'on fît signer quelque chose de contraire, soit par menace ou par quelque mauvais traitement, cette faute ne pût être imputée qu'au défaut de liberté, et à l'accablement où les extrêmes afflictions peuvent réduire de pauvres filles figées, infirmes et destituées de tout conseil. » — Elles n'avaient pas tort de prévoir ce cas extrême ; car, après leur dispersion, toutes en effet, excepté deux, finirent par céder et par signer.

Une première sentence de TOfficialité ou tribunal de Tarchevêché, devant lequel il y eut débats et plaidoiries contradictoires, les débouta encore une fois de leur opposition et des fins de non-recevoir qu'elles mettaient en avant, et le commissaire ecclésiastique, nommé par M- de Noailles pour procéder à l'extinction, allait pouvoir commencer à informer. Elles interjetèrent aussitôt appel à la Primatie de Lyon. Gomme dans une ville qu'on prend d'assaut, une barricade enlevée, on en rencontrait une autre.

Ces lenteurs et ces formalités impatientaient le roi, qui dit un jour au cardinal k Versailles : « Si l'évéque de Chartres avoit eu l'afTaire de Port-Royal entre les mains, en quinze jours elle auroit été finie, et il y a six mois que vous nous tenez là. »

Le cardinal, stimulé, en vint aux rigueurs, mais il y vint selon sa nature encore et avec méthode. Il avait, nonobstant l'appel, envoyé à Port-Royal le même com-

mîssaire eodésiastique précédemment destiné à faire la visite contentieuse, M. Vivant, Tunde ses grands-vicaires, pour y faire une visite qui ne pouvait plus être censée que pastorale ; mais elle devait servir et tenir lieu au besoin de monition canonique, et préparer la voie à Tinterdiction des sacrements. M. Vivant, qui s'y conduisit d'ailleurs avec beaucoup de modération, ne put s'em* pêcher, en partant, de dire aux religieuses : « Vous avez eu tort de faire tant d'éclat sur la visite ^ ; vous tirez contre un plus fort que vous ; vous avez appelé à Lyon; de Lyon vous irez à Rome ; je ne sais si on vous donnera le temps de faire tout cela. » Bientôt après, le cardinal enleva aux religieuses un jeune et modeste confesseur, le seul qu'elles eussent depuis la mort de M. Marignier, M. Havart, et qui était tout à elles. D leur envoya deux ecclésiastiques choisis exprès, et notamment M. Pollet, vicaire de Saint-Nicolas du Ghardonnet et supérieur du séminaire, qui les prêchait comme avait fait autrefois M. Bail ou M. Ghamillard*. On revit une répétition des mêmes scènes qu'on avait vues plus de quarante ans auparavant sous M. de Péréfixe. Elles furent privées de la communion. M. de Noailles disait d'elles, dans l'amertume de son cœur et pour justifier sa sévérité (et ces paroles leur furent communiquées de sa part) :

« Plus je pense à leur conduite, plus je trouve leur résistance inexcusable. Elles agissent directement contre les parole de Jésus^Ghrist même; elles méprisent oeux qu'il leur

1. La yisite contentieuse à laquelle elles avaient fiiit opposition •t sur laquelle elles venaient d'interjeter appel.

2. Il faut convenir cependant que les discours qu'on a de M. Follet ne sont point si déraisonnables, et l'un des historiens les plus aveuglément jansénistes, Guilbert, a dit de lui : « On doit cette justice à M. Pollet, qu'excepté ses préventions sur la doctrine, on Q» pouvoit lui reprocher aucune mauvaise façon, et qu'il n'étoit nullement incommode à la Communauté. »

ordonne d'écouter, et elles écoutent ceux quUl leur ordonne de mépriser. Par là je les crois très-indignes des sacrements, • et je ne puis permettre qu'on les y reçoive : on ne doit plus leur donner ni la communion ni l'absolution, ni souffrir que d'autres la leur donnent.... Je suis l'homme de l'Église, obligé par conséquent à venger son autorité méprisée, et à la faire respecter dans tous les lieux de ma juridiction. Plus elles croient que j'ai eu de bonté pour elles, plus elles ont de tort et d'ingratitude à mon égard de me résister en face aussi publiquement qu'elles font. Je n'ai eu cette bonté que lorsque j'ai trouvé en elles de vieilles fautes en quelque façon réparées et pardonnées par M. de Péréfixe, mon prédécesseur, et par le Pape même. Leur nouvelle désobéissance m'a fait changer avec raison de sentiments pour elles, y trouvant, outre l'injure faite à FÉglise, qui est le principal, une offense personnelle contre moi. Il n'est pas vrai que les peines qu'elles souffrent ne viennent que de la mauvaise volonté de leurs ennemis et non de mon mouvement : il est vrai que c'est avec grande peine que je me trouve contraint par leur révolte à les punir; mais je m'y crois obligé en conscience, et je le ferai aussi fortement que je croirai le devoir faire.... >

Il les mit encore une fois au pied du mur, et en demeure de se rétracter, en leur adressant une dernière sommation ou monition canonique. Elles n'y virent que des causes de nullité, par l'omission de quelques formalités. L'archevêque n'y gagna pour toute réponse qu'un Acte capitulaire dressé par elles, et qu'elles firent signifier à M. Pollet par un huissier de Ghevreuse. L'excom-y munication alors fut lancée par Ordonnance du 22 no- v, vembre 1707.

Pendant que ces choses se passaient au spirituel, au \ temporelles biens étaient saisis; on leur retirait le pain ! de tous les côtés, le pain du corps, disaient-elles, comme oelui de l'âme; un séquestre de 6000 livres emportait et confisquait le plus clair de leurs biens sous leurs yeux et à leur porte même : elles n'avaient pas en tout plu 9

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de 8000 livres de revena ^ Leur homme d'afiàires et leur conseil dans cette dernière contention, M. Le Noir de / Saint-Claude, qui demeurait depuis environ quatorze ans chez elles dans la petite maison de la cour dite la maison de M. de Sainte- Marthe y y vivant le plus qu'il pouvait en solitaire et en pénitent, et ne redevenant avo cat la plupart du temps qu'en guêtres encore et en sarrau, fut arrêté le 20 novembre 1707, et mis à la Bastille ; il n'en sortit qu'à la mort de Louis XIV, et il ne mourut lui-même qu'en décembre 1742, le dernier survivant de tous ceux qu'on peut. appeler proprement les Solitaires de Port-RoyaP.

1. Il est assez jdifficile de concilier ce chiffre de 8000 livres (ou, pour être tout à fait exact, 8510 livres) avec celui du règlement de partage de 1669 ; Port-Royal des Champs aurait dû, ce semble, avoir 20 000 livres de rente et Port-Royal de Paris comptait bien là-dessus. Il y fut trompé. Il y avait eu des pertes, des augmentations de charges, des frais de réparation, des non-valeurs. Et puis les finances de Port-Royal avaient bien des parties non portées en

I ligne de compte ; il a dû y avoir le chapitre des fidéicommis^ des \ dons secrets : le chiffre officiel ne disait pas tout. Ainsi, dans la visite faite par M. Voysin, on n'avait pas déclaré un legs de 21 000 livres de M. de Pontchâteau. On le sut et cela fit bruit.

2. M. Le Noir de Saint-Claude était encore plus Tavou^ que l'avocat des religieuses : il préparait et éclaircissait les affaires pour les. avocats. On raconte qu'un jour il eut à se présenter de leur part chez l'un des premiers de l'Ordre : il arriva au moment où celui qu'il avait à voir reconduisait quelqu'un jusqu'à son escalier. Il n'était pas connu personnellement de lui , et il n'avait rien dans tout son extérieur qui indiquât un monsieur: des guêtres, un sarrau et un bâton blanc à la main, annonçaient plutôt un vrai paysan qui venait parler de ce qu'il n'entendait pas. L'avocat, sur l'apparence, lui demanda simplement, lorsqu'il entendit que c'était de la part des religieuses de Port-Royal,si elles ne lui avaient pas donné un Mémoire de leur affaire. — « Je n'en ai point, Monsieur, répondit-il, mais je suis assez bien au fait, si monsieur veut avoir la patience de m'entendre. » — « Eh bien l dit l'avocat, demeurant toujours sur le palier de l'appartement, voyons de quoi il s'agit. » L'avocat des Champs expose l'affaire, et s'explique assez disertement pour que l'avocat de viUe le fasse entrer insensiblement dans l'anticham-

. Ire. Le discours et les éclaircissements qu'il amène se continuant

Elles avaient appelé le !•' décembre 1707, àlaPrimatie de Lyon, de TOrdonnance qui leur interdisait les sacrements ; mais ces appels ne prenaient pas. Elles les appuyèrent de plusieurs sommations qui restèrent inutiles. Elles présentèrent Requête à TOfficial de Lyon pour obtenir la communion pascale en 1708; mais Pâques, qui tombait de bonne heure cette année-là (8 avril), était déjà arrivé, sans qu'on eût relevé leur appel ni répondu à leur Requête. Elles durent se passer 1 de communion.

S'en passèrent-elles réellement et alors et depuis? Il | y a dans l'histoire de Port-Royal la partie ostensible et la partie cachée. Or, nous savons de source certaine « que M. d'Étemare ayant été ordonné prêtre en 1709, et étant allé k Port-Royal, y porta la quatrième partie de rinstruction pastorale de Fénelon contre le cardinal de Noailles et la donna à la prieure, la mère Du Mesnil, qui la garda pour la lire. M. d'Êtemare y dit la messe, et comme depuis quelque temps les religieuses de Port- Royal, réduites à un petit nombre, étoient privées des . sacrements par le cardinal de Noailles, M. d'Élemare et d'autres qui étoient allés à Port-Royal avec lui of« ' friront aux religieuses de leur donner la communion; mais la mère Du Mesnil remercia et dit à M. d'Été- / mare son secret, savoir, qu'elles avoient les sacrements, | et que quelqu'un leur administroit la communion en i

sur le même ton^ l'avocat célèbre est étonné de ce qu'il entend, et juge le manant, qui n'en avait que l'air, digne d'arriver jusqu'au cabinet. Surpris de plus en plus de la précision et de la justesse avec laquelle cet homme s'expliquait, il le fait asseoir, achève de l'entendre et le renvoie fort poliment, en l'assurant qu'il penserait à cette affaire, et le chargeant de ses compliments pour la Communauté. Ce ne fut que le lendemain que, l'ayant rencontré à dîner chez M. Le Noir le chanoine, son frère, il sut à qui il avait parlé, et il lui fit des excuses devant toute la compagnie. M. de Saint- Claude en resta tout confondu.

cachette et sans que le cardinal de Noailles le sût^ » Ce quelqu'un était très-probablement M. Grès ou de Grès, chapelain à Saint -Jacques-l'Hôpital à Paris, et très-lié avec MM. Mabille, Lonail et Tronchai, tous amis fidèles de Port-Rojal. L'ennemi s'était bientôt aperçu cpi'il y avait un complice qui introduisait les vivres dans la place; mais on ne pouvait le saisir. M. de Grès ne Tut 1 découvert qu'en 1710, après la dispersion des religieuses, l et averti à temps, grâce à mademoiselle de Joncoux , il ) se déroba aux poursuites. Il quitta la soutane, prit pendant quelques années l*habit gris comme on disait , alla vivre en province sous un autre nom, et put à ce prix éviter la Bastille.

Au temporel pas plus qu'au spirituel, bien que spoliées et frappées du séquestre en même temps que de Texeommunication, pendant près de deux ans que du- I rèrent toutes ces famines, elles ne manquèrent de rien ; j mais ce n'était que grâce au zèle des amis. G'est ce que '! répondit un jour fort vivement cette spirituelle et agis- I santé mademoiselle de Joncoux, qu'on retrouve à chaque ' instant dans les derniers événements de Port-Royal comme le génie ou le bon démon du parti. Bien qu'amie déclarée des Jansénistes, elle avait ses franchises; elle avaitM ses entrées chez le cardinal de Noailles, chez M. d'Argenson et en maint lieu. Un jour donc qu'elle était allée voir le cardinal et qu'elle l'avait entretenu du sujet inévitable, discutant le droit et le fait, pesant les torts et les raisons, et mêlant bien des vérités sous air de badinage, mademoiselle de Joncoux finit par lui dire qu'au reste l'opinion du monde n'hésitait pas, et « que les personnes qui n'entendoient rien à la question de doctrine, sur laquelle on tourmentoit les reh'gieuses des Champs , étoient indignées qu'on les réduisît à vivre

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