‹ Port-RoyalChapitre 58 sur 94 · Second livre d'Esdras, cbap. IV · texte numérisé non relu

Second livre d'Esdras, cbap. IV

à M. de Saci cette question : Si, au cas d'attaque ou de rencontre, il était permis de tirer sérieusement sur les •coureutsî — il ne permit de le faire qu'à poudre et pour effrayer. On se rendit à son décret, non sans quelque résistance de la part des vieux soudards. Enfin le calme revint ; les religieuses, vraiment exilées à Paris, reprirent, le 15 janvier 1653, sous la c(mduite de la mère Angélique, la route tant désirée des Ghampi^, et en une suite ^tte fois plus nombreuse, mais qui ne parvint pas encore 4 remplir leur cloître agrandie Les solitaires s*en retournèrent à l'isolement ^es Granges, et il n'y eut plus que quelques-uns des principaux qui allèrent encore, un peu plus souvent que M. de Saci n'aurait voulu, causer chez M. de Luines, à Yaumurier, de la nouvelle pl^ilosophie de Descartes, qu'Ârnauld mettait volontiers sur le tajns.

Nous touchons à Pascal, et à sa première çonversaition avec M. de Saci ; mais il y a auparavant à bien -connaître ce qu'était M. de Saci lui-même, et auparavant encore à dire quelques mots plus particuliers de ce nouvel et considérable allié qui est survenu à Port- Royal, de ce solitaire-châtelain de Yaumurier, du duc de Luines, le Connétable des religieuses en ce temps-là* Kous commençons par sa sainte épouse.

La duchesse de Luines, Louise Séguier, était fille de

1. Les lettres de 1^ mère Angélique étaient toutes pleines des expressions bien vives de ses regrets durant les dix mois d'éloignément : < Nous n'entendons, écrivait-elle à M. Le Maître (juil< let 1652), de bonnes nouvelles que de vous. 11 semble que la paix «t la joie du Saint-Esprit soient renfermées dans le château de Vaumurier; on n'apprend d'ailleurs que malheurs et crimes.... Je 'vous supplie de saluer pour moi très-humblement le Généralissime de Varmée de Dieu et tout le reste. Je vous assure que mes yeux intérieurs ne voient que notre vallée, et que j'y suis plus qu'ici. » Et parlant des impressions naïves des petites pensionnaires qui ne respirent que le monastère des Champs : « La petite mademoiselle de Monchoix dit qu'elle aime mieux les crapauds de Port-Royal que tout ce qui est ici. »

Sëgifier, marquis d'O, cousin du Chancelier. Après les premières joies de son grand mariage et ce premier enchantement de la bagatelle^ elle revint aux sentiments pieux qu'elle avait eus dès l'enfance, et les fortifia de plus en plus. Elle y amena son mari, et M. de Sainte- Beuve, le docteur, les conduisait tous les deux. Elle était filleule de la reine de Pologne ; de là à connaître la mère Angélique il n'y avait qu'un pas. Les deux époux en vinrent à désirer de se retirer du monde, et ils entreprirent de se bâtir le petit château de Vaumurier à un coin de Port-Royal des Champs, sur le terrain même du monastère *, voulant participer de plus près à cet esprit de silence et de solitude où Ton adorait le Dieu caché. En attendant, la duchesse continuait de vivre dans le monde avec toutes sortes d*adresses ingénieuses pour l'éluder; elle n'y réussissait pas toujours malgré ses soins touchants. La famille de son mari, altière et fastueuse, la voulut mortifier plus d'une fois sur ses humilités : elle ne s'en déconcertait pas. Elle disait agréablement qu'elle aurait bien souhaité que le tabouret se pût vendre, et que ce lui serait plaisir de demeurer debout devant la Reine, lorsque tant de malheureux n'ont pas où se poser. Deux de ses filles enfants furent mises à Port-Royal parmi les pensionnaires. Elle-même^ dans son désir violent d'aller habiter Vaumurier, avait des pressentiments et des craintes de ne pas être digne de ce bonheur ; elle en parlait comme d'une terre promise qu'elle n'aurait vue que de loin. Un an avant sa mort, il se fit en elle comme un redoublement de sainte maturité. Elle avait prié son mari de lui traduire des endroits de saint Augustin où il est question de vie éternelle : c'était une de ces âmes avides d'Éternité. Elle

1. A cent pas seulement, je Tai dit. On est surpris, quand on visite aujourd'hui ces lieux et ce creux, étroit de vaUon, de tout ce qui y pouvait tenir. C'est que tout, à chaque pas, y avait un nom.

lisait aussi Tadmirable petit traité de la Mortalité de saint Gyprien, que M. Le Maître avait traduit à son intention. Gomme cet ouvrage tardait à venir, elle disait C[ue, pour peu qu'on retardât encore, on ne lui enverrait sa préparation qu'après raccomplissement. Le soir môme où elle le reçut, elle le lut trois fois. Elle mourut peu après, d'une suite de couches, le 13 septembre 1651, proférant avec ardeur des versets tirés de saint Augustin, particulièrement celui-ci : 0 étenietlement aimer! 0 ne jamais mourir! 0 toujours vivre! Elle n'avait que vingt-sept ans. M. Singlin ne la quitta point dans sa maladie. Son corps fut porté à Port-Royal selon son désir, et inhumé dans le chœur. Lesdeuxenfanis jumeaux, dont la naissance avait causé sa mort, moururent euxmêmes un mois après leur mère, et farent ensevelis dans la même tombe. Gomme M. et madame de Luines avaient fait dessein d'imiter dorénavant, dans un pur et spirituel hyménée, saint Paulin et Thérasie, ils en avaient donné les noms à ces deux jumeaux (Félix-Paul et Thérèse). On trouva dans les papiers de la défunte nombre de pensées édifiantes et de règles ingénieuses pour pratiquer la vertu chrétienne au sein et comme à l'insu du monde. Madame de Luinejs fut la première de ces illustres dames, telles que madame de Liancourt, madame de Longueville, mademoiselle de Vertus, qui vécurent et moururent dans la perfection d'une pratique patiente et sérieuse, selon l'entier esprit de Port-Royal ; car nous ne comptons pas pour beaucoup ces deux ou trois variables et légères que nous avons jusqu'ici rencontrées.

Dernière couronne de cette sainte duchesse, et non la moins belle ! elle est la mère du vertueux duc de Ghevreuse, de cet élève de Port-Royal, qui passa depuis à Fénelon*.

1. Elle est la mère aussi de ces deux dames de Luines, toutes

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M. de Luines éprouva de la mort de son épouse une violente douleur, qu'il crut devoir être étemelle. Il songea un moment à se faire Père de l'Oratoire^ puis il aima mieux être solitaire à Port-Royal. Il s'y retira incontinent, en attendant que le châjteau de Vaumurier fdt logeable. H édifiait par sa ferveur les vingt ermites qu'il y trouva. Ceci se passait un peu avant la seconde guerre de Paris. Lorsqu'elle éclata, M. de Luines retira aussitôt à Vaumurier (bien que la maison ^ût à peine en état, mais on la jugea plus sûre) tous les solitaires du vallon et des Granges. Ce fut lui aussi, on vient de le voir, qui s'adonna en toute activité à mettre Tabbaye hors d'insulte par des murailles respectables et par des tours de trente pieds qui s'élevèrent comme par endiantement, onze en trois semaines : M. I^e Maître y eut sa grande part jsn principal adjudants Dans chaque tour on logea une petite garnison de quatre ou cinq soldats, la plupart gens du pays, mais dressés et commandés par ces vieux routiers, plus ou moins de notre connaissance^ MM. de La Rivière, de La Petitière, un

deux religieuses de Jouarre, et si unies à Bossuet^ qui fit Tépitaphe de Tune^ et qui composa pour l'autre cet admirable discours de la Vie cachée. Il sera reparlé d'elles en temps et lieii (au livre V, • chap. 1).

1. On lit dans une lettre de la mère Angélique (juin 1652) à M. Le Maître : « Je bénis Dieu de l'achèvement des tours, et je supplie qu'elles soient le refuge des pauvres évangéliques. Si M. le Duc Ta agréable, je serois bien aise qu'elles fussent dédiées la première au Saint-Sacrement^ la seconde à la Sainte-Vierge, la troisième à saint Joseph..., la sixième à saint Pierre et saint Paul {eUe ne les sépare pas pltu que n'a fait M. de Barcos),.., la huitième à saint Louis (en bonne royaliste),... Si Dieu donue d'autres dévotions à M. de Luines, je les aimerai autant et mieux; et, quand elles seront parfaites, M. de Saci feroit bien, ce me semble, de les bénir : il y a pour cela une oraison dans le Rituel. Comme elles sont, je le pense, couvertes en pavillon, cela seroit bien, ce me semble, qu'U y eût une Croix dessus, pour épouvanter les Démons .visibles et invisibles. »

M. de Bessi, un M. de Beaumont; ce dernier avait commandé la cavalerie vénitienne en Candie ^ M. de Luines profitait en même temps de l'éloignement des religieases pour pousser aux constructions intérieures : on bâtit deux grands dortoirs ; on disposa jusqu'à soi' xante et douze cellules, alors, ce semble, fort superflues, mais qui paraîtront quelque jour im nombre prédestiné. Lorsque les sœurs de Paris, en effet, seront expubées de leur maison {1665} et que les deux Communautés n'en feroiit plus qu'une aux Champs, on se trouvera juste soixante et douze religieuses de chœur. Le pavé de l'église, humide et tout enfoncé par la suite des âges, avait été relevé de huit pieds. M. de Luines et M. de Bagnols, pour la dépense, subvinrent à tout, et M. de Luines présent y avait l'œil en vrai mattre maçon et charpentier : ce qui faisait dire gaiement à la mère Angélique : « Nous avions ci-devant des gentilshommes pour cordonniers, à cette heure nous avons im Duc et Pair pour chasse-^avarU. »

On entrevoit même, à cet instant inespéré, un plan tout à fait grandiose et souriant, mais qui osait à peine se confier, que Ton recommandait tout bas à Dieu et que les événements rompirent. Il ne s'agissait de rien moins que de bâtir autour de l'abbaye douze ermitages réguliers, oh se seraient retirés ceux des Messieurs qu'on y aurait crus appelés, et, à la mort de chacun, il n'y serait entré qu'un successeur éprouvé déjà. Tous au-

1. Il ne parait pas, quoi qu'en dise Fontaine, que B&. de Pontis fût dès lors avec ces Messieurs; il ne dut venir à Port-Royal qu'en 1653. " On cite de ce M. de Beaumont, que nous n'aurons plus guère occasion de rencontrer, un assez joli mot à M. de Barcos qu'il était allé voir en son abbaye, et à qui il voulait marquer le respect qu'on gardait pour lui à Port-Royal : <i Si un oiseau de Saint-Cyran passoit par Port-Royal, tout le monde courroit aux fendtres pour le voir. » Tous ces militaires-ermites avaient de resprit.

raient pu, sans sortir, aller à une chapelle où un prêtre leur aurait dit la messe. Voilà Tidéal, la Sion au complet sur la terre ; mais l'orage bien vite en fit raison.

Quoi qu'il en soit, les grands travaux entrepris et dirigés par notrehon Bue (ainsi qu'on l'appelait) avaient ceci de positif, outre le bienfait de la desûnation, d'en être un pour tous les gens du pays qui s'y trouvaient occupés, nourris, au nomljre de près de mille, et qui autrement couraient risque de mourir de faim. La vie qu'on menait au dedans de Vaumurier, tant qu'on y resta, tenait autant que possible de celle d'une Communauté. On y était plus de cent, entass.és les uns sur les autres. Tout le monde mangeait dans une salle avec le Duc mèm6y nous dit Du Fossé ; chacun, à son tour, lisait tout haut quelque bon livre durant les repas, et les autres gardaient le silence.

On ne le gardait pas toujours si bien à d'autres mo* ments, et il y avait, à ce qu'il paraît (un peu plus tard peut-être, et la guerre passée), de grandes discussions qui faisaient nouveauté étrange. On y causait avec chaleur

De certaine philosophie Subtile , engageante et hardie,

comme dira La Fontaine ; on y agitait le pystème de Descartes et les tourbillons. Le soleil n'est-il qu'un amas de rognures? Les bêtes sont>elles des horloges? H n'y avait guère de solitaire^ en ce temps-là, qui ne parlât d'automate. On disséquait des chiens, sans remords, pour observer la circulation du sang, et Arnauld eût répondu et répondait, comme plus tard Malebranche donnant un grand coup de pied à sa chienne : « Eh quoil ne savez-vous pas bien que cela ne sent pas? » ' Qu'étaient-ce que les cris en effet? pur bruit de rouage ' et de toumebroche. Mais à ce propos de chiens et de toumebroche^ le duc de Liancourt, un jour là présent^

raconta une petite histoire qu'aurait pu rimer le Fabuliste et qui ferma la bouche au docteur ^ Le château de M. le duo de Luines, dit Fontaine, était la source de toutes ces curiosités.

' Qn aura occasion ailleurs de noter sérieusement l'introduction et Tinfusion, non pas du système, mais de la méthode de Descartes, dans la littérature janséniste; nous en surprenons ici comme Tessai et le pur jeu par lé dehors. M. de Saci souriait et combattait finement, mais il ne coupait pas court : on se demande où est Saiat-Gyran? De là toute une déviation, une inconséquence à coup sûr, mais aussi une transaction littérairement féconde et glorieuse pour nos amis. Le Père Daniel, publiant en 1690 son Voyage du Monde de Descartes y pourra mettre dans la bouche du philosophe ces paroles dont la raillerie honore : c Je m'assurai donc de lui (d'Amauld), et je crois que le mécontentement que je lui témoignai des Jésuites ne contribua pas peu è me l'attacher. Il fit si bien que, dès lors, on vit peu de Jansénistes philosophes qui ne fussent Cartésiens. Ce furent même ces Messieurs qui mirent la philosophie à la mode parmi les dames; et on m'écrivit de Paris en ce temps-là qu'il n'y avoit rien de plus commun dans les ruelles que le parallèle de M. d'Ypres et de Molina, d'Aristote et de Descartes. »

QuoIqu'Amauld fût le plus vif promoteur, le duc de Luines, à ce début, ne restait pas en arrière, non plus que son ancien maître de philosophie, également retiré,

t. H. de Liancourt lui dit : « J'ai là-bas deux chiens qui tour- « nent la broche chacun leur jour. L'un^ s'en trouvant embarrassé, « se cacha lorsqu'on Talloit prendre, et on eut recours à son ca- « marade pour tourner en sa place. Le camarade cria^ et fit signe < de sa queue qu'on le suivit : il alla dénicher l'autre dans le gre- « nier et le houspilla. Sont-ce là des horloges? » — Relire la J^Ue fable de La Fontaine et le Discouit) à madame de La Sablière (Uv. X, 1).

M. Du Ghesne^ lequel était très-savant, nous dit-on, dans toutes les curiosités de la nature. Le duc avait reçu d0 lui une excellente et forte éducation; et c'était sans doute par son conseil qu'il avait traduit en français les Méditations de Descartes. Cette traduction, revue et corrigée par Descartes lui-même, et qui est celle qu'on lit encore, avait paru en 1647. M. le duc de Luines avait un très-beau génie pou/r la traductiony dit naïvement Racine ; il employa ce génie à Port-Royal. On a, sous le nom du sieur de Laval^ plusieurs traités de piété traduits des Pères ^. Ce sont des pièces dont quelques-unes peuvent bien être de M. Le Maître, mais dont la plupart^ dues certainement à M. de Luines, ont un rapport touchant avec sa propre situation : des lettres, par exemple, de saint Paulin et de sa femme Thérasie à saint Apre et à Amande, deux époux qui vivent ensemble comme flrère et sœur en Jésus-Christ; la lettre de saint Paulin à saint Pammaque pour le consoler de la mort de sa femme Pauline; la lettre de saint Fulgence à Théodore sénateur sur renseignement des Crands; renseignement du pape saint Grégoire le Grand aux personnes mariées. Dans la conl^olation de saint Paulin à saint Pammaque il est dit : « Je veux bien que la piété pleure quelque temps, mais je veux que la foi se réjouisse toujours... ; car il est écrit : Vamertume de Vaffliction ne doit pas durer plus d'un jour^. . . Consolez vous promp^ tement, de peur de tomber dans V excès de la tristesse; car la tristesse conduit à la mort; et la mort détruit toute notre force et notre vertu^. » Le duc de Luines fut trop empressé de s'appliquer ces sages paroles qu'il avait

1. Divers Ouvrages de piété, tirés de saint Cyprien, saint Basile, saint Jérôme... (in-S", 1664). Je n'énumère pas les autres traductions attribuées à M. de Luines.

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