Dans ce Port exempt de Torage
Je considère ces nochers .
Qui, voguant vers tant de rochers.
Sont si près de faire naufrage :
Leur esprit aveuglé se patt dlllusions, £tleur âme sujette à mille passions Par les vents de Perreur est sans cesse emportée : Leur cœur, toujours en trouble, en vain cherche la paix ;
Et dans cette mer agitée, Le calme est un bonheur qu'ils ne virent jamais !
(Ode sur la Solitude.) . M. d*Andilly n*a pas eu quatre-vingts ans du premier jour de son entrée à Port-Royal; il n'en avait alors que cinquante -saept: mais Fontaine, dans son éblouissement , rassemble toutes le? époques^ et^ à voir les couleurs qu'il en tire, on ne s'en plaindra pas.
très-pénétrant avec une simplicité incroyable, une générosité héroïque avec une profonde humilité. >
Et Fontaine tout enivré continue et recommence : il ne se lasse pas de nous le montrer dans les occupations variées de ses heures, tantôt devant le Saint-Sacrement, tantôt à ses traductions utiles, tantôt dans ses jardins autour de ses fruits-monstre^, comme lui-même les appelait, et justifiant tout à fait par rharmonie de son déclin la devise et l'emblème que ses amis placèrent sous son portrait : « un Cygne qui se promène tranquillement sur les eaux, et qui chante étant près de mourir, avec ces mots: Quam dulci smex quiète* \ »
Le témoignage plus posé et plus réfléchi de Du Fossé confirme celui de Fontaine. M. d'Andilly, en venant s'établir en ce Port-Royal jusqu'alors sauvage , y apporta une sorte de grâce frugale et sobre, de l'agrément, et non-seulement des fruits, mais aussi les fleurs. H com-
1. On pourrait se demander^ d'après cet enthousiasme de Fontaine pour M. d'Andilly, comment il ne s'attacha pas à lui de préférence, comment il ne devint pas d'abord son secrétaire particulier plutôt qu'ensuite de M. de Saci. Ce fut par un effet de la prudence de ces Messieurs : ils craignirent sans doute, et avec raison, que M. d'Andilly ne fût pas homme à régler un tel disciple, et que ces deux tendresses du vieillard et de l'adolescent , venant à se confondre, ne fissent une perpétuelle effusion. Mais il est curieux de lire chez Fontaine comment, pour le sauver de Tamitié de M. d'Andilly, on lui recommanda de faire la bête devant lui à la rencontre, et avec quelle docilité, a^ec quel art ingénument hypocrite le pauvre garçon, très à contre-cœur, obéit. M. d'AndiUy, dégoûté de sa niaiserie apparente, lui tourna le dos. Le directeur de madame de Maintenon, dans un temps, lui ordonnait de se rendre ennuyeuse en compagnie pour mortifier la passion quil avait aperçue en elle de plaire par son esprit : a J'ai vu hier madame d'Albert, écrit-elle ; je l'ai révoltée par mon silence le plus qu'il m'a été possihle. » Et ailleurs ; « Voyant que je h&ille et que je fais b&iller les autres , je suis quelquefois près de renoncer à la dévotion. » — Excès et misère! il y a en tout une puérilité secrète et propre à chaque chose ; il faut oser l'indiquer.
mença par Futile et fit dessécher un marais qui empestait; quoiqu'un fftcheux étang restât toujours (celui qu'a chanté Racine), le lieu fut dès lors notablement assaini. Puis vinrent les défrichements , les terrasses, les espaliers, tout un embellissement. Ces travaux coulaient cher. Le monastère en profita ; ce pauvre aîné peu favorisé, Tabbé Amauld, en pâtit. M. d'Andilly, en se retirant, lui avait laissé de quoi subsister honnêtement; mais cela ne dura qu'une année : « Son humeur plus que libérale, nous dit le fils si durement lésé, ne le quitta point dans le désert; il eut besoin de tout ce qu'il avoit quitté pour la satisfaire, et ce fut à moi à me réduire. » Les saints ont grand'peine, même en se faisant ermites, à ne pas emporter au fond leur petit démon secret. Le marquis de Pisani , fils de madame de Rambouillet, bossu et malin comme les bossus, disait de madame de Sablé qu'elle avait beau faire, qu'elle ne chasserait point le Biable de chez elle, et quHl s'était retranché dans la cuisine. M. d'Andilly, tout aux amitiés, surtout aux amitiés nouvelles, et qui venait d'épouser la soHtude, rognait à son fils pour orner les jardins.
Du Fossé va un peu loin lorsque , concluant l'exact portrait, il semble croire que M. d'Andilly a passé ainsi durant près de trente années ^ sans discontinuer , une vie si peu agréable aux sens, et sans jamais prendre aucun divertissement. Et d'abord, ce genre d'existence, mi-partie d'étude et mi-partie de jardinage, n'était certainement pas trop mortifiant; les sens reposés y trouvaient leur charme. Qu'est-ce là autre chose que le vieillard de Virgile , celui du Galèse , dans un cadre chrétien? C'est un Mélibée d'églogue à Port-Royal, et qui se peut dire à lui-même sans ironie :
Insère nunc, Melibœe, piros ; pone ordine vites. Fontanes, dans sa Maison rustique, a introduit, à ce
titre, reloge da savant jardinier M. d'Andilly et de» inyendoDS dont il lui fait honneur^. Racine ne l'a pas moins loué, sans • le nommeri quand il célèbre en ses poésies d'enfance les fruits exquis des jardins :
Je viens à vous, arbres fertiles, Poiriers de pompe et de plaisirs!,,,
CoxnxùQ ce dernier vers est savoureux l A coup sûr, l'écolier en avait goûté. Les pauvres solitaires, eux, n'en goûtaient pas, ni les religieuses ; on vendait une part de ces ndies provenances, et l'argent allait aux pauvres* Mais surtout M. d'Andilly faisait des cadeaux; il les proportionnait aux personnes : à la reine, au cardinal Mazarin, aux dieux de la terre, il envoyait, chaque année, les primeurs et l'élite de ses fruits bénits\ Yoici une lettre inédite, du 23 septembre (je ne sais l'année); elle est adressée à madame de Sa})lé; elle accompagnait un panier de poires à la même adresse, et un autre panier de pavies destiné à Mademoiselle (de MQ]^t|)6]:^ie!r). Chaque mot témoigne de rimportance :
c Je vous envoie un panier de fruits pour Mademoiselle, et je serois bien aîâe qu'il vous plût de prendre la peine de
1. Autour de ces lambris que le Nord ne voit pas. Le pêcher de la Perse a suspendu ses bras; La chaux, le plfttre ardent et les pierres blanchies Ont concentré du jour les clartés réfléchies^ Et même ont réchauffé le soleil des hivers. Muse, dis-moi l'auteur de ces treillages verts; Apprends-moi , tu le sais, d*où nous vint leur usage.
Un illustre vieillard, un patriarche, un sage...
(Au chant second, intitulé le Verger.) % La politique y avait son compte : « La Reine, disait le ci^dinal Mazarin, est admirable dans Taffaire des Jansénistes : quand on en parle en général, elle veut qu'on les extermine tous; mais, quand on lui propose d'en perdre quelques-uns, et qu'il £aut commencer par M. d'Andilly, elle s'écrie aussitôt qu'ils sont trop gens de bien et trop bons serviteurs du Roi. »
LIVRB DËUXlÊBfE. 263
le faire décacheter et puis recacheter, afin de voir si vous le trouvez assez beau. Je pense qae Tousrne désapprouverez pas d'envoyer 1^ ced sortes de personnes les paniers cachetés, ainsi que je fais toujours, afin qu'elles soient assurées que personne n'a pu y toucher. En vérité, je n*aime plus à faire des présents de fruit , particulièrement de pavies, parce que je voudrois qu'ils fussent fort beaux. Et croiriez-vous bien qu'il a fallu choisir sur plus de trente arbres et entre plus de quatre ou cinq cents pavies ce peu que j'envoie à Bfademoiselle? G^éndant ceux qui ne s'y connoissent pas croyent qu'ils^ viennent tous ainsi.
€ Gonujie vous m'avez mandé que vous aimez les fruits musqués, je vous envoie tout ce que j'ai d'une poire si rare et si excellente à mon gré que je voudrois fort en avoir davantage; mais j'attendrai que vous tn*en disiez votre jugement pour savoir si je Testime trop ou trop peu. »
(Et en postHsdriptum : ) t J'oubliois à vous dire que vous m'obligeriez de.faire savoir que, pour trouver ces pavies excellents, il les faut manger extrêmement mûrs. »
N'est-il pas vrai que, sur de telles pièces, il ne tiendrait qu'à un malin de dénoncer M. d'Andilly comme le Lucullus de Port-Royal des Champs^î
Il ne faudrait pas oroire non plus qu'il n'en sortit jamais. Sans parler des sorties forcées et par persécution, qui réioignèrent pendant des années, il s'en permettait quelquefois d'autres petites pour affaires, pour
1, Oq pourrait touieFois répondre avec des exemples de moines et de solitaires. On doit à saint François de Paule la poire du bon chrétien. I^ pêcher était cultiTé avec soin dans le jardin de Tabbaye de Saint- Déni s dès PoiQ 784, etLoup, abbé de Ferrière en Gfitinaia au neuvitme siècle, ânvoyait des pécbea à rabli<& de Corbeil, UdoHj en lui recommandant j au cas trop probable où le porteur les aurait mangÉea, d*en réclamer au moins les coyaLï pour les planter et en acquérir avec le temps la douce jouissdQce : *... Kt si, ut Tfereorj devoraverit^ extcrquete precibus ut vel otisa tradat***; ut jucundissimorum peEsicorum sitia nuajidDque p:iri'cipes. -à (Petit-Radelj flecfwfnte sur les Bibliothéqnt!^*) M. à'AudiilVj à Tappui de aes pavies, ne manquait sans doute pas de CQ^' autoritÉs-lài
amitiés. Surtout il recevait des visites. Par lui la solitude des Champs ne cessa plus de se rattacher assez directement à la Cour, au grand monde. On lit dans un petit mémoire écrit par M. Le Maître : « Le samedi 9 mars (1647), M. de Liancourt, premier gentilhomme de la Chambre, et M. de Chavigny Le Bouthillier, ministre d'État, vinrent à Port-Royal des Champs avec M. Singlin, sans leur Ordre, pour n'être pas reconnus, et nous témoignèrent avec sentiment et pleurs le désir qu'ils avoient de se retirer de la Cour, pour faire pénitence et se sauver. Bs offrirent mille écus à l'effet de construire un petit logement aux Granges, pour l'un d'eux, et quatre ou cinq mille écus pour enfermer de murailles les terres des Granges ; mais on refusa l'un et l'autre. Ils sortirent fort édifiés, et ils nous témoignèrent une affection de frères. » La retraite récente de M. d'Ândilly était certainement pour beaucoup dans cette visite et dans ces attentions des deux personnages^ Par son nouvel hôte encore, Port-Royal se trouva correspondre plus naturellement et plus de plain-pied à toute cette littérature Louis XIII et de l'hôtel Ram-
1. M. de Liancourt réalisa ses intentions pieuses. M. de Chavigny n'en eut pas le temps, et, je le crains, ne l'aurait jamais eu. Les Mémoires d'alors sont tout pleins de ses intrigues, môme après cette visite arrosée de larmes. Ame violente, il avait pourtant en lui de grandes ressources. Il mourut presque subitement en octobre 1652 : au lit de mort, il pria M. Mazure, son pasteur, curé de Saint-Paul, de lui permettre de se confesser à M. Singlin. Ce dernier accourut, l'entendit en confession par deux fois, et lui donna Tabsolution; mais la mort survint avant le viatique. M. de Chavigny, repentant in txtremis, avait remis aux mains de M. Singlin et de M. Du Gué de Bagnols des effets considérables pour être restitués : j'en ai dit le chiffre ailleurs (page 20 de ce volume). II voulait encore que M. Singlin prit trois cent mille livres en'pistoles, qui étaient dans le coffre de sa chambre, ce qui eût fait en tout plus de douze cent mille livres : M. Singlin refusa de toucher à l'argent, et ne reçut que les papiers qui montaient à près d'un million. Dépositaires d'une si énorme valeur, ces Messieurs con-
booillet, à celle des Gomberville^ des Chapelain, des Godeau, des Scudéry. Je ne toucherai ici que deux ou trois de ces noms^ et en ce qui est moins connu.
Gomberville^ par exemple, était devenu tout k fait janséniste et ami de Port-Royal. On a de ses quatrains sur la retraite de M. Le Maître, sur celle de M. de Pontis. Ses meilleurs vers sont ceux qu'il fit sur les désirs de retraite que ressentait l'abbé dePontchâteau : on les aura en leur lieu. Retiré lui-même dans Tlle Saint-Louis, marguillier de sa paroisse, il pleurait le mal qu'il s'imaginait avoir fait par son roman de Polexandre^ et il aurait voulu le réparer en composant des romans plus ou moins chrétiens à la façon de Tévéque de Belley : ainsi sa Jeune Alddiane, qu'il n'acheva pas. Par une contradiction assez naturelle, en même temps qu'il s'exagérait et se plaisait à exagérer aux autres le mal qu'avait causé cet innocent Polexandre, il n'aimait pas trop que les autres le félicitassent trop nettement de son repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris; il lui disait ou à peu près : « Je suis bien aise de voir qu'enfin vous regrettez le mal produit par ces détestables
sultèrent aussitôt pour se mettre en règle et eu mesure à l'é- C .d de la veuve. L'affaire transpira ; les ennemis des Jansénistes s'en emparèrent. On essaya toutes sortes d'arbitrages, gens de Pariement, docteurs de Sorbonne, casuistes. L'examen des papiers ne laissait aucun doute ; des notes du défunt au dos des papiers disaient beaucoup. Le reste était le secret de M. Singlin, le secret de la confession. Mais madame de Chavigny jetait les hauts cris et faisait parler l'intérêt de ses treize enfants. On voulut se rabattre à cent mille livres à distribuer aux pauvres. Les dépositaires, sans donner dans cet accommodement, renoncèrent à tout et remirent la charge de conscience sur la famille : la veuve, rentrée dans ses fonds, s'en consola. (Hermant, Histoire manuscrite, tome I, p. 673; et Lettres de la mère Angélique, tome II, p. 195, 200, 238.) — On remarqua à Port-Royal que M. de Chavigny était mort le U octobre, le jour précisément de la mort de M. de Saint-Cyran, qu'il avait tant contribué à faire sortir de Viucennes : on y vit un signe d'espérance. -^ (Voir à VAppendice.)
romans.... » — cPassi détestables , » répondit le bon» homme en se redressant. Quoi qu'il en soit des termes mêmes, Dodart rapporte qu'il fut relevé très-rudement et qu'il en resta tout scandalisé. U y a de ces reproches qu'on ne prend bien que de soi seul, parce que seul on y sait mettre l'accent*.
Le grave et cérémonieux C3iapelain, dont on a vu précédemment la liaison avec M. Le Maître, entra dans une sorte de relation littéraire avec Port-Royal par le canal de M. d'Ândilly, qui lui envoyait exactement ses ouvrages. Chapelain l'en remerciait chaque fois avec
1. Jusque dans la Préface historique qu'il a placée en tète des Mémoires du due de Nevers (1665), il faut voir aveo quelle corn» plaisance Gomberyille vieilli s'étend sur ce chapitre d'autrefois, comme il insiste sur les ordres des grandes dames et princesses qui le firent retomber à différentes reprises dans la maladie det romans, et qui, de retouche en retouche^ l'obligèrent à mettre son héros, son conquérant imaginaire, « en l'état où tout le monde Ta vu. » — Je ne sais pourquoi Testimable auteur d'une Histoire de la Littérature française (185^), M. Géruzez, appelle Polexandre « un roman édifiant, dont les héros raisonnent sur la Grftce à la manière de Jansénius e( de Saint-Cyran. » La première édition de ce roman {VExil de Polexandre) est de 1629, et la seconde, revue et augmentée, en 5 volumes, est de 1637 : il ne pouvait y avoir de roman janséniste avant qu'il y eût un Jansénisme, et le digne M. de Gomberville n'était pas homme à devancer, en quoi que ce soit, la mode et le temps. On ne trouve en effet dan^ Polexandre, au milieu d'un ramas d'aventures incroyables et insipides, que des lieux communs de morale, et parfois de morale religieuse, mais sans aucun cachet particulier. Ce n'est que dans la Jeune Alcidiane, dont la première partie seule parut et fut publiée en 1651, que l'on trouverait (averti que l'on est d'ailleurs par Tallemant) quelques traces du jansénisme de l'auteur. U y entrelarde le roman d'un peu de sermon. On y voit, dans une certaine île du Soleil, un grand-prêtre devenu solitaire, que le monde estime tombé en frénésie, et qui n'est atteint que de la belle et divine folie des saints. Ce grand-prétre tient des discours sur le peu de liberté de l'homme déchu, dans le sens de Jansénius, et il ajourne ses pénitents ou consultants, il les renvoie Jusqu'à l'heure marquée par la Grâce, selon la méthode de Saint-Cyran. On y voit encore, dans une autre Ue, un ermite, Pacôme, qui^ dans ses discours
force éloges, et y mêlait de grands témoignagiBS de passion pour la vertu et le savoir incomparable de nos. chers amiSy ainsi qu'il les app^t. Il éeorrvaît atissi des lettres de compliment, dans les occasions, à madame de Sablé. II répondait par d^utiles avis à Lancelot qui le consultait au sujet de ses Grammaires italienne et espagnole. Mais le très^sage et (Ânrconspectissme personnage n'allait point> au delà, et, en ce qui était du fond, il se tenait à distance respectueuse : ce n'est pas un reproche que je lui Sus.
&odeau, plus agréable, est une autre figure assortisprophétiques, est comme un vague et solemiel écho, ipais un écho qui somie bien creux, de quelqu'un de nos solitaires des Champs :
• Ne dontafc point de mes paroles, me dit-il, comme il me vit chancelant (c'est un des personnages do roman, un Inca, qui fait ce récit), Toas ne sauriez vous opposer i ce qne Dieu a résola de yoas. Voas quitterez bientôt ee fils qui vous est si cher. Vous Tiendrez habiter cettoeaveme } et le m^me |Aeu qui tous a préparé cette retraite, sans vous en demander conseil, préparera encore, sans vous en demander la permission, la volonté qu'il faut que vous ayez pour y venir sans contrainte. — Mais, mon Père, lui répondisrje, je ne sens rien en mon cœur qui me parle comme vous me parlez: au contraire, je me trouve excité à poursuivre mes premiers desseins, i rechercher les grandeurs, iles procurer pour le Prince que je conduis, et & le porter & une vie tout opposée à ceUe que vous voulez qne j'em« brasse. — Ces inquiétudes, ces vanités, ces mouvements de la partie inférieure, me répUqua-t-il, sont des pdînes secrètes d-un péché que vous ignorez. Je sais que vous êtes encore tout plein des fantômes et des restes de vos dérèglements passés*, msUs je sais aussi que vous avez dans le cœur une étincelle qui, de temps en temps, vous fait sentir quelque commencement de chaleur. C*est de cette étincelle que doit procéder le grand embrasement qui vouis consumera. Mais cet embrasement dépend de Celui qui. par sa pure miséricorde, fkit vivre cette étincelle dans la glace, et malgré les vents auxquels eUe est exposée. Quand il voudra parler, la glace sera fondue, les vents seront apaisés, le feu se mettra partout; «t votre volonté,: changée par la puissance de la dilection, semblera se porter d*eUe seule, tant elle s'y portera librement, où elle sera poussée par la violence de l'Esprit qui fera son amour. Mais en voîlà trop pour un coup. »
Je crois du moins que c'çn est bi^ assez. Gomhervîlle, aujour^ d'htti^ n'est plus lisible. Je ne le remarque que, parce que, l'autre jour, j'entendais auprès de moi un grand oracle, qui a pris, depuis quelque temps, la haute main et qui tranche d'autorité sur ces personnages du dix-septième siècle, déclarer que Gomherville avait heoMcoup de talent. Ne vous y fiez pas.
santé à notre sujet. Émule et contemporain exact de M. d'Ândilly pour les vers sacrés, il en faisait jusqu'à trois cents en un jour. Ily enad'élégants. LeroiLouisXIII avait mis de ses Psaumes en musique et se les faisait chanter en mourant : Seigneurjàguisevijeveuxplaire.,: C'était un bel-esprit, longtemps homme du monde et de galanterie (on vient de le surprendre en pleine mascarade), puis évéque et plume réputée éloquente, mais sans fond, sans vrai savoir, sans solide travail. Les Jésuites , pour son approbation du Petrus Âurelius et pour sa liaison avec les nôtres, le houspillèrent. Le Père Yavassor fit paraître un petit pamphlet intitulé : Godellm an poeta? Godeau est-il poète? On aurait bien pu se faire d'autres questions sur son compte ^ Il était surtout peu théologien. Si on lit une lettre d'Ârnauld
1. En me procaraDt, depuis, le petit ouvrage du Père Vavassor, j'ai pu m'assurer que le savant jésuite s*était fait ces autres questions. Celle-ci, An ou uirum poeta j ne vient qu'en second lieu; tout le premier point se passe à rechercher si Godeau est tant soit peu théologien^ et à quel titre il a pu écrire l'éloge public du Petrus Àureliug. Voici le titre exact du pamphlet latin : Antoniut Godelltu, episcopui Gtassensis, an elogii Aureliani scriptor idcH netiSf idemque utrum poeta? Si on le cherche dans le volume infolio qui contient toutes les Œuvres de François Vavassor (1709)| on trouvera tout à côté une Réfutation, également latine^ de Jansénius, avec une sortie contre les femmes de qualité qui s'ingéraient depuis quelque temps dans ces questions de la Grâce. Une d'elles, par exemple, et de la plus haute condition, tout heureuse d'avoir rencontré dans quelque ouvrage traduit de saint Augustin un endroit qui lui paraissait venir à l'appui d'une opinion de Jansénius, accourait sur l'heure vers son curé, avec son trésor, lui montrait du doigt le passage formel, et remerciée, félicitée même par l'honnête pasteur qui n'osait, par égard, la contredire, s'en retournait triomphante. Une autre, à ime objection qui lui était faite sur un point de dogme, répondait résolument : « Nous ne nous prononçons pas là-dessus, nous enseignons autre chose. » — Ridicule mulier doctor, s'écrie là-dessus le savant homme qui fait remarquer que l'expression elle-même est presque déjà un solécisme. -^ Godeau était bien l'évêque dameret de ce monde-là.
UVRB DEUXIÈME. 269
à M. Du Vancel (28 octobre 1 687), on verra combien le bon prélat était sujet à erreur sur la doctrine morale. Voici la conclusion d'Amauld : c Et ainsi, tout considéré, j'appréhenderois beaucoup que ce ne fût faire tort à la réputation de ce digne évéque que de publier cet ouvrage (un ouvrage qu'il avait laissé contre les Gasuistes), quand même on en auroit 6té tous les mauvais mots, vérifié toutes les citations, traduit toas les passages et corrigé tous les endroits qui en auroient besoin.... » De son vivant, ces défectuosités du fond se dissimulaient chez M. de Vence sous un air facile, éloquent, et dans un tour académique à la mode. Gomme évéque, au fort de la persécution (1662), sur un ordre du roi, il se décida à signer; mais ses amis jansénistes lui pardonnèrent, et, dans les biographies qu'ils ont faites de lui, il n'est guère question que de son courage.
M. d'Andilly, consulté jusque dans son désert par ses amis littérateurs sur leurs productions plus ou moins profanes, se gardait bien de faire comme Dodart, et de négliger les précautions. Scudéry lui avait envoyé je ne sais quelles Stances, et il avait répondu par des compliments. — « Puisque ma réponse à M. de Scudéry ne vous a pas été désagréable, lit-on dans une lettre à madame de Sablé, je crois avoir fort bien fait de lui écrire. Je n'ai osé y marquer les plus belles Stances^ de crainte qu'il ri y en trouvât pas un assez grand nombre à son gré. » Voilà de ces délicatesses de solitaire qui n'a pas oublié son monde.
n était déjà retiré depuis plusieurs années quand mademoiselle de Scudéry, avec laquelle il entretenait de loin de bons rapports^, fit son Portrait et le plaça
1. On verra, par la suite, que mademoiselle de Scudéry ellemême a très-probablement été louée^ sans y Atre nommée, dans une des premières rrovinciales. — M. d'Andilly envoyait à la saraiite ûUe sa traduction de sainte Thérèse, en même temps qu'à
dans un tableau très- flatteur du Désert, au tome sixième de la Clélie» Racine, au temps où il entra en guerre aveo ^es maîtres de Port-Royal^ dans sa petite. Lettre tiiù il venge trop bien les auteurs de romans et de cdpiédies, que Nicole avait flétris en inasse,: sut rappeler malignement cet éloge : « Cejpendant j'avois oui dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous eût loués, dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le volume qui parloit de vous : il y 4M)urut de» main en main, et tous les i^liti^es voulurent voir l'endroit, où ils étoient tTaiiéa à'Ulufitreis, » Dans l^tiépônse, non officielle, d'ail* leurs et non émanée de Port-Royal, qui fut adressée i Racine par Bar]iier d'AuiCQurt,LX)n lit : « Pour l'histoire du volume de délier peut-être qu'en réduisant tous les solitaires à un seul, qui même n'étoitpas de ceux qu'an porweit appeler de ce nom-là^ et le plaisir quo voua supposées qu'ils prirent à se voir traiter à'UlustreSy à la com- ]^4isance qa'il ne put se défendre d'avoir pour un^ de ses, amis qui lui envoya ce ltvre,et qui VohUgea de voir l'endroit dont il s'agit; peut-être, dis-je, que cette histoire approcheroit de la vérité*. .>• « On a si pev d'oocasions de rencontrer la Clilie sous sa main, que c'est ici ou jamais le cas d'en détacher ce^e page où se mire dans un nouveau jour la figure de M. d'Andilly ; il n'est autre que Timomtej comme le généreux Herminius était Pellisson, l'agréable Scawrus Scarron^ le galant Afkilcar Sarasin. Du certain Méléagèmij&ne sais le nom réel) prend la parole :
€ Ce n'est pas sans sujet que vous avez la curiosité de
Chapelain, qu'il chargeait de la lui remettre, et elle Ven remerciait par un billet que Chapelain tiranamettait ôgaJ]ement dans une 4e se8 lettres à M. d'Ândilly (mars 1659>. .
1. Pauvre avocatl comme il est emharrassél Sa phrase- n'en peut plus.
UYRB DEUXIÈME. 271
savoir quelle est la forme de vie de ces illustres Solitaires dont Amilcar vient de vous parler. Je veux pourtant la contenter m peu de paroles, car il ne me seroit pas possible de vous apprendre tout ce qui me reste à vous faire savoir, si je voulois vous entretenir à fond de la vertu de ces hommes admirables dont vous voulez que je vous parle. Il faut toutefois que je vous décrive en deux mots * le lieu qu'ils'ont choisi pour leur retraite, afin que vous compreniez mieux la douceur de la vie qu'ils ihènent. Sachez donc qu'assez près de la mer, etttre Érice et Panorme, s'élève une montagne très-fertile, qui est escarpée de tous les côtés, et qui, par son assiette extraordinaire, passe pour un des plus beaux endroits de notre lie, qui est une des plus belles du monde. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que lorsqu'on arrive à l'endroit le plus élevé, on découvre une agréable plaine de douze mille pas de toiùr, qui en occupe tout le haut; et, pour rendre ce lieu*là encore plus extraordinaire, il y a une éminence au milieu de cette plaine, qui sert de citadelle à tout le reste* ; car on découvre de là les trois avenues par où' l'on peut aller à cette montagne, qui est tellement environnée de rochers et de précipices, du côté de la terre et . de celui de la mer, qu'il est aisé de garder l'espace qui est entre les deux. Aussi ne peut-on aller que par trois endroits à cette belle solitude ; encore y en a-t-il deux très-difficiles. Cependant il y a de belles fontaines en ce lieit*là, et un très-bon port au pied de cette fameuse montugne, qui a même le privilège qu'on ny a jamais vu nulles bètes veAimeuses ni nul animal sauvage ; et sa beauté est 4si graiide, que n'ayant jamais pu trouver de nom assez beau pour elle, on ne lui en a point donné de particulier, et le port qu'elle a sert à la distinguer des autres montagnes. Voilà donc quel est le Meu où sont retirés un petit nombre de gens sages, qiii, après avoir connu toutes les vanités du monde, s'en sont voulu dégager. Mais
1. Ces deux mots deviennent tout de suite interminables : la concision dans le style n'était pas encore inventée ^ ou du moins les Provinciales^ qui en ofirai^t le modôle^ ne faisaient que de paraître. ' '
2. B n'est pas besoin de faire remarquer que cette prétendue description des lieux est toute fantastique.
entre les autres, Timante^ ami particulier de la vertueuse Amalthée (madame Du Plessis-Guénegaud), est un homme inQomparai)le. Il est grand et de bonne mine; il a une physionomie noble, et qui marque si bien la franchise et la sincérité de son cœur, qu'on peut presque dire qu'on le connolt devant que d'avoir eu loisir de le connoltre. En effet, toutes ses actions se ressentent de la vigueur et de la vivacité de son esprit, car il agit toujours avec force et avec promptitude : de sorte que les caresses qu'il fait même à ses amis ont quelques marques de l'impétuosité de son tempérament. Timante a sans doute un esprit d'une trèsgrande étendue ; l'étude lui a encore acquis toutes les con> noissances nécessaires à un homme sage et agréable tout ensemble; il est né avec un grand génie pour les vers, et il en fait qu'Hésiode ou Homère pourroient avouer sans honte s'ils ressuscitoient; mais, après tout, ce n'est point par les seules lumières de son esprit que je prétends le louer, quoique cet admirable esprit ait un feu si vif et si brillant, qu'il ne peut s'empêcher d'éclater en des occ^asions où même il ne voudroit pas qu'il parût. Cependant le cœur de Timante est préférable à son esprit; car il a une franchise si extraordinaire, qu'on diroit qu'il n'a jamais entendu seulement parler qu'il y ait de la dissimulation dans le monde. Il dit la vérité sans crainte^ et sans déguisement; il la soutient avec courage pour défendre la justice, quand il ne le peut faire autrement », et il a une bonté qui sent l'innocence du premier siècle. Au reste, il est d'humeur assez enjouée , mais son enjouement est si naturel, que les moindres choses l'occupent agréablement. Il a môme un talent particulier pour inspirer cette innocente joie à ses amis, et pour leur apprendre l'art de se divertir sans que ce soit au désavantage d'autrui. Timante est encore un des hommes du monde qui est le plus sensiblement touché des ouvrages des autres quand ils sont beaux, et qui aime le plus à rendre justice au mérite. En effet, il ne hait rien
1. Si je m'écoutais et si j'osais prendre sur moi d'ajouter une demi-ligne au texte de mademoiselle de Scudéryje compléterais et nuancerais ainsi la phrase : a ... Il la soutient avec courage; il se iert même de la colère pour défendre la justice quand il ne le peut faire autrement, etc. »
tant que ce qui est opposé à cette grande yertu, et la liberté de son naturel est si contraire à toute sorte de tyr.innie, qu'il dit quelquefois en riant qu*il ne mérite pas grande gloire d'avoir secoué le joug de toutes les passions, parce qu'il est encore plus aisé d'obéir à la raison que de suivre tous les caprices de cinq ou six furieuses qui veulent qu'on leur obéisse aveuglément, et qui veulent pourtant trèssouvent des choses qui se contredisent. Timante n'ayant donc que cette seule maltresse à servir, ne s^en éloigne jamais et la consulte sur toutes choses. On diroit pourtant qu'il n'y pense pas ; mai!3, quoique l'agitation de son humeur fasse bien souvent changer de place à son corps, son esprit est toujours tranquille; et ce feu qui l'échauffé et qui l'anime le rend plus actif sans le rendre plus inquiet. Au reste, après s'être rendu maître de ses passions, il s'en est fait une qui lui tient lieu de toutes les autres et dont il ne veut jamais se défaire : en effet, il soutient que l'amitié dans son cœur est une passion incomparablement plus violente que l'amour ne l'est dans le cœur des autres hommes, et il est persuadé que nul amant n'aime tant sa maîtresse qu'il aime ses amis. Il avance môme hardiment que l'amour est une sorte d'affection toute défectueuse qu'on doit presque mettre parmi les jeux de Tenfance, qu'on est obligé d'abandonner dès que la raison est formée, et qu'au contraire l'amitié est une affection toute parfaite, qui compatit également avec la vertu et avec la raison, et qui doit durer toute la vie ; d^ sorte qu'étant bien persuadé de la perfection de l'amitié, il est le plus ardent et le plus parfait ami qui fut jamais. Aussi , après s'être dégagé de toutes les choses qui l'attachoient ati monde, il tient encore à tous ses amis, et y tient par des liens indissolubles. Ce qui rend son amitié très-agréable, c'est qu'il a le cœur smcère, qu'aimant sans intérêt, il sert ses amis sans crainte de rien hasarder pour eux, et qu'ayant naturellement l'humeur gaie, sa vertu n'a rien de sauvage ni de farouche, ni rien qui l'empêche d'avoir une innocente complaisance pour les personnes qu'il aime. . 11 leur témoigne même plus fortement la tendresse de son ''amitié par de petites choses, que beaucoup d'autres ne le peuvent faire par de grands services : car non-seulement son visage, et le son de sa voix, et les choses qu'il dit,
prouvent la joie quUl a de revoir ses amis quand il en a été quelque temps éloigné, mais même toutes ses actions, sans qu'il y pense, sont des marques de son affection. Je me souviendrai toute ma vie d'un jour qu'il arriva en un lieu où il étoit attendu par dix ou douze personnes qu'il aimoit fort, et dont il étoit fort aimé ; car, encore qu'il ne semble pas possible qu'un homme, en un seul instant, puisse satisfaire à tout ce que la civilité et l'amitié demandent de lui en une semblable rencontre, il le fit admirablement, et soit par ses actions, soit par ses paroles, par ses caresses, par son empressement obligeant et par «a joie, il leur fit entendre qu'il leur étoit fort obligé, qu'il étoit ravi de les voir, qu'il les aimoit, qu'il avoit cent choses à leur dire, et qu'il avoit enfin pour eux tous les sentiments qu'ils pouvoient souhaiter qu'il eût. 11 disoit un mot à l'un, un mot à l'autre ; il embrassoit deux ou trois de ses amis tout à la fois ; il tendoit la main à une de ses amies ; il parloit bas à une autre ; il parloit haut à tous ensemble, et l'on peut presque dire qu'il alloit et venoit sans changer pourtant de place , tant il portoit de soin à faire que tous ceux qui l'environnoient fussent contents de lui. Voilà à peu près quel est Timante, qui a pour amis dans sa retraite un petit nombre d'hommes aussi vertueux et ausçi éclairés que lui*.... »
La description n'est pas finie, mais je coupe court sur cette scène de Timante et de ses embrassades au milieu de ses douze amis, qui â de la réalité et du piquant. Ce qui suit sur les solitaires est tout à fait romancé ', et leur ressemble comme Thémiste et la princesse Lindamir aux Romains du temps de Tarquin : l'un valait Tautre et, dans le moment, ne choquait pas davantage. Ces projets de solitude et d'âge d'or, que nous offre en traits si romanesques la CléliCy n'étaient pas chose si particulière; ils faisaient alors l'entretien et le rêve de bien des imaginations. On en a un exemple très-agréable dans le plan tout pareil que conçurent et développèrent, par