Le Paradis perdu, livre V; traduction de Chateaubriand
présence dn fruitiéfendu (ponr prendre la figure sacrée), son choix s'est fait, non provoqué aucunement par la saveur et le désir, mais par sa volonté la plus idéale, par sa conception propre qui a décidé de désobéir et de se préférer à Dieu. Le désir en lui, loin de tenter et de corrompre la volonté^ a été plutôt commandé et dépravé par elle, et, quoicp'à Tinstant tout en lui soit devenu également mauvais, on peut dire que la volonté a mené le désir, et non le désir la volonté. Qu'on y réfléchisse, et on trouvera dans cette manière d'entendre la Chute une profondeur de spiritualisme et une portée interne qu'il serait peu juste de demander sans doute aux couleurs d'un poète et qui n'aurait pu se traduire, je le croif bien, en tableaux, mais qui ne saurait être dépasséf dans Tordre ihéologique*.
Si Jansénius écrase et ravale si fort l'homme d'aik jourd'hui, on le conçoit, ce n^est donc que parce qn'h croit savoir à fond la respons^abilité entière de l'Adam primitif, ce père de tous, et l'énormité de son crime, si aisément évitable, si librement et souverainement voulu. S'il rend Dieu si terrible de nos jours,' c'est parce qu'il Ta fait miséricordieasoment et magnifiquement juste dans la création de l'être Ubre, ordonné à l'origine par rapport à la beauté de tout l'ouvrage.
1. Bossuet, en ses Élévations, aune manière analogue de considérer la Chute; il dit du libre arbitre des Anges : « Dans un parfait équilibre, la volonté des saints Anges donnoit seule, pour ainsi dire, le coup 4e l'élection: et leur choix que la Grâce aidoit, mais qu'elle ne déterminoit pas, sortoit comme de lui-même par sa propre et seule détermination. » (IV* Semaine, III* Élévation.) Ce qui est ici commun avec la doctrine de Jansénius, c'est ce coup de Vélection que Trappait dans sa libre spbère sereine la volonté des saints Anges. Or l'homme, selon Bossuet qui se fonde au Psalmisle, n'avait été créé qu'un peu au-dessous fquoiqu^ii eût un corps, la concupiscence alors n'y était pas, et son libre arbitre devait agir à peu près comme celui des Anges.
Et pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé rhomme tellement libre qu'il ne pût pécher? « C'est, répond Jansénîus avec Augustin et avec la plupart de ceux qui tiennent à répondre, parce que Tordre ne devoit pas être rompu dans son enchaînement, et que Dieu vouloit montrer combien étoit bon l'animal raisonnable qui pût pécher, quoique certes moindre que s'il n'avoit pu pécher, w Ceci suppose qu'il y a deux sortes ou deux degrés de liberté : celle qui ne peut faillir, comme qui dirait celle des Anges, puis, au-dessous, celle qui a la double chance, comme l'entendent les hommes ^
Adam avait donc reçu cette dernière seulement, la li* berié mobilej afin qu'il y eût lieu à son mérite; l'autre liberté, rinfaillible et l'immobile^ lui était réservée plus tard et proposée en récompense. Mais Adam ne se tint pas à Tobéissance de l'amour, à cette divine et vraiment
]. Jansénius et ses disciples ont été accusés de ne pas entendre la liberté ; au chapitre VI du traité De Gratta primi Hominis et AngeUyrum, je trouve une définition de la liberté dans toute sa gloire. C'est une grande page de métaphysique chrétienne que j'aurais voulu traduire «u long; il y est dit en substance < qu'être libre, c'est ne relever que de soi^ avoir en soi sa cause; que la liberté n'a ()ue soi pour fin; que d%s lors la plus grande liberté est ceUe de la suprême Fin, c'est-à-dire de Dieu, à qui tout sert et qui n'est sujet à personne, et qui se trouve ainsi la liberté par excellence (i-psissima Ixbertas) ; que partant, plus une chose créée s'approche de cette Fin suprême parla condition de la substance et de l'amour, plus elle se rapproche aussi de la liberté par essence, et atteint le sommet de sa propre liberté véritable ; que c^est le cas des Ames; que l'amour de la suprême Fin confère à l'âme aimante quelque chose de l'indépendance illimitée dont jouit cette Fin à l'égard des autres créatures, et TafiTranchit de la sujétion directe envers toutes choses secondaires, à commencer par elle-même; d'où U suit que cet amour devient exactement sa liberté, et que sa liberté n'est autre que cette libérale et ingénue servitude. > De telles pages, si on les isolait, feraient dire que ce livi« de VÂugustinus est encore moins un commentaire qu'un autel de saint Augustin, — un autel construit avec des pierres mêmes de saint Augustin.
libre servitude, et, trompé par Timage d'une fausse liberté, se retournant vers soi, il se préféra par orgueil à Dieu; et il devint esclave de qui l'avait vaincu, c'est-àdire de lui-même : c Car que pouvoit-il aimer après Dieu d'où il tomboit, lai si sublime esprit, que pouvoitil aimer sinon ce quis'ofTroit à lui de plus sublime après Dieu, c'est-à-dire son propre esprit même? » Et dans tout ce qu'il a paru aimer depuis, l'or ou quoi que ce soit, c'est toujours lui au fond, toujours son esprit qu'il aime (je ne fais que traduire en abrégeant); car cet amour unique a pris mille formes : c Cet amour, par lequel il sembloit vouloir jouir en quelque sorte de lui-même à défaut de Dieu, n'a pas tenu en soi [non stetit in se), mais à l'instant a senti son indigence et qu'il ne pouvoit se donner le bonheur. Et alors, comme le retour étoit fermé vers Dieu, cette source de vraie félicité dont il s'étoit retranché, il fut poussé à chercher en bas, à se précipiter vers les créatures, pour voir s'il n'acquerroit point par elles ce qui lui manquoit. De là toute cette légion bouillonnante de désirs^ ces étroites et dures chaînes que lui font les créatures limées, et cet esclavage où il est, nonseulement de loi-même, mais de tout ce qu'il enserre par amour de lui. Car, encore une fois, dans son amour de toutes choses, c'est toujours lui avant tout qu'il chérit; dans ces jouissances réitérées, c'est toujours de lai*même, et avec un reste de noblesse, qu*il prétend jouir*. »
U m'est arrivé déjà de nommer M. de La Hochefouoaulden rapprochement avec nos Jansénistes; pour le coup, voilà, ce me semble, du La Rochefoucauld complet, non pas en maximes détachées, ironiques, sans racine et sans lien, mais sous forme de vérités rattachées à