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Expression de Pascal

mieux que les livres. Et ceux*lày plus ou moins, se raillaient presque tous de Balzac. J'ai cité Bautru; je pourrais ajouter Patru, qui parla si vivement dans TAcadémie contre cette fondation d'un prix pour le meilleur sermon*. Voiture, lui, en son temps, échappait au ridicule ; bien loin de le rembourser pour lui, il le distribuait finement aux autres. £n matière de raillerie comme de louange, il était la délicatesse même. 11 diffère de son rival à chaque pas, de toute la distance du gentil et du sémillant au solennel. Mais cette différence même et cette absence de grandeur dans Voiture l'ont fait mourir presque tout entier, tandis que Balzac est resté, et que de temps à autre, lorsqu'à travers les vicissitudes du goût on revient aux origines de la prose oratoire et qu'on remanie la rhétorique de la langue^ son autorité s'y introduit. A chaque tournant de siècle, sa statue de loin reparait.

C'est une espèce de destinée que la sienne. Le premier soin de Pascal fut de couper court à cette rhétorique prolongée et même de réagir en sens contraire, non toutefois sans en tenir compte. A qui pensait-il, je vous en prie, lorsqu'il parle de ceux qui ont enseigne d éloquence? Il s'en sépare en toute rencontre; il semble jouir d'être simple, il s'écrie avec bonheur : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi. »

Boileau sentit de même. On sait son spirituel pastiche de Balzac : c'en est la meilleure censure *. Les

1. II donnait des raisons fort judicieuses; la fondation n^a paru gapportabls qu'en devenant simplement un prix d'Ëloquence. Encore y devrait-on mettre pour épigraphe permanente ce mot de Pascal : La vraie éloquence se moque de Véloquence,

2. Lettre au duc de Vivonne , datée des Champs-Elysées : « Monseigneur^ le bruit de vos actions ressuscite les morts. Il réveille des gens endormis depuis trente années et condamnés à un sommeil étemel. Il fait parler le silence même.... » Je connais d autres pastiches de Balzac, et non moins bien réussis; j'en possède un

écrivains chez qui tout s'engendre par un procédé unique et selon une figure dominante, donnent aisément envie et moyen de les contrefaire. On a vu chez Taimable saint François de Sales le style produire perpétuellement une métaphore fleurie et ne plus paraître qu'une guirlande : du moins l'esprit du fond, la fertilité de ridée, la liberté des tours et la variété de la fleur même, y corrigeaient la monotonie. Bien ne la corrige chez Balzac, et sa pointe mirobolante est l'idée fixe;, il brûle ses vaisseaux à chaque métaphoffe et ne laisse aucun retour à la pensée. Cette manière d'écrire, ainsi réduite à un trait et comme à un tic, pourrait presque s'apprendre à un automate perfectionné : on ferait une machine à rhétorique, comme Pascal a fait une machine arithmétique*.

La Bruyère, pour qui Balzac était déjà loin dans le passé, s'en est occupé en disant : « Bonsard et Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon et de mauvais pour former après eux de très -grands hommes en vers et en prose. » Balzac a sans doute servi plus directement, plus immédiatement que Ronsard, mais il ne me semble pas comparable à lui comme fond et valeur réelle. De l'un on peut extraire un poète éminent, et même charmant; de l'autre, rien que des phrases, ou des moules de phrases.

Fléchier, à tous égards plus voisin de Balzac que La Bruyère, avait, assure-t-on, grande estime pour lui; il en évitait l'enflure et les pensées fausses, mais il s'attachait

tout récent, d'un vieux connaisseur (M. Ch&telain, de Rolle) qui en a fait de plus d'une sorte, en sa riante et studieuse fahriqtie au bord du lac de Genève.

1. Un de mes amis qui s'entend à analyser les styles, quand il a une fois saisi le procédé et la manière d'un de ces écrivains de parti-pris, a coutume de dire en posant le livre : « Oh ! toi, je connais maintenant ton gaufrier. »

à lai emprunter la noblesse du mouvement et Tharmonie. On conçoit cela de Fléchier, qui ne fut comparable à Bossuet qu'un jour, et qui reste bien plus ordinairement le rival en style et le pareil de Pellisson, de Bussy, —surtout du premier. A voir pourtant cet hommage direct à Balzac de la part d*un écrivain si ingénieux et si poli, et le profit avoué qu'il en tire, on reconnaît vraie une partie de l'éloge donné par La Bruyère ^

Daguesseauy dans la IV* Instruction à son fils, après avoir signalé les défauts de Balzac, ajoute : « Mais, en récompense , on y remarque un tissu parfait dans la suite et dans la liaison des pensées, un art singulier dans les transitions, un choix exquis dans les termes, une justesse rare et une précision très-digne d'être imitée dans le tour et dans la mesure des phrases, enfin un nombre et une harmonie qui semble avoir péri avec Balzac, oa du moins avec M. Fléchier, son disciple et son imitateur, et qui ne seroit peut-être pas moins utile à notre Avocat du Roi que celle des cantates de Corelli ou de Vivaldi. » Daguesseau lui-même, dans sa diction, est nue sorte de mélange affaibli de Bourdaloue pour le solide, et de Fléchier pour le fin.

Au commencement du dix-huitième siècle, l'abbé Tmblet s'est mêlé de réhabiliter Balzac; mais cela compte peu. Plus tard Thomas Ta sensiblement pratiqué. Indirectement, Buffon et Jean-Jacques lui ont fait plus d'honneur en montrant le magnifique usage que le génie sait tirer des formes régulières et nombreuses".

1. « Balzac dans Fléchier, a-t-on dit encore, c'est Balzac cliùiié, raffiné, dégraissé, detersus. »

3. Même chez les plus complets, certaines qualités s'eicluent. On a remarqué dans le chant que les voix qui y sont faites, mais qui n'y sont pourtant pas trop exercées, ont souvent une douceur, une légèreté de nuance en certains endroits, que les voix de théâtre les plus belles n'ont pas, et qui est tout à fait charmante. De même, dans les écrivains qui ne sont pas de métier^ il y a des

On suivrait, àtousleç moments, une lignée d'écrivain» dans le genre noble et solennel, qui ne savent pas à quel point ils relèvent de Balzac comme de leur chef en notre littérature ; c'est d'eux que Pascal a dit : t II y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux, mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une capitale du royaume. » On retrouve de ces esprits même aux époques qui s'en moquent le plus, et parmi ceux qui s'en moquent le plus fort.

Mais au moral principalement, Balzac a laissé ou du moins il représente tout à fait une postérité considérable d'écrivains plus ou moins ouvertement infatués et glorieux, qui pensent et vont parfois jusqu'à dire qu'écrire est tout, et que parmi ceux qui écrivent ils sont tout eu»> mêmes. On peut (et nous venons de le faire) étudier cette afl'ection particulière d'auteur chez Balzac en qui elle sort par la peau, comme on étudie xme maladie dans un amphithéâtre public sur un sujet exposé^.

hasards, des bonheurs et comme des douceurs d'expression, quf ne se retrouvent pas dans les autres. Balzac et les écrivains de cette forme, même Buffon, même Jean- Jacques, n'ont guère jamais de ces douceurs.

1. Ce jugement était porté quand un autre, tout contraire, d'un critique éminent (M. Joubert) est venu me jeter dans une sorte de doute. Comme ce que je fais ici avant tout n'est point du Jansénisme, ni même de la littérature, mais de la morale, et que jetâche en tous sens de saisir le vrai, je donnerai ce jugement qui me contredit et peut-être me juge. M. Joubert s'était fort occupé de Balzac dès 1808. L'espèce de renaissance littéraire d'alors en fut une pour Balzac en effet ; ses Pensées, publiées par Mersan, le remirent sur le tapis. On s'en entretenait en un monde d'élite ; M. Mole, jeune, dans une matinée de Cham plâtreux, le commentait, livre en main, aux personnes de la société; vers ce temps, M. Joubert, de cetie plume (for qui ne le quittait pas, écrivait :

— <t Balzac, un de nos plus grands écrivains, et le premier entre « les bons si on consulte l'ordre des temps, est utile à lire, à mé- « diter, et excellent à admirer; il est également propre à instruire o et à former par ses défauts et par ses qualités.

a Quelquefois il outre-passe le but, mais il y conduit : il ne

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An sortir de cet examen et pour le clore du côté de Port-Royal, c'est le cas de replacer , en quelques points, Topinidn de M. de Saint-Cyran, qui en devient piquante, sur les ouvrages de Tesprit, sur l'étude et sur le style.

Ge qu'on en sait déjà et ce que nous allons en citer va plus loin que Balzac, et atteint les Poétiques même d'Horace et de Boileau. La solitude du cabinet si chère aux poètes, aux rêveurs et aux écrivains, n'était pas la sienne : « Il savoit, nous dit Lancelot*, qu'il y a dans l'âme de l'homme une certaine niaiserie qui l'ensorcelle, fascinatio rmgacitatis^ comme dit l'Écriture (ce qu'Horace appelle desipere in loco)j qui fait que, quelque séparé qu'il soit, il s'occupe de lui-même, se multiplie et se divise, et que souvent il est moins seul que s'il

« tient qu'au lecteur de s'y arrêter^ quoique l'auteur aille au delà. »

— « Balzac ne sait pas rire, mais il est beau quand il est sérieux. »

— « Les beaux mots ont une forme, un son, une couleur et une K transparence, qui en font le lieu convenable où il faut placer les « belles pensées pour les rendre visibles aux hommes. Ainsi leur « existence est un grand bien, et leur multitude un trésor. Or « Balzac en est plein : lisez donc Balzac. »

— u Ce qui a manqué à Balzac, c'est de savoir mêler les petits «( mots avec les grands. Tout dans son style est construit en blocs; « mais tout y est de marbra, et d'un marbre lié, poli, éclatant. »

— a L'emphase de Balzac n'est qu'un jeu, car il n'en est jamais « la dupe.

« Ceux qui le censurent avec amertume et gravité sont des « gens qui n'entendent pas la plaisanterie sérieuse, et qui ne « savent pas distinguer rhyperbole de l'exagération, l'emphase de « l'enflure, et la rhétorique d'un homme de la sincérité de son « personnage. »

Mais n'est-il pas possible aussi qu'avec son esprit bienveillant et subtil, M. Joubert ait porté quelque atticisme en Béotie ? — Avec les années, et en le relisant, je suis devenu plus complet sur le chapitre de Balzac, ce qui revient à dire que j'ai été plus juste envers lui : j'ai dû l'étudier derechef pour mon Cours de l'Ecole normale en 1S58; j'ai dû le considérer d'un nouveau point de vue. On peut voir ce complément ou ce correctif de jugement à VAppendtce.

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