‹ Port-RoyalChapitre 10 sur 94 · Lettre Lin, à madame de Guemené · texte numérisé non relu

Lettre Lin, à madame de Guemené

2. £t qui donc pouvait mieux apprécier les effets du travail, du perpétuel travail chrétien, que M. de Saint-Cyran ? 11 y a de ces arbres, comme disent les jardiniers, qui se décident tard. M. de Saint-Cyran le devait sentir en lui-même : il était un de ces arbres. Ce fut le Christianisme seul, un rejet de l'arbre de la vraie Croix, qui, greffé au cœur de cette nature un peu sauvageonne, l'adoucit à la longue, l'humanisa, la mûrit, et lui fit porter finalement ces fruits acquis, tardifs, mais d'une si savoureuse fermeté.

M. de Saint-Gyran, qui voyait déjà dans leurs regards les larmes des adieux, leur répétait combien il trouvait beau ce désert, et qu*il en fallait surtout respecter les bois, n'y rien laisser dépérir, et qu'il allait faire bien des reproches à la mère Angélique d'aVoir pu quitter une si belle solitude. Elle-même, depuis longtemps, la regrettait tout bas, et cela nous prépare à y voir revenir un jour tous nos personnages, et les religieuses aussi.

Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à leur source, il y a à s'arrêter sur un des points du précédent entretien. Tout ce qu'on vient d'entendre dire à M. de Saint-Cyran de la science permise et des livres que Ton compose en vue de Dieu, s'applique trop à l'ensemble des ouvrages sortis de Port« Royal durant cette période et même durant les suivantes, et en constitue trop essentiellement, si l'on peut ainsi parler, la théorie, pour que je ne la fixe pas dès à présent dans sa généralité, et pour que surtout je ne la mette pas naturellement en contraste avec la théorie purement littéraire et académique, doi\t nous trouvons la critique expresse dans la bouche même de Saint-Gyran. Gelui-ci en effet, par les soins empressés de d'Andilly, connut Balzac, Vacadémiste par exceUence, et le jugement profond et piquant qn'il porta du personnage concourt à l'éclairer singulièrement; c'est un à-propos imprévu qtd vient en aide aux jugements les plus vijfs partis d'un tout autre côté. M. de Saint-Gyran, en un mot, donne à peu près entièrement raison sur Balzac, à ce qu'en dit Tallemant : le cfhrétien et le satirique s'entendent à percer à jour cette vanité littéraire transcendante, .dont il offre le plus magnifique exemplaire. G'est que rien n'est plus pénétrant, bien que rien ne soit moins satirique, que le génie chrétien.

Get examen de Balzac, ob nous allons nous engager

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avec les lunettes de Saint-Gyran, a d'autant plus d'intérêt pour nous, qu'à part les Provinciales et les P&nsées de Pascal, et à part Racine, la théorie littéraire chrétienne de Saint-Gyran a dominé, inspiré et comme affecté la littérature entière de Port-Royal et toute cette manière d'écrire saine , judioieuse , essentielle, allant au fond, mais, il fautle dire, médiocrement élégante et précise, très-volontiets prolixe au contraire, se répétant sans cesse, ne se châtiant pas sur le détail, et tournée surtout à l'effet salutaire^. On remarquera trèssensiblement cette façon dans Nicole, qui aurait pu certes en avoir une autre, s'il y avait pris garde*. M. Hamon et Bu 6uet, si capables de précision naturelle, d'imagination nette ou d'analyse vive, n'ont pas soigné en eux ces qualités et ne les ont pas amenées sous leur plume à l'état de talent littéraire *. Racine, qui s'était

1. M. de Sad, écrivant à M. Hamon, lui disait *. « Vous ne partez que de choses édifiantes , ne craignez point d'être trop long ; ▼ons savez d'ailleurs la parole d*un ancien : LoqiÂacitas in œdifieando nunquam estmalum, si quando mala. » Les Port-Royalistes ont trop suivi le précepte.

2. Nicole répondait à M. Sin^in qui aurait voulu de la brièveté' dans les écrits contre M. deBarcos avec qui l'on était en dissidence : «Cen'est pas assez aimer la vérité quede ne la pouvoir souffrir quand eUe est étendue dans toute sa force, » Il aurait pu dire avec plus de justesse : Quand elle est étendue et noyée dans toute sa redondance,

3. Gondillao, en son traité De VÀrt d*écrire (livre III, chapitre 4) , en a fait le reproche à Du Guet et Ta pris sur le fait de prolixité par trop rebutante : « Il y a des^ écrivains,' dit- il, qui ont de la peine à quitter une pensée, et qui font un volume de ce dont un autre ferait à peine, quelques feuillets : c'est le style de l'abbé Du Guet. » Et il le montre, da^ns son Institution d*un Prince, répétant à satiété quelques pensées justes, les allongeant à perte de vue sans y ajouter ni lumière ni image; sur quoi il fait observer qu'on a peine à donner son attention à des discours écrits de la sorte : la clarté, qu'on veut trop étendre, s'efface et s'éteint; l'auteur noie son idée et son lecteur avec lui. De là, une véritable distraction, et Vennui^ cette chose mortelle.

formé au goût difficile en dehors et sons Boileau, rapporta ce taleot dans Port-Royal et Ty eut seul comme pour tout le monde. Mais l'exemple le plus merveilleux, c'est Pascal, qui Ta d'emblée, cet art, sans paraître le chercher et s'en préoccuper, qui, par la méthode purement intérieure et chrétienne, sans yiser à aucun effet, arrive k l'austère beauté de précision, à la beauté nue et grande, exempte de tout ornement vain et la plus conforme à l'idée même ; tellement qu'on peut dire de lui, dans une image géométrique, qu'il est juste au pamt d'intersection de la méthode purement chrétienne et de la méthode littéraire.

Or, ce qu'on dira maintenant de Balzac et de sa manière tout extérieure, toute rhétoricienne, de sa phraséologie partout ostensible et affichée; ce qu'on sait déjà de la manière tout intérieure, substantielle, à la fois ramassée et diffuse, de M. de Saint-Gyran, dont les quarante in-folio manuscrits, si l'on s'en souvient, apportés en masse, épouvantèrent M. le Chancelier*; — tout ce qu'on tirera de ce parfait contraste rejaillira directement sur l'intelligence qu'on aura de Pascal, sur ' l'admiration raisonnée que nous causera ce style où la forme et le fond, indissolublement unis et non plus distincts, ne font qu'un seul vrai, un seul beau. Dussionsnous paraître obéir insensiblement à l'allure de Port- Royal et être nous-même un peu long, on nous excusera: rien ne vit que par les détails; celui qui a l'ambition de peindre doit les chercher.

1. n s'écria qu'il ne savait pas comment un homme pouvait tant écrire. (Test que cet homme n'écrirait pas.

AppUcaticm à ce mps-ci. — Balzac et M. de Saint-Gyran. — Lettre emphatique. — Scène du miroir. — Balzac et Richelieu. — Existence littéraire de Balzac. — Succès, querelles. — Hyperbole. — Relation de Balzac avec la famille Arnauld et avec Port- Royal. — Sa conversion et sa mort.

S'occuper de Balzac aajourd'hui n'est pas une pure curiosité à nos yeux. Nous n'étudions pas en lui une maladie pédantesque qui s'est perdue : la forme de rhétorique a changé,' nous avons de la rhétorique encore. La maladie littéraire et d'ar^, comme on dit, est fort courante de nos jours. Dans cette variété particulière, le mal de Balzac y demeure plus répandu qu'on ne croit. Jamais même, je Tose dire, jamais peut-être k aucun temps, la phrase et la couleur, le mensonge de la parole littéraire, n'ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai que dans ces dernières années. Le règne de la plume a succédé, à la lettre, au règne de Tépée. Le ta* lent est de mode comme la valeur l'était sous l'Empire, mais avec plus de charlatanisme possible, et souvent avec autant de jactance. Il y a des Murât du style et do la . métaphore, c'est-à-dire sous un costume un peu changé, des Balzac d'autrefois. La phrase pour la phrase, l'éclat

pour rédat, comme sous TEmpire la bravoure pour la bravoure, indépendamment du but et de la cause. On va à la conquête de la métaphore dans tous les champs d'idées, comme on allait à la conquête des drapeaux à travers tous les royaumes. Mais, à force de nous complaire à décrire le défaut, prenons garde d'y tomber, et, parlant du mal contagieux, de nous trahir.

M. de Saint-Gyran connaissait donc Balzac; il l'avait dû voir, plus d'une fois, du temps de son séjour à Poitiers ,'dajis quelque voyage à Angouléme. « M. de Balzac, dit Lancelot^, lig, écrivoit même quelquefois; mais, comme M. de Saint-Gyran savoit qu'il étoit tout du monde, il s'en défaisoit autant qu'il pouvoit. Un jour, M. de Balzac lui écrivit une lettre qu'il avoit été plus de. trois mois k enfanter et à polir. Gomme M. de Saint- Gyran reconnut sa vanité, il ne lui fit point d'abord de réponse. » Gette lettre de Balzac, gu'il avait dû mettre une couple de mois à composer, est sans doute la suivante, l'un des graves chefs-d'œuvre du grand EpistO" lier y mais qui prend un caractère tout k fait comique, si l'on songe k la grimace de M. de Saint-Gyran qui la Ut:

c Monsieur, comme ce porteur est témoin des obligations que je vous ai, il le sera aussi du ressentiment qui m'en demeure, et vous dira que, quand je serois né votre fils ou votre sujet, vous n'auriez sur moi que la môme puissance que vous avez. Encore crois-je devoir à votre vertu quelque chose de plus qu'au droit des gens et à celui de la Nature; et, si c'est la force qui a fait les Rois, et le hasard qui donne les pères, la raison mérite bien une autre sorte d'obéissance. C'est elle qui m'a vaincu dès la première conférence que i'ai eue avec vous, et qui me fît mettre toute ma présomption à vos pieds, après m'avoir montré qu'il est impossible de s'estimer et de vous connoltre.

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