A PORT-ROTAL DS8 CHAMPS
« Nous VOUS présentons, Messieurs^ le corps de messire Sébastien- Joseph de Goisiin du Cambout de Pontchâteau auguel nous avons eu l'honneur d'administrer les sacrements dont TÉglise Console et fortifie les mourants, qu'il a reçus avec toute la dévotion et piété dont peuvent être capables les plus grands saints. Sa personne pour lors nous étoit inconnue, et vous n'ignorez pas qu'il y avoit déjà longtemps qu'il étoit caché aux yeux du monde avec lequel il avoit fait divorce et fermé toutes les avenues aux occasions qui ont coutume de corrompre le cœur humain, se dépouillant pour ce ^ujet tout d'un coup de ses grands biens pour mener une vie pauvre, fuyant les honneurs que son illustre naissance lui donnoit, et que les grandes qualités dont Dieu l'avoit doué lui faisoient justement mériter. Il s'étoit nonseulement voulu priver de tous les plaisirs les plus innocents de la vie, mais il s'étoit condamné pour le reste de ses jours à une mortification et à une p'^nitence aussi rudes que celles que nous lisons dans les Vies des anciens Anachorètes. Ne vous attendez pas que je descende dans le particulier d'une vie si extraordinaire : il n'y a personne qui en soit mieux informé que ceux de cette maison ; mais je n'ai pu me dispenser de vous dire qu'il me semble que le dessein qu'il a eu de désirer que son corps fût mis en dépôt en cette église pour y attendre la résurrection générale, a été que se souvenant que Dieu lui avoit inspiré cette vie pénitente par les bons exemples des saintes Religieuses de ce monastère , il étoit persuadé qu'après sa mort il pourroit espérer un grand secours de leurs prières pour satisfaire à ce qu'il pourroit être redevable à la justice de Dieu; car c'est l'ordinaire des personnes les plus pieuses de s'estimer les plus grands de tous les pécheurs ; mais je ne puis aussi m'empêcher de croire que ces vertueuses Religieuses de leur part ne le considèrent comme un puissant intercesseur auprès de Dieu^ pour leur obtenir cet aimable don de persévérance dans leurs continuelles austérités , et une protection particulière dont elles ont un très-grand besoin, et qu'ainsi elles recevront ce dépôt avec joie , comme un grand présent qui leur est fait. Pour moi je vous assure que j'ai reçu avec un singulier plaisir l'ordre d'être le député de M. le pasteur de Saint-Gervais de Paris pour vous en venir faire le compliment. »
RÉPONSE DE M. EU^TACE EN RECEVANT LE CORPS DE MESSIRE DU CAMBOUT DE PONTCHATEAU.
« Nous recevons, Monsieur, avec tous les sentiments que la foi etla charité nous peuvent inspirer, le corps de cet illustre serviteur de Dieu que vous nous remettez entre les mains. 11 a mieux aimé pendant sa vie s'obscurcir et ^'humilier dans la maison de Dieu que de vivre avec éclat et arec honneur dans les palais du monde; il n'a pas eu moins de zèle à se cacher aux yeux des grands de la terrd ^ à fuir tous les avantages du siècle , qu'il a eu d'ambition pour les biens du Ciel , et de soin de vivre toujours comme en la présence de Dieu et des Anges. Il avoit préféré la retraite de cette solitude à tous les autres lieux où il auroit pu s'appliquer aux exercices de piété , et il l'a voit choisie pour y passer sa vie à servir Dieu dans les travaux de la pénitence, en servant cette Communauté pour laquelle Dieu lui avoit donné une charité singulière; mais les ordres de sa providence ne lui ont pas permis d'y demeurer autant qu'il auroit souhaité, et qu'il en avoit pris le dessein. 11 a porté avec peine l'exil de cette vie qui ne lui permettoit pas de vivre toujours en liberté avec des personnes qu'il aimoit avec beaucoup de tendresse; mais il avoit appris à mettre infiniment au-dessus de tout ce qu'on peut goûter de plus doux sur la terre , cette céleste Patrie où nous ne serons plus séparés comme on l'est le plus souvent ici-bas par Téloignement des lirux où chacun se trouve attaché, mais où nous serons tous parfaitement unis dans la contemplation d'un même objet qui est la Vérité , la Sagesse et la Justice étemelle. Il a été heureux de s'occuper de ces choses-là pendant sa vie ; il a été encore plus heureux de les aimer de toute l'étendue de son cœur. Pourquoi ne penserons-nous pas qu'il est maintenant heureux , ou qu'il le sera bientôt en les possédant dans la paix et le repos de l'Éternité? Il a souhaité qu'après sa mort son corps fût remis dans un lieu d'où son cœur n'est jamais sorti. C'est à vous , Monsieur , que nous sommes redevables de ce que ce précieux dépôt nous est remis entre les mains; vous avez satisfait à tous les devoirs que la religion et la piété vous pouvoient prescrire : c'est à nous maintenante nous acquitter, par nosprières et nos sacrifices, de ce que nous devons à une personne qui nous a toujours aimés, et les Religieuses qui composent cette Communauté , toutes pénétrées des sentiments de la reconnoissance qu'elles ont pour la charité qu'il a eue pour elles, ne manqueront pas de lui rendre par leurs vœux, et par tous les exercices que la religion leur prescn't , leurs devoirs et les secours dont il pourroit avoir besoin. »
Après le service et la messe, il fut enterré dans l'église de
Port-Royal des Champs devant la; grille du chœur, et couvert d'une tombe sur laquelle on grava son ^itaphe faito pia M. Dodart, son intime ami et san médecin.
En 1711 , ayant été déterré dans la destruction totale de ce saint monastère, son corps fut porté avec celui de M. le chevalier de Coislin. son petit-neveu , dans l'église de Magny-Lessart près de cette aobaye.
Madame d^Épernon, sa sœur, lui fit faire un service au Val-de- Orâce huit jours après , où M. le duc de Coislin , M. le comte d'Armagnac et tous les autres seigneurs de sa famille se trouvèrent , çt firent Thonneur à tous ceux qui y assistoient de les remercier.
te Révérend Père Abbé (Charles ) d'Orval, ayant appris par mademoiselle Gallier sa mort , lui écrivit en ces termes le 3 de juU* let 1690 :
ce J'ai reçu, Mademoiselle, ce matin tout ensemble vos deux lettres du 24 et du 28 du mois passé par lesquelles vous me mandez la maladie , et puis ensuite la mort du bon If. Fleuri y que Dieu veuille avoir en gloire! Cette triste nouvelle m'a étrangement surpris , et Jamais mort ne m'a touché le cœur comme celle-là. Il n'y â que la seule soumission que nous devons aux adorables jugements de Dieu qui soit capable de m'en consoler , et la persuasion que j'ai qu'il est un puissant intercesseur auprès de Dieu pour nous. Comme cependant les choses de l'autre monde nous sont fort cachées , nous ne laisserons pas de prier pour lui , et de faire le devoir comme pour un de nos confrères, puisque nous avons eu le bonheur de l'avoir considéré comme un membre de notre Communauté. Dieu nous avoit fait la grâce de nous prêter ce grand exemple pour nous réveiller de notre assoupissement ; mais parce que nous ne lui avons pas été assez reconnoissants , il nous l'a retiré en punition de notre ingratitude. En partant d'ici il m'avoit laissé entre les mains un paquet, avec ordre de Couvrir ^ s'il mouroit hqrs d'ici , et non autrement. Je l'ai ouvert en suite de la triste nouvelle de sa mort^ qu'il a prévue et nettement prédite comme il parott par ce que j'ai trouvé dedans. 11 y a aussi deux articles aiji vous regardent. Il faudroit, dit-il, avertir mademoiselle Gallier qu'il y a une cassette à lui envoyer.... » Et dès le lendemain, par une deuxième lettre que cet illustre Abbé écrivit à la même demoiselle, il lui dit :
«Ce 4 juillet i6dO.
«... Je n*al publié la mort de Jlf. Fleuri que ce matin m Chapitre en présence de tous les religieux et convers , dont une partie fbndoit en larmes; il y en a quelques-uns qui demeurent inconsolables. On vient de faire un service conformément à ses intentions et à son esprit , c'est-à-dire selon la première simplicité de
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rOrdrai étant pvrsiiadé quil auroit regardé d^ haut arec hiéi* gnaiieti la mol&ére magnificanee dont on tût pu se servir selon l'usage du temps* Prenes s'il tous plaît la peine de me marquer les partlo^arités de m mort. Je suis Totre.*. Fran. eharles^ abbé d'Orral. »
( Suit un chapitre intitula : Les ditpasiUonf inidrkyarM (2u coBWr de M, de Fontchdteau; c*est celui <lu'on ya tire.)
VoUà tout ce qu'on a pu recueillir de la vie eztérieuie de M. de Pontohéteau ; nuûs, comme eet eitériear ne suffit pas pour le faire eonnottre dans tout aon entier, il est à ^opos d'ajouter id ce qui peut nous ^[^rendre quel étoit le fond de la disposition de son cœur et les sentiments les plus intérieurs de son éme.ll. dePont^ obéteau deyoit l>eaucoup aux dons que Dieu lui avoit faits en nais«> sant, car la bonne éducation eut peu de part au bien qui a paru depuis en lui ; il perdit sa mère, comme on l'a remarqué, deux ans après sa naissance, et ne reçut d'Instruction que ceUe que voulut bien lui donner sa belle-mère qui avoit un fils de son premier mariage, sur lequel elle eut toujours préférablement toutes ses attentions, et M. de Pontcbâteau a dit depuis, se ressouvenant comme on l'avoit élevé « qu'il n'avoit été gouverné et conduit que par des femmes qui ne l'avoient amusé qu'à des bagatelles et à des oiseaux , qu'il n'avoit été instruit que par des ecclésiastiques de village; qu'à la vérité son père Tavoit élevé avec des principes d'honneur et en enfant de qualité, qu'il lui avoit donné une grande horreur du mensonge, lui répétant souvent qu'un gentilhomme ne doit jamais mentir; qu'il lui avoit appris à ne tutoyer personne, pas même ses valets , et à avoir une extrême politesse et être civil envers tout le monde, mais que son père ignoroit les grandes maximes du Ghristianismei et n'inspiroit à ses enfants qu'un air de grandeur et d'élévation; qu'il oomptoit les bénéfices quiétoient danssafamiUe comme un bien héréditaire dont il pouvoit disposer sans considérer la vocation de ses enfants^ et sans se soucier d*e& acquitter les charges, ni les obligations. Aussi l'abus que M. de Pontehâteau en avoit fait dans sa jeunesse fut pour lui un sujet de gémir le reste de ses jours, quoiqu'il s'en fût démis : c'est pourquoi il ne pouvoit supporter la pluralité des bénéfices de M. son neveu l'abbé de Coislin, depuis évêque d'Orléans et cardinal. Il ne lui a jamais écrit qu'il n'ait gémi sur son sujet, et qu'il ne l'ait exhorté à les quitter. Il ne supportoit pas avec moins de peine le faste qu'on lui avoit inspiré dès le berceau, et ce n'étoit qu'avec douleur qu'il apprenoit que sa famille croissoit en grandeur et en magnificence ; lorsqu'on lui parloit des rangs, des dignités, et des charges que ses parents occupoient à la Cour, il répétoitces excellentes paroles de Job et se les appliquoit à lui-même : u Putredini dixi : Pater meus es; et mater mea et soror mea, «ermtlm«;J'ai dit à la pourri*
ture : Vous êtes mon père ; et aux vers de la terre, Vous êtes ma mère et ma sœur. » Il ne s'étudioit qu'à oublier sa famille, et à faire en sorte d'en être entièrement oublié. Dans une de ses lettres, il disoit de soi-même pour s'humilier : « J'ayois naturellement les IncliDaUons assez bonnes, et si Dieu avoit permis que j'eusse eu une éducation qui y eût été conforme, il me semble que je me fusse porté au bien, mais quel moyen de la trouyer dans des familles qui ne sont pas chrétiennes ? » Dans une autre il disoit que « c'est un grand, déshonneur devant Dieu d'être né de quelque condition selon le monde, parce que d'autant plus qu'on a de parents élevés, on peut en compter dans sa famille un plus grand nombre de réprouvés? Ne seroit-ce pas un bel honneur à un homme de descendre en droite ligne de deux ou trois voleurs de grands chemins, ou de criminels de lèse-majesté ? On s'iroit cacher si cela étoit, et n'est-ce pas bien pis de se trouver allié avec des gens qui sont morts dans le crime et dans l'impénitence, ou d'autres qui vivent encore dans le même état ? Voilà ma généalogie. Que fais-je donc, en y renonçant, que de m'élever véritablement et d'ôter cet opprobre qui me devroit couvrir de confusion devant les gens de bien? » Il disoit ceci à l'occasion de ce qu'on le' félicitoit que dans- la promotion des chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit le 2 décembre 1688, le roi avoit mis de ce nombre cinq de ses neveux, c'est à savoir : M. l'Évêque d'Orléans, M. d'Armagnac, le chevalier de Lorraine, M. de Brionne et M. le duc de Coislin. On peut voir ce qu'il dit de sa famille et de son élévation, dans sa lettre du 27 avril 1676^; dans la même lettre parlant du mauvais usage qu'il avoit fait du revenu de ses bénéfices, il ajoute : « Pour ce qui est de moi, je vous supplie de me dire ce que vous jugeriez d'un homme qui ayant eu l'administration de l'Hôtel-Dieu en auroit dissipé les revenus, en auroit fait bonne chère, laissé mourir les pauvres de faim, et qui après cela, pour toute réparation, quitteroit cette administration. Dites^n ce que vous en pensez, et vous prononcerez ce que je mérite ? »
Lorsqu'il se souvenoit des dangers où les liaisons qu'il avoit eues dans sa jeunesse avec sa famille et à la Cour l'avoient exposé, et qu'il se représentoit les attentions qu'il avoit eues à plaire au monde et à y faire une agréable figure; il ne pouvoit retenir ses larmes ni ses gémissements. Il avouoit, au milieu de sa vie pénitente, qu'il avoit beaucoup de peine à en effacer les idées de son cœur, et il se vouloit du mal d'avoir encore conservé dans ses manières des restes de cette politesse. Et à cette occasion, parlant de soi-même, il disoit : « On a un certain sot air, dont on ne se peut défaire; ne croyez pas que je ne l'aie pas pris ce matin en
i. Il existe ou il existait une collection des lettres manuscrites de M. de Poutcbâteau, que le biographe avait sous les yeax.
entrant chez vous, car la nature aime à se dilater. » Sur les bienséances que demande la qualité, il ajoutoit que « c'étoient des chimères qui lui étoient insupportables; qu'elles n'étoient fondées que sur la folie de la qualité et de la noblesse qui est une sottise dont les gens du monde ne peuvent presque se défaire. » Il ne pouYoit penser aux grftces qu'il avoit reçues de Dieu, et au mépris et à Tabus quHl en avoit fait, sans s'humilier profondément. Il reconnoissoit que Dieu ne Tavolt point perdu de vue nonobstant ses égarements ; et il se remettoit souvent devant les yeux « les sentiments de retraite, de conversion, d*amour pour la vérité, que Dieu avoit bien voulu graver profondément dans son cœur, lorsque dès sa plus tendre jeunesse il lut les Figures de la Bible, les Confessions de saint Augustin, les Vies des Pères des DésertSj sentiments, disoit-il, qu'il n'a jamais oubliés^ et qui l'ont. toujours rappelé à son devoir, au milieu même de ses plus grandes dissipations. » 11 étoit dans de continuelles actions de grâces de ce qu'il avoit plu à Dieu de le lier étroitement à Port-Royal, et il ne pouvoit s'empêcher de se reprocher continuellement de s'en être éloigné quelque temps. C'est pourquoi il disoit souvent à Dieu : « Ah instahilitate cordis libéra nos. Domine : Seigneur, délivreznous de l'instabilité du cœur. » Il étoit persuadé que son salut étoit attaché à sa liaison avec Port-Royal, au moins à cet esprit de solitude, de retraite et de piété, qui y régnoit, et qu'il ne trouvoit en aucun autre endroit si solidement établi; aussi étoit-il désolé des traverses qui s'opposoient au désir ardent qu'il avoit d'y passer.le reste de ses jours; c'est ce qui lui fit dire en 1681, dans une de ses lettres, attribuant à ses péchés les oppositions qui y survenoient : « Je pleure en vous écrivant ceci, et en voyant ce qui est dit dans le deuxième livre d'Esdras, où Néhémie rapporte la tristesse où il fut en apprenant l'état où Jérusalem étoit réduite; il en fut si touché que le roi s'en aperçut, et lui en demanda le sujet. Hélas, Sire, lui dit-il, comment ne serois-je pas affligé, sachant que la ville où sont enterrés mes pères est déserte, que ses portes ont été brûlées? Et ce n'étoit que des murailles qu'on pouvoit rebâtir, comme en effet on les rebâtit quelque temps après ; au lieu que si Dieu n'a pitié de nous, et qu'il n'arrête les desseins de nos ennemis, on ruinera notre maison, de sorte qu'il ne sera presque plus possible de la rétablir.... Hélas ! j'ai contribué par mes péchés à mettre Port-Royal dans l'état qu'il est : car je puis avec bien plus de sujet m'en accuser que les Sœurs professes. » Et finissant cette lettre, il dit : « En vdlà assez pour l'état où je suis, car je ne veux pas qu'on me trouve les larmes aux yeux. » G*est dans cet esprit qu'il répétoit souvent ces paroles du Psaume 66 : «t Deus misereatur nostri et benedicat nohis : Que Dieu ait enfin pitié de nous, et nous comble de ses bénédictions! » Il ne pouvoit recouvrer autre part ce qu'il trouvoit à Port-Royal, et lorsque
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malgré lui tl étoit oUifé d*«a gortiri il disoit : « Ck)iB9ieBt faire pour s'éloigner à» ce qu'on aime, d'us lieu où Dieu parott «i yi»- Mement? » St c'est ce qui faisoit qu'il n'eu pouyoii a«i]^po^ter qu'impatiemmeut la privation. U appeloit ce lieu sa maie<Mi, les religieuses ses Mères, et ceui qui demeuroient avec elles ses frères et sa famille; il recoimoissoit que leurs prières avoient eontiibué beaucoup à sa conversion, ce i{ui avoit fait dire de lui ce qu'un saint £vèque dit à sainte Monique, qu'un enfant de tant de larmes ne pottvoit périr. Ainsi il ne parloit de toute cette sainte maîsen qu'avec transport, « Il est vrai, disoit-il sur la fin de sa vie, que j'ai connu les vérités d'assez bonne heure, il y a trente ans que je oonnois Port-Royal^ mais pour vous dire le mauvais usage que j'ai fait de cette oonnoissance il faudroit un livre» >» C'est ainsi que Testime. qu'il faisoit de cette maison, et le mépris qu'il faisoit de lui-même, le faisoiônt parler, car il s'est toujours regardé comme un grand pécheur ^ Et écrivant k l'un de ses amis dans ces mftmes sentiments , il lui disoit : « J'ai une telle horreur de moi-même, que lorsque j'étois chez nous (c'est de Port-Boyal qu'il parle), je n'osois parler à pas une de nos Sœurs. Il est vrai que j'ai toujours eu un respect très-gracd pour elles, môme au milieu de mes désordres, que je les ai toujours défendues et soutenues autant qu'il m'a été possible, et que mon respect s'est encore augmenté depuis que j'ai été plus uni à elles, mais cela n'empêche pas que je ne reconnoisse que c'est avec justice que j'en suis éloigné. Pour servir des vierges, il faudroit avoir quelque rapport à leur pureté, et quand je me regarde, je me fais peur à moi-même. Les lieux saints chassent les personnes qui ne sont pas saintes, c'est ce qui fait ma crainte; il m'est bien sensible de quitter ma famille, mais vraiment je ne mérite pas d'y être. » On peut lire la lettre qu'il écrivit à madame d'Ëpemon sur le bonheur de sa solitude, le 6 jau'vier 1675. £t plus bas, il ajoute : <c Je ne sais où j'en suis depuis que je suis hors de chez nous. » Et répondant à un ami qui lui mandoit les sentiments avantageux * qu'on avoit de lui à Port* Royal, il lui dit ; « On n'en doit point avoir de tels de moi : on a cru qu'il falloit vous dire ce qui poùvoit vous édifier, et comme il y a quelque chose de cela dans mon extérieur^ on s'en est servi pour votre bien. U est vrai que oela semble bestti, et il y a eu des gens qui ont eu envie de me oonnottre quand on leur disoit que j'ai le malheur d'être né dans lé monde, car on se laisse tromper à quelques apparences qui ne sont rien : ce sont de beaux enduits qui couvrent bien de la pourriture. »
1. Au rebours de l'homme naturel qui s'abandonne aux directions de l'amour-proprey le chrétien le plus humble et le plus avancé, suivant la parole d an saint, voit une poutre de OrAce dans Toeil dn prochain, et il ne croit pas même en avoir une pailla dans son œil.
' Le désir quMl avoit toujours eu pour ta ftiite du inonde lui avoit inspiré l^amour de la retraite et de la solitude^ et cette inclination s'étoit bien augmentée en lui depuis qu'il avoit goûté la Tie qu'on menoit à Port-Royal, et, lorsqu'il fut obligé d'en sortir, il recherchoit avec bien de Tempressement les moyens d'en trouver une pareille dans quelque abbaye éloignée de tout commerce avec les gens du monde; il la chercba longtemps, et il sembloit ravoir trouvée dans la réforme qu'on voulut établir à Haute-Fontaine; mais, la Providence en ayant rompu le projet, il crut la retrouver en l'abbaye d'Orval où il prétendoit finir ses jours; il étoit charmé de cette solitude où il trouvolt un parfait silence, une profonde paix, l'exécution littérale de la règle de saint Benoît pour laquelle il avoit toujours eu une extrême vénération. C'est dans cette solitude qu'il se consoloit de l'égarement de sa vie passée par la multitude de ses larmes, et il disoit souvent de l'abondance de son cœur qu'un chrétien devroit toujours pleurer, et que ses pleurs devroient être toute sa consolation : et il avouoit en écrivant à ses amis qu'il reconnoissoit avec saint Augustin que les larmes des personnes qui prient sont plus douces que les joies de ceux qui assistent aux spectacles. La seule peine qu'il dit qu'il eût dans cette abbaye, c'est qu'on l'estimoit trop et qu'on ne l'humilioit pas assez, car l'humilité étoit sa vertu qu'il croyoit nécessaire à son état particulier, et c'étoit pour tâcher de l'acquérir qu'il avoit toujours changé son nom, qu'il affectoit partout où il alloit d'y vivre inconnu, qu'il choisissoit les emplois les plus vils et les plus bas, qu'il cherchoit à cacher le bien quMl faisolt, et à se remplir de l'idée énorme qu'il se faisoit lui seul à lui-même de ses dérèglements, qui n'auroient pas certainement passé pour des crimes aux yeux des personnes mondaines, et il disoit perpétuellement ces paroles du verset dernier du Paume 118 : * Erravi tient ovis quœ periit : J'ai été errant et vagabond comme une brebis perdue. » C'est par cette même humilité quil a toujours caché la part qu'il avoit eue à beaucoup d'écrits qui se sont faits à roccasion des disputes. L'on ne sauroit pas encore aujourd'hui qu'il travailloit à la Vie des saints de l'Ordre de Clteaux, si la mort ne l'eût surpris dans cette occupation, et s'il ne lui eût pas été nécessaire de conférer avec M. l'abbé d'Orval et plusieurs autres personnes qu'il avoit été obligé de consulter. Il avoit si' peu d'idée de la vie pénitente qu'il avoit menée depuis si longtemps, que dans les dernières années il disoit d'un air tout péné* tré : « J'ai tel âge, et je n'ai pas encore commencé à servir Dieu. » Et sur ce que quelqu'un de ses amis lui demandoit ce qu'il avoit encore à faire après avoir tout quitté, il répondit : « Vous demandez ce que j'ai encore à quitter dans le monde? Moi-môme, l'estime que je fais de moi-même, l'amour de ma santé, de mon corps, de mes commodités, la complaisance que je trouve dans
l'amitié des personnes avec qui je suis, et cent autres choses que je ne fais qu'entrefoir présentement, parce qu'il y a d'autres choses plus grossières qui m'occupent et m'empêchent de yoir ce que j'aperçois dans la retraite. »
Il avoit une assiduité et un goAt tout particulier pour la lecture de TËcriture sainte; il ne passoit aucun jour sans en lire plusieurs chapitres. Ce goût lui étoit venu dès sa première jeunesse, et il se sentoit très-ohligé à ceux qui dans son bas âge luiavoient fait lire les Figures de la Bible ; il n'en a jamais perdu Tidée, et il disoit que depuis ce temps-là il lesavoit toujours eues présentes à l'esprit. Les prières faisoient aussi ses délices de tous les jours, et par sa grande habitude i prier il avoit appris tous les Psaumes par cœur et savoit presque tout le Bréviaire. Il ne se contentoit pas de lire TËcriture et de réciter des Psaumes, il s'appliquoit dans ses oraisons particulières à en méditer les sens et s'en appliquer les instructions ; c'est pourquoi il avoit été charmé du livre de YOraison de M. Nicole, et écrivant à un de ses amis, il lui disoit : « C'est un beau livre que le Traité de TOraison de M. Nicole; je me repens bien de ne l'avoir pas lu déjà plusieurs fois, et je ne m'étonne pas que M. de Saei dise qu'il faudroit le lire continuellement. » Et dans une lettre suivante il ajoute : « Je me repens bien de ne l'avoir pas fait plus tôt, quoiqu'il me fasse grande peur, car j'y vois la nécessité de la prière bien établie, et en môme temps je suis si convaincu que je ne prie point, que cela m'épouvante. Je prie Dieu qu'il rende à l'auteur le bien qu'il a fait en faisant ce, livre ; il est admirable, je veux le lire sans cesse.» 11 étoit très-attaché aux intérêts de l'Ëglise qu'il regardoit comme sa mère, et il souffroit avec peine, comme ses véritables enfants, les maux dont elle étoit affligée par les divisions et les disputes ; il n'a même rien négligé de tout ce qu'il a pu faire pour lui procurer la paix, et pour la soutenir contre ceux qui Tattaquoient ou dans sa doctrine, ou dans sa morale, et il ne s'est cependant porté à la secourir que lorsqu'il s'y est trouvé nécessairement obligé. 11 étoit naturellement ennemi de toute intrigue, de toute cabale ou partialité, et il disoit souvent, parlant des distractions où la nécessité des affaires l'avoit jeté, qu'il n'avoit jamais souhaité autre chose que la retraite, le silence, ei\ un mot ne rien faire que penser à son < salut, du reste planter des choux, remuer la terre. Cependant on n'a pas laissé de le dépeindre auprès du feu Roi comme un homme inquiet et brouillon qui cabaloit contre l'Ëtat; mais ces calomnies qui venoient de la part des ennemis de l'Église, et même de l'État, n'ont jamais pu persuader ce prince que M. de Pontchâteau fût tel qu'ils le lui dépeignoient. Il est vrai que dans le voyage que le Roi fit en Flandre, il dit à M. d'Armagnac, en plaisantant avec lui, qu'il avoit un oncle qu'on disoit qui faisoit bien des choses pour les Jansénistes et qui suivoit le parti avec
beaucoup d'ardeur; et le comte lui ayant répondu qu'il pouvoit assurer Sa Majesté que son oncle ne feroit jamais rien contre son E service, le Roi lui repartit qu'il n'en avoit jamais douté. Aussi
1 M. de Pontchâteau nVt-il jamais reçu en particulier aucun ordre
! chagrinant de la Cour, quoique ses ennemis Teussent bien voulu
desservir. Mais, comme les ordres que M. Tarchevôque de Paris t avoit donnés à Port-Royal l'obligeoient à chercher un autre lieu de
I retraite et qu'il craignoit qu'on ne fît des affaires à ceux chez qui
i il pouvoit se retirer, il se crut obligé d'écrire à madame d'Épemon,
i sa sœur, et à M. d'Armagnac, son neveu, pour les engager à pré-
i venir le Roi sur son sujet, contre les intrigues de ses ennemis.
[ Voici ce qu'il dit à madame d'Ëpernon dans sa lettre du 4 mars
1681 : «Vous lui direz (parlant du Roi) que j'ai appris avec [ bien du déplaisir qu'on avoit tâché de me noircir dans l'esprit de
Sa Majesté, et de lui donner des impressions fort désavantageuses de moi; que, n'ayant aucune prétention ni aucun désir de faire fortune, je n'aurois pas sujet de m'en mettre en peine, si ce pouvoit être une chose indifférente d'être mal auprès de son Prince ; qu*étant né François, et de plus gentilhomme, et d'une famille qui a toujours eu l'avantage d'être fort attachée à son service, je ne puis pas n'être point en peine en apprenant que le Roi est mal satisfait de ma conduite; mais on est encore plus sensible à cette disgrâce, lorsqu'on est persuadé autant que je le suis par les principes de la Religion que notre fidélité envers le Roi fait une partie essentielle de notre devoir envers Dieu.... » Et plus bas il ajoute : « Je serois bien malheureux si, après avoir quitté le monde, et ce qu'on appelle fortune et établissement^ j'entrois dans des cabales contre l'Eglise et contre l'Ëtat. Je n'ai, par la grâce de Dieu, liaison avec personne qui soit assez malheureux pour en avoir le dessein, et je romprois avec ceux qui sont mes meilleure amis si j'y apercevois rien d'approchant de cela. Mais si j'avois ce dessein, je n'aurois pas pris les moyens de le faire réussir, puisque j'ai quitté huit ou dix mille livres de rente que j'avois en bénéfices, ' dont je n'en ai donné aucun à' ceux qu'on appelle Jansénistes.... Je ne demande rien au monde que d'être caché avec liberté, » M. d'Armagnac vit en conséquence Sa Majesté, lui lut les lettres de M. de Pontchâteau : le Roi en parut très-content et lui dit qu'il étoit persuadé de la fidélité de M. de Pontchâteau, qu'il ne l'empèchoit point de se retirer où il lui plahoit dans son royaume, mais qu'il croyoit à propos qu'il fît quelque humilité à M. l'archevêque de Paris. M. d'Armagnac le lui mena, et. tout se termina de Ja part de ce prélat à lui représenter qu'il y avoit des raisons four qu'il ne retournât pas à Port-Royal, mais qu'il pouvoit choisir une autre retraite partout ailleurs.
La nécessité où il se croyoit de n'être pas un moment sans travailler pour son salut lui faisoit aspirer à l'heureux jour qui lui
en aisortfoit Ui potseision, ^ q^ii finiroit tous tes trtvaux; dam cette pensée il détiroit ardemment la mort, et demaadolt k Dieu continuellement, comm« saint Paul, d'ôtre délirré par elle de ce corps de mort pour régner arec Jésus-Christ. M. Nicole lui disant un jour qull falloit être bien hardi pour souhaiter de mourir, i\ lui repartit sur*le*champ qu'il (àlloit être bien plus hardi pour désirer de vivre ; que, pour lui, la vue de ses chutes continuelles lui donnoit nn grand désir d'être délivré de lui-même, quec'êtoit pour ce sujet qu'il disoit souvent à Dieu ces paroles du Psalmisie : « Mon âme est toujours en mes mains en danger de m*être ravie Anima mea in manibw meis semper. »
Dans une de ses lettres il disoit confidemment à un autre de ses amis : « Tout de bon il m'ennuie de vivre, car je ne m'amende point. Un de nos religieux étoit tout affligé l'autre jour, parce qu'il revenait de sa maladie : j'aime à entendre parler de bonnes gens comme lui, à qui la vie est ennuyeuse par la crainte de retomber dans leurs fautes ordinaires, qui ne sont néanmoins que des bagatelles en comparaison des miennes. » M. de Pontehitaau s'entretenoit continuellement dans ces pensées par la lecture assi» due qu'il £&ifoit du livre du Bonheur de la Mort chrétienne* : « J'aime tout à fait, disoit-il, ce livre, car il rend la mort désirable. Je viens d'y lire un bel endroit, c'est la septième jouraée, troisième point : Est-ce vivre que d'être à tout moment en péril de perdre la vraie viet Non certainement, ce n'est pas vivre. » Et ii ajoutoit : « Plaise donc à Dieu d'abréger les jours de notre pèlerinage, et nous transporter dans notre véritable patrie 1 » Sur ce qu'un de ses amis s'étoit recommandé à ses prières, ii répondit qu'il voudroit bien lui rendre ses prières utiles, mais que ce qu'il voyoit tous les jours de plus en plus, c'est qu'il faudra peut-être bientôt aller rendre compte à Dieu de toute sa vie, et que vraiment il ne sait où il en est quand il y pense : « Car, ajoute-t^il, que dirai-je et que répondrai-je à tout ce que les Démons trouve* ront en moi qui mérite d'être condamné? Je conclus qu'il faut être insensé pour connotire ces vérités, et continuer à vivre aussi négligemment que je fais, et avec tout cela, si Dieu n'a pitié de moi, ee sera toujours tout de même. Heureux qui meurt dans sa première ferveur t car qui est-ce qui ne se relâche point? Je ne sais si vous avez lu le livre de la Prière continuelle^; je l'ai lu tout en mon particulier, et je l'entends une seconde fîois à \a lecture de complies; c'est un livre admirable, et nous sommes bien malheureux d'avoir tant de moyens de prier toujours, et de perdre tant de temps sans prier. » Et dans une autre lettre, parlant du Jugement dernier, il dit : « On nous a lu le Traité du JngemeiU ^