‹ Port-RoyalChapitre 17 sur 94 · Lettre 19* duLi\Te IV · texte numérisé non relu

Lettre 19* duLi\Te IV

langne françoise, qu'il ait pu tracer un si beau chemin à la netteté du style. » Il sut vouloir ce grand chemin qui devait conduire à Louis XIY; il avait le sentiment de Timité dans les choses de l'esprit. Dans une lettre qu'on a de lui à Malherbe, il disait, à propos d'une émeute de critiques : < Il ne faut pas laisser faire de ces mauvais exemples, ni permettre à un particuher de quitter la foi du peuple pour s'arrêter à son propre sens, et, si ce désordre continue, les artisans et les villageois voudront à la fin réformer l'État. » Balzac est volontiers pour le pouvoir absolu en littérature con^me dans le reste : cela sent le contemporain de Richelieu. Il aida sur sa ligne à la même œuvre. Il n'était, non plus que Malherbe, pour la littérature libre telle qu'elle fleurit au seizième siècle, pour la littérature anarchique telle qu'elle s'enhardit un moment avec Théophile, mais bien pour la souveraineté de la Cour et de TAcadémie, dont il se supposait (cela va sans dire) le premier ministre.

Cette idée même, qui formait peut-être sa seule conviction sérieuse, lui donne, au milieu de ses ridicules, quelque chose d'assez digne et d'imposant par la tenue constante du rôle. L'élévation et la grandeur, dit encore Bayle, étaient son principal caractère. Il a, comme Malherbe, du gentilhomme en lui; c'est un gentilhomme de l'éloquence : il en avait occupé de bonne heure le trône; il est plein de la majesté du genre et n'y voudrait pour rien déroger, comme un roi ou une reine de théâtre qui reste dans son personnage jusqu'au bout, comme mademoiselle Clairon, qui portait jusque dans la misère, jusque dans sa chambre à coucher sans feu, un (ront haut et à diadème. Il avait cette foi naïve aux Lettres qu'ont eue également Cicéron et Pline le Jeune, et qui ne les a pas trompés. C'est là le beau côté de Balzac, et ce qui le maintient debout à l'entrée de notre

littérature classique, tout près de Malherbe qui» dans la vie, avait bien plus d'esprit que lui ^

Gomme écrivain^ Bal^c se trouve ainsi venir en comparaison avec plusieurs esprits de valeur, qu'à ce dernier titre il est à mille lieues d'approcher. Il parle assez bien de Montaigne ; il le sentait néanmoins fort peu à l'endroit principal : en lui, au rebours de Montaigne, on a toujours Pauteur et jamais Vkomme^. En croyant le discoureur des Essais arte rudem (c'est son mot), bien qu'il le saluât ingenio maximumy il n'appréciait pas cet art libre, non aligné ni rangé en bataille, cet art intérieur et divers, qui est le plus vrai. Montaigne aurait ri dans sa fraise de cette éloquence de tous les jours en habit de pourpre. Et c'est pourtant cette pourpre qu'a portée Balzac, qui le sauve, le consacre à cette distance et le fait encore respecter.

Voiture, avec son mauvais goût qui était celui de son monde, avait bien plus d'esprit, à proprement parler, que Balzac, bien plus de tact et de savoir-vivre, de sentiment enfin du ridicule. Il était de ces honnêtes geus (au sens de Pascal), c'est-à-dire de ceux qui savaient

1. Malherbe avait de ce qu*on appelle esprit, et du plus mordant. On retrouverait, j'ose dire, du philosophe Duclos, brusque et fin, dans Malherbe. Cela se voit par tous les mots qu'on cite de lui, et môme par ses Lettres qui sont tellement Topposé de celles de Balzac. Autrefois il m'est arrivé de juger bien sévèrement un recueil de ces Lettres de Malherbe, qui venait d'être retrouvé et publié (1822), je n'y cherchais que le style et l'imagination'; il est vrai qu'il n'y en a guère. C'est une gazette assez sèche, adressée à Peiresc, des événements de chaque jour durant les premières années de Louis XIII, mais une gazette écrite par un homme de sens et assaisonnée par-ci par-là d'observations bien narquoises. L'histoire en a fait son profit. On y reconnaît un esprit capable de tout entendre, et, pour appliquer une charmante expression de Gabriel Naudô, un homme tout à fait déniaisé et guéri du sot, et qui savait bien la vérité,

Page 1