‹ Port-RoyalChapitre 46 sur 94 · LI^IE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LI^IE DEUXIÈME

tout très-pronpncë, qaand il fat, sur l'affaire de la Signature, d'un autre avis qu'Âmauld et Nicole. Plusieurs lettres d'Âmauld attestent et déroulent très au long, aux divers temps, les points de dissidence : « Pardonnezmoi, Monsieur, écrivait celui-ci k M. Ouillebert, si je vous dis que, comme je reconnois que M. de Saint-Gyran a de très-grandes lumières, je ne puis aussi m'empêcher de croire qu'il ne les exprime pas toujours de la manière la plus favorable et qui les pourroit mieux faire recevoir dans le monde. > M. de Barcos semblait même se contredire parfois, comme quand il était d'avis, pour la Bulle, que les religieuses signassent, et pas les ecclésiastiques. Il demandait à la fois plus de vigueur pour la vérité et moins de disputes. Sa pensée était plus vraie, à mon sens, qu'elle ne paraissait lucide à Amauld. Ge dernier faisait toujours son rftle d'admirable avocat, mais d'avocat. M. de Barcos le sentait, mais, en homme tout intérieur, il ne répondait pas avec assez de netteté. On lui a fort reproché, dans la jeune génération de Port- Royal, d'avoir, lui si inflexible diabord, été du parti de céder ensuite; sans entrer dans un détail trop fastidieux, je rendrai en gros mon impression. M. de Barcos ne trouva bon dans aucim temps, ni d'aller lui-même à Rome pour son propre compte, ni d'y envoyer plus tard ces docteurs un peu bruyants et matamores, Saint-Âmour et autres, pour y soutenir et y plaider les cinq Propositions, n pensait qu'après tout la cause générale se serait vue en meilleur état, si on l'avait laissée stagnante, sans vouloir se signaler par elle (c'était son terme) à Rome et aUkurs^. Il n'approuvait donc en rien toutes ces discus-

1. Un jour direct nous est ouyert sur la pensé%de M. de Barcos par l'extitût suivant d'une lettre de madame de Liancourt, rapportant une conversation qu'elle avait eue avec lui. Voici exactement comment il jugeait de la procédure de Port-Royal en juillet 1654 :

t Pour la doctrine, U proteste qu'il n*en faut pas parler et que Timpro-

sions publiques, ces ferrailleries sorboniqnes, gui déplacèrent si yite la question et déroutèrent les espril^. Mais, le mal une fois &it, après des années d'une tactique, selon lui, fausse et fâcheuse, je conçois très-bien que M. de Barcos ait pensé qu'il en fallait finir absolument, s'il y avait moyen, et qu'il ait conseillé, à cette seconde époque, une démarche dans ce sens-là, toute ouverture, tout accommodement possible, c'est-à-dire encore le silence. Ce n'était paô là être en contradiction avec soimême; car il se dirigeait bien moins en tout ceci en vertu d'une teneur constante de raisonnement comme Âmauld, que par un certain esprit méditatif et intérieur. Le malheur est que la forme et l'expression trahissaient souvent sa pensée si droite; il expliquait, je n'en doute pas, beaucoup de ces bonnes raisons, dans les cinq cents /te-

denctt de mqz qol en ont trop parlé a mis l'Église dans le tronble où elle est; qne c'est une chose si mal conçue que d'aroir envoyé à Rome, qnll n*a jamais pu être de cet avis. — Je lai dis : « Mais comment est-il possible qn'on ait fait une chose de cette importance contre votre avis, vous qui saves si à fond toutes ces matières, et qui êtes si fort considéré par cenx qui tiennent la doctrine de saint Augustin? » -^ Il me dit : « Il est véritable que, quand on m'a consulté là-dessus, j'ai tonjours dit que l'on gàteroit tout d'envoyer à Rome et que le temps n'étoit pas propre pour découvrir les vérités si peu connues et qui attirent des conséquences si ruineuses pour ceux qui les ont ignorées; qu'il en idlloit nser comme les ministres d'État doivent faire des choses qui se délibèrent dans le Conseil, c'est-à-dire les taire, parce que »e peuple n'est pas capable de comprendre les secrets dn prince ; que les matières présentes sont les grands secrets de Diea, et quiconque les prodigue est coupable. » Et en particulier il me blâma fort ceux qiû parlent et en font des conférences. Fort de ces messieurs qui paroissent les défenseurs furent nommés et fort rebutés de lui, et il désapprouva le procédé de NN... disant qu'il savoit bien qu'on parloit plus de ces choses chez eux qu'en quelque lieu que Ce fût, et qu'il m'bssuroit qne tant qu'ils agiroient ainsi, ils n'avanceroienl point dans la vertu. Xe lui dis ee que c'étoit que de leur vie et de leurs intentions. U me répondit que c'est dommage qu'ils s'occupassent ainsi de choses qui ne pouvoient que leur être nuisibles en leur particulier et à toute l'Église. Sa conclusion est qu'il Ant être en silence; que le mal qui est présentement en l'Église est causé par ceux qui se sont trop avancés; qne pour lai qui sait fort ces vérités, il est persuadé que Dieu ne veut point que l'on donne ces secrets dans le temps où nous sommes. » (A la suite des Journaux de Des Lions, Bibliothèqoe du Roi, Sorbonne, 1258).

marques qu'il adressait à Arnanld ; mais cinq cents Re^ marques en vue du silence, c'est un peu trop.

Et M. de Barcos ne diffëca pas seulement avec les diefe du second Port-Royal sur la ligne de conduite à tenir, il y eut dissidence plus d'une fois sur des points de doctrine. Il avait écrit pour une religieuse ses sentiments sur rOraison dominicale ' : Nicole ne les trouva pas de son goût et y répondit en détail; mais il tint sa réponse secrète et ne publia ses idées sur l'Oraison qu'après la mort du docte abbé. On retrouve toujours Nicole amsi parmi les adversaires^amis de M. de Barcos. Le modeste Nicole fut très-agissant sous main, dès qu'il s*en mêla, et il contribua autant que personne à modifier l'esprit du second Jansénisme. On attribuait surtout à son influence sur Âmauld Topposition habituelle que celui-ci marquait au second M. de Saint-Cyran.

M. de Barcos était tellement prédestiné aux contradictions qu'un dernier ouvrage posthume, de lui, ressuscita à son endroit les orages. U avait, sur la demande de ré?éque d'Âleth, Pavillon, composé une Exposition de la Doctrine de V Eglise sur la Grâce et la Prédestination, espèce de gros Catéchisme oh était reprise de source la pensée première de Louvain et d'Ypres, L'écrit ne fut imprimé qu'en 1696. H en résulta à l'instant une Censure du digne archevêque, M. de Noailles, une Ordonnance assez ambiguë, en deux points presque contradictoires, et, autour de cette Ordonnance, une controverse du sage Du Guet, de Quesnel plus vif, de quelques autres plus violents, en un mot tout un combat.

Sims aller plus loin pour le moment, sans prétendre trancher à l'avance dans les situations et les caractères, je me borne à tirer cette remarque générale et qui me

1. SerUimerUs de VàbU Philérème touchant VOraison dominieakf publié seulement en 1696.

semble assez ressortir : M. de Barcos, précisément parce qu'il était l'héritier le plus direct et le plus intime de l'esprit de M. d'Ypres et de M. de Saint-Gyran, et en nîéme temps, si l'on veut, parce qu'il avait la plume un peu fâcheuse, c'est-à-dire qui allait tout au travers aux endroits délicats, en était venu à ne plus pouvoir composer un seul écrit sans donner prise par mille saillies de doctrine; la pure doctrine janséniste, par soi^ propre développement en lui, touchait sur tous les points aux limites de l'hérésie, ou du moins du schisme, même entre amis : à la moindre explication, cela perçait.

Ces guerres civiles de Port-Royal, hâtons-nous de le dire, entre M. de Barcos et les purs intérieurs d'une part, et MM. Àmauld, Nicole, Hermant, de l'autre, ces guerres qui ne se découvrent à nous que si nous y prétons de très-près l'oreille, furent toutes réglées et tempérées de charité. On pourrait citer à ce sujet de belles lettres d'Amauld à M. Guillebert sur la mort de M. Singlin, et à M. de Barcos sur la mort de M. Guillebert au temps même de cette plus grande dissidence. Quelques années auparavant, une lettre d'Arnauld à M. de Barcos sur la grande affaire de Sorbonne (décembre 1655), montre quel fonds il faisait sur l'érudition de ce saint abbé; et on voit, à la réponse de celui-ci sur la condamnation (26 avril 1656), comment le personnage de sainteté et de disgrâce entendait le profit spirituel à tirer pour le Chrétien des injustices du monde. H dit et redit volontiers du monde au pied du Calvaire : Son fiel m'est savoureux*!

1. Cette lettre, toute de conseil iainP^ranimy est d*un eontraste, où Ton pourrait croire qu'il entrait quelque intention, avec les Provinciales qui faisaient feu à cette même époque. Âm&uld s'occupait un peu trop alors, en effet, de ce qu'on avait donné let douze Lettres à la Reine de Suède « qui Us aoait reçues avec joie : « Mais, écriyait-il à son frère Pévêque d'Angers, nous ne savons, pac

Dès qu'il avait pu se rendre à son abbaye, aussitôt après les suites apaisées du livre de la Fréquente Corn-munion^ vers 1650, M. de Barcos s'y était appliqué à établir la réforme selon les vues de son oncle, et là subordonnant étude et science à la pratique pénitente, il avait vécu, avec M. Des Touches, avec M. Ôuillebert (Lancelot n'y vint que plus tard), comme un véritable cénobite des anciens déserts. Au lieu d'assembler et d'achever le livre de son oncle contre le Calvinisme, il crut plus sûrement édifier l'Ëglise en ravivant la règle de saint Benoît, et, comme dit Lancelot, il aima mieux faire que parler. Les détails qu'on a de cette vie austère seraient à discuter peut-être s'ils pouvaient devenir contagieux : ils ne sont plus aujourd'hui que touchants. Ce pays de la Brenne, sauvage et pauvre, semblait en tout conforme à la pensée du terrestre exil. Une multitude d'étangs, qu'y avaient établis, selon quelques-uns, les anciens moines de Méobec et de Saint-Gyran pour y pécher plus de poisson, en faisaient à leurs successeurs un Heu monotone et bien désolé; mais c'est nous qui voyons le miroir et le cadre : ces yeux baissés ou levés n'y regardaient pas. Cette petite émigration silencieuse renchérissait sur Port-Poyal même. Elle eut ses traverses : des partisans, qui infestaient la contrée durant la Fronde, s'emparèrent un jour de l'abbaye, et voulurent contraindre par menaces et violences M. de Barcos à des transactions qu'il refusa avec la môme constance de martyr qu'il mettait à toute vérité. La persécution au sujet du Formulaire l'ayant forcé de fuir, la Paix de TËglise lui permit le retour en cette pauvre abbaye tant aimée; il y mourut en 1678, âgé de soixante-

encore le jugement qu'elle en a fait : car ce ne fut qu'avant-hier au soir qu'on les lui présenta, et elle partit hier pour la Cour. » Voilà tout un souci, convenons-en, qui est très-peu saint-eyranien.

dix-huit ans environ, à la veille de persécutions nouvelles. Toute la réforme qu'il avait accomplie fut, après lui, dissipée, et l'abbaye finalement détruite, comme Port- Royal aussi. — Aucun homme, est-il dit, ne se démentit moins que M. de Baroos, ne fut plus mort à tout en cette vie, plus patient dans les souffrances, plus persévérant au bien, plus insensible à la louange comme à l'outrage, plus exact en pureté et en pudeur dans l'usage des créatures, plus absolument pénitent, et d'une pénitence d'autant plus admirable qu'elle était élevée et comme entée sur une grande innocence. < H étoit de moyenne taille, nous dit-on encore, la physionomie spirituelle, une gravité et un sérieux propres à effrayer les Démons..., » Nous aurions cru manquer en quelque chose au premier abbé de Saint- Gyran si nous ne l'avions comme suivi ainsi jusqu'au bout dans le second, dans celui qui est son oeuvre encore, et une œuvre si fidèle *.

1. M. de Barcos n'était point moine, quoique abbé : il n'était qu'abbé commeodataire, comme M. Le Roi l'était de Haute-Fontaine. M. Trouvé ayant un jour consulté Amauld sur ce qu'il fallait croire de la condition des abbés commendataires, et ayant allégué l'exemple de M. Le Roi et de M. de Barcos^ qui étaient morts dans cet état sans en avoir de scrupules, Amauld répondit : « Je suis persuadé qu'absolument parlant^ on peut être ''abbé bommendataire en« sûreté de conscience : mais en même temps, je crois qu'il y en a très-peu qui ne se damnent; parce que mon sentiment est que les Commendes sont du nombre dés choses que saint Thomas dit n'ê re pas essentiellement mauvaises, mais qui contien> nent plusieurs difformités qui les rendent' mauvaises, à moins qu'elles ne soient corrigées per circumstantiat honestantes. Or, c'est ce qui manque à presque tous les abbés commendataires. Mais, s'il y en a jamais eu un à qi^i elles n'aient pas manqué, c'esi M. de Saint-Gyran, le dernier mort , qui, hors le froc, a mené la vie d'un véritable moine , et a fait, par ses instructions et par son exemple, que la règle de saint Benoît est plus parfaitement observée dans ce monastère, que dans aucun autre de TËglise. * L'abbaye de Saint-Cyran, à la date où Amauld écrivait cela (1684), n'était pas encore detmite. — (Voir à V Appendice un extrait du Père Rapin sur M. de Barcos.)

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Mais d'autres yies également et diversement belles nous réclament : il est temps d'assister à la multiplication merveilleuse des solitaires de Port-Royal, qui eut lieu, dès le lendemain de la mort de M. de Saint-Gyrau, par Tefifet du livre de la Friqumte Communion.

Recrue de solitaires. — M. Victor Fallu. — La famille Du Fossé.— Haute bourgeoisie de Port-Royal. — M. de La Rivière. — M. de La Petitière. — Déclaration de M. Le Maître. — L'évêque de Bazas. — M. Manguelen^ directeur préposé par M. Singlin. — Belle scène de nuit — Fontaine et ses MétMires. — Le jeune Lindo. » Retraite de M. d'Andilly.

Un des premiers touchés, le premier même que cette lecture de Fouvrage d'Amauld conduisit à Port-Royal, fut M. Victor Pallu, seigneur de Buau en Touraine, docteur en médecine de la Faculté de Paris. D*abord attaché comme médecin au Comte de Soissons et présent à ses côtés lorsqu'il périt à la journée de La Marfée près Sedan en 1641, M. Pallu, depuis la mort de son mattre, avait résolu de réformer sa vie, qui avait été assez légère, dissipée, et se ressentant du voisinage des Grands ; il était revenu demeurer à Tours sa patrie. Un ou deux ans il vécut ainsi, comme lui-même le raconte dans une lettre particulière *, couUmt le temps et menant son inquiétude le mieux qu'il pouvait, sans grand avancement.

1. À la page 242 , parmi les pièces du SnpplémerU au Nécrologe de Port-Royal, in-4% 1735.

Il s'en ouvrit pourtant quelque peu à son cousin le saint évéque de Marseille, M. Gault, qui remit de sonder Tâme du malade à une prochaine visite qu'il l'invita de lui venir faire en son évèché ; mais la mort du prélat rompit ce projet. C'est alors que dans un voyage à Paris, M. Pallu, par l'entremise d'un ami de M. Gault, connut M. de Saint-Cyran. Vers le même temps d'autres amis le voulaient réengager dans une place à la Cour. Il y ré-* sista; il commençait à concevoir clairement, disait-il, que, dans le naufrage oh il était, il n'y avait pour lui de planche de salut que l'exacte pénitence. Pendant un voyage aux Eaux de Forges, où il accompagnait quelques dames de Touraine, il lut le Jivre de la Fréquente Communion dans sa première nouveauté : M. Hillerin, curé de Saint-Merry, qui était à ces Eaux, le lui prêta K La mort de M. de Saint-Cyran qui arriva peu après, et dont M. Pallu eut le bonheur d'être témoin, acheva de le décider. Il vint d'abord pour essayer de la solitude de Port-Royal des Champs, et dit en arrivant à M. Le Maître qu'il y voulait passer cinq ou six jours: à quoi M. Le Maître répondit, en souriant, que, c si ce n'étoit pas Dieu qui Ty amenoit, il n'y resteroit pas ce court temps qui lui sembleroit trop long, et que, si c'étoit Dieu, il y resteroit davantage ; » ce qui se vérifia en effet : M. Pallu désormais n'en sortit plus. Il n'avait guère que trentesept ans'. J'ai déjà pris quelque chose dans une lettre

1. On a déjà vu (page 179), que la princesse Marie et l'abbé de Marolles qui l'accompagnait lurent le livre de la Fréquente Communion ^ en feuilles, dans Tété de 1643, aux £aux de Forges. Voici M. Pallu qui, justement dans ce même été et au même lieu, a occasion d'y lire ce même ouvrage qu'il tient de M. Hillerln. Tout cela concorde, et sert aussi à montrer combien véritablement le livre d'Amauld eut de vogue dès le premier instant, et à quel Doint il fit éclat au milieu de ce beau monde des Eaux , comme ferait de nos jours quelque roman à la mode.

2. On pourrait objecter èi cet âge ce qu'il dit lui-môme de ses

Il — 15

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touchante adressée par lui à Tun de ses amis et datée du jour de la Toussaint 1643; il y explique et y justifie sa résolution : « Quoi que Ton m'objecte, je maintiens devant Dieu qu'il m'étoit impossible de penaer sérieusement à une afiaire si importante, demeurant dans l'embarras de ma vie ordinaire, au milieu de mes connoissances et de mille occasions dont j'ai trop éprouvé le péril; quiconque l'a entrepris de la sorte n'y a point réussi....» Parlant de cette vie de demi-désir où les bonnes pensées étaient insuffisantes, il ajoute : « Néanmoins, la facilité commune l'emportoit, et je disois à peu près comme ce malheureux : Fasse le mieux qui pourra, pour moi je me contente de faire le bien I Du depuis je me suis défié de cette maxime, et ai cru que nous ne pouvions trop faire pour nous sauver, ni négliger les conseils que Dieu nous donnoit pour cela : ce qu'il m'a, peu à peu, si fort imprimé dans l'esprit, qu'enfin ma dernière fotfqte est venue. » Agréable et très-juste image 1 — £t encore : c Je vous déclare que rien ne m'a rendu ma vie ordinaire plus suspecte que la douceur avec laquelle je la passois; il* n'y a que les innocents qui en puissent go&ter une semblable sans crainte ; mais un pécheur telque je suis doit extrêmement appréhender ce silence de Dieu.^.. Gomme j'ai abusé des choses légitimes, il faut aussi que j'en souffre la privation volontaire.... Ceux qui doivent beaucoup sont obligés de s'inoommodeppour s'acqi^tter. » H témoigne, en finissant, sa douleur d'être réduit à se priver de la compagnie de ses amis si ishers : c Oui, l'affection que je dois & de ai bons parents et amis redouble ma haine contre le péché, qui me fait cacher. Ce n'est point par exagération que je vous parle....; la considéra-

débauches de trente années; mais, à prendre le mot dans le sens mystique et pénitent, il n'y aurait pas contradiction : il se considère comme en état de pédtié depuis trente ans, c'e^-à-dire depuis rage de sept, ans, qaï est réfuté Tâge de raison commençante.

licm, entre autres, de mon frère de Sainte-Marguerite est la tentation la plus forte que je souffre : sans cela, faurois trop bon marché de la pénitence. »

M. Pallu, une fois à Port-Royal, devint naturellement le médecin dee solitaires, des pauvres des environs, et aussi des religieuses lorsque, par la smte (après Pâques de 1648), elles furent revenues en partie aux Champs : toute son ambition dernière s'étendait à les servir. Fontaine nous l'a peint sous d'aimables et vivantes couleurs : c n y fît bfttir (dans le jardin du monastère) un petit logis, mais bien troussé, qui a depuis été appelé le petit PaUUy et à cause de la petitesse bien juste et bien ramassée de ses appartements, et à cause de la taille de son maître, qui avoit tout petit, excepté l'esprit : petit corps, petit logis, petit cheval, mais tout bien pris, tout bien proportionné et bien agréable. Mon Dieu I qui n'eût pas aimé ce bon solitaire ? On avoit presque de Ja joie de tomber malade afin d'avoir le plaisir de jouir de ses entretiens.... » On reconnaît que M. Pallu n'avait pas tout laissé de la Cour et du commerce des Grands en les quittant, et que chez lui, l'aimable vivacité, Ja gentillesse gardait son étincelle dans la pénitence. Ëtant médecin, le jour même de sa réception, bonnet en tête, et plus tard en y revenant à loisir dans son jardin de Tours, il avait traité la question du rire, l'avait montré utile et salutaire, et en avait écrit en latin d'assez jolies choses^ Rieur par nature, il avait pris, j'imagine, quelque chose de son sujet en lui. La couYorsionne lui avait pas tout ôté. Une pièce de vers latins qu'il composa sur sa retraite, sous le titre de Ycde Mundo (Adieu au Monde), attesterait encore cette heureuse facilité d'un esprit qui avait su

1. « Salibus ut sale utendum est, qui, nisi cum temperamento adhibeatur, maie sapit atque amaricat. » [Quxstiones medicœ très, auctore M. Victore Pallu, Turonibus, 1642.)

dérider l'étude et qui chantait le désert. Ce pourrait être^ à la rigueur, de saint Paulin ou de (juelque autre de cet âge. A propos des obstacles qui entravent les premières résolutions austères, on y lit :

Intus et extra

Insurgunt hostes variî ; phantasia nugax Distrahit; illectans patriœ vox verberat aures; Succensent chari, famam minitantur iniquam ; Indomitus latrat contra jejunia venter; Saepe favent oculi somno , lacrymasque récusant Optatas precihus; nescit quoque Hngua silere ».

Lorsque M. Fallu s'en vint loger à Port-Royal, sur la fin d'octobre 1643, il ne trouva d'abord pour compagnons que MM. Le Maître et de Séricoùrt,M, deBascle et M. de Luzanci, ce fils de M. d'Andilly,que l'exemple de ses cousins avait pris au cœur et qui devançait son père dans cette solitude. M. Pallu fit le cinquième ermite, et fut le premier des médecine-solitaires de Port- Royal ; il y eut depuis un M. Moreau chirurgien, surtout M. Hamon, et plus tard, parmi les médecins-amis, MM. Dodart et Hecquet. M. Pallu mourut après six ans et demi de retraite, en mai 1650.

Vers le temps de cette conversion, ou même nn peu auparavant, avait eu lieu celle de la famille Du Fossé, toute une conquête très-considérable. M. Gentien Tho-

1. On trouve dans le Supplément (in-4") au Nécrologe une imitation en vers français du Vale Mundo de Pallu; mais je ne m'en servirai pas dans ce court passage :

Ce ne sont qu'ennemis au dedans, an dehors : La fanuisie échappe et se rit des efforts ; La patrie est là-bas, qui se plaint qu'on Toublie; Les proches courroucés vous notent de folie. Le jeûne a réveillé l'estomac furieux : Il crie. Un lourd sommeil appesantit les yeax; ^ Nulle source de pleurs, en priant, ne s'élance;

Et la langue, & son tour, ne veut pas du silence.

mas (c'était le vrai nom de famille), maître des Comptes à Rouen, vivait en homme de probité, mêlé au monde. Le curé de Sainte-Croix-Saint-Ouen, sa paroisse , le Père Maignart de l'Oratoire, ayant connu M. de Saint- Gyran, et Tétant venu consulter secrètement à Paris, résolut de se démettre de sa cure pour s'appliquer sans partage à la pénitence. M. Thomas, à cette brusque nouvelle, outré de perdre son curé, en homme vif et bouillant qu'il était, part sur l'heure pour Taller chercher à Paris et tombe chez M. de Saint-Gyran, qui, sorti tout récemment de Yincennes, se trouvait en visite à Port-Royal des Champs. M. Thomas veut y courir et l'y relancer dans le désert; on a grand' peine à le modérer. M. de Saint-Cyran prévenu revient; M. Thomas Taborde à haute voix et lui parle avec un grand échauffement de l'affaire qui le touche, et de cette perte d'un curé précieux qu'il lui imputait. M. de Saint-Cyran lui laissa jeter son feu; puis, reprenant, il se mit à discourir à son tour des devoirs redoutables qui concernaient et les pasteurs et aussi les fidèles ; les grandes vérités, les tonnerres et l'onction se mêlèrent si bien dans sa bouche, que M. Thomas, tout retourné et désarmé, finit par lui dire : « Je croyois être venu, Monsieur, pour mon curé, mais je vois Jbien que c'est pour moi-même et pour mon propre salut que je suis accouru à vous. »

n le quitta donc, bienheureusement blessé, emportant le trait de la Grrâce. De retour chez lui, sans marchander sur les moyens, homme franc et d'v/n coBv/r ouvert^ nous dit son fils, il dressa un inventaire de son bien pour se dépouiller, avant toutes choses, de ce qu'il jugerait moins légitimement acquis. Profitant de l'offre du saint abbé, il envoya trois de ses filles pour être élevées au monastère de Port-Royal de Paris (deux y prirent le voile), et trois de ses fils pour être élevés & Port-

Royal des Champs : le plus jeune, Pi^re Thomaa Du Fossé^ alors âgé de neuf ans^ est devenu un des illustres de cette maison et nous a laissé d'intéressants Mémoires. Quand les trois frères arrivèrent à Téoole des Champs dès Tété de 1^43} ils y trouvèrent pour GompagnooiB le petit Saint-Ange, fils de cette dame amie de M. d'AndiUy, et un jeune, fik de celui-ci/ appelé M. de Villeneuve; les Bignon avaient déjà terminé. M. de Bascle s'occupa de donner aux en&nts Tinstoustion religieuse, et dsms les études ils avaient pour maître ' Bn M. de Selles (ou M. Celles) qui était fort habile.

De son côté madame Thomas, leur mère^ jeune et belle encore^ mais touchée ell^méme de l'exemple de ;Bon mari, vint k Paria pour voir cet homme de Dieu qui opérait si irrésistiblement. Elle resta durant six semaines logée dans les dehors du monastère, occupant l'appartement destiné k la princesse Marie, et c'était surtout par le canal de la mère Àngélique*qu'elle coi»muniquait avec M. de Saint-Cyran : car elle avait peme naturellement, nous dit-on, k entendre cet abbé dofU le discours était fortconcis.EÙB retourna bientôt à Rouen, émule de son mari dans la voie nouvelle, eit tous deux se résolurent k oser réf(»rmer publiquement leur genre de vie : il leur fallait un vrai courage pour c^ et une force tout extraordinaire, considérés oomme ils étaient dans la ville, et liés si étroitement avec les personnes les plus distinguée». Us vendirent leur vaisselle d'aigwt, se retirèrent des compagnies^ ne sortirent plus que potor leurs devoirs de paroissiens : M. Thomas s'apprêta en même temps k se défaire de sa chaige.

« Cependant, nous dit leur fils, toute la ville fut fort étoanée dMn tel changement , et chacun Haterpréta en sa manière. Le» uns en parlèrent comme d'une chaleur de dévotion qui ne dureroit pas longtemps. D'autres s^en moquoient, comme de TeiTet d'un scrupule mal fondé et d'une foiblesse

d'esprit. Quelques-uns connoissant la solidité de l'esprit de celui dont un changement de vie si peu attendu les étonnoit, se diaoient les uns aux autres : Attendons pour voir ce que tout cela deviendra. Quelques autres, admirant la grâce et la miséricorde de Dieu envers ses Élus, étoient dans la joie de voir un exemple qui pouvoit beaucoup contribuer, dans la suite, à retirer de la corruption du siècle ceux qui y étoient les plus engagés. Enfin , après avoir essuyé d'abord tout oe qu'ils eurent à soufTrir de la part de leurs amis et de leurs ennemis, ils eurent enfin la consolation de se fxnr au large^ et de pouvoir dire comme le Prophète : Viam mandatorum tuorum cucurri cum dilaUtëti cor meum (J'ai couru la carrière de vos commandements lorsque vous, avez élargi mon cœur)*. » '

Cette famille, cette tribu des Thomas Du Fossé, que nous voyons se convertir ainsi en masse et gagner le large à toutes Ttmes» qui foumihi deux religieuses à la Communauté et un illustre soKttire, appartenait, comme nous le verrons bientôt des Pascal, comme nous l'avons vu des Amauld,à cette haute fignée bourgeoise qui constitue le principal fonds où s'est appuyé et recruté Port- Royal. Gentien Thomas, aïeul de l'auteur des Mémoires et mutre des Comptes en son temps, s'était signalé par sa fidélité à son souverain au milieu des fureurs delà Ligue, par son intégrité reçue et transmise : il &isait un digne contemporain des Marion et des Arnauld. Port^Royal sans doute (et nous en avons, nous allons en avoir d'éclatants exemples) gagna beaucoup et fit nombre de prosélytes parmi les grands seigneurs m6me, parmi les p^sonnes de la Cour, les Luînes, les Liancourt, les Guemené, les Sablé, les Gonzague, les Longueville, les Roannès ; mais ce ne fut pas là son vrai centre d'opérations. La plupart de ces noms illustres ne se rattachèrent à Port-Royal qu'un temps et ne s'y

1, Psaume CXVm, 32. — Mémoires de Du Fossé, liv. I, chap. 3

ancrèrent pas. Le vrai fonds solide, le support quotidien, nous le touchons ici : les Arnauld comme noyau et comme souche, les Bignon comme alliance et embranchement dans le monde, et au dedans encore, à Tentour^ par acquisition étroite et successive , les Briquet, les Sainte-Marthe, les Le Nain, les Thomas Du Fossé, les Pascal.

Un mot littéral.exprime ce fait du tkrs'ètat supérieur y comme je l'ai appelé, qui compose le fonds de Port* Royal : cette société libre est le lieu par excellence où l'on se donne le Monsieur *.

Pendant que le jeune Du Fossé, avec ses frères et deux ou trois autres compagnons, étudiaient ainsi en toute innocence et simplicité, n'ayant pour Catéchisme que celui de M. de Saint-Gyran qui avait paru sous le titre de Théologie familière j n'y apprenant que la crainte et l'amour de Dieu, et tout à fait étrangers à ces questions et querelles dont, .plus tard et déjà, les ennemis et calomniateurs de Port-Royal supposaient qu'on les nourriissait à plaisir, l'orage du livre de là Fréquente Communion éclata, et les coups dirigés contre Âmauld frappèrent partout avec fureur autour de lui* Ces enfants même qu'on élevait aux Champs eurent leur part de la secousse, et on jugea prudent de les envoyer au Chesnai, près Versailles, dans une terre de M. Des Touches, qui les recueillit quelque temps, jusqu'à ce que la première menace fût apaisée.

Au retour à l'abbaye des Champs, le jeune du Fossé fut témoin du mouvement singulier, et comme de lama-

1. On y disait Monsieur à un ami de toute la yie^ à un condisciple, comme à un duc et pair. M. de Saci, peu avant de mourir, voyant entrer Fontaine^ son secrétaire, son ancien compagnon de Bastille, à qui, les jours précédents, on avait refusé la porte, lui disait en l'embrassant : « Eh bien 1 Mcmsieur^ on vous a dionc traité comme les autres! »

rée montante et du flux de Grâce produit par ce livre de la Fréquente Comrmmion : « Nous y vîmes arriver, dit-il, de diverses provinces des gens de diverses professions, qui, semblables à des mariniers qui avaient Eût nar^age sur mer, venoient en grand nombre aborder an port. » La tempête même, qui s*était excitée contre le livre, les avait hfttés au salut.

Laissons ce témoin tendre et fidèle nous peindre les principaux de ces naufragés dont sa jeune imagination avait retenu une si vive empreinte, et dont quelques-ims étaient en effet terribles :

c G^est ainsi, nous dit-il, que je vis venir un cadet de la maison d'Éragny, nommé M. de La Rivière. G'étoit un homme qui avoit toujours servi dans les armées, et qui étoit regardé ' comme un brave dans le monde. 11 étoit cousin germain du duc de Saint-Simon, et avoit plusieurs liens considérables 'qui le tenoient attaché au siècle. 11 est incroyable combien la considération de l'Éternité frappa l'esprit et le cœur de cet officier. Jamais on ne vit un homme plus dur sur luimême, soit pour le coucher, soit pour le manger ; il sembloit qu'il fût insensible aux besoins du corps. Il passoit les années entières à ne faire par jour qu'un repas.... Ses veilles et ses autres austérités égaloient ses jeûnes; et comme il s'étoit chargé de garder les bois de l'abbaye, pour empêcher que l'on n'y fît du dégât, il vivoit dans une affreuse retraite à l'égard de ceux qui habitoient dans le même lieu, étant presque toujours dans les bois où il se plaisoit à prier, à lire et à méditer. Il avoit V esprit naturellement très-beau^ et ouvert pour toutes les sciences-, ainsi il apprit par lui-même la langue grecque et la langue hébraïque pour pouvoir lire la Bible dans ces deux langues. Étant laborieux comme il étoit, il retint par cœur to\is les mots qui sont dans la Bible. n savoit outre cela l'espagnol et l'italien, et je lui ai l'obligation d'avoir appris plus aisément la langue espagnole. »

Cette beauté naturelle de l'esprit, conservée ou plutôt cultivée tout à coup par ce gentilhomme garde-bois au milieu de son existence si âpre et sauvage, est d'un con-

traste imprévu et tel que les annales monastiques en re- ' cèlent souvent. Occuper ainsi son esprit aux langues, nous fait remarquer Fontaine, c'était encore une manière de le mater, quand les travaux matériels violents et les marches d'hiver dans les boues, n'y suffisaient pas. Saint Jérôme avait donné le conseil et l'exemple pour l'hébreu; M. Le Maître faisait de même : M. de La Hivière suivait la trace. Mais n'y avait-il pa:s quelque retour aussi de consolation cachée et de récréation plus douce, quand le rude g^itilhomme en venait à ne lire sainte ' Thérèse que dans l'original, et à en traduire parfaitement quelques lettres qui n'avaient pas encore été rendues en français?

c Je vis aussi arriver, continue Du Fossé, un gentilhomme de Poitou nommé M. de La Petitière, qui parmi les braves du siècle passoit pour la meilleure épée de France, et sur qui le cardinal de Richelieu se reposoit de la sûreté de sa personne, quand il savoit qu'il étoit dans son palais. Cétoit un lion plutôt qu'un homme : le feu lui sortoit par les yeux , et son seul regard effrayoit ceux qui le regardaient. Dieu se servit d'un malheur qui lui arriva pour toucher d'une crainte salutaire son âme féroce et incapable de toute autre peur. Comme il avoit une querelle avec un parent du Cardinal , il eut plus de huit jours un cheval toujours sellé et prêt à monter pour aller se battre contre celui de qui il croyoït avoir été offensés La fureur qui le transportoit étoit telle, qu'encore qu'il fût le plus habile et le plus adroit du royaume, il reçut lui-même, après avoir blessé à mort son ennemi, un coup d'épée dans le bras entre les deux os, oii la pointe demeura enfoncée sans qu'il pût jamais la retirer. Il se sauva en cet état à travers champs, portant dans son bras le bout de l'épée rompue, et alla trouver un maréchal qui eut besoin pour la tirer de se servir dôs grosses tenailles de sa forge.

c M. de La Petitière crut bien que le Cardinal ne lui pardonneroit pas la mort de son parent 'r ainsi il se retira et se cacha. Ce fut pendant ce temps que Dieu excita au fond do son cœur une sainte horreur de seis crimes, et qu'il le choisit

pour faire éclater en sa personne la puissance de sa Grâce et de sa miséricorde. M. de La Petitièrè entendit parler en même temps de M. l'abbé de Saint-Cyran et du livre de la Fréquente Communion. Abattu sous la main toute-puissante de Dieu, et éclairé toiïchant ses devoirs, il trouva moyen, 2^3 la mofrt du cardinal de Richelieu et celle du Roi, de se vwnr retirer avec nous dans notre désert. Il y vécut d'une manière étonnante pour se punir à proportion de ses crimes et pour s^humilier à proporl^on de son orgueil, ayant même voulu s'abaisser jusqu'à faire des souliers pour les Reli'gienses. »

Je n'ai rien voulu, retrancher : on a sous les yeux l'excès et l'abaii^seiaent de sa pénitence. Voilà ces souliers dont les Jésuites ont tant ri. Pour nous, après avoir lu cette page, la circonstance reprend toute sa gravité, et je ne pense pas que quelqu'un songe à sourire de cet homme, de ce lion terrassé, au regard sanglant, et qm ne sa\Ait qu'inventer pont ravaler en lui rhomiçide, le violent et le superbe ^

Ces solitaires nouvea^u-venas, aux duretés extraordi-

naireS; h Tâme fiurouche et presque féroce, et qui se ré-

* conciliait pour la première I(hs, accouraient comme pour

1. ce II étoit si vaillant que menant un jour l'âne du monastère au moulin,. au' retour son âne et sa farine furent pris par trois soldats, dont la campagne étoit alors infestée pendant la seconde guerre de Paris. Gomme il fut de retour au logis, on lui demanda comment il s'étoit laissé dévaliser dela*sorte : « Est-il permis de se défendre à un chrétien dans notre morale? » dit-îl. — « Pourquoi non?» lui répondit-on, — A même temp» il prend un bâton à deux bouts, qu'il trouva par hasard en spn chemin , court après les soldais qui l*avoient volé, les, désarme et les amène les poings lié» derrière le dos à Port-Royal où, les ayant conduits à Téglise pour &ire amende honorable devant le Saint-Sacrement, il leur fit une espèce de réprimande charitable mêlée d'instruction et les renvoya avec une aumône. Jamais aussi homme ne fut plus vaillant, plus hardi ni plus intrépide. » — Qui dit cela? vous ne le croiriez jamais, c'est le Père Rapin. Je prends mon hien où je le trouve. (Voir à V Appendice.]

se ranger à la suite de M. Le Maître, cet autre combattant plus qu'eux tous infatigable, ce pénitent, on Ta dit, à feu et à sang. On a de lui une Déclaration qui vient bien après ces pages de Du Fossé, en ce qu'elle exprime les mêmes sentiments, comme forcenés, d'extermination humaine et d'humiliation confondante. Jamais, je crois, l'humiUlén^a pris d'aussi amères, d'aussi outrageuses représailles sur la nature. CTest le côté par lequel Port-Royal touche à La Trappe et à M. de Rancë, quand, sous les autres aspects, il paraît toucher plutôt aux Bénédictins de Saint-Maur et à Mabillon , quand par M. d'Ândilly, il reste un peu à portée de la Cour et presque figurant de loin ces riantes et romanesques retraites imaginées en idée par Mademoiselle (de Montpensier), par madame de Motteville, ou même par mademoiselle de Scudéry.

Voici le principal de cette Déclaration ou Lettre de M. Le Maître aux Religieuses, pour implorer d'elles tout simplement le secours de leurs prières et leur intercession près de Dieu en vue de sa conversion vraie et de sa persévérance; on n'en dit pas la date, sinon qu'elle est d'une veille de l'Ascension; on la peut croire postérieure au retour des religieuses aux Champs :

c Quoique je ne sois qu'un misérable pécheur, écrit-il, couvert des crimes de ma vie présente, j'ai reçu néanmoins trop de preuves de la souveraine et ineffable miséricorde de Jésus-Christ mon Sauveur, pour n'espérer pas ma conversion de sa bonté et du secours des prières de ses fidèles servantes. C'est ce qui fait qu'encore que je sois indigne de parler seulement à la moindre des Religieuses de cette maison, et que la Mère Abbesse sache que je devrois chercher une caverne dans la terre, pour m'y cacher et y pleurer mes péchés et ma pénitence même, qui a été si fausse et si déplorable, je ne laisse pas de croire qu'EUe et ses bonnes Sœurs.... ne me refuseront pas la prière que je leur fais... , résolvant de vivre et de mourir avec le nom et l'habit, non

de leur frère, ce que je ne mérite pas, mais d^un de leurs serviteurs....

f J'aurois fait de vive voix cette humble prière à la Révérende Mère Abbesse, et avec sa permission à toutes les Religieuses ses filles; mais, ayant peur que les larmes n'étouffassent la voix dans ma bouchCy ou que la révérence que je leur porte ne me rendit confus et interdit, j'ai cru que je devois plutôt leur faire cette supplication par ces lignes, afin que la considérant avec plus d'attention, la voyant écrite, elles en conçoivent une plus ardente ferveur pour celui qui, comme un mendiant et un pauvre chien, se tiendra trop heureux, si Dieu daigne seulement le repaître des miettes qui toml'OLi de sa table sacrée où il les nourrit, et le faire participer à Fesprit d'humilité, de pauvreté et d'obéissance qu'elles ont reçu de sa sainte grâce avec tant de plénitude ; et ce que je fais pour moi, je le fais aussi pour mon cher frère de SériCourt*. »

C'est assez marquer, sans l'adoucir, un c6té étonnant et plus propre au scandale qu'à l'attrait ; j'ai grandement hâte d'atteindre à M. d'Andilly pour corriger l'effroi du voisinage de ces hôtes à qui suffirait à peine la caverne de Jérôme, et qu'on entend de loin comme rugis-

1 . Supplément au ^écfologe de Port-Royal, in-4% 1735, p. 1 .—Les Religieuses de Port-Royal répondirent à ce profond et absolu dévouement de M. Le Maître par une affection non moins fidèle et non moi us profonde. Je lis dans les Mémoires de M. Feydeau ce passage qui le concerne: «'Ce fut en ce temps-là qu'on fit à Port-Royal cette grande perte du grand M. Lé Maître. Sa mort arriva le 4 novembre, fête de saint Charles, en 1657 {siCj il se trompe d'une année). J'assistai à son enterrement avec M. de La Porte qui êtoit venu à Mérentais. Nous dînâmes ensuite avec M. Arnauld, M. Singlin, M. le duc de Luines et M. d'Andilly : et il me sembloit que j'étois plus touché de cette mort qu'eux tous, mais non pas plus que les Religieuses qui ne purent pas V enterrer sur-le-champ, foU' dant en larmes. Elles l'enterrèrent sur le soir. Nous hous en étions déjà retournés à Mérentais. » (On ne s'explique pas bien comment M. Feydeau, dan» ses Mémoires exacts et circonstanciés, place cetumort en 1657 , quand elle est notoirement de 1658 : mais il écrivait de mémoire et vingt ans après. )

sants ^. Le 23 octobre 1643, c'est-à-dire une douzaine de jours après la mort de M. de Saint-Gyran, M. d'Andilly écrivait à son fils favori, M. de Briotte (depuis M. de Pomponne}, que sa résolution de retraite était irrévocablement prise, et gu'ii n'avait besoin que d'environ une année pour l'exécuter. Dès le commencement de 1644, il était venu à l'abbaye des Champs faire un premier essai de solitude, et il avait déclaré à ses neveux Le Maître, à son fils Luzanci, en les quittant, qu'il ne sortait d'auprès d'eux que pour aller mettre ordre à ses affaires et tout disposer à un retour définitif. Il s'était fait, !i l'avance, préparer dans le monastère délabré une chambre qui l'attendait. Mais M. d'Andilly a beaucoup d'affaires et surtout beaucoup d'amis; les adieux avec lui sont un peu longs, et nous avons bien deux ans à le désirer encore.

Cependant les pieuses figures se succè4ent^ Un digne évèque, monseigneur de Bazas^ qui de son nom était Litolfi Maroni de Suzarre, d'une ancienne famille de Mantoue *, touché par la lecture (toujours) du livre de la Fréquente Communion, dont il était un des prélats approbateurs, vint faire une retraite à Port-Royal des Champs, où il n'y avait encore que cinq ou six personnes. Il voulait tout remettre entre les mains de M. Singlin, évèché et abbayes ; on dut le contrai;udre à garder son fardeau. £n attendant, nous dit Fontaine, f cet Évèque pénitent s'étoit dégradé en quelque sorte lui-même; il s'étoit ôté la croix qui étoit la marque de sa dignité, pour se l'imprimer plus profondément au dedans. » Forcé,

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