‹ Port-RoyalChapitre 31 sur 94 · Au chapitre YI du traité De Gralia primi Hominù et Ange · texte numérisé non relu

Au chapitre YI du traité De Gralia primi Hominù et Ange

Tarbre^eidans lescpelles on peut tont suivre, depuis la première racine fatale jusqu'au dernier fruit empoisonné au bout du rameau.

Dans ce pays de Tamour-propre, où, malgré- tant de découvertes, iirci(e encore bien des terres inconnues^ Swi" sénius n'avait point touché ni débarqué sans doute aux points les plus brillants; mais, comme pilote, il en avait fait le tour.

Chez Milton, au chant second du Paradis^ quand les Anges rebelles, précipités dans la vasjle plaine informe et déserte, dans les régions de malheur, s.'y reconnaissent pourtant et commencent à s'y faire une patrie, chacun d'eux reprend une image et comme une ombre de ses goûts et de ses fonctions dans le Ciel. Les uns se jouent dans l'air sur l'aile des vents, les autres gouvernent et agitent des chars de feu. D'autres Esprits plus tranquilles, retirés dans une vallée silencieuse, chantent sur des harpes, avec des sons angéliques, leurs propres hauts faits et le malheur de leur chute par la sentence des batailles. Mais d'autres, nous dit Milton parla bouche de M, de Chateaubriand, d'autres en discours plus doux encore (car, si la musique charme les sens, l'éloquence s'adresse à l'âme même), c d'autres, assis à l'écart sur une montagne solitaire, s'entretiennent de pensées plus éle* vées, raisonnent hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le Destin; Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux labyrinthes. Ils argumenteirt beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de la misère, de la gloire et de la honte : vaine sagesse I fausse philosophie, laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse espérance, ou armer leur cœur endurci d'une patience opiniâtre comme d'un triple acier 1 »

Eh bien! quelque chose de cette beauté philosophique, de cette toute spirituelle éloquence d'une théologie insondable et sublime, dont le sentiment émane et plane dans le 'passage de Milton, — quelqu<^ ombre, quelque souffle décela m'est rendu par Jansénius en tout ce qu'il dit de la volonté libre et de la servitude régnante d'Adam dans rSden, de sa sérénité et de son calme, de son absolue indifférence, de sa persévérance aisée, et pourtant de sa chute.

Le péché une fois commis, Jansénius, à la suite d'Augustin, en définit la nature, en touche la racine même et en poursuit toutes les ramifications ; c'est de la psychologie profonde, de la très-fine anatomie, et, selon moi, assez irrécusable en ce qui est du fait (explication à part) et du résultat décrit. En quoi consiste cet état formel de péché, que tantôt on appelle tomor( de Vâme^ tantôt Vaversion de DieUj et auquel on inflige toutes sortes de noms ? Il consiste en un seul point essentiel, si Ypn touche sa racine, la concupiscence, c'est-à-dire la perversion de la charité et de la bonne volonté, de la volonté primitivement animée d'amour divin. Pour cette perversion décisive, pour ce renversement fondamental, il a suffi d'un seul choix libre en vertu duquel, une fois, l'homme préféra la créature à Dieu ; et, pour recouvrer ce qu'il a été si facile de perdre, un autre choix libre est impuissant: c Car la volonté, notez-îe bien, cette volonté mauvaise est tombée à l'instant, comme du lieu le plus haut, avec une telle impétuosité sur elle-même, qu'eUe a imprimé dans l'ftme trop préférée un vestige profond, une marque semblable à elle, et l'y a laissée gravée ; » de sorte que ce qui avait été au premier moment un choix libre s'est aussitôt fixé dans l'organisation, comme on dirait aujourd'hui, et a tourné en naturel Je

1. Au chapitre III du livre premier du traité De Stahê Ifatura

UVRE DEUXIÈMB. 148

gapprime d'énergiqfues dérelopp^Dents. A partir de cette hei^e^ la volonté de rhomme s'est tronvëe intimement liée et emmêlée avec l'objet qui lui avait pin, c'està-dire avec elle-même, comme dans une gin inextricable, ne pouvant pins rien faire obéir (tant elle est empftchée de partout I), ni faire obéir son corps, ni faire obéir son flme : punition et talion de la désobéissance 1

Cette cime, cette tète de la volonté {apea> volutUatiê)^ qui auparavant montait vers Dieu et t'y rattachait avec une chaîne d'or, la chaîne une fois coupée, est donc tombée de haut en bas, et elle demeure assujettie et comme tirée par un poids qui y pend, et que nul que Dieu dans sa Grâce ne peut relever de nouveau et suspendre; ou plutôt elle est elle-même ce poids qui va tirant après soi le reste ^.

Quant à la transmksion du mal originel, ceci posé, elle est simple ; elle s'opère selon les lois de la filiation même qui veulent que le file réprésente et exprime les parents : c GhexÂdam, dit Jansénius, le péché a com- . mencé par le sommet de Tàme qui désertoit son Dieu, et de là, pénétrant en lui jusqu'aux dernières et infimes régions dit corps les plus éloignées de leur prindpe, il Ibs a d'autant plus troublées; mais, an contraire, dans la postérité d'Adam, il commence par le corps même,

laps». -^ On voit par là bien nettement qu'à Tendroit juste où samt François de &iles a cru découvrir dans l'âme naturelle une certaine bonne inclination restante et comme une anse qui donne prise^ Jansénius prétend indi(,uer une dépression et un creux. Les images chez tous deux sont précisément contraires, tant elles sortent de ridée; et je ne les fais pas, je les trouve.

1. 11 y aurait à lire avec intérêt sur tout cela le traité de la Concupiscence 6,9 Boasuet, qui a merveilleusement reproduit et sou- Tent traduit toutes ces idées de saint Augustin sans doute, mais aussi de Jansénius, et dans l'Ordre de Jansénius, et à faire croire qu'il avait un Jansénius ouvert devant lui. G est qu'en effet tous deux s'abreuvaient directement à la même source*

par ces régions basses transmises dans le péché, et remonte de là à la cime de Tâme; de sorte que, dans le péché d'Adam» c'est la volonté qui a déterminé le désir, et qne, dans celui de ses descendants, c'est le désir qui détermine la volonté. »

On conçoit maintenant comment Jansénius, Saint- Gyran et les leurs, attachaient, avec saint Augustin, tant d'importance à cette question de la peine des enfants morts sans baptême, question malencontreuse dans sa forme, capitale quant au fond, qtii comprenait en effet toute la théorie du mal originel et en dépen- . dait. On conçoit comment ils soutenaient d'autres propositions très-scandaleuses au sens commun et à l'optimisme modéré des Chrétiens ordinaires; celle-ci, par exemple, que toutes les œuvres des Infidèles sont des péchés f et que les prétendues vertus des philosophes sont des vices. Au seizième siècle, dans les Bulles des papes Pie V et Grégoire XITT contre les opinions que Balus prétendait dès lors renouveler de saint Augustin, plusieurs de ces propositions avaient été condamnées, et* notamment celle-là même sur les œuvres des Infidèles et des philosophes païens. Elle est pourtant expressément de saint Augustin et tient à toute la racine de sa théologie. Aussi, lorsque Jansénius en vient à la discuter et à rappeler qu'elle est la vingt-cinquième proposition condamnée dans la Bulle, il avoue qu'il est dans l'embarras : « Quapropter ingénue fateor mihi htc aquam hœrere, nec aliud imprœsentiarum occurrere quod respondeam, nisi id, etc.... » Et il cherche à montrer que le Saint-Siège n'a pu blâmer cette proposition que comme intempestive et offensive pour quelques-uns, et non pas comme hérétique et fausse : « Car qui voudroit croire, s'écrie-t-il, que le Siège Apostolique, qui a tant de fois approuvé et qui s'est approprié la doctrine de saint Augustin, soit venu à condamner

UVRK DEUXIEME 145

comme hérétiques, erronées et fausses, des sentences de ce même Augustin, et des sentences qui ne sont pas des opinions accessoires et jetées en passant dans le feu du discours, mais des plus inhérentes à l'ensemble même de ses écrits, et les has^s de sa doctrine du libre arbitre et de la (Jrâceî— Personne, ajoute-t-il, ne voudra croire cela, hormis le téméraire qm voudroit croire en même temps que le Siège Apostolique s'est trompé ou autrefois ou maintenant, et qu'il est en contradiction avec lui-même*. »

Jansénius, en cPautres endroits, réitère ce dilemme incommode, et on peut conjecturer qu'il s'en embarrassait moins au fond, qu'il n'en voulait embarrasser les autres, et Rome tout d'abord.

A le bien prendre pourtant, il n'était peut-être pas si heureux pour les Jansénistes de réussir à contrarier Rome sur un point de détail, où Rome ne faisait que céder à une pensée conciliante, à une sorte de progrès d'opinion conciliable avec la foi, et où elle ne se départait, après tout, de saint Augustin que pour retrouver le docte et vertueux Clément d'Alexandrie et d'autres Pères plus exorables. Jansénius, à ces coins anguleux de doctrine, trouvait moyen de tourner à la fois le dos à Rome et à Érasme, à la prudence catholique et à la tolérance humaine. Personne ne lui en sut gré. A force d'être logique, il oubliait trop tout ensemble d'être habile et charitable.

Dans trois livres consécutifs, Jansénius traite de l'état de pure nature. On donne ce nom à un état où Ton suppose que Dieu aurait pu créer l'homme sans péché, mais sans foi, sans grâce, sans charité surnaturelle, sujet à la mort, aux passions ; c'est en un mot la condition même «/'

Page 1