LA VIE DE M. DE PONTCHATEAU
Sébastien-Joseph du Cambout vint au monde le 20 janvier 1634, dans le château de Coislin. Il étoit fils de Charles du Cambout, marquis de Coislin, baron de Pontchâteau, et de La Roche-Bernard, chevalier des Ordres du Roi , gouverneur de Brest, lieutenant général en basse Bretague, Camille illustre depuis plus de cinq cents ans. Sa mère s'appeloit Philippe de Burges, fille de Charles de Seuri en Lorraine. Il fut baptisé le même jour dans la chapelle du château sans les cérémonies accoutumées, mais on les suppléa avec la permissioii de M. l'Évêque de Nantes dans la même chapelle le 27 août suivant. Il fut notnmé Sébastien-Joseph, par Sébastien de Rosmadec, chevalier des Ordres du Roi, seigneur du Plessis-Josseau-L'Êpinay , et par Marie Garheil, épouse de Jérôme du Cambout, aussi chevalier des Ordres du Roi. Deux ans après, le 7 juin 1636, ce jeune enfant perdit Philippe de Burges sa mère , et Charles du Cambout son père épousa en secondes noces Lucrèce de Quinquempoix, veuve, qui çivoit un fils qu'elle destinoit à en faire un chevalier de Malte ^
1. Dans une lettre de M. Arnauld à M. Du Vaucel du ("janvier 1683, on lit ce résumé sur M. de Pontchàteau, très-suffisant, ce semble , et qui montre en aperçu combien il était puissamment apparenté : « Ce que vous désirez savoir touchant M. Michelin ( M. de Ponichàteau ) est assez inutile; car je ne crois pas qu'on le puisse jamais faire résoudre ^ accepter , etc. Mais pour satisfaire votre curiosité , je vous dirai que son nom est Joseph-Sébastien du Camoout de Pontchàteau , d'une des anciennes maisons de Bretagne : —son père étoit cousin-germain du Cardinal de Richelieu; — que son frère aîné avoit épousé la fille aînée de M. le chancelier Séguier , qui étoit fort riche et n'avoit que deux filles , dont la cadette a épousé en premières noces le duc de Sully, et en secondes le duc de Verneuil , fils naturel d'Henri lY • que l'une des sœufs de M. Miotielin a épousé M. le duc d'Épernon , dont elle n'a point eu d'enfants; et la seconde ^. le comte d'Harcourt de la maison de Lorraine , dont elle a eu cinq garçonç et une fille qui est abbesse de Notre-Dame de Soissons. Mais j'avois oublie de dire que M. le marquis de Coislin, son £rère aine , a laissé trois gar-
Le ^3 mars 1640, S^tiasti^-^oseph ^ confirmé, «t à peine eut-il îUteiût !'%€ de sefM; ans, qu'il se trouva resrêtu ô^ ickus les J^éfices de François 4u Cambout son frère (^i s'en démit en si faveur, préférant une vie toute séeutière aux engagements de la cléricature. En cQj[^équenc« SéI)astien-ioae]^ ceout la tonsure, et le Pape lui accorda des bulles pour les trois abbayes dont Fran- ■çois du -Cambout aon frère s'étoit démis en sa laveur, savoir .celle 4e Gen^ton siUiée sur les froirîières du Poitou à troôs iieues de iMantes, de rordxe de Saint-Augustin . ^ui valoit cinq mill>e livres; celle de la Vieuxville, de l'Ordre de Cîteaux, à^*ine journée de Rennes, fondée en 1135, qui valoit six mille livrés; celle do Saint- ■Gildas^es-Bois, de la Congrégation de Saint-Maur, située à plus d'une journée de Nantes, de la fondation des bacons de La Roche- Bernard , qui valoit quatre mille livres; qui toutes ensemble pouvoient produire quinze mille livres de rentes. Quelque temps après, la nouvelle deTindispositionoù se trouva le cardinal de Richelieu, par une maladie de langueur qui le conduisit à la mort le 4 décembre 1642, obligea Charles du Cambout de faire un yoyage à Paris, et d'y mener le jeune abbé son fils pour pr(^ter du reste du crédit de ce premier ministre dont il étoit cousin-germain; nms ce fut fort inutilement, car ils en apprirent la jnort en chemin. Étant donc arrivé à Paris, Charles du Cambout mit en pension Sébastien- Joseph son fils , avec le fils de sa seconde femme, jau Collège des Jésuites à Paris, et leur donna pour précepteur un docteur nommé Magnet, qui étoit dans les mêmes sentiments que ces Pères, et ils y demeurèrent jusqu'à la mort de leur père, qui arriva le 4 mars 1648. Quelque temps après, l'abbé de Pontcbâteau âgé d'environ quatorze ou quinze ans, étant obligé d'allerétudier la philosophie dans un des collèges de ItJniversité , loua une maison proche Saint-Étienne-du-Mont, pour lui, son précepteur, un valet de chambre et son équipage; de là il alloit prendre les cahiers de philosophie chez M. Rohault, et dans les entretemps de ses études, comme il étoit naturellement porté au bien, qu'il aimoit la retraite et fuyoit le grand monde, il s'occupoit à lire avec goât les livres qui pouvoient l'entretenir dans cet esprit, et «ntre ceux-là il lut avec une application particulière tes Vies des Pères des DéseriSy et celui de la Fré(fU!ente Commamion qui faisoit
çon« doBt Tun est le duc de Coislin . le seeond revécue d'Orléans, et le troisième le chevalier de Goislin. Pour celui dont il s'agit , le Cardinal de Richelieu lui avoit fait donner tro s abbayes dont il n'en a plus uacune , s'en étant dépouillé pour n'avoir point à répondre du bien de l'Église et pomioif passer sa vie sans aucun engagement ni du cété du monde , ni de Jl^lise^ daps pne entière retraite , qu'il avoit choisie ^ans le dehors du mon^tere de Port-Royal des Champs, où il s'occupoit à cultiver une vigne, et un p^ant d'arbres de ces bonnes religieuses.» Assiégé , investi de toutes •pavle et ienié par «en «pompes et ces grandeurs, l'haiuMur «Mral de M. de Pontchàteau est d'y avoir résisté.
alors le sujet de Fentretien des personoes savantes. II fut si touché de ce dernier qu'il chercha les moyens d'en connottre l'auteur, et dans ce dessein il alloit sourent entendre les prédicatiqos de M. Singlin qui précboit à Port-Royal de Paris^ dans son votslnage, où se trouvoient ceux qui pouvoient lui en procurer la conuoissance.
La première année de son cours de Théologie, il prit les cahiers de M. Alphonse Le Moine qui dictoit un traité de la Grâce , mais quoiqu'il fût aidé dans cette étude par M. Magnet son précepteur, grand moliniste, il ne put goûter leurs sentiments, et la curiosité l'ayant porté à jeter les yeux sur un petit livre intitulé S. Augustiniis per seipsum docens , ce qu'il en lut l'engagea à vé-rifier lui-môme quelques citations qui le frappèrent, et par cette occasion il se mit à lire le 10*, le U*, et le 12' chapitre du livre de la Correction de la Grâce efficace par elle-même. Désabusé des faux sentiments de M. Le Moine , et de ceux de son précepteur , touché du désir de se sauver , animé par la lecture ordinaire qu'il faisoit du livre des Confessions de saint Augustin , excité par l'exemple des Vies des Pèreu des Déserts , ne trouvant point d'autres voies de son salut que la retraite , il eut dessein de se retirer aux Chartreux chez lesquels il alloit souvent converser par l'avantage du voisinage. Il en fit la confidence à un chartreux de ses amis qui s'appeloit Dom Etienne , qui lui conseilla d'en conférer avec M. de Rebours et M. Du Hamel , curé de Saint-Merry, qui étoient amis de Messieurs de Port-Royal. Ces deux messieurs, ne voulant pas eux-mêmes se charger de sa conduite , l'adressèrent à M. Singlin qu'il avoit souvent entendu prêcher à Port-Royal dès l'année 1651.
Lorsque M. l'abbé de Pontchâteau se mit sous la conduite de ce pieux ecclésiastique , il pouvoit avoir de seize à dix-sept ans ; car il écrivoit au 1" mars 1687, qu'il y avoit trente-six ans qu'à pareil jour il étoit (allé) à Port-Royal pour la première fois en 1651. M. Singlin commença d'abord par lui faire comprendre la nécessité où il étoit de se dépouiller de la pluralité de ses bénéfices , mais il ne fut pas aisé de l'en persuader ; ce jeune abbé étoit lié avec tout ce qu'il y avoit de plus grands seigneurs à la Cour, qui, avec toute leur autorité, l'en dissuadoient et lui représentoient qu'il n'avoit point d'autre ressource pour vivre , et pour soutenir le rang que lui donnoit sa famille et sa naissance. M. Singlin sentit bien cette difficulté et se contenta d'abord de le porter à en faire un bon usage , en contribuant au rétablissement de la discipline de ses moines , et en tâchant d'y introduire quelque réforme. Il lui fit remarquer combien on avoit surpris le Pape dans la concession qui lui avoit été faite de ses bénéfices; que dans ces bulles on lui donnoit de grandes louanges sur sa prud'homie , sur sa grande science , et sur ses bonnes mœurs ,
quoiqu'il n'eût alors que six ou sept ans. Il lui représenta que sa famille n'avoit eu que dés vues humaines en l'appelant à l'état ecclésiastique ; qu'ils avoient considéré les bénéfices qu'ils lui aYoient fait donner comme un bien héréditaire, qui devoit suivre la ligne du sang de leur famille. *
M. l'abbé de Pontchâteau fut frappé de ces vérités , et entra dans les desseins que M. Singlin lui proposa pour remédier à tous ces maux ; mais il cachoil autant qu'il pouvoit ses pieuses relations à son directeur moliniste qui ne travailloit qu'à l'en détourner par les idées des grands établissements dont sa naissance et ses alliances pouvoient le flatter. Ce docteur s'opposa aussi trèsvivement à la réforme que son élève se proposoit de faire dans ses abbayes , et il lui en écrivit le 17 février 1652 , de Nantes où il étoit allé par ordre de M. de Pontchâteau pour s'informer de l'état de l'abbaye de Geneston; il s'en expliqua en ces termes :
( Lettre du docteur Magnet, qui se signala en Sorbonne deux ou trois ans après contre M. Arnauld, en 1655 ou 1656.)
« J'ai été un peu surpris de ce que vous me mandez touchant vos études, et que ce carême qui est le temps de redoubler le travail , vous prétendiez tellement vous donner à Dieu que vous ne fassiez rien d'extraordinaire pour vos études. Les personnes de votre condition doivent être animées d'une ambition qui ne les fasse pas marcher dans cette carrière du doctorat comme les personnes ordinaires. Le Goadjuteur de Paris, les Ajchevêques de Rouen , les d'Estrées , et beaucoup d'autres que l'on vous pourroit nommer, n'ont pas été dans le sentiment où vous êtes, et ont cru qu'ils dévoient marcher dans celte route à pas de géants. Le sang de Richelieu qui bout dans vos veines ne devroit pas vous inspirer de moindres mouvements qu'à toutes les personnes de condition. L'ambition réglée et l'émulation sont des vertus qui ne sont pas incompatibles avec le service de Dieu. Vous savez ce que je vous ai dit plusieurs fois là-dessus, qu'une solide dévotion n'étoit point ennemie d'une grande étude : les ouvrages de saint Augustin et des autres Pères de l'Église vous en sont des preuves convaincantes. Je laisse ce discours pour vous prier de ne vous avancer de rien, s'il vous plaît, touchant la réforme de votre abbaye de Genest(»n. Quand je vous aurai entretenu là-dessus, j'espère que vous serez de mon sentiment , qu'il n'y aura point de mal pour vous , mais auparavant que d'en venir là, il y a bien des choses à dire dont vous tomberez d'accord. »
Pendant l'absence de ce docteur, l'abbé de Pontchâteau qui cherchoit la retraite , et qui tâchoit sincèrement à marcher dans la voie sûre qui conduit au salut, alla passer le carême à Port-Royal des Champs, par le conseil de M. Singlin qui l'adressa à M. Antoine Baudry d'Asson , dit de Saint-Gilles , qui y demeuroit, et qui dès lors lia une amitié si étroite avec ce jeune abbé,
que rien n'a pu en rompre les liens. M. de Saint-Gilles étoit un gentilhomme de mérite, fort riche, qui avoit tout quitté pour se retirer dans ce désert.
M. Magnet étant de retour de son voyage de Bretagne , voulant rompre toutes les liaisons que le jeune abbé de Pontchâteau aycit formées avec ceux qu'on appeloit Messieurs de Port-Royal , l'engagea à quitter le voisinage du faubourg Saint-Jacques , et à s'aller loger dans l'Ile ; mais cet ëloignement n'empêchant point qu'il ne continuât ses liaisons ordinaires , et ce précepteur ne pouvant réussir à le détourner des desseins de retraite et de réforme qu'on lui inspiroit, il tâcha d'engager la comtesse d'Harcourt à l^emmener avec elle en Alsace et en Allemagne , dont le comte d'Harcourt son mari étoit gouverneur en partie; mais n'ayant pu y réussir, il proposa à l'abbé de Pontchâteau d'aller à Rome, non pas qu'il eût en effet ce dessein , mais il s'en servoit pour couvrir les vues qu'il avoit de l'attacher, en passant à Lyon , auprès de son oncle Alphonse du Plessis, cardinal et archevêque de cette ville. Ils partirent donc ensemble et arrivèrent à Lyon au mois d'octobre 1652. M. de Pontchâteau y fût très-bien reçu par le cardinal de Lyon son oncle ( à la mode de Bretagne ) qui lui persuada de rester avec lui. Il le logea dans son palais avec tout son domestique, le goûta beaucoup et en fit son favori. L'abbé de Pontchâteau le méritoit bien ; il avoit tons les avantages d'esprit et de corps qu'on pouvoit désirer dans une personne de sa qualité; il étoit bien fait, de bonne mine , il avoit l^air et les manières très-engageantes , une extrême politesse , une grande faci* lité d'apprendre , de concevoir , et de s'énoncer, une sagesse et une droiture qui pàssoit de beaucoup celle de son âge, mais qui n'étoit pas encore à l'épreuve de tout ce qui se présentoit alors de grand à ses yeux , ni au-dessus de ses espérances ni des dignités dont le cardinal le ilattoit continuellement en le traitant comme son futur successeur. Ces idées lui firent perdre de vue pour un temps l'amour de la retraite et de la pénitence , et lui ôtèrent le goût qu'il avoit pris pour la piété dans les liaisons qu'il avoit eues avec Port-Royal.
Ce fut selon ces projets de sa future grandeur que le cardinal se résolut de l'envoyer à Rome , et qu'il fit marcher avant lui les équipages avec lesquels il vouloit qu'il lui fit honneur dans cette grande ville. Mais Dieu qui avoit d'autres desseins sur l'abbé de Pontchâteau , et qui le considéroit avec des yeux de miséricorde, renversa ces projets et le délivra de cette périlleuse tentation.
Le jour même qu'il devoit partir pour Rome, le cardinal fut attaqué d'une hydropisie qui l'enleva de ce monde en peu de temjw; il mourut la veille de l'Annonciation, 24 mars 1653, sans avoir pu disposer d'aucun de ses bénéfices en faveur de l'abbé de Pontchâteau, n'ayant eu que le temps de lui laisser par un codicille les .
meubles les plus magnifiques d*uxi de ses appartements, qui valoient bien quarante ou cinquante mille lirrea , et de dire en mourant, qu'il eût bien mieu^x valu pour lui mourir dans le lit de dom Alphonse que dans celui du cardinal de Lyon. Il avoit été d'abord évoque de Luçon, mais ayant remis cet évôché à Armand* Jean son frère, il se fit chartreux; ensuite il fut fait archevêque d'Ail, puis de Lyon, cardinal, grand aumônier de France, com* mandeur de l'Ordre du Saint-Esprit, abbé de La Chaise-Dieu, de Saint-Victor de Marseille, et de Saint-Martin de Tours.
Après cette mort l'abbé de Pontchâteau quitta Lyon où il n'avoit demeuré que huit ou neuf mois, et revint à Paris en diligence faire sa cour à la Reine mère, et au cardinal Mazarin ; on lui offrit la coadjutorerie de Tévôché de Dol en Bretagne, mais se trouvant trop jeune , il la refusa, il demeura encore quelque tempe à la Ck)ur où il se trouvoit à tout comme les autres courtisans , et suivoit le torrent du monde dont il étoit aimé ; mais enfin, ayant fait un tour en Bretagne où il laissa son docteur Magnet malade, il revint à Paris, quitta le quartier du Louvre, alla loger rue Saint- Dominique, faubourg Saint-Jacques, s'attacha de nouveau à en* tendre les sermons de M. Singlin, et se réunit très-étroitement à tous les défenseurs de la doctrine de saint Augustin et de la bonne morale, en sorte qu'en 1654 il se trouva très-lié à tous les amis de Port-Royal : il tàchoit de leur rendre tous les services qui dépendoient de lui. Il se remit sous la conduite de M. Singlin. 11 embrassa la vie pénitente, il couchoit sur la dure, il gardoit une étroite retraite, et s'appliquoit à l'étude sérieuse de la théologie et surtout à la lecture de saint Augustin et de tous les livres que l'on composoit alors sur les matières qui faisoient le sujet des disputes, et il en faisoit des extraits. Il s'appliquoit à mettre quelque réforme dans ses abbayes, et ne pouvant pas encore se résoudre à les quitter absolument, sa famille n'y consentant point, et étant encore trop jeune pour oser se déterminer à faire cet éclat contre leur sentiment, il tira de la Congrégation de Sainte-Geneviève quelques bens sujets pour mettre la réforme dans son abbaye de Geneston. Il marqua, par une lettre du 30 mai 1654, à madame la comtesse d'Harcourt, sa sœur, qui avoit eu soin de lui dès son enfance, qu'il étoit toujours dans le dessein de se donner entièrement à Dieu, et de quitter tout à fait le monde; que ce n'étoit point une pensée passagère, qu'il Tavoit toujotirs eue, et qu'elle étoit gravée en lui plus fortement que jamais : dans ces dispos!» tions il ne fut plus question pour lui que de se déterminer sur le choix d'une retraite, et ce fut sur cette incertitude qu'il consulta dom fitienne, chartreux, prieur d'Orléans, qu'il avoit connu à Paris, et qu'il savoit être dans de Ixxis sentiments ; mais ce chartreux ne lui conseilla pas d'entrer dans leur Ordre et le renvoya à M. Singlin, Texhortant à se retirer absolament à Port-Royal où il
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avoit beaucoup d'amis, et où il seroit soutenu dans la piété par leurs bons exemples. La lettre de œ Père est du 10 juillet 1655; voici comme il s'en expliqooit :
« Je ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé de votre confiance qui m'est d'autant plus bonorable que son sujet est précieux; mais je ne sais comment vous pouvez me consulter, puisque notre Père (il entend M. Singlin, directeur du dehors et du dedans de Port-Royal, et dont ce chartreux prenoit les avis) vous peut résoudre votre difficulté par les lumières que Dieu lui donne^ pour votre conduite. Si j'étois en votre place, je m'arréterois entièrement, ce me semble, à ce qu'il m'en diroit, sachant bien quMl n'agit pas dans toutes les affaires par précipitation , mais avec poids et mesure, c'est-à-dire après beaucoup de prières : néanmoins, parce que vous voulez que je vous déclare mes sentiments, je vous dirai maintenant ce que je vous ai mandé autrefois , que vos forces corporelles ne me semblent (as suffisantes pour résister à la fatigue qui est inévitable daos l'état de notre vie ; l'expérience confirme très-souvent ce que je vous écris, et en vérité c'est une grande désolation d'être détenu d'infirmité dans un genre de vie comme la nôtre. J'en parle comme savant ; c'est pourquoi, quelque résolution que vous preniez dorénavant pour y entrer, prenez garde surtout, je vous prie, à ne vous point flatter sur la présomption de vos forces; cela est important. Pour ce qui vous arrête davantage et sur quoi, dites-vous, votre esprit a peine à se résoudre, vous savez que la conduite de notre Ordre n'est pas cachée à tout le monde, c'est-à-dire aux spirituels tel que votre bon Père duquel j'ose dire qu'il connott ex ungue leonem et auquel vous pouvez vous en rapporter, car je suis assuré qu'il ne vous trompera pas, et tout ce qu'il vous en dira n'est rien en comparaison de ce que vous éprouveriez dans cette conduite, si vous y étiez engagé comme moi, et tous les autres. Il y a bien des mystères; partant je vous dis en secret qu'encore que je me sente obligé de rendre grâces à Dieu tous les jours de ma vocation dans rétat où j'ai fait profession, néanmoins si j'étois à reoommencer ce que j'ai fait volontairement une fois et sans regret, et de plus si j'eusse connu en ce temps Port-Royal et la sainte vie de- nos amis qui y demeurent, je vous avoue qu'il me semble que j'aurois d'autant plus combattu (si Dieu m'eût tenu dans une incertitude pour choisir) pour me rendre à Port-Royal, que j'aurois été certain des avantages qu'il y a dans cette sainte maison par dessus plusieurs autres religieuses pour y vivre selon la pratiqtie de l'Évangile ; et sans vouloir le moins du monde condamner votre irrésolution qui est peut-être une disposition divine, je m'étonne^ oui, je m'étonne, comment vous qui y avez tant d'habitudes et depuis si longtemps, qui y êtes si fort aimé , qu'un chacun de nos amis qui y demeurent arracfaeroit volontiers ses yeux pour vous
les donner, s'il étoit besoin ; je m'étonne, dis-je, comment et pourquoi vous balancez tant pour y demeurer, puisque vous voulez quitter le monde comme un lieu dangereux. Je ne suis pas si téméraire que de condamner vos sérieuses réflexions sur un choix si important, mais aussi permettez-moi de vous dire modestement qu'il ne faut pas toujours craindre, mais qu'il faut se déterminer tout de bon, de peur que notre vie ne se passe toute eu inquiétudes. Pour moi je ne présume pas pouvoir vous donner conseil, mais si j'étois à votre place, et qu'il me fût permis de choisir, je me déterminerois à finir mes jours dans Port-Royal quand même j'y devrois être employé aui plus vils offices. J'ai conçu une si haute estime de tous ces bons solitaires, que je ne sais si je pourrois trouver des occasions sortables à ma volonté pour les servie, (mais certainement si je le pouvois) je le ferois. Oh I que tous les solitaires ne leur ressemblent pas ! et que Ton seroit heureux si dans les déserts qui se rencontrent aujourd'hui dans l'Église, on étoit conduit par de tels directeurs! Dieu a marié dans leurs &mes la connoissance et l'amour, et ces deux qualités régnent si absolument dans toutes les actions de ces bons serviteurs de Dieu, qu'il n'y a point d'homme raisonnable qui les connoisse, qui ne les aime. Et je suis si persuadé de l'éminencede leur vertu, que je défie toute la persécution imaginable, je ne dis pas de me la faire perdre (cette persuasion), mais de la diminuer d'un degré dans mon esprit. Et qui pourroit faire autrement sinon des aveugles qui, par quelque punition secrète, ne s'apercevroient pas de la visible protection de Dieu qui reluit en ce misérable temps sur cette sainte maison, comme le feu anciennement sur le tabernacle durant la nuit. C'est pourquoi je vous dis avec l'esprit que vous aimez en moi, qu'il me semble que vous ne pouvez faire un meilleur choix que de vous retirer à Port-Royal, pourvu que Dieu, le maître des volontés, ne vous appelle point autre part : car il le faut suivre en tout et partout. Que croyez-vous qui manque dans Port-Royal? Vous y serez toujours libre, ce que vous ne pourrez avoir dans un Ordre religieux où vous ferez profession, et où je ne vous conseille point d'entrer, dans les appréhensions où vous êtes à présent, et môme depuis longtemps ; de plus , si vous aspirez à vous retirer dans une solitude , je ne sais pas où vous pourrez en trouver une pareille à Port-Royal tant pour le corps que pour l'esprit; davantage, ce qui vous doit faire cliuisir et même préférer la. solitude de Port-Royal à une infinité d'autres des réguliers, c'est que vous y professerez librement la doctrine de saint Augustin, qui est si bannie aujourd'hui de presque toutes les Communautés où la plupart des disciples de ce grand saint sont assez maltraités, vous ne l'ignorez pas. Pourquoi donc vous engager à une telle captivité, quand vous pouvez être dans une sainte liberté? Je suis bien éloigné de mesurer mon jugement foible à la solidité du