‹ Port-RoyalChapitre 26 sur 40 · DEUXIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ARTICLE

Il y a croyance et croyance. Celle de Racine, je l'ai dit, et de tout ce qui l'environnait était entière et absolue : c'est la vraie. Il avait la foi dans toute la force du mot, la foi des petits et des simples. Il croyait que rien n'est impossible à Dieu, non-seulement pour les siècles passés, mais sur l'heure et présentement. Il croyait non-seulement aux anciens miracles, mais aux nouveaux:

1. On a un fragment de lettre de l'abbé de Vaubron, sans date, mais qui paraît bien se rapporter à ce moment : « Je suis persuadé que vous serez tout à fait fâché d'apprendre l'extrémité de la maladie du pauvre Racine ; il a une grande fièvre continue avec des redoublements, causée vraisemblablement par un abcès dans le foie ; il est sans espérance et quasi sans connoissabce. Vous jugez aisément à quel point M. de Cavoye en est touché, car vous connoissez mieux qu'un autre son cœur pour ses amis. Le roi et madame de Maintenon ont paru prendre on fort grand intérêt à sa maladie....»

sa raison n'élevait aucune objection contre. Â part la réaurrtction d'un mort, d*un Lazare, miracle réservé au seul Jésus çn peraenne^ je ne crois pas qu'il y eût une seule guérison surnaturelle et miraculeuse qu'il repoussât, si elle était faite au nom du Christ et par l'intercession d'un saint, ce saint fût-il un des hommes du jour Il a montré dans son Histoire de Port'Royalj par l'exposé circonstancié qu'il a donné du miracle de la Sainte-Ëpine dont le toucher aurait guéri la nièce de Pascal, à quel point il en était convaincu et profondément pénétré. Bien des années après ce coup du Ciel et dans le temps môme dont nous parlons (1698-1699), il se passait, f disait-on, des choses miraculeuses au tombeau de M. Vialart, l'an- ' cien évoque de GhAlons et qui y avait été le prédécesseur de^j M. de Noailles, actuellement archevêque de Paris. On rapportait ' des guérisons de plus d'une sorte, faites par son intercession ; on en tirait des inductions favorables et triomphantes pour la cause augustinienne dont M. Yialart ne s'était pourtant pas montré toujours un inflexible dérenseur. Dans une lettre de M. Yuillart du 13 décembre 1698, je lis :

a M. Racine me dit le dernier jour qu'il avoit appris à l'arche- < vêché où il avoit diné qu'il y avoit un nouveau miracle de H. Yialart, évêque de Ghâlons, savoir, la guérison d'un hydropique. Le Molinisme sera désolé et inconsolable, si un Saint janséniste se met ainsi à faire des miracles. En voilà bien déjà : aveugle, lépreux, bras retiré, etc. On dresse des procès-verbaux de tout, et grande exactitude pour l'authenticité y est observée. »

Racine acceptait et rapportait ces faits favorables aux amis sans concevoir ni admettre Tombre d'un doute; il ne manquait pas de se redire tout bas à lui-même :

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?

Rien de plus simple donc, que, dans son propre danger et à chaque moment de la maladie qui le mettait en face de la mort, lui, sa famille, ses entours, se soient abandonnés sans réserve, en toute confiance, aux mains de Celui qui peut tout et pour qui la nature n'a pas d'obstacles. Son ami RoUin sentait de même ; M. Yuillart également. Le root impossible n'est pas d'un chrétien; un malade | n'est jamais condamné tant que Dieu lui reste. La religion ainsi \ aidant aux illusions de l'amitié, on surprend de ces retours d'espérance dans lès bulletins de santé qui se succèdent. Le dernier finissait par un mot presque rassurant :

« Ce mercredi 8 avril 1699. — M. Racine a toujours delà fièvre. Elle est petite à la vérité, mais il y a plus d'un mois qu'elle dure. On ne peut découvrir quelle est la source d'un abcès qu'il a dans \ le corps, si elle est au concave ou au convexe du foie, ou dans sa , région. Il se vide bien, et ce qui en sort est bien conditionné. On

I5t P0ilT4U)YAL.

craint que te cours des humeurs ne se prenne par là. Si la nature s*y accoutumoit, on seroit réduit à la canule, peut-être pour I toujours. Vif naturellement tout ce qu'il se peut, il est devenu i patient et tranquille au delà de ce qui se peut dire. — Gomme ^ j'en suis à cet endroit^ on m'apprend qu'il est de mieux en mieux; car je viens d'envoyer chez M. de Riherpré, s(m gendre, mon voisin. »

Dé mie%isf en mieux I mais on sait ce que cela veut dire dans de semblables maladies. On s'acheminait ainsi vers l'heure suprême. Elle a sonné) nous en sommes informés le jour même par le fidèle M. Vuillart.

« Ce mardi, 21 avril. — C'est du cabinet de M. Racine que j'ai l'honneur d'accuser la réception de votre lettre du 14 avril et que j'ai, Monsieur, la douleur de vous écrire qu'au bout de quarantecinq jours d'une patience très-exemplaire, Dieu nous l'a ôtô ee matin entre 3 et 4. Nous Talions porter à Saint-Sulpice. Il y sera ' en dépôt cette nuit. Demain il sera transporté à Port-Koyal des Champs, où il a prié la maison de lui accorder la s^ulture aux pieds de M. Hamon dans le cimetière, quoiqu'il se soit rendu indigne^ dit-il dans un acte olographe fait exprès pour cet article, qu'on lui accordât cette grâce, après sa vie scandaleuse et le peu de profit qu'il avoit fait de l'excellente éducation qu'il avoit reçue dans la maison de Port-Royal. Le roi a eu la bonté de donner son agrément sur ce point. Je laisserai ce mot pour vous être envoyé jeudi ; car je ne serai revenu que le soir de Port-Royal, où la famille a souhaité que j'accompagnasse le fils aîné de mon cher ami. 11 ne faut pas omettre qu'il laisse 800 Uttos à Port-Royal. A mon retour j'aurai l'honneur de vous entretenir plus amplement. Divers petits offices à rendre à la famille affligée, comme lettres à écrire, soins à prendre, etc., m'obligent d'être court. »

Les lettres suivantes complètent le récit :

« Ce dimanche de Quasimodo, 26 avril. — Enfin voilà mon cher ami M. Racine au lieu du repos qu'il a choisi. Je crois avoir eu l'honneur de vous mander qu'il n'avoit point fait d'autre testament que pour demander sa sépulture dans le cimetière (des domestiques) de Port-Royal des Champs au pied de la fosse de M. Hamon. Ce sont ses termes. A quoi il ajoute qu'il supplie très-humblement la Mère abbesse et les religieuses de vouloir bien lui accorder cet honneur, quoiqu'il s'en reconnoisse, dit-il, très-indigne et par les scandales de sa vie passée et par le peu d'usage qu'il a fait de l'excellente éducation qu'il a reçue autrefois dans cette maison, et des grands exemples de piété et de pénitence qu'il y a vus, et dont il avoue n'avoir été qu'un stérile admirateur; mais que plus il a offensé Dieu , plus il a besoin des prières d'une si sainte Communauté, qu'il supplie aussi de vouloir bien accepter une somme de 800 livres qu'il a ordonné (par le même acte olo-

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graphe du 10 octobre 1698) qu'on lui donnât après sa mort. Elle est ICI, Monsieur, d'une très-bonne odeur cumme les vingt dernières Minées de sa vie : car c'est depuis tout ce temps-là qu'il avoit renoncé si absolument à ce qu'il avoit fait pour le théâtre dans sa jeunesse, que nulle puissance de la terre n'ayoit été capable de Py faire retourner, quelque pressantes sollicitations qu'on lui en ait faites. On les avoit môm renouvelées à l'occasion de son Esther et de son Àthaliej afin qu'il en traitât du moins avec les Comédiens qui lui en offroient une somme très-considérable, et il étoit demeuré ferme, et le roi avoit toigours eu la bonté de ne point vouloir qu'ils les représentassent sans l'agrément de l'auteur qu'il a toujours très-constamment refUsé.

« La Gaxeàte parte de lui en termes magnifiques, ^e les transcrir rois ici comme dignes d'être retenus et comme si bien mérités par \ cet homme vraiment illustre, sans que (si o$ n'est que\ vous la voyez ordinairement. M. Renaudot y a bien mis au vrai le caractère de son ami. Il s'est mépris seulement à la qiialité de gentilhomme ordinaire, car le défunt ne l'étoit pas de la maison, charge d'environ quinze mille livres, mais de la Chambre, ce qui vaut cinquante mille livres. Le fils, qui court sa viogt-unième année, en avoit la survivance et y étoit reçu. Il est à la Cour pour obtenir une pension du roi pour lui et pour aider A élever les enfants qui sont encore en bas âge et à mieux pourvoir ceux qui en sont en état. On ne sauroit au reste voir un homme plus universellement regretté que ne l'est M. Racine. Les Grands qui étoient tous les jours chez lui durant sa maladie montroieht bien par leurs soins combien ils le chérissoient et combien ils craignoient sa mort, et la comtesse de Grammont, qui y étoit presque tous les jours, me dit le soir de la grande fête, les larmes aux yeux : « Hélas! quelle perte pour nous, gens de Cour, que celle d'un tel an^i 1 car tout ce que nous y étions de gens qui pensions un peu sérieusement à notre salut, l'avions pour conseU comme pour exemple. Il nousencourageoit, nous éclairoit, nous fortifioit. »

Et dans un post-scriptum, M. Vuillart, revenant sur les paroles de Racine qi^'il a rapportées, en assure l'exactitude :

« Je vous rapporte, Monsieur, mot pour mot les termes du petit testament de mort', sans y ajouter ni diminuer le moins du monde. Ils ont fait une telle impresûon sur ma mémoire que je crois qu'ils n'en sortiront jamais. »

Le testament publié par Racine fils confirme la fidélité de cette relation de M. Vuillart. — Dans une lettre du jeudi 30 avril, parlant de la Mère Agnès de Sàinte-Thècle Racine, qui était 'alors prieure à Port-Royal, après avoir été neuf ans de suite abbesse, il

1. Ua testament de mor$, c'est^-dire un testament écrit ou dict^ quand on se croit à Tarticle de la mort.

répète un mot de l'illustre neveu, et un mot que nous ne connaissions pas :

', «Son illustre neveu conservoit une si vive reconnoissance de réducation qu'elle lui avoit procurée dans la maison, d'abord sous M. Nicole, pour les belles-lettres, et ensuite auprès du grand M. Le Maître' pour d'autres études, qu'il disoit un jour confidemment à un ami de qui je le tiens : « Je ne me soucierois « pas d'être disgracié et défaire la ùulbuU (ce fut son terme) pourvu « que Port-Royal fût remis sur pied et fleurit de nouveau. » — La bonne tante l'aimoit aussi bien tendrement. Elle l'avoit comme engendré en Jésus-Christ. »

A la fin d'une lettre datée du mercredi soir, 6 mai , M. Vuillart donne à sa manière le récit de faits assez connus d'ailleurs, mais il y met une précision qui ne laisse rien à désirer :

« Et disons, pour finir cet ordinaire (car j'ai affaire à sortir

• demain dès le matin), que M. Racine le fils a ^é très-bien reçu du roi, mais que M. Despréaux l'a été encore beaucoup mieux : car il m'a raconté (ceci est pure anecdote) ^ que le roi avoit eu la bonté de lui dire : «iVot» avons bien perdu tous deux en perdant le pauvre Racine. » — « C'étoit un vrai honnête homme, répliqua M. Despréaux. Il l'a marqué plus que jamais durant sa dernière maladie, et il a affronté la mort avec une audace toute chrétienne,

) quoiqu'il eût été toujours fort timide sur ce qui regardoit la santé et qu'une égratignure lui fît peur. » — o Oui, reprit le roi, et je me souviens que pendant une des campagnes où vous étiez ensemble, c'étoit vous qui étiez le brave. » Il y avoit plusieurs années

> que M. Despréaux n'avoit paru à la Cour à cause de sa surdité, et c'étoit B(. Racine qui le d^hargeoit et se chargeoit de tout pour lui. « Ce n'est plus cela, ajouta le roi : il faut que vous soyez seul chargé de tout désormais. Je ne veux que votre style. » M. Despréaux demanda du secours pour tirer les mémoires qu'il lui faudrofit de chez les secrétaires d'Ëtat et d'ailleurs, et nomma M. de Valincour au roi qui le lui accorda : sur quoi un homme d'esprit a dit que ce M. de Valincour seroit le Résident de M. Despréaux auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne. L'entretien dura plu^ d'une heure, et il finit par la déclaration que fit le roi à son historien qu'il vou-

1. Le grand M, Le Maitre^ c'est ainsi que les amis de Port-Royal par* lent volontiers de ce chef des pénitents. M. Le Maître, en effet, dont la conversion est contemporaine des créations de Corneille, a en lui de la grandeur : c*est son caractère dominant et qui frappe de près ou i distance. Ce terme de grand revient naturellement sous la plume de nos auteurs originaux quand ils parlent de lui.

2. Ceci est pure anecdote^ c'est-à-dire tout à fait inédit et purement confidentiel, en prenant le mot anecdote dans son sens propre. M. Vuillart, qui paraîtra peut-être assez peu élégant à quelques-uns de nos lecteurs modernes, est pourtant on écrivain très-pur et qui n'emploie les termes que dans leur parfaite propriété. A cet égard aussi, il est un digne ami de Racine.

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loit avoir assez souvent avec lui des conversations de deux heures dans son cabinet. M. Despréaux a tous les papiers. »

En accordant M. de Valincour comme historiographe adjoint, , le roi eut donc bien soin de marquer à Despréaux qu'il entendait que lui seul eût « la plume et le style. » La fonction du nouveau collègue devait se borner à ramasser des mémoires ; on ne voit pas qu'il y ait été bien diligent, à moins que les papiers n'aient été détruits dans l'incendie qui dévora sa bibliothèque. Toujours est-il , qu'il eut sans plus tarder le fauteuil de Racine à l'Académie fran- > çaise, et sa réception donna lieu à un incident dont nous parlerons tout à l'heure.

Dans une lettre du jeudi 14 mai, M. Vuillart revient sur le sujet qui lui est cher et qui nous intéresse ; il ajoute de dernières particularités :

« J*ai de petits paralipomènes à vous faire, Monsieur, sur le sujet de M. Racine. Je les tire d'une lettre que m'a écrite une personne qui se trouva au petit discours que fit l'ecclésiastique de Saint-Sulpice qui avoit accompagné le corps et qui le présenta, ^ et à la réponse que fit le confesseur de la maison, nommé M. £ustace. Le discours ne fut guère qu'un lieu commun , un peu approprié au sujet; mais la réponse y fut toute propre et mérite d'être retenue. M. Eustace dit donc au sulpicien qu'il avoit ouï avec édification ce qu*il venoit de dire de l'illustre défunt avec justice; que c'étoit avec quelque justice aussi qu'il avoit souhaité d'être enterré dans la maison où il avoit reçu les premières semences de la Religion et de la Vérité qu'il avoit aimées. Il y ajouta quelques mots sur la tempête qui s'étoit élevée contre la maison et qui avoit obligé des personnes qui s'y étoient retirées à s'en séparer; que, pour le défunt, les ronces et les épines avoient étouffé pendant un temps ces précieuses semences que son cœur y avoit reçues ; mais que comme on avoit lieu d'avoir une humble créance qu'il étoit une de ces heureuses plantes que le Père céleste a plantées lui-même pour ne souffrir jamais qu'elles fussent entièrement déracinées \ elle avoit repris vigueur et avoit porté son fruit en son temps. Il fit valoir sa piété, sa patience dans sa longue maladie, son amitié pour la maison, la reconnoissance de la maison pour lui. Il lui avoit, en effet, rendu des services très- essentiels. Je n'étois arrivé là qu'environ une heure après le corps, avec le fils qui avoit eu à s'arrêter à Versailles. »

Dans cette même lettre, les bontés de Louis XIV pour la famille Racine nous sont confirmées par le menu :

« Depuis quelques jours le roi a accordé au fils une pension de mille livres, et autant à la veuve pour elle et ses enfants encore

1 . J'ai bien peur, pour le goût de M. Eustace, qu'il n'y ait là une légère pointe, une allusion au nom de Racine.

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I en bàs-âge. Il y en a sept en tout. L'aîné avoit la survivance de

' gentilhomme ordinaire. ïlestdans sa vingt-unième année. Madamede

Riberpré (Moramber) en a dix-huit à dix-neuf. L'ursuline de Me-

lun, qui est la troisième, en a dix-huit. Il y a une postulante de

dix-sept ans à Variville, où sa mère a une sœur J)rieure. C'est un

couvent de l'Ordre de Fontevrault près Clermont en Beauvaisis. Il

! y en a une à Port-Royal parmi les voiles blancs pour se préparer à

1 sa première communion, et une d*onï:e ans près de la mère, avec

* le cadet de la famille, qui approche de sept ans. Pardonnez tout

'ce détail, Monsieur, à un ami qui s'étend Volontiers sur tout ce qui

regarde un tel ami, dont ces restes vivants lui sont précieux. »

Tel est notre tribut particulier d'informations, notre complément scrupuleux, minutieux, mais qui n'est certes pas sans prix sur lé» cinq derniers mois de la vie de Racine. 11 ressort surabondamment de tous ces témoignages qu'il n'y avait plus rien du poëte, presque plus rien de l'homme de lettres, dans Racine mourant : le chrétien seul et le chrétien selon Port-Royal survivait et chassait toute autre pensée.

Il n'en était pas ainsi de Boileau, et puisqu'on ne sépare guère les deux amis et que, lorsqu'on a à parler de l'un, on est conduit inévitablement à s'occuper de l'autre, je mettrai ici tout ce que la môme Correspondance de M. Vuillart nous apprend. Le contraste des deux caractères, sous des sentiments religieux communs, va se prononcer bien nettement.

M. de Valincour, en entrant à l'Académie, avait justifié ce -choix par un fort bon discours, — un Éloge de Racine fort délicat ei fort poli. Il avait été reçu par M. de La Chapelle, directeur, qui ne parla pas mal non plus et qui dit même des choses assex neuves et très à propos à cette date de 16^, fin d'un siècle, sur les heure* de perfection et de décadence littéraire pour les nations : il développa une pensée de l'historien Velleius Paterculus, et parla de cette sorte de fàtaUté qui fixe dans tous les arts, chez tous les peuples du monde, un peint (TexceUênèe qui ne s'avanee ni ne s'étend jamais : t Ce même Ordre immuable, disait-il, détermine un nombre certain d'hommes illustres, qui naissent, fieuriésent, se trouvent ensemble dans un court espace de temps, oii ils sont séparés du reste des hommes communs que les autres tempis produisent et comme enfermés dans un cerclé, hors duquel il n'y a rien qui ne tienne ou de Timperfection de ce qui commence ou de la corruption de ce qui vieillit. » C'était bien pensé et bien dit. Mais ce môme directeur commit, et sans doute à dessein, une Thn^ par omission; il manqua sciemment à une convenance. Il affecta, dans un discours tout rempli de Racine et des mérites du nouvel académicien, de ne souffier mot de Despréaux, le premier auteur pourtant du (dioiz de M. de Valincour et qui l'avait demandé au roi. Laissons parler notre fidèle chroniqueur, M. Vuillart :

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a (9 juillet 1699.) Le discours que M. de Valincour a fait le jour de sa réception à T Académie françoise en la place de M. Racine eist très-beau.*.. La réponse du directeur de l'Académie au compliment de M. de Valincour est belle aussi. Ona joint l'une à l'autre. M. de La Chapelle, receveur-général des finances de La Rochelle, est ce directeur. Il parle dignement et de M. Racine et de M. de Valincour, son successeur non-seulement pour TAcadémie, mais aussi pour l'Histoire du roi. Mais il a gardé un tel silence au sujet de M. Despréaux qui a demandé lui-même à Sa Majesté le premier ce nouveau collègue , que ce silence paroit très-affecté : car l'inadvertance en tel cas ne peut aller naturellement si loin. Voilà de quoi produire une nouvelle querelle sur le Parnasse. Despréaux, te cher .Despréaux, qui est fort naturel et fort sincère, me disoit dimanche dernier à une thèse de son petit-neveu, fils du président Gilbert, que La Chapelle, ayant affecté de ne point parler de Despréaux, avoit mis Despréaux en droit de parler de La Chapelle. Gomme il est sourdaud et qu'il ne pou voit prendre plaisir, avec toute la nombreuse et belle assemblée, à écouter le répondant qui se fit admirer, il se dédommageoit en parlant d'une chose qui lui tient fort au cœur : car ce silence lui paroît très-malhonnête et très-offensant. Et s'il n'étoit aussi occupé qu'il Test d'un déménagem^it (car il quitte le logis du cloître Notre-Dame où il étoit près le Puits, pour un autre qui a vue sur le jardin du Terrain)^ il aurolt déjà produit quelque chose de vif : car il n'est pas aussi mort à lui-même sur pareil cas qu'on a sujet de croire que l'auroit été M. Racine. M. Despréaux est droit d'esprit et de cœur, plein d'équité, généreux ami; mais la nécessité de pardonner une injure, où est un chrétien qui veut être digne de son nom, ne semble pas Avoir encore fait assez d'impression sur son esprit ni sur son cœun Peut-être que le temps et la distraction que lui cause son changement de demeure auront calmé l'émotion où je le vis, et peutêtre plus encore les prières de son incomparable ami M* Racine; car comme il avoit le cœur fort pénitent depuis longtemps, il y a sujet de le croire, par la miséricorde du Seigneur, en possession de ce bienheureux repos où l'on prie efficacement pour cçux qui sont dans le trouble des passions de la vie. »

Touchante et sainte confiance I On ose à peine se permettre un sourire. L'intercession de Racine, apparemment, servit de peu. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que si chez celui-ci, vers la fin, le poète était tout à fait fondu dans le chrétien, il se retrouvait tout entier, toujours armé et sur le qui- vive, toujours irritable en De^réaux. L'effet, de sa part, suivit presque incontinent la menace : une épigramme sortit et courut aussitôt. Le bon M. VuiUart qui envoyait volontiers à son ami les nouveautés littéraires, fut lent pour celle-ci :

« (23 juillet.) Dei^réaux m s'en est pu tenir. Il a fait une épi-

gramme contre La Chapelle. Comme c'est un fruit honteux de sa foiblesse, je ne Tai ni désiré ni recherché. Je ne fuâ pas si lent touchant le beau fruit de sa force, son admirable Ëpttre sur T^mour de Dieu, Le docteur, frère du poète ', l'auroit souhaité plus patientf et le plaint de son impatience. 11 est en effet bien à pkindre. Il a de la candeur, et il viendra un bon moment où il s'en hu^ miliera devant Dieu et réparera la mauvaise édification que son impatience peut donner. Ce qui Ta ému étoit beau à pardonner et est laid à relever. »

Nous ferons comme M. Vuillart, mais par une autre raison, {tous ne mettrons pas ici Tépigramme qui est d'ailleurs dans les Œuvres de Boileau, parce qu'elle .est faible et asaez peu piquante. Racine, en sa saison profane, Teât faite plus méchante. L'Épigramme proprement dite n'est pas le fait de Boileau, supérieur dans la Satire et dans l'Ëpttre. Il y eut une réponse assez flasque de La Chapelle ou de quelqu'un de ses amis. Ainsi finit cette petite guerre, peu digne des funérailles littéraires de Racine.

Quant à ce qui est de cette différence d'humeur et de procédé des deux illustres poètes, également leligieux, diversement pénitents, un moraliste oomme Saint-Ëvremond ou La l^Hshefoucauld n'en serait certainement pas étonné et n'aurait pas grand'peine à l'expliquer. Il se plairait à reconnaître encore la nature et à la suivre jusqu'à travers les formes opposées sous lesquelles elle se déguise ou elle se trahit. 11 était assez naturel, en effet, que Racine sensible, tendre, ouvert aux passions, timide en mémetemp» et peu courageux, s'eflrayât en vieillissant des touchantes faiblesses auxquelles il s'était livré, qu'il revint en idée à rionocènce de ses premiers jours, qu'il se replongeât tant qu'il le pouvait en arrière, se reprochât ses fautes passées en se les exagérant, et noyât tout son amour-propre dans ses larmes. La réaction dut être extrême j dans cette excessive sensibilité. Chez Boileau il n'y avait pas lieu à un si complet retour : le vieil homme, de tout temps moins ' tendre, n'avait pas à revenir de si loin ni à s'anéantir absolument dans le chrétien ; le poète ne croyait pas avoir à se repentir ni à se dédire ; il gardait le plus qu'il pouvait de sa verdeur et se passait encore bien des boutades mordantes, que sa probité et sa raison ne lui reprochaient pas.

Une dernière mention que fait « du cher Despréaux » le bon M. Vuillart nous montre ce petit péché d'épigramme entièrement oublié et le Boileau des dernières années dans la stabilité complète de sa religion et de sa droiture. M. Vuillart raconte très-naïvement comme quoi, un matin, en allant voir Despréaux, il eut l'idée d'entrer dans l'église Saint-Denis-du-Pas^, et comment le mou-

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