Au tome III, page
8 rORT-ROYAL.
les Supérieurs n'avaient voulu qu'éloigner de Paris Du Guet dont les opinions étaient fort comptées dans l'Oratoire, et qui n'était rien moins que favorable aux règlements exclusifs qu'on allait imposer *.
Il revint au bout de quelque temps à Paris, où on le désirait fort ; mais les mesures qui prévalurent en 1 684 dans l'Assemblée de la Congrégation, l'espèce d'inquisition vexatoire qu'on y introduisit en matière d'étude et d'enseignement, agirent assez fortement sur son âme modeste et fière, sur son imagination vive et craintive, pour qu'il jugeât à propos de se dérober. Il ne se décida point à un tel parti sans se consulter bien des fois auparavant en présence de son Crucifix. Il fit même à pied le pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, pour prier et supplier l'Esprit-Saint de l'inspirer dans sa résolution. Ce fut le 23 ou 24 février 1685 qu'il disparut de Saint- Magloire, sans que Ton sût ce qu'il était devenu. Il écrivait, deux ans après, à l'une des plus fidèles et des . plus affectionnées d'entre les amies chrétiennes qu'il di- ^ rigea't : « Il y a deux ans, Madame, que j^e vous quittai \bien tristement; j'avois eu l'honneur de vous dire adieu la veille, mais je n'avois pu soutenir un adieu déclaré, » Ce 'te excessive tendresse d'-âme, cette disposition alarmée et fugace se retrouveront à bien d'autres moments ' de sa carrière. Il n'eut garde d'avertir à l'avance ses
1. Ce voyage et ce séjour de Du Guet à Strasbourg durent contribuer à le lier avec M. de Chaniiily, gouverneur, et avec madame de Chamilly. Le Journal du duc de Luines (tome II, p. 94) nous apprend que la maréchale de Chamilly était dans les opinions de Du Guet ou que même elle allait au delà. Aussi, contrairement à l'usage établi pour les veuves des maréchaux de France, n'eut-elle point de pension à la mort de son mari : « Il y avoit à son égard, « nous dit le duc de Luines, des raisons d'exception personnelle. « Elle s'étoit livrée aux nouveautés de l'Église avec tant de lureur « qu'elle étoit regardée dans le parti janséniste comme une mère M de l'Église. »
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frères ni personne de sa famille : avertir, c'eût été consulter. Il se conlenta d'écrire le 23 février, en partant, un mol de lettre à sen frère aîné, où il lui disait :
t Vous avez toujours cru, mon très-cher frère, quej'avois de rinclination pour une retraite plus profonde que la mienne, et que j'en formols le dessein : ainsi vous serez moins surpris d'apprendre que joTai exécuté; mais c'est une retraite sans engajçement. J'estime. fort les liens qui attachent les Religieux, mais j*aime ma liberté... . Sanselle, je ne pourrois espérer de vous revoir, et ce bonheur avec elle peut bientôt revenir. Quoique je ne sois pas des plus inconstants, je ne suis pas aussi des plus fermes : peu de chose me fixe, et peu de chose me remue.... Je vais dans un lieu où je ne manquerai de rien. Ce n'est point La Trappe, et je voudrois pouvoir vous dire quel il est ; mais c'est un secret dont je ne suis pas le maître, qui vous seroit inutile, qui m'exposeroit, et qui pourroit avoir des suites dont nous serions, vous et moi, très-affligés, mais que ni vous ni moi ne pourrions empêcher. Gomme je n'ai rien dit, il est aisé aussi à mes amis de ne rien dire. Le silence peut me cacher, et le bruit n'est bon qu'à me découvrir. > •
Ce même jour (23 février), étant encore à Saint-Magloire, il écrivit une lettre au Père de La Tour qui en était supérieur :
« Mon Révérend Père, pourroit-on croire qu'il manquât quelque chose à ma consolation pendant que vous êtes mon Supérieur, vous qui avez toujours eu pour moi une bonté si particulière, et qui me laissez jouir d'un si profond repos dans une maison où je ne sers ni par mes discours, ni par mon exemple? Cependant, mon très- cher Père, je ne puis profiter d'une si grande tranquillité ; il me faut une retraite plus recelée, et je deviens tous les jours d'une humeur si sauvage et si peu commode, que je ne puis me conduire par des règles dont tous les autres se trouvent si bien ; il faut à un esprit aussi particulier que le mien un lieu particulier, et je pars pour l'aller chercher sans être sûr d'en trouver un qui me convienne. J'ai pourtant une solitude en vue, où je
crois qu'on youdra bien me souffrir : mais j*y mets cette condition que j'y conserverai ma liberté; et s'il arrivoit que je n'y trouvasse pas le repos que j'y cherche, souffrez, s'il vous plaît alors, mon Révérend Père, que je vienne le goûter auprès de VOUS.f.. 1
Ce lieu secret et recelé, ce lieu qui n'étaît point La Trappe, n'était autre que la petite maison d*Arnauld k Bruielles, oh nous avens vu Du Guet arriver en effet avec ou peu après Quesnel, en 16B5. Cette disparition fat, comme on penser commentée, interprétée en bien des sens. La famille de Du Guet, et ceux de ses amis qui n'étaient pas dans le secret, se plaignirent^ le blâmèrent; et lui-même, informé de cette injustice, ne put s'empêcher de se plaindre à son tour. On a là-dessus une lettre touchante de lui à l'un de ses frères, et qui nous rappelle des lettres assez pareilles de Nicole quand il était ^n butte à la diversité des jugements humains :
c Ce qui a arraché de moi quelques plaintes, disait-il, est l'injustice que j'ai cru que vous me faisiez, en ne me croyant capable ni de tendresse pour vous, ni de confiance, ni d'attachement. Je n'examine plus le fondement que j'avois de le penser : vous me faites l'honneur de m'assurer du contraire, c'est assez pour me consoler et pour me rendre la paii.... Je crois néanmoins, mon très-cher frère, devoir vous dire, pour jsa justification, que toutes les circonstances étoient si liées, si revêtues des apparences du vrai, et si capables de me troubler, que je suis certainement excusable de n'avoir pu résister à leur impression. 11 faudroit, pour me rendre une entière justice sur ce chapitre, pouvoir se mettre pour quelques moments à la place d'un homme qui s'arrache avec une douleur infinie de tout ce qu'il estime et de tout ce qu'il aime le plus tendrement; qui porte cette plaie .dans son cœur sans espérer aucune consolation ; qui ne voit dans un avenir terrible rien qui le porte, rien qui le fixe, rien qui le puisse dédommager de ce qu'il abandonne ; qui conserve pour sa famille et pour ses amis tous les sentiments de respect et d'amitié dont il est capable, mais qui a voulu porter
lui seul tout le poids de son malheur et toutes les suites de sa résolution, afin de leur en épargner le contre-coup et les inquiétudes; et qui, au bout de tout cela, n'apprend d'autres nouvelles pendant neuf mois, sinon que des aines, qu'il considère infiniment, parlent de lui à tout le monde comme d'une personne qui n*a jamais eu d'ouverture pour eux ; qui s'est toujours cru seul plus éclairé et plus lage que les autres; qui leur a fait cette injure de les croire incapables d'un secret, eux qui en ont gardé de très-importants dans une extrême feunesse; qui a rendu inutiles tous les offices qu'on auroit pu lui rendre, par une retraite mnl concertée ; qui en avoit une autre si assurée et si commode, s'il eût voulu s'en servir; et qui s'est avisé de trouver des difficultés dans une cérémonie de police et de discipline, où il ne s'agit d'aucun point
ée doctrine '. »
Quand il écrivait ainsi à son frère, en mars 1686, Du Guet n'était déjà plus à Bruxe les auprès d'Âmauld. Sa santé, l'humidité du climat et le régime de réclusion rigoureuse auquel il fallait se soumettre, ne lui avaient point permis d'y demeurer plus de sept mois (mars-octobre). On a des lettres qu'il écrivit durant ce séjour à madame de Fontpertuis, cette amie de Port-Royal et d'Arnauld, et qui Tétait fort de Du Guet également ; c'était elle, selon toute apparence, qui lui avait ménagé les moyens de cette fuite à Bruxelles, et elle aidait son exil par de généreux secours.
Du Guet était dès lors ce qu'il sera surtout et ce qu|il était appelé à être jusqu'à la fin de sa vie, un directeur. Assez éloquent, quand il parlait en public, pour attirer aussitôt à lui une élite ou même une foule, il n'avait pas astes de force pour soutenir ce succès ouvertement et de pied ferme, pour n'en être pas vite effrayé ou lassé : îl n'avait ni assez de front ni assez de poitrine pour cela.
1. Le décret réglementaire des Etudes, adopté par PAssemblée de l'Oratoire de 1684> et pour lequel on exigeait la signature.
11 y avait un moment où il s'effarouchait, et il trouvait un prétexte à cesser. Ses Conférences l'avaient mis fort en vogue dans un certain monde élevé et pieux, qui le consultait, qui le chérissait, qui l'aurait gâté de soins et d'égards, s'il avait pu Têtre. Il préludait sans le vouloir, mais par leffot pénétrant de sa réputation demi-voilée, à cet office de directeur, auquel, les contre-temps même le réduisirent et auquel sa nature secrète le prédestinait, — directeur dans le grand monde, très-recherché des personnes de qualité, principalement des femmes : un je ne sais quoi de distingué, de respectueux, de poli, au milieu de toutes ses qualités chrétiennes, le désignait pour ce rôle. On voit, par ses lettres d'une date un peu antérieure, qu'il était en relation spirituelle avec des abbesses du nom d'Harcourt S des carmélites dunomd'Épernon '. Il eut sans doute le temps de connaître madame de Longueville, à qui il dut bien plaire. C'est pour madame Daguesseau, mère du futur chancelier, qu'il avait écrit de bonne heure la Conduite (S'Ufm Dan e chrétienne ^. La plupart de ses petits traités eurent ainsi
1. L'abbesse de Soissons, Henriette de Lorraine d'Harcourt, nièce de M. de Pontchàteau, morte en mai 1684.
2. Il connut beaucoup mademoiselle d'Épernon, religieuse aux grandes Carmélites, appelée en religion la sœur Anne-Marie" de Jésus ; il composa même pour elle et sous son nom une Lettre à une protestante, qui fut imprimée, et qui fit dire à Bossuet « qu'il y avoit bien de la théologie sous la robe de cette religieuse. » Il dirigeait aussi sa belle -mère, la duchesse d'Épernon, cette sœur de M. de Pontchàteau, qui avait son logement aux mêmes Carmélites.
3. La Correspondance de Du Guet contient beaucoup de lettres à madame Daguesseau ; il y aurait de l'intérêt à les pouvoir démêler et ranger dans une même suite. On y reconnaîtrait cette personne d'un esprit vif, d'ime imagination impétueuse, telle que son fils nous Ta si bien dépeinte dans le Discours sur la vie et la mort de son père; on jugerait de Tà-propos des conseils qui lui étaient donnés, et qui s'y présentent le plus souvent sous forme d'avis à une tierce personne. Ce qui ôte de la lumière et de la vie à cette Correspondance de Du Guet, c'est l'ignorance où l'on est des personnes
pour occasion et pour origine des cas tout individuels, des consultations particulières qu'on lui adressait. Les conversations, les lettres spirituelles et de conseil, c'était là son genre propre et duquel il ne se dégoûtait pas. On peut se faire une idée de l'agrément que Du Guet mêlait à ces commerces d'un fond si austère, et par ses lettres à la duchesse d*Épernon qui sont conservées en original à la Bibliothèque de Troyes, et par ses lettres imprimées (mais trop souvent tronquées) à madame de Fontpertuis. Parfois il y parle en véritable bel-esprit chrétien; il y a comme un reste lointain de YAstrée. Ce sont d'ingénieux déguisements, de fines allusions sous forme non plus pastorale, mais monastique.
Ainsi, dès le premier mois de son arrivée à Bruxelles, il écrit (31 mars 1685) :
c J^ai commencé moç noviciat, .Madame, par un grand sacrifice en obéissant à ceux qui m'ont conseillé de passer le premier mois sans vous assurer de mon très-humble respect et de ma parfaite reconnoissance. Voilà le plus rude de cette épreuve passé, puisque j'ai maintenant la liberté de vous écrire, et j'espère qu'il n'y aura plus de mortifications qui me coûtent, puisque j'ai eu assez de soumission pour accepter celle-ci. Si Ton m'eût défendu de me souvenir devons comme l'on m'avoit ordonné de ne vous point faire penser à moi, de ma vie je n^eusse été profès à cette condition; mais j'ai trouvé au contraire que les solitaires les plus réguliers de ce désert pensent à vous au moins trois ou quatre fois par jour, que cela est presque aussi réglé que leur Bréviaire, et qu'il y a toujours quelque mémoire ou d'une tête cassée, ou d'une bonne fluxion sur la poitrine à la fin de leurs orai-
et des caractères auxquels il s'adresse. Ces Recueils imprimés ont été faits comme si l'on avait pris à tâche d'en effacer toute physionomie distincte, d'y éteindre le plus de jour possible, et d'y introduire la monotonie la plus désespérante. On dirait que les éditeurs jansénistes aimaient et cherchaient l'ennui. -^ Au reste, les premiers tomes de cette Correspondance ont été donnés par Du Guet lui-même.
9Wï%*, Si i'oQ e&l si ponctuel duis le temps de iapHère, ou Test ÏHêu ai^FenwDi dans oelai de la <uuiv«r8atûm : tous «ttl la libarté da p^lar da vchis jusqu'aux iioviaaa« al [a yiHia avoue que c'est une grande consolation pour moi à l'ég^4 de ce monastère, que d'avoir la permission d*en parler i mon tour quelquefois. Mais je vois de vieux religieux* qui fli^Mft à vos louanges de certaines choses dont je ne suis pas «nsora asaes habile pour pouvoir jugar t Us préta&iant que vtatra feryaur va Irop loin, puiaqu'aila va plus loin qjm h leur ; qu'il aa voua êsi pas paraûs da porter la pM^Êtm au delà da ce qu'ils en ont écrit ; qu'il ne vous est pas libra de mourir, puisque vous leur êtes si nécessaire, at qu'ils oat plus besoin de vos prières que de vos exemples. Quand je aan^ pfoUs eomme eux, je saurai ca que tout cela veut dire; je serai alors ttoios jaune at moias imprudatit. UMàê m Y^ilà>m4iaimmk je trouva lort beau tout as qu^ aendamnent, et je voudrais bien faire coowe voui« axcapté da me casser la tête.... i
£t quelques jours après (6 avril; :
« Je suis si bien, et vous y avez si fort conkibué^ Madamai que vous eu essuierez encore un remerciement.,.. De ma solitude je dédaigne tout; je suis pu ennemi du tnonde ou ennemi au bruit, mais de la terre j'excepte un petit coin de la Palestine où demeuroit saint Jérôme, et le premier étage d'une maison qui est occupée par monsieur de Q...*. Je suis mort à tout, à cela près. Mais il ne faut pas parler de porter le détachement plus loin ; ma vertu ne va pas encore jusqu'à la férocité. Peut-être y parviendrai-je ; car je m^aima assez pour arriver un jour à n'aimer personne. Je nV suis pas là néanmoins. Je vous dirai même que, quoique je ne me soude pas de voir des hommes, j'aime tout à fait à voir des cheminées; de la hauteur où notre monastère est placé,
1. Madame de Fontpertuis était d'une santé d^icate; m te ménageait pas, et avait récemment éprouvé quelque accident.