‹ Port-RoyalChapitre 19 sur 94 · Mémovrei, tome II, page · texte numérisé non relu

Mémovrei, tome II, page

était au milieu d'une multitude. Or, c'est cet état qui est le plus contraire à la solitude que Dieu demande de nous, et dans laquelle il dit qu'il veut mener Tâme pour lui parler au cœur : Ducam eam in solitudinem et loquar ad cor ejus. » Yoilà donc la solitude du poêle fort compromise et même décidément interdite; il ne s'agit plus de s'écrier avec Horace , l'aimable poète paresseux :

. . . . Nunc somno et inertibus hori» Ducere soUicitae jucunda oblivia vit» ;

ni avec Virgile, le poète rêveur : .,..0 ubi campHet ce qui suit; ni avec Bèileau, le poète auteur :

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui ;

et ces beaux vers encore sur le tourment poétique dans rÉpître à son jardinier :

C'est en vain qu'aux poètes

Les neuf trompeuses Sœurs dans leurs douces retraites Promettent du repos sous leurs ombrages frais : Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès, La cadence aussitôt,, la rime, la césure, La riche expression, la nombreuse mesure, Sorcières dont l'amour sait d'abord les charmer*, De fatigues sans fin viennent les consumer. Sans cesse poursuivant ces fugitives Fées, On voit sous les lauriers haleter les Orphées....

Saînt-Cyran (chez Lancelot) s'y oppose précisément : t D ne vouloit pas qu'on s'amusât tant à épiloguer sur les paroles, et à être plus longtemps à peser les mots qu'un avaricieux ne seroit à peser l'or à son trébuchet, parce que rien ne ralentit plus le mouvement de l'Esprit Saint que nous devons suivre. D disoit que cette grande justesse de paroles étoit plus propre aux Aca-

L Sorcières f c'est le mot même de Saint-Cyran : une niaiserie qui ensorcelle.

dëmiciens qu'aux défenseurs de la vérité ; qu'il suffisoit presque qu'il n'y eût rien de choquant dans notre style*.... » Et Port-Royal, en somme, a suivi cette içéthode d'écrire suffisante et saine plus que travaillée et châtiée. M. Le Maître, dans les commencements, cherchait à donner aux ouvrages ou aux passages qu'il traduisait des Pères le plus de pompe et de majesté qu'il pouvait : plusieurs personnes accoutumées aux vieilles traductions gauloises ayant paru craindre que ce soin n'ôtât à la fidélité, il y eut conseil, et la décision de M. de Saci fut qu'il ne fallait pas se montrer si scrupuleux et si délicat sur certains mots. M. de Saci pourtant était un des écrivains élégants relativement aux autres. Nicole, qui l'était aussi, pensait de même ; j'ai déjà dit comment il ne haïssait pas la prolixité. En un mot, l'utilité morale fut la règle du style de Port-Royal ; le style suffisant les contentait mieux que la grâce suffisante : tout leur soin, leur continuel scrupule s'usait à celle-ci, et à ne pas la prendre pour l'efficace.

Ils allèrent directement contre ce qu'a dit depuis La Bruyère : • L'on n'a guère vu jusqu'à présent un chefd'œuvre d'esprit qui soit l'ouvrage de plusieurs. » Ils se mirent plusieurs pour composer de grands ouvrages qui, tout louables qu'ils sont, ont pu fournir à La Bruyère l'idée même que nous venons de citer, ou du moins qui ne la démentent pas'.

La règle de l'anonyme, telle qu'ils la suivirent (Pascal à pari), et que la prescrivait M. de Saint-Gyran, était

Page 1