Arnauld
3. Sous ces termes voilés on devine qu'il «xc^e de son indiiérenée générale le lieu habité par Arnauld et celui où loge madame de Fontpertuis.
UVRË SIXIÈME. 15
j'ea déoouvr« tant quUl me piiài : on défteH aye£ eaUM vue pareU moiae sauvage. Nos €oa?«raatioQs soal aitei loagaas et jamaiB tristes. On dit que e'est une v«rttt d'âtre un pan gai) et je «omraence à me trouver i(ai komme d« bi«o, «i cela est ; j'ai dév&tien à t9i]^s les Y«rtus qui soat aaturellMl, et q^ ne ooûte&t ri«a. Mais après le temps où l'em se ?oit, 4}a Vit assez retiré s Us uos s'ooeupeut sérieusemep*, et fnm |e m'amuse. Qû me patdoaae toot, pourvu qam J« m parle pdut de sortir, et ie Père Abbé (Âraauld) a ubo teUe iadtUgeuoe pour moi, que je erois qu'il se recevra à proleisiou saus que je fasse des vaux. Ou dit qu'autr^ois ou «e coflteatoit de promettre stabilité : et oorame nous viv^s ici selon la prelnière simplicité des moines, il me sera aisémeut permis de ne rien promettre au delà. Je prétends même y biettre uue coédition dout ou m*a dit que des filUs de oer* tai&e maMOu religieuse daus noire voismage sa trouvent à merveille, e'est de œ m'engager qu'au oas que la mitigatioii soit étroltemeut observée, etqvHon ne se reÛche jamais jusqu'à recevoir la réforme.... »
Il continue de filer cette plaisanterie agréable bîea qu^a peu leate, et qui était une manière de jeu convenu. Dana les lettres d'ÂrnauU du même temp% Vabbé s'est changé en abbesse; Amauld écrivait, le 23 mara, à madcune de Fontpertuis : « L'abbesse de Scmtieu (luimême) est tout à fait satirfaite de eee zumveilas po^u^ lankSj » c'est*à-dire de Du Qu^ et de Queenel. Oes précautions paraissaient néoessaires, pour le cas où l'on aurait surpris les lettres ; ^les nous peuvent aembler asses nufves : un œil ennemi n'aurait pas été arrêté pour si peu ; on aurait, je crois, lu bien vite au travées rt deviné de quel abbé il s'agissait. Mais, pécaution à part, il est évident que Du Gruet se prétait et se complaisait au demi-travestissement et à la figure. Dans cette Correspondance avec madame de Fontpertuis, il revient souvent avec uae sorte d'enjouement sur ce chapitre des austérités qu'elle poussait trop loin^ et que lui^ à ce qu'il disait, il ne pratiquait pas assez :
« Pour moi, je prends mon parti : je ne m^attends à votre conservation que par des miracles, et je n'espère rien de vous, ni par rapport à vos intérêts, ni par rapport à ceux des personnes qui vous honorent. Vous vivrez malgré vous, mais vous vivrez. Dieu a plus de puissance pour vous conserver que vous n'en avez pour vous détruire, et il connolt mieux nos besoins, et il en est plu? touché que vous. Ce ne sera donc qu'à lui. Madame, que je parlerai de votre corps, comme c'est à lui que je vous conjure de parler de mon âme. Nous devons être guéris l'un et l'autre, vous d'un excès de courage, et moi d'un excès de lâcheté ; mais je suis obligé d'avouer que votre mal est un bien, et qu^le mien est mortel. »
Ainsi faisait-il très-agréablement les honneurs de sa vertu. — Plus d un des petits paragraphes de ses lettres ou de ses autres écrits^ par les coneetti et les antithèses qui s'y pressent, n'auraient en qu'à aller chez le rimeur pour devenir des sonnets métaphysiques et mystiques. C'est un tour agréable, fin et détourné.
Talent qui se dérobe, style qui se dérobe, vertu qui se dérobe 1 il a passé sa vie et mis son âme à se dérober.
Sa santé, je Tai dit, ne lui permit pas le climat de Bruxelles ; du moins il le crut, et ses amis de Paris le crurent bien davantage. II fallut céder à leurs craintes, à leurs instances. Madame de Fontpertuis, ou quelque autre amie, lui voulait acheter une petite maison exprès pour lui, où il eût vécu caché. Dans une lettre de la fin de son séjour à Bruxelles, Du Guet exprime sa reconnaissance extrême pour des bienfaits sous lesquels il succombe :
ff Je succombe certainement sous le poids des obligations que j'ai à tout le monde ; il me semble que je touche à terre, et sans Textrême peine que j'aurois de celle de mes amis, je serois peut-être capable de faire par lâcheté une action de courage, et de renoncer pour toujours à des bienfaits qui
f^éS^
m'accablent et quMl est difficile de soutenir sans une grande humilité, quand on ne se les est point attirés par un grand mérite. J'ai en vue, en disant tout ceci, et le papier dont on m'a fait présent, et la maison qu'on veut acheter pour mon repos. J'étois déjà vivement touché de cette première injustice, mais la seconde achève de m'attendrir et de me confondre : me voilà désormais à la place des pauvres et hors de la mienne; devant tout, et ne pouvant rien acquitter; incommode, inutile, injuste, et, par un excès de reconnoissance, murmurant contre le bien qu'on me fait. »
Les années qui suivent, de 1686 à 1690, sont des années ensevelies. De retour à Paris, Du Guet comprit, par rapport à son salut (c'est lui qui parle), et par rapport à la situation des affaires ecclésiastiques, qu'il fallait rendre sa retraite plus profonde et plus entière pour la rendre plus sûre. II pensa au désert; c'est alors qull eût couru à Port- Royal, si Port-Royal eût été permis ^ € 11 se passa un temps considérable, dit-il, avant que je pusse trouver un tombeau à ma mesure. » Enfin il le trouva et y demeura longtemps, fermant les accès à tous, ne communiquant avec sa famille, qui ignorait le lieu de son refuge, que par M. Boileau son directeur. Encore trouvait-il cette communication trop peu indirecte. Il faut oser citer les preuves excessives de cette fuite du monde et de cette terreur presque sans cause dans l'âme de Du Guet, un peu maladive, je le pense, à cette époque. Gela le rapproche de Nicole qui a un si grand goût, on le sait, pour la mort civile» Ou plutôt ce sont
1. Il ne faudrait pourtant pas se figurer Du Guet plus disciple de Port-Royal et plus sujet de ce côté à influence qu'il ne Tétait. Il embrassait par lui-même tout son corps de doctrine , et ne relevait d'aucun autre docteur parmi ceux de son temps. M. d'Étemare a dit de lui :
« M. Du Guet ne consultoit personne sur aucun de ses ouvrages.
c II me raconta bien ce qu'il avcit appris à M. Amauld, mais jamais ce quMl en avoit appris. » Du Guet avait été un hôte d'Arnauld, mais un hôte passager.
YI — 2
^ d^k les terreurs, les fuites, les misanthropies sauvages et rêveuses de bien des modernei), mais eous forme ia sentiments obrëtiens* D'anciens goûts refoulé« qui m
^ vengent, des tendresses naturelles non employées qui murmurent, l*appfoche de Tâge de quarante ans qui fait crise si souvent dans les organisations sensibles, une sorte de premier courage de la jeunesse dont le ressort se brise^ et qui ne relient plus les craintes fébriles,
: continuelles, d'une imaginatiân que Tinjuatiee du Q^onda a blessée, tout cela dut agir sur Du Guet en ces années obscures; seulement, ici, le langage est chrétien; le fond comme la forme, le remède et Faspect du symptôme, sont chrétiens :
« Je suis tout à fait embarrassé des lettres de mes frères, écrivait-il à Tabbè Boileau ; vous voilà établi leur correspondant et le mien. Ils vont m'inonder d'éclaircissements, de plaintes, de compliments, et vous savex à quoi tout cela aboutit. Oh! qu'un enfant trouvé est heureux!... Mon frère même de cheE le Duc ne doit poimt en savoir trop : car tout ceci durera, comme je respère ; et mon séjour ici o^ ailleurs ne peut être tranquille que par un profond secret : plût à Dieu même qu'on pût ajouter un profoàd oubli ! »
Et dans eette autre lettre, également adressée à l'abbé Boileau:
« La selitude a de bons et de mauvais effets, mon trèscher frère ; elle nous sépare du monde, mais elle nous rend indifférents. Vous ne sauriez eroire àquel point je le deviens pour toutes sortes de commerce. Un solitaire a droit d*étre sauvage, au moins je le prétends ainsi : c'est beaucoup s'il n'est pas de méchante humeur, et l'on doit, ce me semble, en être bien content, quand il ne met pas d'autre ponditipn au repos des autres que la permission de défendre le sien. Je n'ai plus que eette sorte de bien, et il y auroit de la cruauté à me l'ôter. On peut, pour se venger de mon silence^ ajouter ie mépris à l'oubli ; je consens à tout, excepté à être importuné : j'ai plus de paresse que de gloire, et je serai plus obligé à cjui pensera moins à moi. Aus§i à quel usaçc
Vûodroit-on me mettre ? on n'attend rien d'un vaisseau brisé. Je suis dans cet état par la divine Providence, et j'en suis bien aise par une grâce plus grande. Qu'on me compte pour mort et môme pour enseveli, et qu'on m'efface de la mémoire des vivants, je ne m'en plaindrai point. Mais on n'ouvre point les tombeaux, et je demande qu'on épargne le mien. Ce n'est plus la coutume d'y enfermer des trésors : le crime de ceux qui les ouvroient n'est plus connu aujourd'hui que par l'horreur qu'en avoient les Apciens.... Je m'attends donc, mon très- cher ami, que vous empêcherez toutes les personnes qui doutent que je sois bien mort d'en venir à cette dernière violence, et que vous leur ferez lire le Canon de saint Basile contre les violateurs destombeauf, pour les intimider par la sévère pôoitence qu'il leur impose. Ifne faut, s'il vous plelt, admettre ni privilège, ni nécessité. Les billets de deux l gnes sont interdits dans l'autre monde aussi bien que les longues lettres, et ce qu'on appelle affaire dans le lieu où vous êtes ne passe ici que pofir des songes. Adieu, mon très-cher frère; tout mort que je suis, je ne laisse pas de vous embrasser avec bien de la tendresse et de l'amitié; mais c'est sans conséquence que je vis à volro égard. Cette protestation ne sera pas, s'il vous plaît, sitôt publiée*; il en faut a:tendre une autre occasion, car j'ai encore une réponse à faire, et cela ne seroit pas beau que je la parusse dater après ma mort : mais il ne tient plus qu'à cela que je sois mort et enterré, et vous le direz, s'il vous plaît alors, à tous nos amis. »
Oa voit Tagrénjent et le tour ^a bel- esprit ça mêler eHâOFe même k la plus opiniâtre solitude, même à cette CarrespondaDce à' outre-tombe. Parlant de lui en tierce personne, il dira encore : « Il fait les choses comme il Tentend, et il a de certaines manières si étranges et si peu conformes h celles des gens de ce pays, qu'on le
1, C'est-à-dire, cette protestation qu'il vient de faire de vouloir être mort et être traité comme tel. Ainsi, au moment où il la fait, il en ajourne l'exécution ; il a l'air de ne l'ajourner que d'un jour, mais de délai en délai, d'exception en exception, il aura toujours une raison pour ne pas rompre entièrement et pour se croire obligé rie répondre à telle ou telle de ses fjdèles çt obstinés clientes.
prendroit pour un homme du Canada ou de la Nouvelle- 1 Guinée. » On sent toutefuis que ce sauvage-là est un / peu comme Chactas et qu'il a vu son Louis XIV. / Durant ces années censées mortes, il ne cessait de correspondre avec madame de Fontpertuis, avec la duchesse d'Épernon, avec mademoiselle de Vertus, toutes . celles avec qui il était entré en liaison de directeur pour les conseils et d'obh'gé pour les bienfaits. Quand ou semblait le féliciter de son courage à souffrir pour la vérité, il rejetait bien loin l'éloge : « J'ai été payé tout comptant du peu que j'ai fait, disait-il ; la poltronnerie y a eu trop de part ; la nécessité a fait le reste, et les récompense» temporelles ne me laissent rien pour Tautre vie.... » On conçoit à merveille le zèle affectueux où Ton était à l'obliger, à le combler de ce qu'il appelle bienfaits, par la manière si imprévue , si charmante et si touchée, dont il y répond :
c Je ne reviens point, Madame, écrit-il à madame de Font-" pertuis, de la surprise où un paquet tombé du ciel m'a jeté. Je ne Fai vu que depuis que vous avez passé au logis, et vous avez été en cela fort heureuse, car je vous eusse accusée d'enchantement devant deux personnes qui vous honorent et que vous estimez. Mais sérieusement, Madame, croyez-vous qu'il n'y a qu'à accabler les gens de bienfaits, et qu'à leur dire d'un air humilié qu'on est fâché d'avoir peu consulté leur inclination, mais qu'on n'a pu s'empêcher de suivre la sienne ? Ces excuses réussissent une fois, mais enfin les plus patients deviennent orgueilleux, et quand la reconnoissance arrive à un certain degré, elle ressemble tout à fait à la colère. Je ne sais si l'émotion où je suis maintenant est tout à fait cela ; mais je suis vraiment affligé, et j'ai peine à retenir mes larmes. » — « Il y a des manières d'obliger que je ne puis soutenir : elles sont trop honnêtes et trop touchantes; elles me confondent, et quand on oublie tout à fait ce que Je suis, on me contraint de m'en souvenir d'une manière qui me désole. Peut-être trouvez-vous. Madame, tout ce que je dis ici très- peu raisonnable ; mais je
n'explique que mou trouble et mon agitation^ et je dis plus ce que je sens que ce que je pense. Quand on est bien touché et que la reconnoisgance est maîtresse de tout, l'esprit et le cœur ne sont plus à eux-mêmes : on est, ce me semble, converti en actions de grâces, et l'état même où l'on est remercie ; car, de paroles, il n'y en a point de proportionnées au sentiment. » .
C'est maniéré^ mais ingénieux, et d'un tour fin qui sent l'approche du dix-huitième siècle. M. de Tréville devait être content de ce style-là.
Et ici je n'ai, avec Du Guet, et pour le produire encore plus au naturel, que l'embarras du choix dans l'abondance des sources auxquelles il m'a éié permis, à son sujet, de recourir. Je puis dire que c'est un des hommes | vers qui je me suis senti de tout temps le plus d'atlrait, ' et avec qui j'ai, tout bas, le plus vécu. S'il n'exisîe qu'une édition de ses Lettres en dix. volumes, recueil uiile mais bien incomplet, où les lettres sont données pêle-mêle, sans aucun ordre, le plus souvent sans les noms des personnes, et probablement avec bien des suppressions, la Bibliothèque de Troyes possède en revanche et nous offre, indépendamment des renseignements biographiques les plus précis et les plus confidentiels sur ses dernières années, un l'ecueil intéressant de lettres écrites par lui à cet âge et dans ce dernier intervalle de jeunesse où, pour le moment, nous le considérons. Ces jolies lettres, de la plus nette écriture, se rapportent au temps qui précéda sa sortie de l'Oratoire, avant son séjour à Bruxelles, et au temps où il en était revenu. Elles sont adressées à madame Des Rieux en son chdleaUf et à la duchesse d'Épernon au Val-de-Grâce ; et, sans y avoir assez regardé pour l'aflirmer, je soupçonne ces deux personnes de n'en être qu'une seule, c'est-à-dire madame d'Épernon toujours. Nous retrouvons là, avec plus de particularité encore, bien des va-
riantes des mêmes choses qu'il écrivait à madame de Fontpertuis. Évidemment ces dames qu'il dirigeait étaient désolées de le perdre, et fes lettres qu'elles recevaient de lui, dans ses éclipses et ses absences, sont bien propres à justifier et à expliquer ce regret. Ce sont des détails déli(;ats d'affection, de reconnaissance, des demi-révélations sur sa retraite, mêlées d'un reste de secret : cela fait perspective. On sent le directeur le plus fm et le plus attentif, le moins imposant, « cet homme si spirituel, si doux, si insinuant, si discret, si plein de ménagement, » disaient de lui les contemporains. Il parle de sa santé beaucoup ; il leur parle surtout de la leur, et il y joint des receltes qui sont d'un ami soigneux, connaisseur expert en toute chose; Ainsi à madame Des Rieux : « Les remèdes ou plutôt les avis de M. Hamon vous conviennent peu ; ni le caphé (sic) ni le chocolaté ne sont propres à votre estomac. » Il lui indique la manière de prendre le thé, alors nouveau: « Si j'osois vous conseiller le thé, je le préféreroisà tout autre remède; mais je ne sais si vous savez prendre une liqueur bien chaude sans vous brûler ; car celleci a un tout autre effet quand on est capable d'en souîenir la chaleur. Il n'y a qu'un peu d'adresse, et tie prendre à la fois qu'une fort petite goutte*. » Et tout à côlé, et en y mettant de la même adresse, ce sont de longs, de menus et ingénieux conseils de conscience, en style élégant, choisi, Court, qui sent son voisin de La Bruyère. Il n*a rien de janséniste, c'est-à-dire de traî-
1. Oo se rappelle l'élégante Élégie latine de Huet sur le Thé :
1, puer, i, Thcam confestim in poeula misce : Urget non solitus lumina nostra sopor.
Huet décrit tout, la bouilloire, l'infusion, et les effets du breuvage ; il n'oublie que la manière de le prendie chaud par gouties : Du Guet y a songé. 11 y aurait eu matière en cela à deux ou trois distiques de pluS; et qui n'eussent pas été des moins bous.
nant dans ses phrases, ci de sec dans son expression. Madame des Rieux lui a écrit qu'elle est souffrante et afOig^e : < Gomment pouvez- vous après cela, Madame, m*exhorter à prendre soin de moi! Puis-jô prendre quelque intérêt k la vie, si vous voule2 me la rendre malhenreuse I et si vous vous abandonnez à la douleur, est-il en mon pouvoir de n'en être pas pénétré? Examinez si elle est juste, c'est à vous à en juger : pour moi, je ne puis que suivre votre eiemple, et moins vous aurez de force sur votre esprit, moins vous m'en laisserez sur le mien : comptez, s'il vous plaît, là-dessus. Madame. Affligez-vous, n'écoulez rien, livrez- vous à votre douleur, je n'ai rien à dire ; mais le contre-coup viendra jusqu'à moi, et dans les petits chagrins que je puis avoir, je serai encore accablé des vôtres. » Que tout cela devait plaire et s'insinuer I Ce sont de vrais madrigaux de spiritualité. Et ceci, & la duchesse d'Êpernon (octobre 1689) : « J'ai eu presque autant de joie, Madame, en apprenant que vous aviez fait quelques remèdes, que si vous m'aviez assuré de votre santé. Ce n'est pas un effet de ma confiance pour les remèdes, mais c'est que les moindres soins que vous prenez de votre santé me font plaisir. Je ne puis pas vous prier de n*ê(re point malade, mais il me semble qu'il ne m'est pas défendu de vous supplier de vous conserver. » Il y a \ là un peu du toA 4*nn La Motle et d'un Fontenelle ; il n'y a surtout plus rien du ton de M. Singlin : je ne parle que du ton, car pour le fond on le retrouvera. Enfin c'est du pur Du Guet^ cette fine fleur de l'Oratoire.
On lui envoyait toutes sortes de petits riens, de petits cadeaux, des nouveautés, des curiosités. Il en accuse réception avec une belle humeur qui n'a rien du reclus, et en fusant du tout un amunant pêle-mêle : « J'ai reçu, Madame, tout ce que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, harangue, vers, authentique, poudre
de vipère, petit œuf» grand voile et tout le reste. Je . soupçonne fort la harangue * d'être Française dans l'original et Siamoise dans la version : celui qui en est l'auteur sait flatter le roi. Les vers où Foule prie de s'élever contre l'excessive flatterie de M. de La Feuillade', sont bien flatteurs eux-mêmes. » Un autre jour, c'est une chapelle qu'on lui envoie, ou c'est une pendule. Il semble vouloir se justifier, une fois, auprès de madams Des Rieux d'avoir un commerce réglé de lettres avec une autre personne qui parlait un peu haut de ses relations avec lui, et s'en prévalait de manière à le compromettre avec ses autres amies qui étaient un peu jalouses. On entrevoit, ce qui était inévitable, des susceptibilités, des exigences. Si l'on avait du loisir de reste, on verrait à serrer de près ces noms d'emprunt et à soulever les masques*.
Il y a une lettre du 29 octobre 1686, où il parle de sa retraite à mots couverts, comme dans un demi-jour; tout cela est coquet :
t Voici de mon désert tout ce qu'il m'est permis de vous en mander. C'est une maison fort commode, à quelque distance d'une très-belle église. Une personne intelligente
1. La Harangue des ambassadeurs de Siam qui furent présentés à Louis XI V par M. de Chaumont, en 1686.
%. Pour la statue élevée à Louis XIY sur la place des Victoires.
3. Je me suis vu obligé, dans cette étude, de passer le premier sur Du Guet, avant que la critique eût rien préparé pour éclaircir sa Correspondance et ses œuvres. C'est à Troyes, je l'ai dit, qu'il conviendrait de faire ce travail exact en quelques mois d'étude et de séjour. Mais il est à craindre que ce coin curieux d'histoire ecclésiastique et littéraire ne trouve pas son homme. U faudrait un éditeur à cette Correspondance, il faudrait un public : or, pour le public littéraire, Du Guet est un sujet trop spécialement religieux; et pour le public dévot d'aujourd'hui, si eiclusivement assujetti au mot d'ordre du catholicisme jésuitisé, Du Guet est un sujet trop chrétien, trop augustinien, entaché de jansénisme et par conséquent réprouvé ou déconseillé. C'est ainsi que de bonnes choses dont les éléments existent ne se feront jamais. J'y supplée de mon mieux.
prendra soin de moi, et elle n'aura que trop d'application et d'empressement. L'air est excellent, le pays est fort agréable , les gens des environs fort doux et fort civils à l'égard des étrangers. J'y trouverai des livres, et, en ajustant des restes de quelques bibliothèques en désordre, j'en ferai peut-être une assez complète. Si je m'en* nuie de mon cabinet, j*aurai à une fort petite distance de très-belles promenades, et dans un besoin j'aurai même une compagnie bien raisonnable. Il est vrai qu'elle est un peu loin, mais c'est assez pour un sauvage, et il ne faut quelquefois que la vue d'une ville pour contenter un solitaire. Je le deviendrai de si bonne sorte à Tégard de mes anciennes connoissances, que ma tanière leur sera absolument inconnue : ni mon abbé, ni ma sœur aînée, ni mes frères, ne sauront ce que je suis devenu. J*ai été montré à trop de gens, et il y a trop de personnes qui s'appliquent à me découvrir, pour confier mon secret désormais sans nécessité.... »
C'est juste, c'est bien dit, c'est arrangé et concerté f en perfection ; mais on voit qu'à ce demi-jour l'amour- | propre lui-même trouve son compte.
Et encore ceci, dans une lettre d'octobre 1686, sur sa retraite :
n Je ne sais même si je fais bien. Madame, de vous parler si clairement de tout ceci dans une lettre ; mais c'est pour ne plus le dire que je le dis, et j'ose vous supplier que de votre côté ce soit aussi une matière finie, et à laquelle on ne revienne plus. Il est aisé de se découvrir et d'être imprudent; mais croyez-moi. Madame, il est très-difficile de se bien tenir dans le silence et de bien défendre sa retraite. On croit tout innocent, on ne voit de danger à rien ; on ne pense qu'à se consoler soi-même, ou à consoler les autres ; et enfin tout éclate , et il faut qu'une seconde fuite vienne réparer les imprudences d'une première. Je vous parle ainsi, Madame, contre mon ordinaire, parce que vous paroissez n'avoir été occupée jusqu'ici que de votre déplaisir et de mon absence, et que vous avez peu pensé à la nécessité indispensable où je suis de rendre ma solitude inaccessible, et de n'entretenir de commerce que celui qui est encore plus nécessaire que mon repos et ma liberté. Sans cela, quel
plaisif trouverois-je à ftiire le sauvage ou Thomme important? 00 personnage est trop ridicule pour un homme aussi Vain que moi. C'est par raison que ie vous supplie de vous eontenter de me faire l'honneur de m'éorire une fois le mois, ou deux fois tout au plus.*.. »
Quel charme et quel attrait dans toutes ces précautions 1 Gomme la curiosité s'y pique, et que Tamourpropre, sans y songer, s'y chatouille et s'y caresse I
Et à la même madame d'Éperaon, le ^9 dicembre 1687, en se défendant du soupçon d'ennui ; car l'ennui est la pire des tentations pour celui qui se flatte d'avoir le don de solitude :
fl Je ne sais qui a pu m'aceuser de trouver quelquefois les journées bien longues ; c'est une grande oalomsie » et je suis bien aise que c'en soit une. L'ennui est la chose du monde qu'on peut le moins soutenir, et dès que je le sentirai au désert, j'irai prier dès l'instant qu'on me reçoive à la villô. Je mé taii*ai tant qu'on voudra, je me cacherai, si l'on veut, dans un puits, mais à condition de ne me point en^ nuyer. Sans cette condition, je ne réponds que de ma fuite. Mais, Madame, où est la vraisemblance d'une telle accusation, puisque je sais faire de la tapisserie, et coudre et tricoter si je veux? peut-on être malheureux avec de te]les ressources et trouver longues les journées avec de tels plaisirs? Il faut que les médisants ne les aient jamais goûtés : avec de telles occupations, on peut augmenter les jours d'autant d'heures que celui du saint roi Ézécbias, sans que je me plaigne de leur longueur. »
Il plaisante, mais cependant le voilà, comme M. Hà«> mon, qui tient l'aiguille et qui sait tricoter ! Ils ont beau faire, je ne puis m'accoutumer à cette idée-là, et à voir des gens d'esprit dans cette posture.
Nous ne perdons rien de tout cet enjouement et de ces gentillesses, pour nous assez nouvelles. Ne s'était* on pas avisé de demander pour Du Guet à madame d'Épernon, et comme s'il Tavait désirée, une petite chienne ? E.le s'excuse de ne la lui pouvoir envoyer en même
temps qu'un liyre qu'elle lui promet. Il est étonné de la singularité ^de la demande *, mais il répond gaiement :
<*.... Cependant, Madame, vous donnez un prix à tout ce que vous donnez, et j'aimerai le livre dès qu'il aura eu Phonneur de passer par vos mains. Je ne sais s'il en eût été de môme de la petite chienne ; car le moyen de n'être pas surpris d'un tel présent? et qu'eût-on dit, après cela, de la régularité d'un solitaire qu'on croit à la veille de passer au Liban ou à la Thébaïde? Car la perdrix de saint Jean n'est pas une histoire avouée de nos critiques, et je ne sais s'ils seroient assez doux pour excuser le mouton de saint François, dont ils se défient un peu, faute de bons mémoires. »
Il vint incognito à Paris en septembre 1688, et il en était parti pour Lyon, non en litière, comme il l'avait projeté et promis à ses amis, mais en diligence, à une troisième place, quoique souffrant (on était huit alors dans Tintérieur) : « Je commence par m'accuser, écrit-il de Lyon à la duchesse d'Épernon le 22 septembre, de vous avoir caché le genre de voiture que j'avois choisi; mais parce que le crime peut paroitre fort noir, vous me permettrez, s'il vous platt, d'en faire voir la nécessité. » Suivent d'agréables détails sur ce voyage à Lyon, où il allait voir son père et sa famille. Il prie madame d'Êpernon de lui adresser ses lettres : A mademoiselle Flachèrey à Uontbrison, et de mettre Lyon au-dessus, un peu à côté : « Gomme je n*ai presque point entretenu de commerce avec ma famille depuis mon départ, je crois lui devoir cacher celui que j'ai ailleurs. » — Toujours un coin de mystère.
1. Quelle est cette personne qui prenait sur elle de faire i madame d'Éperuon cette demande au nom de Du Guet, et qui était la même, je crois^ qui se prévalait tout à l'heure d'être en correspondance avec lui ? Si l'on cherchait bien à travers le déguisement des noms, n'arriverait-on pas à madame de Saint-Loup? Cela lui ressemble. — Cela ressemble un peu aussi à madame de Fonlpertuis.
Enfin en juillet 1690, sa captivité cesse, il est libre de reparaître à Paris, et il en profite. Il écrit, le mercredi 5 juillet, à la duchesse d'Épernon : « Je ne veux pas, Madame, que vous appreniez de quelque autre ma liberté ; elle vient de m'étre rendue. » Et le 25 juillet (car il avait cru ne devoir visiter, personne avant l'archevêque qui avait tardé à revenir de Saint-Germain) : « J'eus Thonneur de voir hier M. Tarchevêque (M. de Harlai), et j'en fus bien reçu. J'espère demain de voir les maisons de l'Oratoire, et j'irai k votre parloir apprendre de vos nouvelles* Je ne suis que d'hier chez M. de Ménars; sa bonté est extrême en tout. >
En effet, les amis de Du Guet ne souffrirent pas qu'il poussât plus loin ce qu'il appelait son ensevelissement. Le président de Ménars^ frère de madame Colbert, et puissamment apparenté, obtint ^ans peine du Père de La Chaise, qui se trouvait lui-même parent de Du Guet, que celui-ci pût loger chez lui, et, bon gré mal gré, le reclus quitta son asile inconnu, sa tanière y pour vivre un peu moins insaisissable à l'hôtel du président. Cette nouvelle, dès qu'elle se répandit, fut accueillie avec grande joie dans le monde auquel Du Guet était cher ; tous les échos se réveillèrent pour redire ses louanges. Il le savait, il entendait ces bruits de la ville ; il craignait un éclat; il eut bientôt à recevoir des félicitations sans nombre. Dans une touchante lettre de lui au Père Du Breuil, de septembre 1690, on voit ses naïves angoisses par rapport à son nouvel élargissement :
c Je suis, mon Révérend Père, dans un état bien différent et bien digne d'attendrir le vôtre : je n'ai plus de solitude ni d'asile, il faut que je marche sur la mer et que je résiste aux vents avec peu de courage et de foi. Je crois néanmoins être à Dieu, parce que je n'ai rien fait pour sortir de mon premier état, et que lui seul a pu me mettre dans celui où je suis. Les difficultés, jugées alors moiiis invincibles, se
sont évanouies quand il lui a plu ; il n'en a pas même été question, et en effet elles ne pouvoient être levées que de cette manière; mais, avec cette espèce de certitude d'être oii Dieu me veut, je ne laisse pas d'être en peine de ne voir devant moi qu'un reste de mer sans pouvoir aborder et sans pouvoir me fixer oti je suis. Il est visible que je dois m'y tenir quelque temps, mais il ne me parolt pas également certain que je doive y demeurer toujours. »
Du Guet y demeura plus de trente ans, sauf une fuite ' en Savoie (1715). Ce qu'il ne croyait qu'une rade d'un moment, fut le port de ses meilleures années. Soit à ' Paris, soit à la campagne S il resta l'hôte du président, et, après lui, de madame la présidente de Ménars qui sentait tout le prix de ce trésor domestique.
Trésor, c'est le mot. Du Guet avait une mémoire pro- i digieuse et une intelligence universelle.il ne parlait pas seulement bien de théologie et de religion, il parlait de toutes choses et avec toutes sortes d'agréments. On a pu dire de lui ce qu'on disait de Saumaise, « que ce qu'il | ignoroit, manquoit k la science. » Et il ne savait pas seulement ce qui est dans les livres : son savoir s'étendait à tout. Une fois , la conversation étant tombée sur les vins, il parla très en détail des différentes sortes de crus et de leurs différentes qualités, et cela avec justesse et comme un gourmet, comme un profès dans Vordre des Coteaux*. Le Père de La Chaise, en accordant au prési-