A Neuville près de Pontoise, ou à Ménars près de Blois
2. Le charme aisé qu'avait la conversation solide de Du Guet ne s'exprime nulle part plus vivement que dans une page de Saint- Simon qui le vit à La Trappe, et passa plusieurs jours dans sa compagnie ; a... Pour M. Du Guet, j'en fus charmé. Nous nous promenions tous les jours dans le jardin de l'abbatial ; les matières de dévotion, où il excelloit, n'étoient pas les seules sur lesquelles nous y en avions (des entretiens) ; une fleur, une plante, la première chose venue, des ans, des métiers, des étoffes, tout lui fournissoit de quoi dire et insCfuire, mais si naturellement, si aisément, si coulamment, et avec une simplicité si éloquente et des termes
dent de Ménars la demande qu'il lui faisait d'avoir en eon logis Bu Crjuet, lui témoigna qu'il allait être trèsbeureux de posséder chez lui un homme de ce mérita , et, faisant tiUusion à eette uoiversalité de connaissances, il ajouta : « Vous n'aurez qu'à tourner le robinety vous verrez couler telle essence que vous voudrez^ »
Le Père de La Chaise fit alors promettre à Du Guet de ne point écrire bur les affaires du temps, et celui-ci, qui par caractère était plus voisin de Nicole que d'Arnauld, le jpromit.
Ce furent les belles années de Du Guet : il fut forcé de se produire plus qu'il n'aurait voulu, et ce fut un bien. On doit k cette nécessité ce qu'il a fait. Esprit délicat, mais assez peu productif malgré sa facilité, il n'entreprend guère rien si on ne le sollicite, et, pour revenir I à l'image que s'est permise le Père de La Chaise, il n'a 1 pas le jet propre de la source, il attend avec ses réser-
si justes, si exacts , si propres, qu'on éloit également enlavé des grâces de sa conversation et en même temps épouvanté de l'étendue de ses connoissances, qui lui faisoient expliquer toutes ces choses comme auroient pu faire les botanistes, les droguistes, les artisans et les marchands les plus consommés dans tous ces métiers. » — J9 cîteraiencore le passage suivant qui confirmerait au besoin l'admiration de Saint-Simon et où respire de plus un sentiment d'affectueuse tendresse j je l'emprunte à une lettre de M. Vuillart à M. de Préfontaioe : « M. Du Guet est toujours des commensaux et des bons amis de M. de Ménars. Il m'envoya dire, il y a environ trois semaines, qu'il partoit pour Lyon par la diligence à cause de la mort de sa mère. C'est un homme d'un mérite très-singulier Je suis charmé quelquefois de l'entendre tète k tête à la Bibliothèque de son Président ou chez un ami d'un faubourg avec lejuel il. passe de fois à autre quelques jours. C'est un enchantement que de l'entendre parler. Jamais homme, dit-on, n'a joint une si grande facilité et tant de pureté et de propriété de termes à une si exacte justesse de pensées. Quelque long temps qu'il pût parler , on ne seroit jamais tenté de le voir cesser. Dieu a permis que j'aie eu divers accès auprès de lui, avant que la liaison fût aussi formée qu'elle l'est pré sentement. Je vous le confie avec le même cœur qu'un enfant confieroitft son propre père le secret d'une ^reille acquisition qu'il auroit faite. » (UHtre du Z octobre 1C96,)
voirs que quelqu'un tourne le robinet. C'est roecasion d'être utile, ou l'idée qu'on le eroit tel, qui seule peut forcer sa modestie. Il répèle taùt qu'il est né paresseuœ, qu'il faut bien qu'on en croie quelque chose, malgré les cinquante ou soixante volumes qu'il a laissés.
Il va dans le monde, un monde vertueux et sévère dont il fait les délices; il ne peut plus désormais s'y soustraire. Il charme sans le vouloir; il instruit ceux même qu'il révère, et dont il croit avoir tout k apprendre. On aime ^ à le voir un des premiers auditeurs d'élite choisis par | Radae pour Athalis :
flRien de plus incompréhensible que ma vie, écrivait-il quatre mois après son installation Itlhâtel de Ménars (15 no- . vembre 1690), et je ne sais comment il arrive que sans affaires et sans emploi je suis si dérangé. Depgis hier que je commençai cette lettre avant midi, je n'ai pu Tachever, et cependant c'étoit une chose bien selon mon cœur. Aujourd'hui j^ai eu du monde de bonne heure, et j'ai passé une grande partie du jour chez M. le marquis de Ghandenier, qui avoit assemblé ses amis pour leur donner à diner. Vous savez qu'il a des amis de bien des sortes : aujourd'hui c'étoit le tour des gens de lettres, et par merveille j'ai passé pour en être. M. Racine y a bien voulu réciter quelques scènes de son Athalie^ et dans le vrai rien n'est plus graiid ni plus parfait. Des personnes de bon goût me Tavoient fort vantée , mais on ne peut mettre de la proportion entre le mérite de cette pièce et les louanges ; le courage de Pauteur est ea- Gore plus digne d'admiration que sa lumière, ea délicatesse et son inimitable talent pour les vers. Ji^'Ëcriture y brille partoi^t , et d'une manière à se faire respecter par ceux qui ne respectent rien. C'est partout la Vérité qui touche et qui plaît ; c'est elle qui attendrit et qui arrache les larmes de ceux mêmes qui s'appliquent à les retenir. On est encore plus instruit que remué, mais on est remué jusqu'à ne pouvoir dissimuler les mouvements de son cœur. Gomme je sais que vous aimez M. Racine ', et que je l'aime avec }a même tendresse, je n'ai pu retenir en votre présence les sentiiQents
1. La lettre est adi-essée à une dame dont on ne dit pas le nom.
que je voudrois vous inspirer si vous ne les aviez déjà, et j'éprouve que, quand on aime, c'est un plaisir sensible que de pouvoir louer en liberté. »
Belle effusion où Tadmiration pour le génie se tourne en tendresse de cœur, et qui vient bien le soir du jour où Ton a goûté les prémices à'Athalie!
Du Guet était en haute estime et considération auprès des plus qualifiés, et il aurait pu prétendre à tout s'il l'avait voulu, s'il s'y était tant soit peu prêté. Son jansé- I nisme n'avaitrien d'antipathique. Arnauldle sentaitbien ^ quand un jour il pensait à lui ou au Père de La Tour, et à ce qu'on les proposât à M. de Pomponne, pour faire de l'un ou de l'autre uncoadjuteur del'évêque d'Angers , devenu aveugle. Ce n'était là qu'une première idée, qui ne lui paraissait point cependant tout à fait vaine : mais il n'y avait point en Du Guet l'étoffe d'un évêque; c'était plutôt un conseiller qui avait besoin du second plan, et d'être à demi sous le rideau. Surtout il s'entendait mieux à ce gouvernement paisible, obscur, silencieux, des consciences. Il en tenait avec douceur et fermeté la clef mystérieuse ; il répondait de près aux scrupules de bien des âmes.
J'ai cité de lui nombre de passages qui ont pu donner l'idée d'un bel-esprit, non ennemi des grâces : mais tous ces soins dont il était l'objet, auxquels il cédait et semblait consentir, et qui cultivaient, pour ainsi dire, sa politesse, n'atteignaient pas sa vertu et ne l'efféminaient pas. Gela faisait de lui un directeur un peu différent de ce que nous avons vu dans le pur Port-Royal ; il a sa nuance qui le distingue de M. Singlin, de M. de Saci; il trouve, lui aussi, les lettres de M. de Saint-Gyran écrites d'une manière un peu sèche , bien qu'avec des I maximes admirables : mais il n'était pas moins qu'eux ' un directeur véridique et sévère; à l'heure du conseil,
les grâces, qu'il n'avait pas toutes sacrifiées, ne l'amollissaient en rien : il ne connaissait plus que la science de la Croix. La plus belle et la plus connue, la plus clossigiLede toutes ses lettres de direction, est sans contredit celle qui s'adresse à madame de La Fayette. La mort de \y M. de La Rochefoucauld avait laissé cetle fidèle amie dans ( une incurable douleur, contre laquelle sa raison, toujours ! si ferme et si saine, devenait impuissante; toutes ses anciennes sensibilités de la jeunesse se réveillaient par accès pour lui rendre plus cruelle l'idée de Yirréparable et pour irriter son désespoir. Elle était restée tendre aux vieilles blessures, et, dans une santé de plus en plus misérable, l'heure qui guérit de tout, en supprimant tout, 's'annonçait toujours et ne venait pas. Elle était de celles 'qui voient les choses comme elles sont ; mais une sensibilité de femme , et dans un siècle religieux , ne s'accommode guère de soutenir jusqu'au bout une vue stoïque. Elle se tourna par degrés vers Dieu; elle consulta Du Guet, qui se recommandait plus que tout autre à ses yeux par un coin d'indépendance, et elle s'ouvrit sans réserve à lui. Elle avait fait plus que de ne pas pratiquer la religion et d'en offenser les préceptes, elle l'avait à dessein couverte de nuages dans son esprit, elleTavait jugée; elle avait douté. L'amie de M. de La Rochefoucauld (c'est tout simple) avait raisonné sur la foi. Le malheur et la perte, le dernier terme sans cesse entrevu dans des infirmités continuelles, l'avaient rendue au sentiment humilié, k la croyance ; mais, du moment qu'elle avait recommencé à croire, la crainte était revenue, à la vue du passé et des fautes sans nombre, jusque-là colorées d'un beau nom. C'est à ce mélange de raisonnement persistant, de rêves, de regrets sensibles et de scrupules renaissants, le tout dans l'âme la plus juste et la plus sensée du monde, que Du Guet avait affaire. C'était plus difficile qu'avec madame de Longueville. U faudrait tou
lire, de ces ingénieux et énergiques conseils; je n'en rappellerai que ceci :
« J'aurois mieux aimé vos pensées que les miennes, Madame, et ceci n'est point un raffinement d'humilité. C'est qu'en effet il vous est plus utile de trouver vous-même les sentiments de votre cœur que d'adopter ceux d'autrui , et qu^il y a toujours deux dangers quand on a sa leçon par écrit, Pun de s'amuser par une méthode qui ne change rien , l'autre de s'en dégoûter bientôt. »
Il cède pourtant, et puisqu'on l'exige, il donne cette leçon par écrit :
d J'ai oru, Madame, que vous deviez employer utilement les premiers moments de la journée, où vous ne cessez de dormir que pour commencer à rêver. Je sais que ce ne sont point alors des pensées suivies, et que souvent vous n'êtes appliquée qu'à n'en point avoir ; mais il est difficile de ne pas dépendre de son naturel, quand on veut bien qu'il soit le maître, et-Pon se retrouve sans peine quand on en a beaucoup à se quitter. Il est donc important de vous nourrir alors d'un pain plus solide que ne sont des pensées qui n'ont point de but, et dont les plus innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; et je croirois que vous ne pourriez mieux employer un temps si tranquille qu'à vous demander compte à vous-même d'une vie déjà fort longue, mais dont il ne vous reste rien qu'une réputation, dont vous comprenez mieut que personne la vanité;
c Jusqu'ici les nuages dont vous avez essayé de couvrir la Religion vous ont cachée à vous-même. Comme c'est par rapport à elle qu'on doit s'examiner et se connoltre, en affectant de l'ignorer vous n'avez ignoré que vous. Il est temps de laisser chaque chose à sa place et de vous mettre à' la vôtre. La Vérité vous jugera, et vous n'êtes au monde que pour la suivre et non pour la juger. En vain l'on se défend, en vam on dissimule; le voile se déchire à mesure que la vie et ses cupidités s'évanouissent, et l'on est convaincu qu'il en faudroit mener une toute nouvelle , quand il n'est plus permis de vivre. Il faut donc commencer par le désir sincère de se voir soi-même, comme on est vu par son Juge. Cette vue
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est accablante^ même pour les personnes les plus déclarées contre le déguisement : elle nous ôte toutes nos vertus et même toutes nos' bonnes qualités, et l'estime que tout cela ndtisf âvoit acquise. Oit sent qu'en a véetrjusquei^-là dans l'illusion et le mensonge ; qu'on s* est nourri de viandes en poii^ ture ; qu'on n'a pris de la vertu que l'ajustement et la p^ rure, et qu'on qn a négligé le fondy parce que ce fond est de rapporter tout à Dieu et au salut, et de se mépriser soi-même en tout sens, non pat une vanité plus sage et par un orgueil plus éclairé et de meilleur goût, mais par le sentiment de son itajustice et de sa misère.
f On prend alors le bon parti", et Ton- comprend que l'on a abusé de tout, parce que l'on s'est établi la fin de ses soins, de ses réflexions, de ses amis, de ses vertus. On gémit en voyant une si prodigieuse inutilité dans toute sa vie, ou les affaires naéme les plus importantes ont dégénéré en amusements parce qu'elles n'ont point eu dé fin éternelle, et qu'il n'y a qu'une fin étemelie qttfspit sérieuse. On est efiPrayé'de ce nond^re presque' infini de fautes qu'on- n'a presque jamats^ senties^, etr que de plus grandes n'ext^usent' pas , quohqu'elles noue en cachent l'horreur. Enfin on s'abime dans une salutaire confusion, en repassant dans l'amertume de son cosur tant d'années dont on ne peut soutenir la vue, et dont cependant on ne s'est point encore sinoè^r ornent repenti, parce qu'on est encore assez injuste pouî' excuser sa foiblesse, et pour aimer ce qui en a été la caûse. »
Yoilà, ce me semble, des accents dont tout pénètre et où rien ne faiblit *. G^est le propre de Bu Gruet : sévérité
1. On a encore un précieux témoignage de cette conversion dô madame de I^a Fayette dans une lettre de Racine à M. de Bônreçaux, du 28 juillet 1693, dont la fin n'a pas été imprimée; voici cette fin de lettre (prise sur Fautograplie, Collection de M. Feuillet de Conçhes) :
a ...Nous soupâmes liier, M. dçi Cavo^e et moi, chez madame l^ comtesse (la Gramino;it?Lvec mafîan:e d^ Caylùs, toute brillante' de^ jeunesse eVdie beauté'. M. Despréaux et liL de Valincour, dont vous' connoissea le respect poui* votre personne, vinrent nous* jbin4r% J^ai eu une sensible joie à voir cbmbieii voiis. êtes, honoré dans cette maison où vous êtes en réputation d'être un des plus bonne-
et insinuation ; un caractère d'onction, de grâce parfois, par instants presque une sorte d'enjouement spirituel, mais en même temps, dès qu'il y a lieu, la vérité nue, stricte, dans sa plus exacte expression, et perçante comme le glaive de la sainte parole. Nulle part plus rigoureuse- \ ment que chez loi le sentiment de la propre justice n*est ' anéanti, nulle part le triomphe par la Grâce seule n'est plus hautement posé, et en même temps cette rigoureuse doctrine y est offerte sous le seul aspect de la consolation ; la rigueur en elle et la consolation ne sont cpi'un, et sont au même titre. Du Guet excelle à présenter inséparablement cette double liqueur, qui est le sang même du Christ, dans un même calice :
< Il est juste que ces vues vous consternent et vous effraient; il est juste qu'elles vous abattent et vous réduisent à la poussière, en vous ôtautjtoute confiance en vous-même, toute liberté d'ouvrir la bouche devant votre Juge, toute espérance de le fléchir autrementque par Pavau de vos iniquités, et par la considération de la miséricorde même que vous avez si longtemps méprisée,
c C'est un moyen sûr d'être relevé par sa bonté, que de bien sentir qu'on en est indigne : car c'est Lui qui nous prêtes, un des plus aimables et plus polis hommes du monde, du commerce le plus agréable et le plus sûr* On mentionna quelques traits fort beaux de vos ambassades, qui ne sont pas pour vous nuire auprès de Sa Majesté. Votre amie madame de La Fayette nous a été d'un bien triste entretien. Je n'avois malheureusement point eu rhonneur de la voir dans les dernières années de sa vie. Dieu avoit jeté une amertume salutaire sur ses occupations mondaines, et elle est morte après avoir souffert dans la solitude avec une piété admirable les rigueurs de ses infirmités, y ayant été fort aidée par M. Tabbé Du Guet et par quelques-uns de Messieurs de Port-Royal qu'elle avoit en grande vénération ; ce qui a fait dire mille biens d'eux par madame la comtesse de Grammont, qui estime fort Port-Royal et ne s'en cache pas. Le roi demeurera encore quelques jours, peut-être plusieurs semaines à Marly, où je retourne ce soir. » — Port-Royal et Marly î les deux amours de Racine^ la lutte du sacré et du profane.
mmÊSÊÊammÊBmsmm
pare à la rémission de nos péchés, par le repentir et par la confusion qu'il nous en inspire; et c'est à sa Grâce que nous devons tous les sentiments qui paroissent nous éloigner de lui par la honle et la crainte, et tous ceux qui nous en approchent par la confiance et par l'amour
c II n'y a que Lui qui sache unir des dispositions qui paroissent incompatibles, et qui puisse nous briser par l'humiliation et la crainte, et nous consoler par une espérance qui ose tout attendre de sa miséricorde, et par une charité qui se livre pleinement à la sienne. Je vous prie, Mademoiselle *, pour cette raison d'invoquer sans cesse son Esprit, qui est la source de tous les devoirs et qui peut seul les allier dans nous. ;»
Et à madame Dagoesseau, la femme du conseiller d'État et la mère du chancelier, la consolant sur la mort de deux de ses petits-fils (la lettre n'est pas précisément agréable àTimagination ni à la partie sensible de Tâme, mais la doctrine de la Grâce y est exprimée si au vrai, si au complet, avec tant de précision, qu'il ne nous est pas permis, à nous qui avons donné sur Du Guet tant de hors d'oeuvre, de ne pas produire cette pièce de fonds) :
c J'avois ignoré. Madame, ce qui est arrivé dans votre famille, et les consolations que Dieu a mêlées aux déplaisirs qui ont éprouvé votre foi. Je lui rends grâces avec vous de la signalée miséricorde qu'il a faite à deux enfants qui n'ont paru en ce monde que pour y devenir dignes d'une Éternité bienheureuse. Vous leur portez envie avec raison; mais Celui qui sauve les enfants sans consulter leur liberté, sauve les personnes qui en ont l'usage, par une bonté également gratuite, et dont l'effet est également certain. Nos mérites sont ses dons, et c'est à sa Grâce que nous devons nos bonnes œuvres. Il faut la demander avec une espérance que le sentiment de n^s misères et la vue de nos périls ne fassent point chanceler, puisque c'est dans la plus grande foiblesse que sa puissance éclate davantage, et que toutes les promesses dont
] . Le nom de la personne n'est pas indiqué.
i33 JPORT-ROYAL.
rJÉcc^tiuee^t remplie sont laites auxpa^nyres et aux miserais es qui sentent leur indigence, et qui sont accablés du poids de leu.r misère. Sivous^pouvie;!: séparer de cette disposition, gui ^tjusl^ et sainte, une inquiétude et .wn découragement dont V Esprit de Dieu n'est pas le principe , vous seriez affligée ^yec ^umilité et ^vec paix; vous pteureriez utilement aux pieds de Jésus-Christ des maux que là crainte et l'abattement ne pe^Vivent guérir; et la reconnoissance des miséricordes qu'il vous a faites lorsque vous en étiez très-îndigne, vous soutietndroit dans l'attente de celles que votre peu de foi retarde etqi^e votre ingratitude peut éloigner. Souvenez-vous^ s'»7 vous plaît , que nos pensées ne sont point humbles quoi' qu*elles nous accablent^ si elles combattent V espérance. Aimez un peu plus, et raisonnez moins. »
Et voilà ^précisément par où Du Guet était uij si puissant consolateur. Sa sévérité porte en elle le principe d*6spéranQe et tire la consolation de la rigueur même. Tout ce qu'il retranche à Thomme en mérite, en pouvoir, il raccorde à Dieu, au Christ, et vous force de vous jeter dans rabînae ^e sa miséricorde. La pauvreté de Thomme et son dénûoieAt n'est que pour mieux faire ressortir les richesses de la Croix. RoUin, dans ses distiques latins à mettre au tas du portrait de Du Guet, a dit:
Gbristum apprime sciens divitifisque.Grucis.
Et encore :
Anxia consiliis corda levare potens.
. JSt lui-même Du Guet disait de lui : « Je ne confesse point, mais on croit que je contribue à la consolation.» C'est là son principal rôle. Il avait le don de conseil ; on l'appelait le voyant ; il lisait dans les conscieiices.
Il lisait également dans l'Écriture ; il avait le don et le talent de l'interprétation et de l'exposition dansles conférences. Lorsque RoHin, sur son conseil, eut accepté la
principauté du «Collège de ^^qauvaîs : « Vous m'avez^ lui dit-il, comme forcé de me changer d'un emploi importait £t difficile, vous êtes obligé de m'aider à en porter le poids. J'ai à instruire sur Ja Heligion une jeunesse nombreuse ; c'est à vous à me fournir les instructions et les lumières que je dois lui distribuer. » Et Du Guet alors, sollicité comme il avaitbesoin de l'être, se mit durant des années (1701-1707), une fois par semaine, à faire à Rollin et à Tàbbé d'Asfeld une conférence sur quelques livres de l'Ancien Testament, c C'est ce qui a donné lieu, écrivait Rollin plus de vingt-cinq ans après, à ces ouvrages admirables qu'on a imprimés depuis peu sur la Genèse, sur Job, et sur les Psaumes. » Et comme, en lui envoyant un des volumes de son Histoire ancienne, Rollin le faisait ressouvenir de cet heureux temps où il leur expliquait les oracles divins. Du Guet octogénaire, de Troyes où il était alors (août 1732), lui répondait jvec'une humilité charmante :
(t Vous vous souvenez, Monsieur, avec trop de bonté de ces jours que vous appelez heureux, et qui Pétoient en effet, mais pour moi plutôt que pour vous, puisque je n'occupois que la place du serviteur qui préparoit à ses maîtres ce qui étoit de leur goût, et qui remplisse it d'eau des vaisseaux que votre foi et la bénédiction de Dieu convertissoient en vin, sans peut-être que j'eusse la liberté d'en boire; car vous savez. Monsieur, mieux que moi, que c'est à Pamour et à une sainte soif que tout est accordé, et que les vérités qui ne sont qu'un spectacle pour les autres sont la nourriture et le bien de ceux qui les aiment. »
Je me suis plu à rassembler dans ce chapitre tout ce qui peut faire apprécier Tâme, l'esprit et les talents intérieurs de Du Guet, et il ne tiendrait qu'à moi de m'arrêter ici sur ces impressions flatteuses, laissant à démêler la dernière portion de sa vie aux historiens de la
Bulle et à ceux qui auraient goût à s'occuper des guerres civiles du parti après la ruine de Port-Royal. Il y a pourtant là-dessus trop d'utiles réflexions à faire et j'y ai trop pensé pour ne pas en dire quelque chose.
Du Guet à côté de Fénelon. — Ce qui lui a manqué |H)ur la gloire.
— Son public intérieur. — Série de témoignages. — Défauts et légers travers de Du Guet. — Son plan et sa clef de l'Écriture.
— La sœur Rose. — Action de Du Guet dans le Jansénisme. — Ordonnance de M. de Noailles acceptée et défendue par lui. — Les modérés et les zélés. ~~ Conduite de Du Guet par rapporta la Bulle. — Fuites et retraites. — Lumière et mesure, — Le Jansénisme extrême et sa folie. — Du Guet n'en est pas. ~~ Soupçonné d'affaiblissement d'esprit. — Sa lettre sur les Convulsions.
— Charivari qu*on lui donne. — Sa mort. — Madame Mol. — Degré exact de parenté de Du Guet et de Port-Royal.
Mais avant d'en venir aux faiblesses et aux échecs de Du Guet dans sa vie et son caractère, nous avons encore à nous poser à son sujet quelques questions en le considérant dans tout son plein et dans son mérite.
Et d'abord, avec de tels dons que ceux que nous venons de lui voir, avec un fonds d'étude si solide et si vaste, avec une telle facilité d'exprimer, de produire, et même de peindre (car son Ouvrage des six Jours offre des commencements de tableaux), d'où vient que Du Guet a si peu laissé d'ouvrages qui brillent, qui frappent, et demeurent dans la mémoire, c'est-à-dire aussi dans le cœur des hommes? Contemporain exact de Fénelon,
pourquoi entre eux cette différence de résultats et d'effets? Pourquoi n'est-il pas éclairé pour tous d'une douce et bienfaisante lumière, le nom de celui qui, dans ses lettres spirituelles, est plein de passages comme ceuxci :
a Nous voulons tout changer, mais nous ne sommes les maîtres de rien, et nous ne pouvons changer que notre cœur. C'est en vain qu'il cherche son repos ot il n'est pas : il se lasse à le chercher; il s'éloigne du vrai bien en se livrant à de vaines ressemblances; il use à cela ses forces; il se dérègle, il se gâte le goût, il s'accoutume à vivre hors de soi ; il craint après cela de se trouver , et quand il se trouve, il ne peut souffrir le silence d'une maison (pi lui est inconnue et qui paroit inhabitée. Mais cependant c'est dans ce vide apparent que réside Jé$usTGhri;st; il est dans jnotre cœur, mais notre cœur n!est plus h Aous ; il n'^s^ même plus k soi-même, ce cœur; il s'est perdu en perdant son vrai bien ; il s'est dissipé en s' attachant ji 4es choses qui n'ont ni vérité ni consistance ; il est devenu ce qu'elles .sont, pauvre coname elles, léger comme elles, temporel et, à tout moment, mortel coname elles. Cest une miséricorde infinie, et qui n'est connue que de peu de persomes, que de retrouver son cœur après qu'il s'est évanouie »
Sans doute Du Guet dans le Jansénisme passe pour brillant; il est une vraie lumière au milieu des teintes sombres ; mais au dehors ri est terne aujourd'hui et \ inaperçu. Que lui a-t-il donc manqué pour se réaliser dans une œuvre aux yeux de tous? Pourquoi ce don qui semble avoir fui aux regards, et qu'en faut-il regretter?
Il avait certes le goût naturel des belles-lettres, même en ce qu'elles ont de rstffiné ; il avait un reste de goût de Fléchier ; lui qui pleurait à AthaUe, H avait des traits
1. C'est dans la lettre où il parle d'Athaliey qu« se trouve cette pénétrante analyse du cœur, digue de Fénelon, de Racine, ou de Vlmitation.
asaez.du geniie de ceux qa'aurait eus le Racine de Béré- 1 nicCy Baciue sans Boileau. S'il avait lu V4^t;rée eufa^t, il avait aussi lu^^vantsathMogle, les F^roï^e^ d'Ovide. i)ans sa lettre au confrère Gbapuy, sur les Études^ lorsqu'il touche les poètes et Ovide si plein de pérSs : « Ses meilleurs ouvrages, dit-il, sont ceux qu'on ne doit jamais lire. Les Epitres des Dames illustres me paroisent être de ce nombre ; elles sont trop touchantes :et trop tendres. » En souhaitant que les religieuses s'in. tordissent la musique et les musiciens, il craint surtout que les maîtres. ne plaisent par la voix; et lui si en garde contre ce charme de l'oreille, quand il écrit, même la moindre lettre, il a l'harmonie, le nombre. Mais quand il parle de peinture, il est moinfi rigide. Une dame lui avait envoyé à lire les Traités de la peinture et du coloris, du peintre De Piles; Du Ouet y répond avec complaisance et développement :
c Le Traité du Vrai dans la peinture, Madame , m'a plus instruit et m'a donné un plus solide plaisir que les Discours dont vous savez que j'ai été si content. Il m'a paru n'être pas seulement un abrégé des règles, mais en découvrir le fondement et le but, et j'y ai appris avec beaucoup de satisfaction le secret de concilier deux choses qui me sembloient opposées, àHmiter la nature^ et de ne pas se bornera V imiter; d'ajouter à ses beautés pour les atteindre, et de la corriger pour la bien faire sentir.
« Le Vrai simph fournit le mouvement et la vie ; V Idéal lui choisit avec art tout ce qui peut Pembellir et le rendre touchant, et il ne le choisit pas hors du Vrai simple, qui est pauvre dans certaines parties, mais riche dans son tout....
c L'usage donc de ce second Vrai consiste à suppléer dans chaque sujet ce qu'il n'avoit pas, mais qu'il pouvoit avoir, et que la Nature avoit répandu dans quelques autres, et à réunir ainsi ce qu'elle divisç presque toujours.
€ Ce second Vrai, à parler dans la rigueur, est presque aussi réel que le premier, car il n'invente rien, mais il choisit partout ; il étudie tout ce qui peut plaire, instruire,
animer ; rien ne lui échappe, lors môme qu'il parolt échapper au hasard ; il arrête par le dessin ce qui ne se montre qu'une fois, et il s'enrichit de mille beautés différentes, pour être toujours régulier et ne jamais retomber dans les redites.
ff C'est pour cette raison, ce me semble, que l'union de ces deux Vrais a un effet si surprenant, car alors c'est une imitation parfaite de ce qu'il y a dans la Nature de plus spirituel, de plus touchant et de plus parfait.
f Tout alors est vraisemblable, parce que tout est vrai ; mais tout est surprenant, parce que tout est rare. Tout fait impression, parce qu'on a observé tout ce qui étoit capable d'en faire ; mais rien ne parolt affecté, parce qu'on a choisi le naturel en choisissant le merveilleux et le parfait. »
C'est la théorie classique dans toute sa netteté et sa distinction ; et il n*eût pas été impropre à l'appliquer^ lui qui la discernait et l'analysait si bien. Il était peintre aussi, pour peu qu'il l'eût voulu, par la composition comme par le coloris, celui qui, dans son Commentaire sur Y Ouvragé des six /our5,atant d'esquisses heureuses qu'il n'avait qu'à pousser un peu plus, tant de jolies demi-pages, à propos de la verdure universelle, à propos d'une fleur, ou du vol d'une hirondelle, ou d'un nid dans une charmille, ou du concert ailé dans les bois, et qui conclut sa série de vues naturelles et symboliques par cette page harmonieuse, où, en voulant faire comprendre l'immense et divin tableau, lumière, ombre et mystère, il le rassemble en quelques traits et le reproduit :
< Dieu vit toutes les choses qu'il avoit faites, et elles étoient très-bonnes. Dieu sf'étoit contenté à la fin de chaque jour de dire de chaque ouvrage séparé, qu'il étoit parfait; mais aujourd'hui qu'il les considère tous d'une seule vue, quMl les compare entre eux et avec le modèle éternel dont ils sont l'expression, il en trouve la beauté et la perfection excellentes. L'univers est à ses yeux comme un tableau qu^il vient de finhr et à qui il a donné la dernière main. Chaque
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partie a son usage, cha^e trait a sa grâce et sa beauté, chaque figure est bien située et a un bel effet, chaque couleur est appliquée à propos ; mais le tout ensemble est merveilleux. Les ombres mêmes donnent du relief au reste. Le lointain, en s'attendrissant, fait paroltre ce qui est plus proche avec une force nouvelle ; et ce qui est plus près de la scène reçoit une nouvelle beauté par le lointain dont il n^est séparé que par une diminution imperceptible de teintes et de couleurs.
t Les deux plans de la Création et de la Rédemption sont peints dans le même tableau, mais Tun plus près de nous, et l'autre dans Péloignement. Adam innocent, déchu, relevé, conduit à un autre, promis, immolé, et père après sa mort d'une postérité nouvelle. Le contraste de tout cela est merveilleux ; mais il faut attendre que chaque partie du tableau nous soit présentée pour en examiner la beauté et ses liaisons avec le reste, et nous contenter maintenant de dire avec le Prophète : c Les ouvrages du Seigneur sont grands, c Tous ceux qui les aiment en ont Tintelligence. Ses c ouvrages sont la magnificence et la gloire '. >
Il semble qu'il ne tenait qu'à un auteur, assez habile pour écrire de telles pages, de s'y complaire plus souvent et de nous laisser quelque monument principal de son esprit. Mais sentant si bien Tidéal et capable d'en pénétrer les raisons ou d'en ressaisir des reflets sous sa plume. Du Guet s'était de bonne heure sevré sur le développement du talent purement littéraire et sur le goût auquel tout autre que lui aurait inclinée II s'était dit \ plus tôt ce que Racine s'est dit plus tard; il s'était dit avec saint Augustin que la gloire d'Homère lui* même, j le plus grand des poètes, était après tout-peu de chose, \
1. VExpliccUion de V Ouvrage des six Jours, dont c'est la dernière page, est l'un des traités de Du Guet, que M. S. de Sacy a choisi comme étant son chef-d'œuvre, et le plus fait pour donner une idée avantageuse de sa manière à un public si différent de celui d'autrefois {Bibliothèque spirituelle publiée chez Techener, 1858).
puisqu'elle se terminait à raconter avec beaucoup d'agrément et de douceur des choses vaines : Dulcissime vanm est. II »'était dit qu'il n'y avait d'étude saind* et humble que celle de TÉcriture et des Pères : « Quelque innocentes que soient les autres études, elles ont toujours une secrète malignité. Plus elles sont agréables et plus elles sont contraires à l'esprit de l'Évangile, et l'effet le moins dangereux qu'elles puiss^it avoir est de remplir la mémoire, et peut-être le cœur, de mille choses qui servent à entretenir nos vieilles blessures, et qui nous détournent de celles qui doivent être notre unique objet. » Il est heureux pourtant s'il retrouve au sein des études sacrées où l'on ne doit chercher que la religion, la vérité et la vertu, quelque miel plus permie quecekiî'de Jonathas,par exemple les Poéttes grecques de saint Grégoire de Nazianze^ si tendres^ nous dit-il, si chrétiennes et si polies.
Goût exquis^ bel-esprit charmant, cœur tendre, pensée sérieuse, doctrine profonde, encore une fois je me le demande, qu'a-t-il donc manqué à Du Guet pour se produire plus manifestement dans quelque ouvrage duri^le et pour fleurir?
C'est surtout quand on le voit à côté et en regard de Fénelon que cette question se pose. Il n'a cessé, en effet, de côtoyer Fénelon, mais du côté de l'ombre, et dans un demi-jour conforme à sa ligne janséniste. Les points de rapprochement d'ailleurs, les rapports entre eux sont frappants : les Lettres spirituelles et de direction , ils y ont excellé tous deux; VExplication de l'Ouvrage des six Jours j c'est le pendant du traité de V Existence de Dieu ; Y Institution d'un Prince^ c'est le pendant du Télémaque,. lis onttl^autres ressemblances encore.
Maitf j'ai dit le mot de lar différence ; daos cette allée , où ils marchent l'un et l'autre, Fénelon est dû côté de , la lumière et du soleil, Du Guet est du côté de l'ombre.
Du Guet n'a voulu et n'a pris de la lumière et du rayon que la chaleur et la vie, Tusage intérieur essentiel , le foyer, non Téclat ni la couleur.
Avec la distinction et la délicatesse cjui leur sont pro- , Çres et communes à tous deux , Fénelon a de plus que Su Guet une élévation et une légèreté naturelle primitive de talent, un essor insensible mais irrésistible, des ailes dont il ne se sert pas, mais que Ton sent , qui le soulèvent même quand il ne fait que cheminer, et qui lui donnent en ses moindres pas cette démarche angélique et presque divine.
Fénelon a en lui un fonds d'atticisme, d'hellénisme f intime, qui se trahit et qui transpire. Il a, quoi qu'il fasse, , une réminiscence flottante d'Homère, uue habitude in- ^ curable d'Horace, ce sentiment du fin et de l'aimable qui ne l'abandonne jamais , qui l'avertit tout bas, même en matière spirituelle, qui arrête sa plume à temps et qui lui dit : Rien de tropy c'est assez. Même quand il parle le langage de saint Paul^ il y a un ressouvenir lointain Tet pas si lointain I) d'Eucharis, la grâce heureuse. La Cymodocée de Fénelon eat chrétienne , mais elle a été Cymodocée.
Rien de tel en Du Guet; il a lé front plus baissé ; bien ^ que sorti de l'Oratoire, il a gardé du moine. Il restera trente années durant sur la lisière du monde et de la solitude, ayant un pied dans l'un et un pied dans l'autre, et avec une arrière-pensée secrète de sq dérober. Être de la Cour, de l'Académie, être un écrivain, est-ce qu'il y pense jamais? Il était du petit nombre des doctes de ce temps-là qui savaient bien le grec; mais, même en dénombrant les lectures profanes qu'il a dû traverser à leur source avant d'arriver aux chrétiennes , il ne se permet pas le moindre sourire.
Du Guet est nûment chrétien , chrétien d'après saint : Augustin et saint Paul ; et quand on regrette qu'il n'ait
pas plus brillé, ceux qui se rattachent avec lui au tronc de Tarbre auraient le droit de répondre : « Est-ce donc un si grafid regret à avoir qu*il ne se soit pas produit d'une manière plus éclatante? Il a beaucoup fait; et s'il est vrai qu'il n^a fait qu'à l'occasion et pour des usages le plus souvent particuliers, n*a-t-ii pas mieux réussi au gré de ses vœux et de ses prières? Faut-il' dire de lui comme Voltaire , qui croit d'ailleurs se montrer indulgent, et qui le reconnaît pour Pune des meilleures plumes du parti janséniste : « Le style de Du Guet est formé sur celui des bons écrivains de Port-Royal : il aurait pu^ comme eux, rendre de grands services aux Lettres; trois volumes sur vingt-cinq chapitres d'Isaïe montrent qu'il n'était avare ni de son temps ni de sa plume?» — Il aurait pu! Voilà donc Du Guet inutile selon Voltaire, voilà ses services rayés d'un trait de plume? Mais on peut répondre : Du Guet a pu, et il a fait. Les grands écrivains s'attachent trop à l'apparence pour ne pas perdre souvent de vue le fond et le but, ce qui devrait être l'objet principal. C'est comme pour ces conférences de Du Guet luimême à Saint-Hemy de Troyes; dès que la célébrité s'en mêle, adieu les pauvres! ils n'y viennent plus. Or, Du Guet ne veut pas cela; il veut, ou du moins il supplie que son œuvre soit bénie dans les humbles et pauvres âmes. Il console, aux moments graves et suprêmes, des êtres pleins de sentiments vivants et réels, des souffrants en pleurs; il n'amuse pas une postérité dans le loisir. Sa postérité à luimême, toute sérieuse, toute conforme à la vue première, ne l'a-t-il pas eue, ne Ta-t-il pas peut-être encore? »
i Voilà ce que j'entendais dire autour de moi en ce
! temps déjà bien ancien, en ces années que je pourrais,
moi aussi, appeler heureuses, où je parlais pour la pre-
mière fois^ de Du Gaet devant des auditeurs si préparés à l*entendrey devant des maîtres en ces matières intérienreSy dans cette Lausanne alors si florissante dans\ sa simplicité, la Lausanne des Manuel, des Vinet et de j leurs disciples.
On peut , en sondant sur quelques points l'histoire morale, prendre un aperçu irès-jusle du genre d'influence profonde, continue, sourde, mais Lien réelle, dé Du Guei.
Dans l'Éloge de Dom Toustain , l'un des auteurs du Nouveau Traité de DiplomaUque, en tête du deuxième tome de ce traité, on voit comment ce pieux bénédictin qui lisait Du Guet dès l'âge de 18 ans durant son noviciat à l'abbaye de Jumiéges, mourant en 1754, te faisait. lire Du Guet encore par Dom Tassinson iniime ami. Il entendait surtout avec frnit, aux approches suprêmes, ces admirables lettres sur le désir de la mort, et sur les mo* tifs d'une espérance humble et chrétienne^; le biographe ajoute : « Il me piia un jour de prendre son Nouveau Testament, et de lire le premier chapitre de TÈplire de saint Paul aux Éphésiens (sur les grâces que Dieu nous fait en Jésus-Christ, qui est le chef de l'Église); lorsque j'eus achevé, il me dit, d'un ton qui marquoit son contentemeut : « Voilà l'original; il est bien au-dessus de « l'éloquence et de la sublimité des pensées de M. Du « GueL 9 — N'est-ce pas ce qui compose, dans sa véritable éclipse, une chrétienne gloire? pâlir et s'eiTacer, sitôt que le divin exemplaire apparaît. Le pubhc de Du Guet a continué d'être un public à part, intérieur, non celui des applaudissements, mais celui de la piété recueillie, celui des fruits efi'ectifs lesquels mûrissent loin