‹ Port-RoyalChapitre 30 sur 40 · M. Arnauld · texte numérisé non relu

M. Arnauld

3. H est d$ notre invicbm, c'est-à-dire de notre petite confrérie. Le mot en abrégé revient continuellement dans cette correspondance . pour dire : « Orsmus pro invieem, O invieem /« — « Souvenons-nous, s'il vous plait, de Vinvicem . en la présence de Dieu , etc. » Vinvicem , c'est avoir part aux prières run de rautre .

APPENDIGB. 273

faire bien connoitre quel présent Diea avoit fait à son Église en lui donnant l'incomparable défunt que vous savez. Vous avez été et serez bien recommandé à ses prières. »

Quoiqu'il sembl&t qu'il ne pût y ayoir d'incertitude dans ces paroles , elles paraissent avoir eu besoin de quelque explication auprès de M. de Préfontaine, et le 25 septembre M. Yuillart, mettant les points sur les i, lui écrivait :

« M. Valloni {Du Vaucel ) est Tami de Rome que vous vîtes y Monsieur, en 1681 , 82 ou 83, à Hante-Fontaine, et l'ami nouvellement parti de Paris est M. de Rebecque {le Père Quesnel), J'ai reçu trois de ses lettres depuis son départ , qui me font voir sa bonne santé. Il va de solitude en solitude avant son retour à la sienne. II y avoit longtemps qu'il n'en étoit sorti ; et comme il se propose de la garder et de s'y occuper de son mieux, à ce que je crois avoir eu l'honneur de vous iaire du moins entrevoir dans ma dernière lettre , il a accordé aux amis qui se trouvent sur la route qu'il s'est faite la consolation de quelque s^our chez chacun. Je n'ai jamais vu d'homme plus doux, plus attentif à Dieu sans gène et par une sainte habitude , d*une humeur plus agréable et plus uniforme , plus commode à qui auroit à vivre avec lui. Nous l'avons éprouvé délicieusement durant près de cinq semaines que nous avons eu le bonheur de le posséder. Je TOUS avoue que cette épreuve a bien multiplié et fortifié les liens du commerce que j'ai la bénédiction d'entretenir très-régulièrement avec lui depuis plus de quinze ans. Vous voilà , Monsieur , établi avec lui dans Tmvicem , et vous allez vous y affermir de plus en plus par ce que je serai fidèle à lui dire de temps en temps de votre part. Je suis un peu long sur son article. Mais quel moyen d'être court sur le sujet d'un ami si digne qu'on parle de lui de toute l'abondance du cœur? Il en a une extrême pour ses amis , et une reconnoissance la plus vive et la plus ingénieuse en expressions et en moyens de se faire sentir qui se puisse imaginer. Enfin , s'il n'y avoit trop de disproportion entre un homme comme lui et un petit garçon comme moi, je vous dirois que je sens pour lui ce que David sentoit pour Jonathas, lorsqu'il disoit : Agglutinata ett anima meacum anima Jonathm* Nous avons céans deux demoiselles un peu âgées, qui ont porté le joug du Seigneur depuis leur jeunesse. Elles ne sont point parentes : mais la consanguinité de la^foi les fait vivre enseihble comme deux sœurs. Elles m*ont extrêmement aidé à exercer l'hospitalité. Elles ont £iit le plus fort dece c6té-là. Il y avoit longtemps que j'avois contribué à leur faire acquérir part aux prières de cet ami , plus particulière que celle qu'on a en vertu de la Communion des Saints. Elles ont profité i souhait de cette occasion-ci de marquer leur gratitude. Il faut voir , aussi , comme il exprime la sienne dans ce quil leur écrit i chacune de dessus sa route ; comme tout ce qu'il dit convient précisément au caractère de chacune , et comme toutes ses expressions sont également fines , délicates, obligeantes, chrétiennes surtout ; car son grand talent est de tout mettre à profit pour le prochain, et de le tourner à la gloire de la Grâce de Jésus»Ghrist. Bh bienl Monsieur, me voilà pris dans le piège que tend insensiblement l'abondance du cœur. Je voulois finir de parler de mon ami vers le bas de la page précédente, et à peine puis-je le faire tout au bas de celle-ci. Quand la source est grosse , si on bouche un de ses ruisseaux , elle s'en fait un autre. »

t74 POKT-ROYAL.

Le retour du Père Quesnei et sa pertmlmlatton mystérieuse ne furent pas sans quelques difficultés et sans aventures; il courut même des dangers :

« ( Dimanche 3t octobre 1700. ) M. de Rebecqne est chez an ami fidèle , pires de son s^jonr ordinaire. H a versé une fois sans blessure et a été pré- »ervé d'une ofaate dans un précipice par une protection singuBère. Il me récrit du 24 de ce mois. Prions poar lui , y joint notre précieux invicem.»

Les pieux amis ne seraient pas f&cbés de voir un peu de miracle dans les divers accidents de voyage dont il s^est tiré sans • encombre :

« (Ce jeudi 25 novembre 1700.) Je vous rends grâces pour votre joiéfsar la protection que Dieu a donnée tout sensiblement à M. de Rebecque dans le péril qu'il courut. En voici une anecdote qu'il m'a bieh voulu confier tout nouvellement dans une lettre du 13 de ce mois , afiu que la mémoire en fût conservée dans un petit nombre de cœurs dont il est sûr , avec ordre de ne la point divulguer. Se voyant en pleine nuit mené par un guide qui s'étoit égaré , il mit sur sa tète une grande calotte de tafifetas noir qui venoit d'un saint évêque (M. Pavillon). Û avoit sur lui une camisole de chamois qui avoit servi à un saint docteur de ses amis plus intimes ( Hf. Amauld). Il se souvint de les invoquer et dimplorer leur protection a tanto negotio peramhulante in tenebris , dont il repoussa l'efibrt dans une telle cuirasse et sous un tel casque ; car , bien qu'il fût environ 8 heures au moment de cette invocation , il entendit la voix d'un guide inespéré qui se présenta en demandant s'il pouvoit être bon à quelque chose et qui les remit dans le chemin et les conduisit jusqu'à leur gîte. Quelle merveille ! Je me liens bien assuré qu'il consentiroit fort volontiers, que votre cœur , Monsieur , fût au rang de ceux où un tel secret est mis en dépôt. »

L'anecdote va se compléter dans une autre lettre ; mais de plus, ce qu'on ne savait pas, c'est que la liaison de charité du Père Quesnei avec les Carmélites du faubourg Saint-Jacques était nouée fort étroitement à cette date. Gela résulte du passage que je donne tout entier. Il faut savoir que le ipa:pe Innocent XII étant mort en septembre, il y avait conclave à Rome et qu'on était aux aguets en France au sujet du futur, pape :

« (Ce SS novembre 1700. )... On ne sait rien de sûr , écrivoit M. Vuillart. Je vis du moins k Saint-Magloire un homme très-instruit qui n'en savoit pas plus. Je le quittai à la nuit.

« J'étois entré là au sortir des Carmélites , où l'on me dit tant de choses des souffrances de goutte , de rhumatisme et d'autres douleurs de ma sœur Anne- Marie (d'Êpernon) que je ne pus pas ne la point comparer à notre autre honorée soufi'rante mademoiselle de Marciliy. Une de mes raisons d'aller hier aux Carmélites étoit de leur apprendre des nouvelles de notre bien-aimé et très-honoré M. de Rebecque qu'elles révèrent tout ce qu'il est possible. Ah ! Monsieur , que j'ai une riche addition à la très-précieuse anecdote que j'ai eu la consolation de vous en confier dans ma dernière

APPfiîU)iGfi. 275

lettre, jeadi passé 1 La voici sans y0H8 la iaire attendre. Elle est du \s de ce mois :

M Je Yoas ai dit (c'est le Père Quesnel qai parle) que j'avois ea le ctuqme • en tète et la cuiroiêe sur le dos : mais je n'ai pas dit que j'avois aussi « r^ée au côté ; car j'avois sur moi le Nouveau-Testament du saint Prélat « (if. Pavillon) que je porte toujours du côté del'épée , gladiutn «ptrtfiM, •c quod est verbum Dei, Quand je pense à ce bon enfant, qui nous vint si « à propos montrer le chemin et qui ne voulut rien recevoir de nous, je « me souviens de la pensée d'un prédicateur itaHaa , qui expliquant ces « paroles de saint Pierre délivré par un Ange : ^tmc 0cio vere quia mimt « Gominus imgelwn 9uum , et eripuit me, etc., dit que «aint Pierre «ouiut « que c'étoit un Ange , parce qu'il ne lui demanda rien. »

Convenez que tout cela est d'une piété ingénieuse et fort agréable en ses propos. Us ont de l'esprit avec l'Évangile, comme d'autres avec Virgile et avec Horace.

Le Père Quesnel, rentré dans sa solitude de Bruxelles, se croyait à Tabri de tout danger; et c'est là que ses ennemis surent le surprendre. — Mais je devais au moins à sa mémoire le récit de cet épisode qui nous initie et nous fait assister de près aux joies, aux craintes, aux transes, aux superstitions, aux consolations inespérées de la vie janséniste, à la veille d'une reprise de persécution odieuse : en même temps on y voit combien le Père Quesnel avait de qualités personnelles aimables et attachantes. Eûcore une fois, je lui devais cette réparation pour l'espèce de sévérité involontaire que je lui ai témoignée à la rencontre, par ennui des tristes et dernières disputes auxquelles se rattache son nom.

SUR MADEMOISELLE DE JONCOnX,

(Se rapporte à la page 199.)

Voici tout le récit de ces entretiens qu'eut mademoiselle de Joncoux avec le cardinal de Noailles; c'est elle-même qui les raconte, en écrivant à la mère Sainte-Anastasie Du Mesnil, prieure de Port- Royal des Champs :

» J'engageai il y a quelque temps mademoiselle Issali' à aller voir Son Ëminence pour la solliciter ; mais n'étant pas connue

1. Mademoiselle Issali, fille du célèbre avocat, ancienne élève et postulante de Port-Royal, sortie par force migeure en 1679 ; elle avait une sœur ainée religieuse à la maison des Champs. (Voir ci-après, dans ce même Appendice, sur M. lêsati.)

276 POBT-ROYAL.

d'elle, cette demoiselle souhaita que je l'accompagnasse. Nous y fûmes le premier samedi de Carême (16 février 1709), après la messe. J'avois une permission à lui demander. Quand cette conversation fut finie, je lui dis que mademoiselle Issali n'ayant pas l'honneur d'être connue de lui, cette demoiselle avoit souhaité que je l'accompagnasse. Sur cela il lui demanda ce qu'elle souhaitolt.

— « Je viens, lui dit-elle, Monseigneur, vous demander justice pour Port-Royal des Champs contre Port- Royal de Paris. »— Il fut assez étonné de ce compliment, et lui répondit qu'on feroit justice. — Je pris la parole, et lui dis que cette demoiselle étoit fort alarmée d'une signification qui vous avoit été faite depuis peu de jours (l'assignation signifiée le 9 février, jour des Cendres). — « Il ne faut pas tant s'alarmer, dit-il, il ne faut pas tant s'alarmer. » — « En eff'et, lui dis-je, je ne m'alarme point, et je rassure toujours mademoiselle; car je suis persuadée que Port-Royal de Paris sera fondu avant que Port-Royal des Champs soit détruit. »

— « Oh ! me dit-il, vous êtes toujours la même. » — Mademoiselle Issali reprit que pour elle, elle ne pouvoit s'empêcher d'être inquiète , quand elle pensoit à la destruction d'une maison oii il y avoit autant de piété que dans la vôtre, et qui avoit tant édifié l'Église; et lui adressant la parole : « Vous le savez. Monseigneur,» continua-t-elle. Le prélat répondit : « Cela est vrai; mais ce sont des désobéissantes. Jésus-Christ leur commande d'obéir à l'Église et à leurs supérieurs, et elles ne leur obéissent point. » Je pris sur cela la liberté de lui dire qu'il falloit savoir en quoi vous étiez désobéissantes, et lui demandai si, au cas que vos supérieurs vous commandassent de vous jeter par la fenêtre, il vous trouveroit désobéissantes parce que vous ne vous y jetteriez pas. — « Belle comparaison ! » me dit-il. — « Elle n'est pas si éloignée, lui dis-je, car ces filles sont persuadées qu'elles ne pourroient faire ce qu'on leur commande sans faire un mensonge et un parjure; et il ne leur est pas plus permis de faire un mensonge et un parjure que (le se jeter par la fenêtre. » — « Vous vous moquez, me réponditil, et ce sont des désobéissantes. » ^ « Mais, Monseigneur, luidis-je, quand il seroit vrai que ces filles seroient désobéissantes, la matière sur laquelle elles désobéissent peut-elle faire une cause légitime pour détruire leur maison? » — « Vraiment! me lépondit-il, assurément la désobéissance est une cause. » — « Eh bien! lui dis-je, si cette désobéissance est une cause, c'est une cause bien mince et bien légère. » Sur cela il me répliqua : « C'étoit une chose bien mince et bien légère de manger d'un fruit ou de n'en pas manger : cependant voyez quelle a été la suite de la désobéissance d'Adam ! » — Cette comparaison me parut assez peu convenable, et je lui répondis qu'en effet avant la défense que Dieu fit à Adam, dans le Paradis terrestre, de manger d'un certain fruit, c'cloit une chose fort indifférente d'en manger o i de

n'en manger pas, mais que depuis la défense ce n'étoit pas une chose mince et légère de désobéir à Dieu ; que, dans tous les cas, cette comparaison ne pouvoit avoir lieu ici, parce que la chose qu'on vous commandoit n'étoit pas une chose indifférente en soi, comme éloit celle de manger ou ne manger pas d'un fruit, puisque vous étiez persuadées que c'étoit un mensonge et un parjure. — Se trouvant embarrassé de ma réponse, il jugea à propos de s'en aller en disant que vous étiez des désobéissantes.... »

« Jeudi dernier, 14 de ce mois de mars, j'y retournai seule (à l'archevêché) pour la même permission que je lui avois demandée, et pour laquelle il m'avoit remise à son audience. II ne me parla qu'après avoir expédié tout le monde. Lorsqu'il m'eut accordé ce que je lui demandoisje lui dis : a Mais n'y a-t-il donc aucun moyen d'accommoder cette misérable affaire de Port-Royal? En vérité, rien n'est plus criant, et tout le monde en est indigné. »

— « On ne sauroit qu'y faire, dit-il, ce sont des opiniâtres et des entêtées.» — « Si vous les connoissiez, lui dis-je, aussi Lien que je les connois, vous ne les accuseriez ni d'opiniâtreté ni d'entêtement. Vous savez qu'elles ont trop de vertu pour être capables de ces passions; tout ce que vous pourriez dire, ce seroit au plus qu'elles sont trop scrupuleuses. » — « Eh bienî reprit-il, à qui est-ce à lever les scrupules, sinon à leur supérieur, à leur évêqué? »

— « Je ne trouve pas mauvais, lui dis-je, si vous leur trouvez un scrupule mal fondé, que vous fassiez tout ce que vous pourrez pour lever ce scrupule; mais si vous ne pouvez en venir à bout, comme il n'intéresse point leur salut et regarde des matières dont on ne leur devroit jamais parler, je crois que vous devez les laisser dans leur scrupule et ne les point tourmenter. » — « Elles doivent obéir, continua-t-il , et ce sont des entêtées. » -^ « Je lui dis : « Mais dans la lettre qu'elles ont écrite au Pape, et que vous avez vue, y avez-vous trouvé quelque terme, quelque expression qui marque de l'entêtement, de l'opiniâtreté, de l'erreur? de bonne foi, cette lettre-là ne devroit-elle pas contenter? » — Ne sachant que me répondre, il me dit : « Mais, mon Dieu t ne vous mêlez point de ces affaires-là; ce sont des affaires de l'Église, et n'étant qu'une fille, vous ne devez point du tout vous en mêler. » — Je lui répondis : « Mais puisque ce sont des affaires de l'Eglise dont les filles ne doivent point se mêler, pourquoi donc tourmente-t-on ces pauvres filles pour des affaires d'Église? Elles sont filles comme moi , et je vous avoue que tant qu'on les tourmentera pour de telles affairées, je me croirai en droit de m'en mêler et d'y prendre part. » — Il avoit fort envie de rire de tout cela; mais comme il ne vouloit rien répondre sur la lettre ni sur ma réponse, il me dit que vous étiez des entêtées, et qu'après tout ce qui s'étoit passé à votre égard, vous ne devriez pas refuser de faire ce que Ton vous demandoit. — « C'est tout juste , repris-je , à cause de ce qui

s'étoit passé à leur égiurd ^^on devoit &tre assuré de leurs sentiments, et qu'aiosi on devoit ne lei:^ rien demander. Et en yérité ^ si le roi ne s^intéressoit pas comme il fait à cette affaire, on ne les trottveroit ni opiniâltres ni entêtées, et on ne songeroit seulement pas à elles. » -^ « Pourquoi dites-vous cela ? reprit- il ; ce n'est pas seulement le roi, c'est mon affaire, cela me regarde. »

— c Mais puisque c'est votre affaire, lui ai-je répliqué , que ne traitez-vous donc de même toutes les filles qui sont de votre diocèse, et qui sont dans les mêmes sentiments que les religieuses de Port-Royal ?» — « C'est, dit-il, que cela ne m'est pas connu. »

— « Ohl vraiment, si vous vouliez, vous les connoîtriez bien, lui difr>]e ; mais c'est que cela vous embarrasseroit trop, et une telle entreprise vous causeroit plus de peine que tout votre diocèse en8exnl>le. » — Il ajouta que, de plus, c'étoit toute une Conmiunauté. — Je lui marquai combien j'étois toucbée de votre état^ que cela me tirailloit l'âme. — « Je le sais bien, reprit-il, cela vous tiraille l'âme et le corps aussi; et croyez-vous que leur état ne me fasse pas de peine? s — Je lui dis qu'il m'en £ais<nt aussi beaucoup. — A quoi il a répondu que la différence qu'il y avoit entre lui et moi, c'étoit que je sentds votre mal où il n'étoit pas^ et que, pour lui, il le sentoit où il étoit. — « Je crois^ lui dis-je, que nous le sentons tous deux au même endroit. » — Comme il me parla encore de votre entêtement, et que je voulois le faire convenir que tout au plus, selon lui-même, vous n'étiez que des scrupuleuses, et que sur cela il me dit encore que vous deviez lui soumettre vos scrupules, et que c'étoit à lui à les lever, en pratiquant ce précepte de l'Apôtre : Obéisses à vos supérieurs, je lui répliquai : « Mais vous croyez que vous levez les scrupules de ceux que vous faites signer; point du tout; ils demeurent toujours dans les mêmes sentiments, et y ajoutent le scrupule de vous avoir obéi. C'est ce qui est arrivé à tous les docteurs que vous avez obligés de dessigner (dans l'affaire du Cas de Conscience en 1702) : aucun ne change de sentiment, et le pauvre abbé Des Hayettes est mort dans le regret d'avoir dessigné , et n'a eu aucun repos de conscience depuis ce temps-là. » — « Oh! me dit-il, comment pouvez-vous dire cela? l'abbé Des Hayettes est mort sans parler; ainsi vous ne pouvez pas savoir dans quels sentiments il est mort. »

— « Il est vrai, repris- je, qu'il est mort sans parler, mais on peut juger de ses sentiments par ceux où on l'avoit toujours vu jusqu'alors. Or, il est certain, et il ne s'en cacboit pas à ses amis, qu'il n'avoit jamais eu de repos depuis cette signature; qu'il ne songeoit qu'à ranger ses affaires de manière qu'il pût se retirer quelque part en sûreté, et rétracter la signature que vous lui aviez fait faire, et dont il avoit un très-grand scrupule. D'autres m'ont dit qu'ils souhaiteroient avoir eu le courage de faire comme M. Pètitpied et comme les religieuses de Port-Royal, mais qu'ils

APP£;NI»GB. 23d

n'avoient pu se résoudre à aller en exil. Voilà comment vous levez les scrupules en faisant signer! » -* Il ne me répondit à cela autre chose, sinon qu'il ne croyoit pas que Ton fût jamais damné pour avoir obéi à ses supérieurs. — - a On ne sera pas damné précisément, lui dis-je, pour avoir obéi à ses supérieurs, mais je crois qu'on pourra bien Tôtre pour avoir fait des choses qu'ils auront commandées, lorsqu'elles se trouveront contraires à la loi da Dieu. » — A cela il ne me répondit rien. Je lui dis ensuite que le» personnes qui n^entendoient rien à la question de doctrine, sur laquelle on vous tourmentoit, étoient indignées qu'on vous réduisît à vivre d'aumômes, en laissant prendre votre bien à des religieuses qui avoient mangé le leur ; que cela étoit indigne et tout à fait criant. — « Je sais bien, me répondit-il, qu'elles ne manquent de rien; et si elles manquoient de quelque chose, je le leur donnerois, car je ne veux pas qu'elles manquent de rien, et je leur donnerai quand elles en auront besoin. » — m Mais pourquoi, lui dis-je, ne manquent-elles de rien? parce que des personnes comme moi vendent leur cotillon plutôt que de les laisser manquer de quelque chose; car je yendrois certainement le mien plutôt que de les laisser dans le besoin. » — « Vraiment, me ditil en riant, je le sais bien que vous vendriez plutôt votre cotillon; mais, mon Dieu ! vous vous ferez des affiiires. » — « Il y a long» temps, lui répliquai -je, que je suis au-dessus des affaires : quand on a une coiffe, on ne s'en met pas beaucoup en peine, et je ne la ohangerois pas pour la pourpre. » — En lui disant cela, je lui fis une profonde révérence, et je me retirai. »

Mademoiselle de Joncoux soutenait ainsi avec vaillance Fhon^ neur du pavillon. Cette spirituelle et vive personne a son originalité dans cette série déjà bien longue de Mères de TËglise et de filles de la Grâce. Je ne puis mieux me la représenter et me la définir que par ce seul mot : C'est une soeur Christine Briquet hors du cloître.

Elle mourut au même âge que la sœur Briquet, à quarante-sept' ans, par suite des extrêmes fatigues qu'elle s'était données, à la mort de Louis XIV, pour obtenir la délivrance des amis prisonniers à la Bastille (27 septembre 1715). Dans les courses perpétuelles qu'elle faisait, et pour les visites qu'elle avait à rendre aux plus importants personnages, mademoiselle de Jonccrux se servait ! habituellement, non pas d'un carrosse, non pas d'une chaise à ' porteurs, mais d'une brouette, autrement dite vinaigrette. Elle y lisait quelque livre pendant qu'on la brouettait. C'est dans cet équipage qu'elle se présentait à la porte des prélats, des magis^ trats, des seigneurs les plus qualifiés. On voyait sortir de cette boîte une toute petite personne alerte, très-bien prise dans sa petite taille, d'une mise très-simple^ très-exacte, au linge uni, à la coifie sévère, ne portant de robes que de couleur écorce d'arbre

très-rembmnie. Son écharpe noire, est-il besoin de le dire? n'avait aucun de ces falbalas autorisés alors par l'usage. Un air d'enjouement corrigeait en elle ce qui, au premier aspect, eût paru austère. Elle était partout la bienvenue et la très-écoutès. Elle était l'âme du petit sanhédrin janséniste. On assure qu'aussitôt morte, le parti et les principaux docteurs s'aperçurent qu'ils avaient perdu celle qui leur servait de centre et de lien. « Tout se déconcerta en peu de temps. »

SUR M. FETDEAD.

(Se rapporte à la page 594 du tome IV, et 625 du tome V.)

M. Feydeau dont il a été parlé plus d'une fois, précédemment, et dont nous avons eu à indiquer le témoignage , peut représenter à nos yeux l'image exacte, non pas d'un ami tout à fait intime et familier de Port-Royal, mais d'un ami extérieur, fidèle au môme esprit, adhérent à la môme doctrine, marchant dans la même voie, sans s'écarter d'une ligne ni dévier jamais : c'est le modèle du catéchiste et du curé selon Port-Royal, et comme tel persécuté en chacune de ses résidences; au bout de quelque temps, calomnié, expulsé, promené de lieu en lieu, ballotté sans cesse. Nul ne fut plus souvent exilé et ne supporta plus patiemment ses divers exils. Il a raconté lui-même sa vie, depuis 1644 jusqu'en 1678, de la manière la plus simple et la plus naïve ^ Je n'aurai pour montrer l'homme et le chrétien au naturel qu'à extrsdre ce qu'il dit et à compléter çà et là, par quelques traits, ce que sa modestie ne dit pas.

M. Matthieu Feydeau, docteur de la maison et société de Sorbonne, issu d'une famille qui a donné à l'Ëglise et à la Robe des personnes d'un mérite distingué , était fils d'un avocat de la branche de Feydeau de Brou, d'où sont sortis le président Feydeau, madame d'Ormesson, madame de Bagnols, M. de Brou conseiller d'État. Il vint au monde l'an 1616, à Paris. On ne sait rien de sa jeunesse. Dans le cours de ses études théologiques, il avait pour confesseur M. Charton, grand pénitencier, et pour maître et directeur M. Martineau, depuis évoque de Bazas, «qui, certainement, disaient ceux qui les avaient connus, ne lui inspirèrent, ni l'un ni

i. Mémoires manuscrits de H. Feydeau : Bibliothèque Mazarine, H. SOIS; et Bibliothèque du Roi, résidu Saint-Germain, 303.

Tautre, le zèle qu'il témoigna depuis pour la doctrine de saint Augustin.» Ordonné prêtre à Paris, au jour de Pâques de 1644, des mains du coadjuteur, le futur cardinal de Retz, il se résolut à ne dire sa première messe qu'au jour de la Pentecôte ; et de plus il •eut la dévotion de ne la vouloir dire que dans quelque lieu plus particulièrement édifiant, dans quelque solitude hors de Paris. Il choisit à cet effet, après y avoir hien^ngé, la cure de M. Du Hamel à Saint-Maurice au diocèse de Sens. Il venait de lire le Liv»B deja Fréquente Communion, et la manière dont il était parldfes la Préface, de ce curé alors exemplaire, avait enflammé sa piété. Il connaissait déjà, d'ailleurs , M. Du Hamel et avait môme dû à son amitié d'être son successeur dans son logement et sa chambre de Sorbonne. ^

On ne se ferait pas une juste idée de la foi naïve et entière de If. Feydeau, si on ne le laissait parler lui-même. Tout son soin, durant toute sa vie, fut de tâcher de discerner et de reconnaître quelle était la volonté et Pintention de Dieu sur lui, afin de la suivre uniquement et de ne pas faire un pas sans s'être assuré autant qu'il le pouvait par quelque signe qu'il était bien dans la ligne de sa vocation. Ainsi, quand l'idée lui vint d'aller dire sa première messe à Saint-Maurice, il ne se livra point tout d'abord à son désir :

« Je ne voulus néanmoins pas prendre cette résolution absolument, nous dit-il, mais seulement à cette condition que M. Gharton, pénitencier, et M. Martineau, qui depuis a été évéque de Bazas, Tapprouvassent, le dernier étant mon grand maître, et M. le pénitencier mon directeur. Il me sembla difficile que tous deux y consentissent, parce que ni l'un ni l'autre n'approuToient pas autrement tout ce qui se faisoit et que la conduite de M. Du Hamel ne leur paroissoit pas assez mesurée. Je crus que, si Tun et Tautre y consentoient, ce seroit une marque de la volonté de Dieu. Je le leur proposai donc à chacun d'eux en particulier. Ils y donnèrent les mains et Tapprouvèrent; et je ne doutai point que ce ne fût la volonté de Dieu que je fisse comme Moïse qui, voulant sacrifier à Dieu, entreprit un voyage de trois jours pour le faire dans le désert. »

Tout le monde alors, dans le cercle ecclésiastique et alentour, s'entretenait du livre de la Fré^iuente Communion; dès qu'un prêtre ou des religieux se rencontraient, c'était le sujet inévitable du discours; M. Feydeau s'en aperçut dans son voyage de Paris à Sens :

« Je fis une partie du chemin par eau, étant dans un des grands bateaax publies qui vont sur la Seine. Il ne se passa rien de remarquable sinon que Ton s'entretint du livre de la Fréquente Communion qui pour lors faisoit grand éclat. Chacun en dit son avis. J'en dis le mien, et quelques Récollets dirent ce qu'ils en pensoient sftns que personne se prit à partie pour disputer. Mais je fus étonné qu'arrivant chez M. Du Hamel, un gentilhomme du voisinage, M. de Toury, lui dit aussitôt qu'il me vit :

2SS PORMEtaTAL.

• Yoiià raedéslastiqne dont les R^eoOeto m'ont parlé et dont ils m'ont dit dans Montargis qu'ils ravoieat convaincu qu'il y avoit cinq hérésies dans le livre de la Fréquente Communion. » Je fus fort étonné, n'étant pas encore accoutumé en ces temps-là, comme je l'ai été depuis, à de semblables impostures. »

M. Feydeau n'avait pas enc<M'e fait beaucoup de okei&iB et déjà il se heurtait à ce qui, dans sa vie honnête et droite, sera soa obstacle perpétuel et sa pierre d'achoppement. L'imposture habita Tokmtiers en face de lui.

Il fut édité de tout ce qu'il yit durant son séjour prolougé i Saint-Maurice. Il y dit sa prràiièrd messe au temps qu'il avait fixé^ le jour de la Pentecôte; il y vint, ce joar-là, des environs ua grand nombre de pauvres auxquels M. Du Hamel donna à dîaer : > on en compta jusqu'à trois cents. 11 y avait bien, dans cette cure de Saint-BIaurice, quelques pratiques extraordinaire» de pénitence, surtout pour les femmes, qui étonnèrent un peu la piété réglée é» , M. Feydeau; mais, somme toute, son édification lut entière. U nous avoue qu*à cette époque il était phis touché de la vue des mœurs chrétiennes qu'instruit à fond sur certains points de doctrine. Jansénius n'était pas encore divulgué, et le livre de la Fré^ quente Communion faisait plus de bruit que le gros in-folio latin. On fut quelque temps avant de saisir le rapport et le lien qu'il y avait de l'un à l'autre. Plus d'un docteur de Sorbonne qui se déclarera bientôt contre Jansénius tenait bon encore, à cette date, pour saint Augustin. M. Feydeau n'avança lui-môme en ces matières que pas à pas, mais il n'en fut ensuite que plus ferme et ' plus inébranlable :

« M. Floriot, grand disciple de saint Augustin et qui depuis a donné au public la Morale chrétienne, vint en ce temps-là à Saint-Maurice. Nous disputâmes fort de la Grâce ; et comme je n'étois pas encore persuadé de tout ce que j'ai trouvé depuis dans saint Augustin, je lui résistois fortement, et lui opposois le passage de saint Paul : Ignoras quantum henignitas Dei te ad pcmitenliam adducit? Le fruit de cette conférence fut que je lus avec attention saint Augustin, étant persuadé qu'il valoit mieux s'en rapporter à cet organe de l'Église sur la matière de la Grâce, comme l'appelle le cardinal Du Perron, qu'à tout autre.

« Je commençai par les livres De Gratiâ et libero Ârhiirio et par celui De Peccatorum meritis et remissione : et à mesure que je les lisois, je trouvois que M. Floriot n'en disoit pas assez, et que saint Augustin s'exprimoit plus fortement même que Jansénius ne l'avoit représenté. »

Le livre de M. Amauld, V Apologie de Jansénius en réponse aux trois sermons de M. Habert, acheva de fixer et de fonder sa conviction*.

I. Vers la fin de sa vie, il exprimait bien vivement cette inébranlable croyance au Christianisme selon saint Augustin et saint Paul et la résu-

M. Du Hamel, nommé curé à Saint-Merry sur la fin de l*élé de 1644, n'y vint qu'en février 1645 : il y appela M. Feydeau que la paroisse de Saint-Maurice aurait bien voulu retenir , et avoir pour curé en remplacement de celui qu'elle perdait. Le jeune prêtre aima mieux, revenir à Paris. M. Du Hamel le décida, après quelque résistance, à être son vicaire à BellevilJe qui était alors une dépendance et une annexe de la paroisse Saint-Merry. A peine installé, M. Feydeau y entreprit un réveil chrétien comme-M. Guillebert faisait dans le même temps à Rouville. M. Bourdoise, fondateur de la Communauté de Saint-Nicolas du Chardonnet, ce grand réformateur de la cléricature au dix-septième siècle, vint passer quatre mois avec lui dans sa maison même et conçut de l'affection pour lui en voyant la vie édifiante qu'il menait et qui se répandait alentour. Il y avait souvent avec M. Feydeau à Belleville de jeunes étudiants en philosophie et en théologie que M. Du Hamel lui envoyait pour faire quelques jours de retraite. De ce nombre fut, notamment, M. Bouilli , chanoine d'Abbeville, qui se retira un ou deux ans après à Port-Royal et qui y passa le reste de sa vie dans la pénitence. Ce digne ecclésiastique, qui était assez âgé déjà et qui avait lu plus d'une fois le Nouveau-Testament, dit un jour à M. Feydeau : « Mais vous ne m*avez pas donné le Nouveau- TestOrmeni ordinaire et il faut qu'on l'ait changé, parce que celui que j'ai lu autrefois ne me parloit point si clairement ni si fortement que celui-ci. » M. Feydeau lui répondit « que ce n'éloit pas le Nouveau- Testament qui étoit changé , mais que c'étoit lui-même, que le Nouveau-Testament changeoit et régénéroit dans son cœur. » M. Feydeau envoya également à Port-Royal une fille du voisinage qui l'avait prié d'être son directeur. Il préparait ainsi des sujets pour le dehors et pour le dedans de Port-Royal. M. Singlin le vint voir une fois avec M. Du Hamel pour lui proposer la cure de Saint-Maclou à Rouen, mais cette visite n'eut pas de suite. Pour tout le bien qu'il faisait là, il était déjà calomnié, comme lé lui apprit un jour un de ses pénitents les plus attachés. Ce brave homme, ancien marchand retiré, ayant du bien, frère d'une femme fort pieuse, était une des conquêtes de M. Feydeau :

« Il ne me pouvoit quitter ni jour ai nuit, et il demeuroit dans xm abattement étrange quand je faisois seulement un tour à Paris sans le mener avec moi. Il fit sa résolution de quitter le siècle et de se retirer toute sa vie auprès de moi, étant toujours dans les larmes et dans les

mait en ces termes : « Il ne faut leur opposer à tous que saint Augustin : c'est une face de Méduse (jui arrête tous leurs mouvements. Ils ne peuvent rien alléguer où il n'ait répondu par avance, ni porter de coup au'il n'ait déjà pare. Mais saint Augustin ne défend pas saint Augustin^ il ne fait que diéfendre saint Paul, ou plutôt c'est saint Paul qui défend saint Augustin et qui le couvre de la vérité comme d'un bouclier impénétrable à tous les traits que peut tirer la raison humaine. »

gémissements de ce qa*il ne croyoit pas tant avancer dans la piété qae n^adame Mathon, sa sœur. Mais il étoit dans des surprises étranges quand, venant quelqoefois à Paris, il avoit conversation avec des ecclésiastiques de la paroisse de Saint-Merry qni lui disoient des choses si horribles contre moi qu'il ne savoit à qui le dise ni à quoi se résoudre. Enfin il me dit un jour qu'il étoit mon espion, qu'il m'observoit depuis le matin jusqu'au soir pour voir s'il ne découvriroit point quelques-uns de ces crimes si noirs dont ces gens me calomnioient : et n'y voyant point d'apparence, il ne pouvoit assez admirer que des gens de notre profession pussent être de si grands calomniateurs. »

Ce fut bien pis quand M. Du Hamel, au bout d'une année (fin de 1646), eut appelé M. Feydeau à Paris et qu'il en eut fait son vicaire en titre. Quoique M. Feydeau ait tenu absolument, après trois ans d'exercice, à résigner le vicariat, il ne resta pas moins, pendant huit années, le collaborateur essentiel et assidu de M. Du Hamel, portant avec lui le poids des devoirs et des inimitiés. Il fut de tout temps le catéchiste de la paroisse : le catéchisme était proprement son talent, et sa modestie elle-même n'en discon* vient pas ;

« Cette fonction, dit-il, étoit tout à fait conforme à mon génie, et comme je m'y plaisois, j'y réussissois en quelque façon, et mes auditeurs croissant tous les jours, ma satisfaction augmentoit. J'ai toujours continué cette fonction pendant que j'ai été à Saint-Merry. Ce n'étoient pas des enfants seulement qui vendent au Catéchisme, mais les pères et mèrea de famille et des magistrats ; et sur la fin on y envoyoit garder des places dès la prédication qui se faisoit à une heure , le Catéchisme se faisant à quatre, personne ne s'y ennuyoit, et on se trouvoit instruit et convaincu de beaucoup de vérités qu'on ignoroit, en sorte qu'on disoit dans la paroisse qu'il n'y avoit rien de pareil au Prône de M. Du Hamel et au Catéchisme de M. Feydeau. »

On a beau être saint, on a son petit amour-propre. Celui de M. Feydeau se contient dans son humble sphère. Il n'était pas précisément un prédicateur. Ce degré de plus dans Teffusion de la parole lui demandait un certain effort ; il eut pourtant Quelques prédications remarquables. 11 raconte comment et en quel lieu il prépara l'un des sermons qu'il eut à prêcher par extraordinaire à Saint-Eustache devant le Recteur de l'Université :

« Je m'y préparai l'avant-veille, dit-il, n'en ayant été averti que trois jours auparavant par M. le Recteur. Ce fut pendant la nuit dans l'église de Port-Royal des Champs. J'étois arrivé assez tard avec madame Gorge qui y menoit un médecin pour voir sa fille qui étoit fort malade. M. Singlin m'ayant dit que c'étoit manquer de sagesse et de conduite d'arriver si tard an couvent et qu'il n'avoit pas le temps de donner ordre pour nous faire coucher, je me retirai sans rien dire après le souper. J'entrai dans l'église et m'enfermai dans la loge de M. d'Àndilly où je fis ma prédication sur ces paroles : Qui fecerit et docuerit^ magnn$ vocabitur in regno Cœlorum. Je ne voulus point dire la mauvaise réception que M. Sin-

glin m'avoit faite, de peur que cela ne fit] tort à Port-Royal. Ce que j'appris avoir été fort loué de M. d'Alençon*. Mais je m'en plaignis à M. Du Hamel et lai dis qu'il avoit pour directeur un homme à qui je ne vou" drois pas ressembler, l'esprit de Notre -Seigneur étant d'être doux et humble et non pas d'être dur et rude; ayant été condamné avant que d'avoir été oui pour avoir fait une charité à une paroissienne que j'accompagnois avec un médecin. M. Singlin m'en fit, après, des excuses. »

On entrevoit par ce récit un des défauts de M. Singlin , le trop de roideur. Nous entreverrons ainsi, chemin faisant, quelquesuns des défauts de nos amis, mais qui ne touchent pas à Tessentiel.

On devine que M. Feydeau, fort jeune encore pendant les années de son ministère à Saint-Merry, était dans une situation fort délicate, ayant à conduire les âmes, surtout beaucoup de personnes du sexe. Il avait souvent affaire à des natures exaltées, à des visionnaires : on est tenté de sourire à plus d'un de «es récits. Lui, il ne souriait jamais. Il s'efforçait, dans la pratique, d'allier aux principes de la Fréquente Communion quelques-uns des préceptes de saint François de Sales, et il unissait sagement les deux esprits.

11 eut pour ami et compagnon en ces années, parmi les prêtres et docteurs qui formaient une petite communauté dans cette paroisse, un ecclésiastique d'une physionomie assez intéressante et assez singulière, et qu'il nous définit de la sorte :

« Nous eûmes encore la consolation d'avoir avec nous M. de La Croix- Christ. G'étoit un homme très-bien fait, très-éloquent et très-spirituel. Nous avons de lui les Soliloques de saint Augustin, traduits en françols. Il étoit sorti de chez M. le duc d'Orléans pour avoir mené mademoiselle Saujon aux Carmélites. Monsieur avoit délibéré sll ne devoit point le faire jeter par les fenêtres, le voyant encore dans sa chambre après cette action-là. Il y demeuroit sans crainte, ne croyant pas que Monsieur sût que c'étoit lui qui avoit emmené mademoiselle Saujon*. Monsieur se contenta de lui faire dire qu'il se retirât. Il choisit la maison de M. Du Hamel comme la croyant la plus déclarée pour soutenir les vérités les plus contestées. Je n'ai point vu d'homme plus rempli de l'amour de Dieu. Il en faisoit une-étude particulière. Il ne s'appliquoit presque à autre chose qu'à le faire croître en lui autant qu'il le pouvoit, et il avoit composé je ne sais combien de méthodes pour cela. Il avoit été contraint de quitter l'oraison, parce qu'un si grand feu lui montoit à la tête que tout le reste s'affoiblissoit; et quand il parloit de Dieu, c'étoit d'une manière tout extraordinaire, comme on entendroit parler un amant de la personne qu'il aime. »

1. L*un des confesseurs des religieuses, un humble et digne serviteur de la maison.

2. M. Olier, curé de Saint Sulpice, se trouva dans cette affaire en contradiction directe avec M. de La Croix-Christ : il fut d'avis que madame de Saujon restât à la Cour. (Voir la Vie de M. Olier, par l'abbé Faillon. tome II, pages 158, 159, 180.)

Ce M. de La Croix-Christ avait an nom prédestiné'.

Je n'ai pas à revenir ici snr les divisions intestines de la paroisse de Saint- Merry et sur la gnerre des deux curés*. M. Feydeaa y fat mêlé forcément comme étant le prêtre de confiance de M. Du Hamel. Lorsque M. Amiot eut succédé comme curé à M. Barré, homme assez bon, mais faible et vers la fin prévenu, ils eurent affaire à un ennemi déclaré et à un mécbant esprit. La meilleure réponse aux calomnies du Père Rapin, qui ne sont autre chose que les rapports et les notes provenant de M. Amiot, c'est ce passage des Mémoires de M. Feydeau, plume honnête et véridique :

a Le comble de nos peines fut qii'enfîn M. Barré n'étant pas satisfait de l'arrêt qui reçoit ses prétentions, voulut enfin quitter la cure. II n'y eut pas moyen de rompre ce coup, et quand nous sûmes qn'il la vonloît donner à M. Amiot, notre dépkdsir augmenta encore beaucoup, sachant ^ae ce M. Amiot étoit un emporté, un bomme de procès et qui prétendoit encore faire fortune par la persécution contre ceux qui paroissoient attachés au cardinal de Retz et à Port-Royal. M. Barré avoit un neveu qui avoit toutes les qualités pour être un bon curé. Il étoit docte et près d'être docteur, nn esprit doux et modéré ; mais M. Barré dit que c'étoit par cette raison-là qu'il ne le vouloit pas donner à M. Du Hamel pour confrère et que M. Du Hamel l'anroit mangé d'un grain de sel.

« Je ne po&vois assez admirer ce que c'est que l'esprit humain. M. Barré avoit autant de zèle que nous pour la doctrine de saint Augustin, et il en étoit encore plus instruit, et il va chercher entre tous les ecclésiastiques celui qui y avoit le plus d'opposition et qui en étoit le plus ignorant, et qui disoit ordinairement qu'tî n'avoit jamais lu un livre tout entier , parce qu'il n'y avoit jamais trouvé un quart d'écu au bout. Il vcyoit M. Du Hamel être l'homme du monde le plus éloigné des procès, et 11 lui donnoit pour confrère le plus grand chicaneur de Paris qui avoit ruiné le Chaq)itre d'Auxerre dont il étoit le doyen par ses procès et par ses chicaneries. Si tôt que je le vis entrer dans la paroisse, je dis à M. Du Hamel : « Cet homme n'est venu ici que pour vous en faire sortir. » Ce quHl ne voulut point croire en ce temps- là, mais ce qu'O a éprouvé depuis. »

t. Son vrai nom était M. Anillet de La Croix-Christ. Il était d'Alençon, du diocèse de Seez en Normandie. On ne connaît la suite de sa vie que par M. Feydeau. Il eut sa part dans la même persécution, s'étant retiré de Saint-Merry en même temps que lui. Il eut aussi une lettre de cachet de car le curé M. Amiot. Il s'en retourna alors, sans mot dire, à Alençon qui était son pays, puis alla à Buzanval près RueU, et, la mélancolie le saisissant, il revint quelque temps après se loger à Paris dans la même rue où était alors caché M. F^dean. C'est là qu'il mourut. Il reçut les derniers sacrements de M. Joli, depuis évêque d'Agen. Le chirurgien, M. Guillard, qui le traitait et qui voyait également M. Feydeau, dit à ce dernier que « son malade étoit plus enflammé du feu de l'amour de Dieu que de celui de sa fièvre ; qu'il n'avoit jamais vu une attention à Dieu si fervente ni si appliquée. » Le Père Gerberon, dans son Histoire générale du Jansénisme^ le fait mourir le il octobre 1660. D'^rès les Mémoires de M. Feydeau, il faudrait reporter cette mort en 1661. C'est un ami de Port-Royal qui manque, d'ailleurs, dans les Nécrologes ; plusieurs de ceux qui moururent en ces années de la dispersion ont pu être aiAsi oubliés.

t. Voir à V Appendice du tome II, p . 545 .

APPfiNmCfi. 287

On ne s'étonne pas, après cela, dn rôle de M. Amiot, de «et esprit de zizanie et de délation qui est encore caractérisé suffisamment en ces termes :

M Je continnois mon Catéchisme dans la paroisse, nous dit M. Feydeau, et M. Amiot et son vicaire nommé Le Blond, docteur de Navarre, étoient aux écoutes pour me surprendre, aiin d'avoir de quoi mViccuser et m'ôter cette fonction s'ils pouvoient. Ils m'obligèrent d'aller deux ou trois fois à roffictalité, mais sur des vétilles si impertinentes qn'ils n'y gagnèrent jamais rien. M. l'Official qui étoit M. Bu Saussay prenoit mon parti contre eux. Je me souviens qu'ils m'accusèrent une fois d'avoir dit que l'amour ou la charité étoit nécessaire pour recevoir l'absolution ; et comme je me défendois en disant avec saint Augustin quil y avoit Caritas inchoata et Caritas perfecta, M. Amiot s'en mettant fort en colère, M. l'Official lui dit qu'il étoit dit dans l'Écriture ; Primam caritatem reliquisti ; qu'ainsi il y avoit une charité parfaite et une autre qai ne l'étoit pas '. »

Le moment vint où M. Du Hamel commit l'improdence de faire son prône et d'entonner sa manière de Te Deum en l'honneur du cardinal de Retz qui s'était échappé du château de Nantes : il fut exilé, et les ecclésiastiques de son choix se trouvèrent sans point d'appui dans la paroisse après son départ. Pourtant une audience favorable du cardinal Mazarin les rassura et les raffermit quelque temps :

« Nous trouvâmes ensuite un peu plus de paix dans la paroisse ; mais M. Amiot cherchoit toujours toutes les occasions de nous traverser; ce qui donnoit de grandes inquiétudes à M. de Morangis, qui. étoit premier marguillier et qui ne vouloit ni déplaire à la Cour en nous soutenant, ni aussi nous abandonner tout à fait, faisant profession d'amitié avec M. Du Hamel et voyant de quel côté étoient la vérité et la justice. Un jour que M. Amiot sortoit de xhes lui, après que M, de Morangis lui eut bien fait des honnêtetés, il me dit : « Ce coquin-là me fera sortir de la paroisse. » Ce qu'il fit incontinent après. Il faisoit tout notre appui et notre consolation. Je lui disois librement oe qu'il me sembloit de son état. Je lui dis Une fois que ce qui m'en fàchoit, c'est qu'il recevoit tous les ans 12 ooo liv. du roi pour aller dormir au Conseil. — « Et moi, dit-il, ee qui »e fâche, « c'est que je ne les reçois pas, car il y a je ne sais combien de temps « qu'on ne me les paye plus. » Il étoit pour lors directeur des finances. »

M. Feydeau tenta de trouver quelque appui auprès d'un personnage plus ferme, le premier président Mole devenu ministre, qui avait été son parrain :

« Je cherchois tous les moyens de nous maintenir contre M* Amiot. Je

1. C'est le cas ici, à l'occasion de M. Du Saussay, d'adoucir un mot qui me parait un peu fort "dans le Mémoire sur le cardinal de Retz (Tome V, page 562). Cet Officiai et Grand-Vicaire, qui était au gré de la Cour plus que du choix du cardinal, n'était pas favorable aux Jansénistes, mais il ne . semble pas non plus qu'il ait été a un très-vif adversaire^ » Sa manière d'agir envers M. Feydeau montre qu'il y mettait de la modération.

m'avisai de me procarer l'honneur de laluer M. le garde des sceaux : c'étoit messire Matthieu Mole. Je lui dis que je lui yeoois rendre compte de ma foi, comme, selon les lois de l'Église, il en devoit rendre compte à Dieu ; que j'étois docteur et prêtre servant l'église de Saint-Merry, et que je lui demandois sa protection. Il me dit qu'il se sonvenoit bien de m'avoir tenu sur les fonts de baptême à Saint-André avec mademoiselle Du Plessis. Il me demanda ce qu'il pouvoit faire pour moi. Je lui dis qu'il pouvoit tout, mais que je lui demandois seulement qu'il lui plût interposer son autorité à ce qu'on vécût dans la paroisse de Saint-Merry en paix et en union. Et depuis on dit que M. Amiot m'épargnoit un pea davantage. »

Enfin, après dix-huit mois de lutte, il fallut céder la place, lui et ses amis, et sortir de la paroisse où il était resté onze ans. Ce départ de Saint-Merry eut lieu le 21 mars 1656 '.

Ici commence pour M. Feydeau une vie errante et plus ou moins cachée, tantôt à la campagne chez des amis, tantôt chez des curés de village de sa connaissance, tantôt même dans des villes (comme Melun) à l'ombre des monastères. On jugea probablement qu'il y était encore trop actif. Le curé tracassier et persécuteur Amiot, ne le perdait pas de vue. Une lettre de cachet fut lancée contre lui ; elle lui enjoignait de se rendre à Cahors. 11 crut devoir s'y dérober et chercha un asile à Merentais ou Méreoci, maison de campagne de M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine. De là il allait quelquefois à Port-Royal; il y assista au service funèbre de M. Le Maître (1658). Cependant M. d*Andilly, respectueux à la royauté, trouvait à redire que M. Feydeau n'eût pas obéi à Tordre du roi :

« J'aTlois quelquefois à Port-Royal. Je demandai même une fois une fille que j'y avois mise, que je n'avois pas vue il y avoit plusieurs années. On me la refusa fort sèchement. Cela me fâcha. J'en fis des plaintes assez grandes sur-le-champ au Tour et aux amis. M* Taignier, qui étoit venu en ce tempslà à Port-Boyal, me vint voir et m'en fit des excases pour elles (les religieuses). Conune je reconnus que M. d'Andilly avolt de la peine de ce que

1. Ce départ produisit une grande émotion et presque un schisme dans la paroisse ; je recueille les propos du temps, là où je les trouve. M. Des . Lions écrivait dans son Journal, à la date du 8 juin 16S6 : « Mademoiselle de Toumon, de la paroisse de Saint-Merry, m'a dit que depuis l'expulsion des prêtres de M. Du Hamel, les dames de leur parti au nombre de trente ou quarante avoient quitté les assemblées de la charité, qu'elles s'emportoient à d'étrances mépris de M. Amiot; (^'un jour, comme il préchoit, elle étoit auprès d'une qui disoit : Tu as dit vrail et autres paroles d'injures ; qu'elles et leurs filles sont toutes savantes en ces matières ; qu'un M. de La Planche, contrôleur (trésorier) des bâtiments du Roi, avoit, dès le lendemain de la sentence, mis un écriteau sur sa porte pour quitter la paroisse ; qu'il étoit allé loger au faubourg Saint-Germain (en une maison appelée la Cour des Flamande) ^ où M. Feydeau s'est retiré ; qu'il a deux filles qui savent le latin et qui font les doctes..., etc., etc. • Noos avons le commérage ecclésiastique.

j'allois à Port-Royal, n'ayant pas obéi à ma lettre de cachet, je m'abstins d'y aller et ne bougeai de la maison de M. l'abbé (Le Roi), m'occupant toujours dans la lecture. »

On voit que M. Feydeau avait plus de goût pour Port Royal qu'il n'y trouva d'accueil. Cela tint à de purs accidents. L'union d'ailleurs était réelle. On aura remarqué aussi que M. d'Andilly poussait le royalisme jusqu'à prendre un peu sur la chanté.

M. Feydeau caché et à demi solitaire n'était pas, en ces années, sans avoir bien des douceurs d'étude et de prière >, en même temps qu'il éprouvait des ennuis et parfois des alarmes : je passe sur bien des détails et j'arrive à la plus cruelle des tribulations qu'il eut à souffrir, à une aventure vraiment funèbre et terrible. De 1659 à 1661, il vivait à Paris rue de la Chaise (faubourg Saint- Germain) chez un ami, M. de La Planche, qui y avait une vaste demeure avec jardinet chapelle; il y était traité comme l'enfant delà maison. Il ne laissait pas d'abord de sortir avec précaution et d'entretenir quelques relations pieuses. Il allait quelquefois chez M. de Sainte-Beuve, son confesseur. Il allait à l'hôtel de Liancourt. Il allait chez madame de Sablé ', et il prit part à la conférence qui se tint dans son salon du faubourg Saint-Jacques entre le Père Des Mares et le ministre Gâche sur la demande de mademoiselle d'Âumale , une protestante qui finit par se convertir*.

Vers ce temps, les ennemis ayant fait courir le bruit que lui-même» M. Feydeau, était allé à Maëstricht se faire protestant et ministre, il dut démentir cette imposture par une lettre qui courut. Mais

1. Il y a une lettre de consolation de lui à M. Taienier, datée de Paris du 3 mai 1661, qui se peut lire dans VHistoire du Jansénisme de M. Hermant, page 1337. M. Taignier venait d'être frappé, ainsi que son ami Mj de Berniëres, par une lettre de cachet. En rassemblant les nombreuses marques d'affection qui furent données en cette occasion à ces deux messieurs et après avoir transcrit la lettre de M. Feydeau, tonte pleine d'onction et de tendresse, M. Hermant fait cette observation fort juste : « On n'a pas cru inutile de rapporter toutes ces lettres, parce que l'on y remarque des traces de piété qui ne se trouveroienl pas oans des personnes réunies par un esitrit d'intrigue ^t de cabale: et ceux qui en jugeront sans passion verront que la chai ité régnoit dans le cœur de MM . de Bernières et Taignier au milieu de leurs disgrâces, et que leurs amis leur eussent été fort incommodes si les consolations qu'ils tâchoient de leur donner en cet état n'eussent été ^ue des civilités humaines. » Cette remarque est vraie pour tous ces chrétiens sincères, pour tons ces fidèles de Port-Royal qu'on persécutait. La preuve morale est évidente.

1, Madame de Sablé parait avoir eu du goût pour M. Feydeau ; elle désira, à un moment, qu il vînt se loger auprès d'elle, et M. Feydeau s'en excusa sur la proximité de Port-Royal d'où l'on avait déjà fait sortir les pensionnaires : elle reconnut elle-même par un billet qu'elle lui écrivit la justesse de ses raisons, et qu'en effet cette situation ne serait pas crue innocente. Mais c'est pour M. Peydeau une bonne marque que madame de Sablé ait voulu l'avoir pour voisin.

3. Ne pas confondre cette mademoiselle d'Âumale de Ventadour avec mademoiselle Suzanne d'Aumale d'Haucourt, qui épousa M. deSchom-

t§Ù VùM-BOYAL.

himLiùi une BMMrette lettre de cachet vint f avertir ée se surveiller et de se resserrer davantage. Gepeadant la femme de son hôte, personne d'un grand mérite, mourut sur ces entrefaites, le 29 Janvier 1660 (ou plutôt 1661). ta fille de la maison, mademoiselle Catherine de La Planche, que dirigeait M. Feydeau, se sentait une vocation particulière pour entrer en religion :

« Après avoir prié Dieu et l'avoir beaneonp écoutée*, je consultai M. SinigtiB sur «a voctiien. Il éioit jpour lors déguisé et ressembloît à fB^Hpie gros financier : la persécution qu'on faisoit i Port^oyal VwKÔt réduii k cet état-li. Je lui racontai comme je m'étois conduit avec la fiUe. Je lui dis mes pensées et ses dispositions, et nous conclûmes sa vocation à l'hôpital Sainte-Catberine, rue Saint-Denis.

« Je l'y menai moi-même le jour de la Visitation (2 juillet 1661). Nous partîmes à cinq heures du matin et nous fûmes à pied à Sainte-Catherine de la Couture où je dis la messe pour elle, la communiai, et de li la menai k l'hôpital de Sainte-Catherine où je la laissai. Je me privms d'une grande «ontolatioB et d'an grand secours en m'ôtant la fiUe «pgè* q^ Diea m'avoit ôté la mère. Je ne sais quelle impression c^a laissa Àbs mon esprit, mais huit jours après je tombai malade d'une maladie qui me conduisit jusqu'aux portes de la mort. »

C'est à ce momeirt que commence une série de scènes odieuses et funèbres, tracasseries et obsessions au chevet d'un moribond, accompagnées de drconstaBces presque grotesques, qui sentent le délire, qui appellent la pitié et le mépris, mais qui inspirent encore plus l'indignation :

« Je reçus tons les sacrements, continue M. Feydeau, et il y arriva des choses bien exti»ordinaires de la part de MM. de Saini-Sulpica qui étoient fort entêtés contas ceux qu'on appeloit Jansénistes.

• Je Bte oonfissai à un prêtre da la paroisse qui ne me reconnut point pour être prêtre, qui me tint longtemps et qui me vonloit persuader que je ne lui voulois pas dire tous mes péchés et qui ne fmissoit point ses questions importunes. M. de La Planche avec M. du Plessis conclurent de me faire recevoir Notre Seigneur sans dire qui j'étois. Ils concluoient à ce que je ne reçusse point l'Extréme-Onction quand je lâendrois k l'eatrémité : mais je témoignai que je la voulois recevoir, ce qui m'a attiré beauooop de maux.

« MM. de Saint-Sulpice ayant appris par M. Copin, docteur (de ffavarre) et curé de Vaugirard, que c'étoit moi qui étois malade chez M. de La planche, ce qu'il leur dit sans penser à tout le mal qu'ils me feroient, M. le curé de Saint-Sulpîce' me vint voir et me demanda si je n'étois pas

i. Après avoir écouté mademoiselle de La Planche, ou peut-être écouté Dieu dans la prière. Les deux sens sont possibles.

3. Il est juste de faire observer (ce qu'a tout à fait perdu de vue Besoigne dans son article de M. Feydeau) que le curé de Saint-Sulpice, à cette date, n'était plus M. Olier; c'était M. de Poussé. M. Hermanta soin de l'indiquer dans le narré très-circonstancié de ces scènes qui ne furent pas, dit-u, un des moindres événements du mois de juillet i66i (Uiêioire du Jansénii^me , pages 15'4-li62). Si le Jansénisme avait laissé une

fiouims à l'Église. Je lai dis que oui et que je n^avois aucune pensée contraire. U me deoianda si je ne recevois pas la Balle contre Jansénius ; je lui dis que <mi. Il s'en alla en bas et dit à M. Tabbé de Lalane : « Nous avons abattu M. Feydeau, il a rendu les armes; il renonce à Jansénius. » M. de Lalane lui dit : « Je connois bien M. Feydeau, je ne crois point quHl vous ait dit ce que vous dites. Il n'est pas homme à se rendre comme cela. » M. le curé remonta en haut afin de me faire expliquer. Il me demanda si je ne condamnôis pas Jansénius ? Je lui dis que non. « Mais vous m'avez dit que vous receviez la Bulle. » — « Je la reçois aussi, lui dis-je ; mais je reçois aussi le Mandement de MM* les Grands-Vicaires de Paris ; je garde le silence pour le fait et la créance pour le droit, comme ils l'ont expliqué.» J'avois une si grande fièvre et tant de peine àparler,et j'étois si résolu de ne dire autre chose, qu'il n'en put tirer rien davantage. Quelque temps après, je ton^i dans une convulsion qui me fit perdre toute connoissance.

« MM. Ouenaad et Brayer (les médecins) étoient tous deux d'accord que je ne pouvois p^s vivre encore buit heures. On alla quérir l'Extréme- Onction. M. le curé vint lui-même accompagné de plusieurs ecclésiastiques, d'un notaire et de quelques laïques. Il ne voulut point me l'administrer que je ne disse que je croyois le fait et que je m'y soumettois. J'avois la tète tout en feu, et comme il crioit : « Au fait I au fait ! » je croyois qu'il criât : au feu! Le monde qui voyoit le pitoyable état où j'étois le pressoit de me donner le sacrement; mais lui me serroit la main afin que je serrasse la sienne en signe de ma soumission au fait. J'avois assez de connoissance pour m'en apercevoir : c'est pourquoi je n'en faisois rien. Aussi dit-il tout haut : « Serrez-moi la main comme vous demandez pardon à Dieu. >» — « Quand je lu^ dis cela, dit-il, il me la serre, msùs quand c'est pour témoigner qu'il croit le fait, il l'ouvre. » ^fin comme il me tenoit la main^ il me prit un mouvement couvulsif, et i^ dit : « Il m'a serré la main. — N'en étes-vous pas témoin, dit-il au Frère de lâchante qui m'assistoit. » — « Ce n'est qu'un mouvement convulsif, lui dit le Frère, qae nous voyons tous les jours dans les malades et qui ne signifie rien. » — « Vous êtes des Jansénistes vous-mêmes, leur dit-il, je m'en plaindrai à la Cour. » U demanda ensuite à un nommé Baumel, artisan, qui se mêloit de controverse, s'il ne m'avoit pas vu serrer la main. Il dit que oui. Mais M. de La Planche dit à ce Baumel qu'il étoit un faux témoin, parce qu'alors qu'on prétendoit que j'avois fait le signe, ils causoient ensemble et me tournoient le dos. Enfin il (le curé) prit l'acte par devant notaire comme j'avois fait le signe, inaismes amis qoi «voient amené le sieur d'Aubenton notaire firent un procès-varbal qui contenoit tout le contraire. Je n'ai jamais vu ce procès-verbal. M. Girard en étpit bien content ; il le gardoit chez lui.

« Enfin on me donna l'Extréme-Onction, et M. le curé laissa un prêtre auprès de moi avec ordre de découvrir si je n'avois point fait une feinte de perdre la connoissance; et elle ne me revint qae le lendemain. M. Girard me vint conter une partie de ce qui s'étoit passé : et ayant aLjppri» qu'ils ra'avoient attribué un signe pour signifier ce qu'ils prétendoient, je

postérité comme les Jésuites en ont une, ils feraient imprimer aujourd'hui cette Relation de M. Hermant comme la meilleure réfutation de celle du Père Rapin ; mais de telles questions n'intéresseraient plus personne, et nous, mondains respectueux et amis des honnêtes gens, nous ne pouvons que montrer du doigt en passant de quel côté il y a le plus de vérité et de droiture. ^

lui dis : « Je ne suis pas moins près de la mort que j'étois hier, et par conséquent en état de dire la vérité : je ne sais ce que c'est de ce signe, et je vous prie de me faire venir un notaire afin que j'en fasse ma dernière déclaration. » Ce qui fut exécuté sur l'heure même.... »

Le successeur du doux et pieux M. Olier s'entendait, on le voit, à tourmenter un malade à rextrémité, sous prétexte de Thonneur de la vérité et dans l'intérêt de son âme : il eût été un bon inquisiteur. Le pauvre malade, à son tour, vrai martyr de son jansénisme, supportait toutes les tortures morales plutôt que de laisser vaincre son scrupule et de manquer à son point d'honneur de conscience. Au sortir de ces lugubres et affligeantes misères, on est tenté de s'écrier dans le pur langage de la sagesse : Heureux celui qui, à l'heure suprême, s'il ne croit qu'en réternité de l'univers, exhale en paix son dernier soupir dans le vaste sein de l'univers; s'il croit en un Dieu créateur, remet en toute confiance son âme aux mains de la puissance créatrice, et demeure à jamais préservé et délivré de ces interventions funestes!

M. Feydeau n'était pas au bout des persécutions. MM. de Saint- Sulpice, l'estimant un homme mort, firent solliciter à la Cour qui était pour lors à Fontainebleau, afin de se saisir de ses papiers :

« Le Roi , nous dit M. Feydeau avec une ingénuité fine , eut la bonté de répondre que, supposé que je fusse mort , on les saisit. M. le lieutenantcivil le supposa, et comme il passoit de ma chambre dans le cabinet, on le pria de voir comme je prenois un bouillon : mais, voulant que je fusse mort afin de pouvoir faire sa saisie , il s'empêcha de me regarder quoique le cabinet fût à la ruelle du lit. U enleva donc je ne sais combien de manuscrits après les avoir paraphés. Ils ne m'ont point été rendus depuis. Ceux que j'ai regrettés le plus furent les Méditationê sur la Concorde qui étoient à moitié, et une réponse à la réfutation du Catéchisme de la Grâce. On les donna à examiner à des docteurs, comme j 'ai appris depuis. Il y a bien de Tapparence que, s'ils y eussent pu trouver quelque doctrine contre la foi, on n'eût pas recherché d'autres raisons pour me mettre en prison '. »

Le malade non encore remis dut être transporté à grand'peine dans un autre quartier; il changea ainsi plusieurs fois de maison avant d'être guéri. M. Amiot n'était pas moins à craindre pour lui que tous les Sulpiciens : il était conune traqué entre deux curés. U ne trouva un peu de repos que lorsqu'il eut quitté Paris pour le séjour. des champs :

« Je demandai à M. l'abbé Le Roi , qu'il me fit la grâce de me recevoir chez lui à Mérentais : il me l'accorda. Madame Gorge * m'y mena; mais je ne

1. Le Père Rapin , dans ses Mémoires ( tome III, page 155 ), s*est étendu avec complaisance sur cette aventure de M. Feyaeau. Ceux qui croient faire tort aux Jansénistes en racontant ces odieux procédés dont ils furent l'objet, et qui ne voient à y dénoncer que l'esprit de la cabale, ne s'aperçoivent pas qu'ils portent témoignage contre eux-mêmes.

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