Fils du Chancelier
Paris, qu'on croit qui n'a donné aucune obédience '. Il assembla ensuite ses exempts et archers et fit arrêter douze carrosses, une litière, et donna tous les ordres qu'il jugea nécessaires pour c«tte expédition. Le tout devoit arriTer à Poft-Eoyal des Champs le lundi 28 oetobre, fête de saiat Simon et saint Jude ; mais comma si le Ciel eût protesté contre cette entreprise, il fît ce jour-là un temps fort fâcheux et une pluie si continuelle, qu'on se trouva obligé de remettre au lendemain l'expédition, de sorte qu'il fallut envoyer des ordres de séjour aux exempts et aux archers, qui firent glter les carrosses le plus adroitement qu'il leur ftit possible, et sous des prétaxtes supposés, les uns à Magny, les autreis à Montigny, un à Voisins et un à Chevreuse; un, nonobstant le mauvais temps, alla jusqu'à Dampierre* Les gardes, archers, et plusieurs exempts passèrent la nuit dans les bois de Port-Royal et tinrent de grands feux en attendant le jour, pendant que les vierges condamnées, ne sachant rien de tout ce que l'on tramoit contre elles, pa«soient la nuit aux pieds de Jésus-Christ leur époux, l'adorant à leur ordinaire, sentant cependant unç onction intérieure qui les animoit plus que de coutume ; car leurs Matines durèrent cette nuit plus longtemps qu'à l'ordinaire, sans qu'elles s'en fussent aperçues, et, après avoir pris une heure de repos, elles croyoient que l'horloge tardoit, et se sentoient pressées de retourner à l'église pour nourrir et fortifier leurs âmes par l'oraison mentale et le chant des Psaumes qu'elles n'avoient interrompu qu'à regret. Après avoir chanté Primes, elles entendirent la sainte Messe, durant laquelle elles s'unirent avec Jésus-Christ au sacrifice, selon leur coutume; et comme elles sortoient ô$i chœur, sur les sept heures et demie, M. d'Argenson arriva, accompagné d'un commissaire, dans un carrosse à quatre chevaux, et deux exempts à cheval entrèrent dans la cour. On demanda la Mère prieure, et on dit au portier de reiiter à la porte jusqu'à nouvel ordre. On avertit la Mère prieure de l'arrivée de M. d'Argenson, qui vouloit lui parler; elle le fit introduire au grand parloir oii,
1 . Les obédiences permettant la sortie. — M. d'Argenson, dans la journée du 29, ne produisit point ces obédiences et se contenta de dire qu'il les avait. On croit quMl n'en avait que pour trois ou quatre religieuses et non pour toute la Communauté.
après des saluts réciproques, il lui marqua qu'il avoit ordre du roi pour entrer dans l'intérieur de la nmisou, visiter les Archives, titres et papiers; qua, pour ç^t effet, il luidemandoit l'puverture d^s portes, L* Mère prieure, remplie de respect, la lui accorda et obéit aux ordres du roi. Cette entrevue dura fort peu. M. d'Argenson sortit du parjoir, vint à la porte de l'entrée, $ta la clef du portier pt la confia h un exempt , aUa ensuite avec le commissaire à la porte intérieure du monastère qu'il trouva ouverte, et oii la Mère prieure, et Ja sous-prieure et la cellérière, qui en avoient fait l'ouverture, l'attendpient pour Je recevoir. II leur demanda aussi leurs clefs, qu'il donna h l'instant à deux exempts, avec ordr# d'en faire bonne garde. Il monta aux Ijeux des Archives et du dépi^t, accompagné de ce commissaire et des trois mères, se fit apporter çt ouvrir les coffresforts et toutes leurs armoires, où les titres et papiers étoient enfermés. Gomme il regardoit les liasses et admiroit l'ordre et l'arrangçment de tout, on sonna Tierce, et la Mère prieure lui (JeiBanda permission d'y assister avec ses sœurs. Il le leur perpiit, à condition que cela ne dureroit guère ; car ij paroissoit aussi zélé pour l'e?écution des ordres de Sa Majesté que ces pieuses vierges l'étoient pour le service de Jésus Christ, leur époux. Gomme les mères alloient à l'église, quelques sœurs, inquiètes du sujet de cette visite, demandèrent à Ja Mère prieure ce que cela signifioit. Elle leur répondit avec sa douceur ordinaire : a C'est encore une visite '( que l'on vient de faire de notre maison : je n'en sais pas c les suites; il faut toujours se remettre entre les bras delà « miséricorde de Dieu, qui connolt nos besoins mieux que « nous-mêmes. Allons à Tierce. » Elles arrivèrent au chœur, et psalmodièrent les versets du psaume de Tierce de mardi : Adte^ Domina ^ Jevavi^ qui convient très-bien à Tétat oh elles se trouvoient; elles ajoutèrent à la fin le Veni Creator, pour demander au Saint-Esprit les lumières et les forces qu'il connoissoit leur être nécessaires.
a A la fin de cette prière, la Mère prieure, remplie de confiance, vint rejoindre M. d'Argenson, qui lui ordonna d'assembler la Communauté dans le Chapitre. Aussitôt on fit sonner la cloche du Chapitre, et les religieuses s'y rendirent. La Mère prieure introduisit M. d'Argenson dans la
place de Pabbesse, se plaça à côté, et toutes les sœurs à leurs places ordinaires ; le commissaire et deux exempts se mirent auprès de M. d'Argenson. Il demanda s'il n'y avoit plus de religieuses à venir. On lui dit qu'il y en avoit encore une fort âgée, infirme et paralytique. « Si elle ne peut venir, f dit-il, qu'on l'apporte ; car il est nécessaire qu'elle soit ici. i La Mère prieure ordonna à la sœur infirmière de la faire apporter ; ce qui fut exécuté. Six filles l'apportèrent sur uu matelas dans un brancard : s'imaginant toutes d'assister à son enterrement, elles prioient Dieu en chemin et récitoient le psaume Jn exitu Israël de jEgypto. A peine achevoient-elles le dernier Verset qu'elles entrèrent dans le Chapitre, oîi elles déposèrent cette bonne mère, nommée Euphrasie Robert, âgée de quatre-vingt-six ans, sœur de M. Robert, conseiller en la grand'chambre. M. d'Argenson demanda les autres religieuses. La Mère prieure répondit que c'étoit toute la Communauté ; qu'il ne restoit plus que des converses qui n'assistoient pas au Chapitre et n'avoient jamais été comprises dans leurs affaires. M. d'Argenson répliqua : « Il faut c qu'elles viennent, car elles ont part à celle-ci. » On les fit donc entrer au nombre de sept, lesquelles, jointes à quinze religieuses de chœur, faisoient en tout vingt-deux religieuses. Ce fut alors que M. d'Argenson fit fermer la porte du Chapitre, en confiant la garde aux exempts, et parla en ces termes :
« Mesdames, je suis venu ici pour vous annoncer un sacri- « fiée que vous avez à faire aujourd'hui : quoique je sois « affligé d'être chargé des ordres du roi qui vous regardent, « il faut cependant qu'ils soient fidèlement exécutés, et que c vous ne sortiez de cette assemblée que pour ne vous plus c revoir. C'est votre dispersion générale prescrite par les c ordres de Sa Majesté que je vous annonce, et qu'il veut t vous être signifiée. Vous n'avez que troiï; heures pour f vous préparer. »
« En même temps il fit mettre devant lui un portefeuille, une plume et de l'encre, et se mit en état de leur lire à chacune leur ordre et d'écrire leur soumission à Tordre.
c La Mère prieure se présenta la première, et lui dit d'un ton plein de confiance : c Monseigneur, nous sommes « prêtes d'y obéir; une demi-heure de temps est plus que
c suffisante pour nous dire notre dernier adieu, prendre c avec nous un bréviaire, une Bible et nos Constitutions. » Toutes les autres voulurent faire de même.
« Alors M. d'Argenson, s'adressant à la Mère prieure , lui dit et à toute la Communauté : c Mesdames, comme les € ordres que j'ai reçus de vous disperser en différentes mai- « sons ne me désignent point en particulier chaque maison € pour chacune de vous, et que je puis remplir les places € comme je le jugerai à propos, m'étant laissé la liberté du € choix là-dessus, vous pouvez voir entre vous les maisons € qui vous conviennent, de celles qu'on m'a marquées. Vous, t Madame la prieure, où souhaitez- vous aller? »
«< Elle lui répondit : c Monsieur, d'abord que notre Com- € munauté est séparée et dispersée, il m'est iodifTérent en c quel endroit je sois en mon particulier, puisque j'espère « trouver Dieu partout oii je serai ; mais, puisque vous me c demandez mon avis, je vous dirai qu'il me semble qu'il c seroit mieux que les plus infirmes fussent mises dans les « maisons les plus proches, afin d'être moins incommodées t par le voyage. Pour moi, je serai bien partout où il voua f plaira de m'envoyer. »
c M. d'Argenson commença à lire la première lettre de cachet qui ordonnoit à la mère de Sainte-Anastasie Du Mesnil de partir incessamment pour se rendre à la ville de Blois, avec la sœur Françoise-Agnès de Sainte-Marthe, dans deux Communautés différentes. Elles reçurent leurs ordres avec respect et promirent d'y satisfaire de bon cœur. Toutes les autres firent la même soumission avec une fermeté et une constance qui étonna fort M. d'Argenson et ceux de sa compagnie. On reconnut alors que ces vertueuses filles, qui ne cherchoient que Dieu, étoient assurées de le trouver partout.
f La sœur Anne-Julie de Sainte-Synclétique de Rémicourt, sous-prieure, fut envoyée à Rouen;
c La sœur Marie-Marguerite du Sainte-Lucie Pépin et la sœur Madeleine de Sainte-Sophie de Flexelles, à Autun ;
c La sœur Madeleine de Sainte-Gertrude Du Valois et la sœur Françoise de Sainte-Agathe Le Juge, à Chartres, avec deux converses, savoir : les sœurs Justine et Opportune ;
<r La sœur Marie-Madeleine de Sainte-Cécile Bertrand et la sœur Anne de Sainte-Cécile de Boicervoisf» , à Amiens
(cette dernière y mourut le 8 novembre, six jours après son arrivée) ;
c La SGSQT Jeanne de Sainte-Apolline Le Bègue, à Coinpiègne ;
c La sœur Marie de Sainte-Catherine Is^ali, cc^lérière, et la sœur Catherine de Sainte-^linie Benoîse, à Meaux;
« La sœur Marie de Sainte-Etiphra«e Rdlyert, paralytique, à Nantes;
« La sœur Françoise-Madeleine de Sahrte-Ide te V^vasseur et la sœur Marie de Sainte- Anne Coutorief , â ïleve^s ;
(c Et cinq converses à Saînt-Denîs, savoir : les sô&ufs Tarsille, Anne-Marine, Atirélie, Kswidîne et BasrKsse.
c Comme il étoit midi passé «?t qu'elîes n'avoîent pas mangé de la journée, M. d^Argenson, troflvanf beaucoup de soumission en elles, leur dit qu'elles ponvoient faire apporter à manger, si elles le vouloient, pendant qtt^iî dressefiroit le procès-verbal de leur soumission et refmpMrott les ordfres pour en charger les exempts destinés à ïetïr conduite. Alors une sœur converse hri dit : * Comment vôuléi-vons, Mon* sieur,- que nous ayons pu apprêter le dtnef pour nos mères, puisque Vous nous retenèt ici depufs sî lo«g<ermps? y La Mère prieure la regarda d'un œil mécontent, et cette patrvi'e tflle en rougît, dont M. d'Argenson s'aperçtit. JÉIle hiî fit signe d'en dire sa couîpe, et âtrssitôt erïle se vhit taettte à genoux devant M. d'Argeïison, ce qui le surprit un peu; maïs la prieure lui ait qu'elle étoit en Ismte d'avcfîr aîftsi parlé à une personne comme lui, revêtue de Tatîtorîté du roi, et que c'étoit la règle de deftiander ainsi pardon de ses fautes, et qu'elle le prioit de hii pardonner son imprudence.
« M. d'Argenson leur ayant donc ainsi signifié les ordres de Sa Majesté, ce fut alors que ces saintes filles sô rassemblèrent comme un petit troupeau sans pasteur; se disant réciproquement adieu jusqu'à l'Éternité, s'embrassant tendrement et se mettant â genoux pour Se de«ïânder humblement pardon les unes aux antres, s*âninn«nt à une fei vive, une charité ardente et une fernm espérance quf doit être tout leur soutien, se recommaiïdaHf à une parfaite union de leurs cœurs et à des prières réciproques, persuadées que quand on est bien uni avec Dîetr, ou trouve Port-Royai par^
tout. Il est vrai que cette cérémonie toucha M . d'Argenson et que ses yeux parurent mouillés.
« Mais durant un fort long temps que cette assemblée dura, les domestiques du dehors étoient fort alarmés et inquiets; celles du dedans écoutoient à la porte et au-dessus du Chapitre, sans pouvoir rien entendre. Ceux et celles du dehors voy oient à tout moment entrer des archers à pted, à cheval, des carrosses de remise, de telle sorte que la cour étoit remplie de gens armés, comme si c'eût été le siège d'une ville ou qu'il y eût eu quelque résistance à craindre. Pendant cet intervalle, la sœur Françoise de Sainte-Agathe Le Juge, qui avoit été saignée le matin, s'aperçut que son bras s'étoit lâché et que son sang couloit ; elle le montra à la Mère prieure pour lui demander permission de sortir, mais cette Mère lui dit « que la Communauté étant détruite, elle n'avort plus aucune autorité, et que c'étoit à M. d'Argenson qu'elle de voit s'adresser pour cela, puisqu'il étoit revêtu de l'autorité du roi. j Elle s'adressa donc à lui pour lui demander la permission de sortir et de se faire rebander le bras; ce qu'il lui permit, à condition qu'elle n'iroit pas en sa cellule, et qu'elle rentreroit aussitôt. Elle sortit donc pour respirer un peu; la sœur Julie, infirmière, (Atint permission de la suivre. Des servantes vinrent demander aussitôt ce qu'on faisoit si longtemps dans le Chapitre ; elles répondirent : « Faites tous vos paquets, personne ne rester^ ce soir dans la maison. » Quelques moments s^vès, les deux sœurs reoiU'èrent dans le Chapitre.
« Gomme il étoit prèA d'une heac&y M. d'Argeaso» adoucit tes ordres, et permit aux sœur| de sortûr deux à àeux ensemble pour prendre quekfwe nororrittire, et aller i leur celliile et faire un paquet pour porter avec elles. Queïques- ' unes profitèrent de cette permission et aOèrent faire un tour à leurs chambres ; les autres remercièrent M. d'Argenson de sa condescendance et n'en voulurent pas profiter. La sœur Marie-Catherine Issali (cellérière) étant sortie pour faire son paquet , voyant qu'il Uii restoit un sac d^argent de 3 à 4Ô0 livres environ, le mit daa» le leur, disant à la totiriîfiro eu dehors de partag-er eef «d^eiït è ceux de leofs domestiques qui n'avoient point de gages, et qui apï^aremment u% seroient pas récomj^^nsé^ du tes^ qu'ils avoîeat
donné à la maison. La sœur Geneviève ' oublia cet argent dans le tour, que des soldats, restés pour garder la maison, ont trouvé et partagé entre eux, à ce qu'on dit.
c La Mère prieure ne quitta point M. d'Ârgenson, et elle excitoit les autres sœurs à se hâter et à ne pas abuser de la patience de ces messieurs. Tout cela dura jusqu'à deux heures après midi, auquel temps elles sortirent toutes processionnellement du Chapitre et vinrent à la porte de la clôture. M. d*Argenson appela le carrosse d'Autun, où Ton fit monter les sœurs Sophie Flexelles et Lucie Pépin, dont la première, disant adieu aux autres, leur cria : « Armonsnous du bouclier de la foi !» et en montant en carrosse elle dit : < Gomment, une fille de cinquante-huit ans aller en carrosse! » On chargea un exempt de les conduire, et M. d'Argenson donna le signal du départ, affectant de crier tout haut : « Ayez bien soin de ces dames ; conduisez-les à petites journées, et qu'elles ne manquent de rien. » Ensuite le carrosse de Nevers partit de même ; celui de Chartres, celui de Compiègne, celui de Rouen, celui de Meaux ; celui de Blois, destiné pour conduire la Mère prieure, partit le dernier sur les cinq heures du soir, cette Mère n'ayant rien pris de tout le jour, en sorte qu'elle partit à jeun*.
1. Tourière du dehors, et qu'on n'appelle sœur que par courtoisie.
2. Une autre Relation nous fournit quelques détails de plus sur le procédé de M. d'Argenson, sur toute sa manière d'être et de faire pendant ce long départ des carrosses, et aussi sur Tordre et la marche de cet enlèvement qui se régla presque comme une cérémonie , — la dernière cérémonie religieuse de Port-Royal. L'attitude de la Mère prieure y est bien exprimée. Tout s'y voit. N'oublions pas, en nous supposant de quelque hauteur voisine témoins et spectateurs de la scène, de nous représenter ces religieuses, remarquables comme elles l'étaient par leur habit blanc et par la croix rouge cousue sur leur scapulaire :
« M. d'Argenson appeloit ou faisoit avertir les religieuses qui dévoient partir , qui étoient ordinairement deux à deux dans chaque carrosse parce qu'elles dévoient aller dans la même province ou dans la même viUe, mais toujours en différents couvents. Il conduisoit et accomragnoit lui-même les religieuses i chaque carrosse , pour voir si tout alloit bien , et se comportdit envers elles avec beaucoup d'honnêteté. Il les recommandoit fort aux exempts et autres personnes entre les mains de qui il les mettoit, afin qu'on eût bien soin d'elles. Outre les exempts et autres cavaliers ou ar-
« Dans le temps que Ton croyoit la maison vide, M. d'Argenson fit appeler les domestiques, écrivit leur nom, et leur ordonna de sortir et de lui laisser un mémoire de leurs meubles, de leurs bardes, et de ce qui pouvoit être dû. Une servante, descendant du dortoir pour porter son mémoire, passa devant le Chapitre, où elle aperçut la mère Euphrasie
chers , c*étoient d'honnêtes femmes qu'il avoit fait venir pour les accompagner dans le carrosse même le long du voyage. U parloit aussi au cocher pour l'avertir d'éviter les dînées et les couchées dans des lieux trop exposés au grand monde, surtout dans les passages voisins de Port-Royal, comme à Versailles. En tout cela il ne paroissoit inquiet que lorsqu'il survenoit quelque retardement au départ des religieuses ou des carrosses ; car alors il paroissoit chagrin et impatient, il sortoit du Chapitre où il se tenoit ordinairement , pour aller dans la cour voir à quoi il tenoit qu'on no partît et pour y mettre ordre, puis revenoitau Chapitre. ,
« Il avoit auprès de lui un homme qui tenoit un sac de cuir blanc , et à chaque fois qu'un carrosse partoit, M. d'Ârgenson tiroit de ce sac deux petits paquets d'argent , dont l'un étoit pour les frais du voyage , l'autre pour le premier quartier de la pension de chaque religieuse , à raison de deux ou trois cents livres par an , et il donnoit ces deux paquets à l'exempt conducteur du carrosse qui partoit , lequel les venoit quérir. Il lui donnoit encore les lettres de cachet et celles de M. de Pontchartrain pour la supérieure et pour l'évêque des lieux qui concemoient les religieuses de Port-Royal qui partoient.
« Les religieuses , de leur côté , après avoir fait leurs adieux aux sœurs ■ et leur paquet à la hâte , où elles oublioient Bouvent le plu^ nécessaire , lorsqu'elles étoient sur le point de partir alloinnt fairo leur prlcre à régLiae devant le Saint-Sacrement pour s'oflfrir à Jétiiis-Cliriat en sacrifice; ensuite elles revenoient au Chapitre se jeter aux pieds de la Méra prieuïTe jMiar lui dire adieu et lui demander sa bénédictioru La Mère prieure les relevait aussitôt, et les embrassoit avec bien de la tsTidresse ^ mais , pour ne |MS les affolblir^ elle ne mêloit dans ses parole» rien de trop tE^ndre^ et les exhortoit seulement avec une grande fermeté d'être fidèles â iaar règle, k leur conscience , et i ne pas se laisser abattrai pur ka arflictions. Quoique tons ces adieux dussent lui être aussi sensibks qaa larE^u'on sépare d un corps les membres les uns des autres , elle les soutint pourtant tous avec la même égalité et la même constance jusqu'au bout, étant partie tonte . la dernière. Cette constance de la Mère prieure fut si remarquable, qu'elle ) étonna et toucha les exempts qui étoient dans le Chapitre ; et , en effet, > il est aisé de se représenter que ce spectacle étoit fort touchant. '
« Mais s'il étoit si touchant pour des étrangers , et si cet enlèvement des religieuses fit retentir les montagnes voisines des gémissements des habitants des environs , et des cris des pauvres qui étoient aecourus au bruit pour être spectateurs de ce désastre et de cette exécution, combien pouvons-nous croire que cette triste journée fut rude pour les religieuses elles-mêmes , qui se voyoient en un moment arrachées pour toujours de leur cher Port-Royal , etc. ! »
Cette page est le complément tout naturel de la Relation reproduit 4an3 potre texte. Ce sont nos ui^ sincera,
Robert étendue sur un brancard. Touchée de compassion de voir cette pauvre Mère ainsi abandonnée, elle s'approcha d'elle et lui dit : c Hé I ma Mère, vous voilà bien seule ; de tout ce jour vous n'avez rien pris^ et il n'y a plus personne pour vous secourir! > Cette bonne Mère, qui depuis trois ans n'avoit point donné beaucoup de marques de raison, lui dit : c Ma sœur, c'est aujourd'hui le jour de l'homme : celui de Dieu Viendra à son tour. > Cette fille vint avertir M. d'Âr^ [ genson, qui fut surpris d'avoir oublié cette bonne Mère. Ne j pouvant la .faire partir ce jour-là à cause qu'il étoit trop tard, il chargea une servante de sa garde pendant la nuit, et le lendemain à sit heures du matin on la plaça dans une litière avec la femme de l'exempt qui devoit la conduire à Nantes. Quand il fallut la mettre dans la litière, l'exempt dit qu'on la mit devant, parce que safenmie, qui devoit l'aecompagner, ne pouvoit aller à reculons, et qu'il ne vouloit pas qu'elle fût incommodée. On monta donc cette pauvre pamlytique, qui ne savoit comment se placer, n'ayant pas de quoi mettre ses jambes. La servante qui en avoit soin voulut donner quelque chose à la femme de l'exempt pour lui donner en chemin, — ce qu'on lui faisoit prendre ordinairement pour lui faire revenir Tâppétit i elle ne voulut pas s'en charger. On dit que madame de Verthamon, sa parente, ne put jamais la voir en chemin'.
« Ce même jour (30 octobre) un prétrt inconnu*, envoyé de la part du Père Le Tellier, demanda à parler à M. d'Ar* genson : il avoit ordre de visiter les livres, les manuscrits, les images et les tableaux ; il s'acquitta fort régulièrement de sa commission, fit ouvrir tous les paquets, et rien ne pouvoit sortir sans avoir son visa. Il désapprouvoit fort le Nouveau Testament du Père Quesnel, condamnoit et arrôtoit celui de Mons, et FIfnitéHon de la traduction de M, de Btml*^
1. Il faut être juste envers tout le monde : la femme de Texeûipt, chargée de conduire la bonne Mère paralytique, ne se coi&portft pas si durement qu'on le dit ici; M. d'ArgeUson avait choisi son monde le plus humainement qu'il avait pu. Mais, dans le premier moment, on se plut à eroire à plus de griefs qu'il n'y en avait: il y en avait bien assez.
2. On sut depuis que c'était TabbéMadot, un de ces hommes actifs, comme il y en a toujours^ qui se font les limiers d'un parti.
3« C'est-à-dire de M. de Saci.
se saisissoit de tous les manuscrits sans épargner les petites sentences de piété tirées le plus souvent de rÉcriture.saint©^ que les religieuses mettoient dans leurs livres. Les portraits de M. Amauld, de M. de Saint-Gyran, de la mère Agnès, lui faisoient horreur, et il en déchiroit plusieurs et haussoit les épaules en regardant les autres.
« Cette journée du 30 octobre se passa à régler les mé« moires des domestiques et à les mettre dehors» Le jeudi, veille de la Fête de tous les Saints, M. d'Argenson établit une garnison de douze archers du guet et de deux exempts, auxquels il confia les portes du dedans et du dehors du monastère, fit faire beaucoup de paquets de ce qui se trouva dans chaque cellule, et les fit transporter dans une grande chambre qu'il fit fermer et sceller de son cachet; il fit de môme à la bibliothèque après y avoir fait mettre tous les livres qui se sont trouvés dans les cellules. Pendant qu'il travailloit en haut, les soldats égorgeoient à bon compte et mangeoient des volailles, ne pensant pas à la vigile de tous j les Saints, ou sUmaginant qu'une telle exécution devoit les dispenser du jeûne et de l'abstinence.
c Le vendredi matin, Fête de tous les Saints» M. d'Argenson partit pour aller rendre compte au roi des ordres de Sa Majesté , et lui dit qu'il avoit été surpris de la constance de ces religieuses, et surtout.de leur parfaite obéissance. Leréi répondit qu'il étoit content de leur obéissance, mais fâché qu'elles ne fussent pas de sa religion*. C'est ainsi que cette maison déserte est restée à la garde des archers du guet jusqu'à mardi 19 novembre, auquel jour on envoya quatre charrettes pour charger tous les livres, les tableaux, les images^ portfâits, manuscrits. La garnison partit en même temps, et les clefs de la maison furent mises entre les mains du sieur Despontis, homme d'affaires des dames de Port-Royal de Paris. On ne peut exprimer combien de profknations ont été commises dans ce lieu saint
1. On prétend que la roi dit à M. de Oievreuse, quand la chose fut répandue, « qu'il lui avoit ôté des voisines, et que la ptieure s'y étoit comportée fort sagement. » Le duc de BeauTifliers était présent à la conversation. (Lettres de la marquise d*UxeIles au marquis de La Garde, 5 novembre 1709;)
depuis le 29 octobre jusqu'au 19 novembre. Les serviettes pleines de vin et de tabac, poussées avec les pieds et jetées dans le réfectoire des sœurs, marquoient assez que la sobriété, la modestie et les autres vertus en étoient sorties avec elles. Tous ces gens-là n'avoient de bon sens que quel- . ques moments du matin. Cependant ils ont eu soin de piller tout ce qui est tombé sour leur main, et en chargeant les ! livres, chacun en emplissoit ses poches, comme si cette mai- ; son eût été abandonnée au pillage. Il faut croire que M. le cardinal archevêque de Paris ait été averti de Pintempérance et Pirréligion de ces archers, car il envoya ordre au chapelain d'ôter le Saint- Sacrement et consumer les hosties consacrées de la suspension : ce qui fut exécuté sans que personne s'en soit aperçu, dès le quatrième jour de novembre, t C'est ainsi qu'a fini la destruction d'une maison célèbre I dans l'Église de France et qui a subsisté pendant cinq cents I ans ; dans laquelle Dieu étoit servi et honoré avec piété; qui répandoit partout la bonne odeur de Jésus-Christ, et où il étoit adoré nuit et jour en esprit et en vérité ; où les actions de religion, les offices de nuit et de jour et les assistances devant le Saint-Sacrement n'ont jamais été interrompus, quoique le nombre des religieuses fût fort diminué.... Il y avoit cent ans accomplis que la réforme y avoit été mise par la mère Angélique Amauld, abbesse de cette maison *.
« On pouvoit y appliquer à présent ces paroles du prophète Michée : MuUeres populi mei ejecistis de domo deliciarum suarum ; a parvulis earum tulistis laudem meam in perpetuum : Vous avez chassé les femmes de mon peuple de la maison de leurs délices, et vous avez ôté pour jamais à leurs petites filles un moyen de me louer, i
Telle fut cette expédition célèbre, ménagée et conduite, à l'égal d'un coup d'État, contre vingt-deux filles, dont la plus jeune était âgée de 50 ans, et dont quelques-unes en avaient 80 et au delà. On remarqua que M. d'Ârgenson et ses agents furent touchés, et que les pauvres filles, ce jour-là, « trouvèrent plus de compassion en ces in-