VIII L'ART ET PORT-ROYAL
e plain-chant, pieusement modulé, avec une parfaite intelligence des textes sacrés; l’orgue est banni de l’église; et voici de quels concerts M. de Saint-Gilles-Baudry-d’Asson régalait ses amis dans la solitude : « Il était, raconte Fontaine, extrêmement régulier dans tous les exercices de la pénitence, ne comptant pour rien sa vie et sa santé, ce qui ne lui ôtait rien de son affabilité et de sa joie. Puis-je oublier qu’un jour de Saint-Antoine, se rouvant avec six autres messieurs qui portaient ce nom comme lui, M. Singlin, M. Rebours, M. Arnauld, M. Le Maître, et avec quelques autres que j’ai oubliés, après un repas frugal, il alla se promener avec eux, prit sa flûte d'Allemagne, qu'il touchait admirablement bien, et joua d’un son si perçant les cantiques sacrés que ces saintes religieuses chantaient à l’adoration, que tout le monde dedans et dehors était enlevé? » Veut-on connaître le sentiment de Port-Royal sur l’architecture? Un jour, M. Hamon fait observer à la mère Angélique qu’un des bâtiments du monastère présente un aspect irrégulier, et que les fenêtres du second ét n’ont aucune proportion à celles du premier. « Mon Dieu! que j'aime cela, dit la mère Angélique; que si l’on n’est pas dans a pauvreté, pour le moins qu’on en conserve l’image. > Sur la peinture, inutile de rappeler la célèbre pensée de Pascal. Quant à la sculpture, il faut lire dans la Vie de la Mère Marie des Anges Suireau comment cette religieuse de Port-Royal, devenue abbesse de Maubuisson, fit briser dans l’église de son monastère des figures de pierre qu'elle jugeait « infâmes et monstrueuses », et comment ce « carnage » excita la colère des Pères de Citeaux « amateurs de belles choses »; et, si barbare que paraisse cet accès de vandalisme, il faut reconnaître que pourtant ces cisterciens, artistes et archéologues, étaient moins fidèles à l'esprit de saint Bernard que l’abbesse iconoclaste, car saint Bernard avait lui-même condamné les sculptures grotesques grimaçant dans l’ombre des églises et des cloîtres : Quid facit illa ridicula monstruositas, mira quæedam deformis formositas ac formosa deformitas ?
Si l’on parle de Port-Royal, on oublie trop souvent que le foyer d’où rayonna le jansénisme fut un couvent cistercien dont les filles s’attachaient à ressusciter les règles et les maximes du fondateur de Citeaux, et
que ce moine du xrI' siècle faillit arrêter l’admirable essor de Par et des monastères : O vanitlas vanitatum, sed non vanior quam
religieux en tonnant contre le luxe des églises insanior! Fulget ecclesia in parietibus, et in
pauperibus eget. Suos lapides induit auro, et suos filios nudos deserit. De sumptibus egenorum servitur oculis
divitum. Aucune mémoire ne fut honorée à Port-Royal à. l’éga solitaires allèrent à Clair son tombeau. Les deux grandes fêtes du monastère étaient celle Enfin les Constitutions de Port-Royal portent à chaque page la
aux vénérer ses reliques. Les religieuses persécutées firent dépos
de la mémoire de saint Bernard. Plusieurs
une requête sur du Saint-Sacrement et celle de saint Bernard. marque de l'esprit cistercien.
Ces Constitutions, dont les unes furent imprimées et dont les autres sont demeurées manuscrites,
forment en quelque sorte le catéchisme de la vie monastique, telle qu’elle fut scrupuleusement pratiquée par les religieuses de Port-Royal, pendant près d’un siècle. Or on y lisait ceci :
« Elles (les religieuses) n’auront rien, ni dans leurs maisons, ni dans leurs jardins, qui serve purement à l’embellissement et non au besoin. Il n’y aura point de parterres de fleurs dont l'usage ne soit pas nécessaire; point de jets d’eau, ni même autres choses qui ne servent que pour divertir et pour contenter les sens. Il n'y aura point d'instruments de musique; on ne se servira point de parfums, si ce n’est pour l’église, et généralement elles banniront de leur maison et de leur cœur tout ce qui les peut divertir de la continuelle pensée de la mort... » Et ailleurs : « I n’y aura point de superfluité de tableaux dans le monastère, mais seulement ce qui sera ici spécifié, savoir : dans le Chœur six; dans l’Avant-Chœur quatre; dans le Réfectoire six; dans chaque Infirmerie quatre; dans la Chambre de la Communauté deux; dans le Noviciat quatre; dans chaque Office un; de même dans tous les passages, afin qu’on ait partout un objet de piété. On ne pourra excéder ce nombre, mais on se passera à moins quand on ne les aura pas, et on ne fera pour cela aucune demande, sinon à ceux qui s’offriraient à donner quelque chose; en ce cas on les suppliera d’en donner quelques-uns, ef qu’ils ne soient plutôt qu’en détrempe. T1 n’y aura point d’hermitage ni d’oratoire dans le monastère. Il n’y aura point de forme d’autel en aucun lieu, sinon aux chambres des enfants, et dans l’Avant-Chœur pour poser les saintes Reliques les jours des fêtes des Saints, et pour mettre la Croix et les Chandeliers de la Procession; ledit autel n’aura point de parements de soie, mais seulement de laine ou de fil... Quand l’on fera quelque bâtiment au monastère, on aura égard que la structure soit la plus simple qu’il se pourra, pour la seule nécessité et non pour l’ornement ni pour le plaisir, et que la maison porte autant les marques de la simplicité et pauvreté évangélique, très éloignée des mœurs du monde, que les habits des Religieux... »
Avec quelle rigueur furent observées les Constitutions, on le pourra juger en regardant quelques-unes des images rassemblées par M. Gazier, et en se reportant aux commentaires dont il les a fait suivre. On verra que les bâtiments de Port-Royal de Paris, qui abritent maintenant l'hôpital de la Maternité, portent bien les