L'ART ET. PORTE
« Cette règle est générale pour toutes choses, disait la mère Agnès, que plus on ôte aux sens, plus on donne à l'esprit. Tout le plaisir qu’on prend dans les choses visibles diminue autant la vie de la Grâce. » Cette maxime résume et explique la pensée de Port-Royal sur les beaux-arts. Il ne faudrait pas d’ailleurs s’arrêter aux mots dont use la mère Agnès en parlant de la vie de la Grâce, et regarder ce mépris « des choses visibles ».comme la conséquence d’une thèse théologique. Les opinions de Jansénius et des Jansénistes sur la grâce et le libre arbitre n’exercent ici aucune influence. Port-Royal ne fait que pousser à l'extrême la doctrine morale du christianisme le plus ancien, le plus pur et, pour tout dire, le plus évangélique. Il n’y a pas d’art pour les ascè
tes. Or les religieuses de Port-Royal, les solitaires, les dévots qui, dans le monde, subissent l’ascendant de leurs vertus, tous font de l’ascétisme la loi de leur vie pénitente. Ils sont les « amis de la
vérité », — l’art est un mensonge; ils glorifient la pauvreté, — l’art est un luxe; ils sont humbles, — l’art est une vanité; ils chérissent les amertumes et les souffrances de la voie étroite, — l’art est un divertissement qui
empêche de sentir toutes les épines et tous les cailloux du sentier.
Les historiens de la littérature n’ont pas eu de peine à découvrir l'effet de ce renoncement dans les œuvres mêmes des Port-Royalistes. Ceux-ci, dans leurs livres d’édification ou d’enseignement, dans leurs innombrables traités de théologie, de droit, de morale, d’histoire, de grammaire, n’ont connu d’autre règle
que l'utilité morale. Saint-Cyran, au dire de Lancelot, « ne voulait pas qu'on s’amusât tant à épiloguer sur les paroles, à être plus longtemps à peser les mots qu’un avaricieux ne serait à peser l’or à son trébuchet; parce que rien ne ralentit plus le mouvement de l'Esprit saint que nous devons suivre ». Il disait « que cette grande justesse de paroles était plus propre aux académiciens qu’aux défenseurs de la vérité; qu’il suffisait presque qu’il n’y eût rien de choquant dans notre style. » Les écrivains de Port-Royal ont donc suivi « le mouvement de l'Esprit saint », redoutant l’orgueil et la futilité de trop bien écrire; indulgents — par austérité — aux faiblesses de leur propre goût. Aucun d’eux n’a tenté de cultiver son talent, de développer ses dons. Saint- Cyran n’a jamais essayé de débroussailler sa prose, Hamon n’a jamais cherché à se corriger du galimatias, Nicole de la prolixité, Le Maître de la pompe oratoire. C’est même par ce naturel qu’ils nous intéressent encore, dès que nous sommes résolus à ne nous laisser rebuter ni par la lenteur ni par la rudesse de leurs écrits. On a parfois soutenu qu’il y a un style de Port-Royal; rien n’est plus inexact. Le seul trait commun à tous les « amis de la vérité » — ai-je besoin de dire qu’il faut en excepter Pascal? — c’est un parti pris de négligence et un grand dédain de l’art d'écrire.
De tels hommes ne pouvaient tolérer qu’on accordât aux*sens ce qu'ils refusaient même à l’esprit. Pour cux toute beauté est une ennemie sournoise armée contre le salut du chrétien. Écoutez encore Saint-Cyran, car c’est à son école que s’est formée la conscience de Port-Royal : « Il y a plus de dévotion à entendre la messe d’un prêtre mal habillé ou peu vertueux, que d’un prêtre qui dit la messe avec de beaux ornements et sur un autel bien paré, ou qui est estimé pour sa vertu : car, dans l’un des cas, toute la foi agit et engage les
sens, et, dans l’autre, tous les sens sont engagés... >
Pour des âmes d’une aussi scrupuleuse austérité, l’art ne peut être que pièges et embûches. On ne saurait le proscrire sans tomber dans l’hérésie de Calvin, puisque le culte exige des chants et des images. Du moins, on le confinera dans son office, qui est de soutenir et d'accompagner la prière; on ne lui permettra pas d’éveiller une émotion dont il serait le seul principe; peu importe, d’ailleurs, qu’il s'adresse aux yeux ou aux oreilles, il mettra toujours en péril le recueillement du chrétien. Aucune autre musique n’est donc admise que