jr^motret de Gai Joljj vers Tannée
M. de Saci. — Son enfance. — Ses premiers vers. — Différences avec Araauld. — Genre de beauté ; trait distinctif. — Direction toute fondée et appuyée à l'Ëcriture-Sainte. — Finesse et grâce. — Sa seule erreur, Us' Enluminures, — Retranchement et sobriété. — Méthode d'esprit et sourire.
M. de Saci directeur et confesseur, c'est une bien grande et l^ien capitale autorité dans Port-Royal; c'est (le génie d'invention et de fondation à part, qui faisait le propre de M. de Saint-Cyran) le plus essentiel, le plus considérable de ses successeurs dans le cadre juste et dans les limites de la chose posée. Bien, absolument rien ne dépasse, et il remplit, pour ainsi parler, tout ce cadre sans marge, avec sa figure longue, froide, fine, humble, stricte, docte et prudente. H avait coutume de dire que, s'il avait eu à choisir un siècle pour y naître, il n'en aurait pas choisi d'autre que le sien ; entendez par siècle ce voisinage du cloître et cette libre agrégation de pénitents : il y tient exactement en effet comme dans son lieu.
Pascal, on le sait, dépasse, -déborde à tout moment par la pensée ; Amauld s'emporte en controverses et en bouillonnements; d'autres ont leurs défaillances. M. de
Saciy non moins savant qu'aucun, plus prudent que tous, ferme sous sa timidité première, lent, restrictif, ingénieux, continue, en la resserrant, Pautorité dirigeante que M. Singlin avait reçue de M. de Saint- Gyran et comme gardée en dépôt pour la lui conférer entière : il est le directeur port-royaliste au complet et perfectionné, moins le génie encore une fois, qui marquait au front et qui maintient hors ligne le premier mattre.
Si, malgré les déviations latérales et accessoires que j'ai d'avance signalées, Port-Royal a conservé pourtant son unité jusqu'au bout, c'est à M. de Saci qu'on le doit, c'est eu lui qu'on la trouve. Sa vie est la ligne droite de Port-Royal.
M. de Saci, frère cadet de MM. Le Maître et de Séricourt, ne s'appelait de la sorte que par une façon d'anagramme de son nom de baptême Isaac (Isaac-Louis Le Maître)*. Né le 29 mars 1613, élevé dans la paroisse de Saint-Merry où logeait sa famille, il fit paraître dès l'enfance une piété exemplaire, qui édifiait le curé, M. Hillerin, et que rien jamais ne démentit. Il suivit pendant quelque temps ses études au Collège de Beauvais^ avec M. Amauld son petit oncle, et qui n'avait qu'un an de plus que lui. U fit sa philosophie avec soin, comme toutes choses, mais sans y prendre le même goût qu'aux belles-lettres, un peu le contraire en cela d' Amauld. La morale, une certaine fleur de belles-lettres, les langues, et la foi dominant le tout, voilà déjà en abrégé M. de Saci. « Son esprit, raconte Du Fossé, paroissoit dès lors ce qu'il fut depuis, c'est-à- dire plein
1 . De DOS jours, l'illustre et vénérable M. Silvestre de Saey ne portait ce dernier nom également que par transformation de celui dlsaac.
2. Ou plutôt au Collège de CalviSorbonne. Du Fossé, qui indique Béarnais, n'est pas d'accord avec les biographes d'Amauld>
de feu et de lumière, et d'un certain agrément et enjouement, dont il voulut bien se dépouiller par la suite quand il reçut les Ordres sacrés, mais qu'il lui étoit fadle de reprendre dans les occasions, s'il le jugeoit à propos. Je voudrois avoir quelques pièces de ce genre que j'ai vues : il ne se pouvoit rien ajouter à la gentillesse et au tour d'esprit qui s'y remarquoient, et à la beauté, tant de la prose que des vers, moitié picards et moitié françois, qu'il entremêloit agréablement l'un à l'autre, et qui composoient un tout que l'on pouvoit considérer comme quelque chose d'achevé en son espèce. » Les âmes innocentes et sobres ne sont guère difficiles en fait de plaisanterie honnête; elles s'égaient de peu, dès qu'elles osent. Nous verrons à quoi nous en tenir sur cette gentillesse de badinage. On a des vers de M. de Saci enfant; on en a, par Fontaine, qu'il écrivit à sa mère, au nom de ses frères et au sien, pour la remercier du cadeau qu'elle leur avait fait à chacun d'une bourse dorée de couleur différente : c Nous y voyons dans un petit espace, écrit-il, le plus illustre prisonnier du monde, et vos mains y ont enchaîné celui qui dispose de la liberté de tous les hommes,
Ce superbe métail à qui tant de mortels Consacrent tant de vœux, élèvent tant d'autels, Fils du soleil des cieux , et soleil de la terre , Qui produit dans le monde et la paix et la guerre....
(Suit une description détaillée des quatre bourses, prose et vers).... Enfin, j'admirerai toujours ces bourses comme des merveilles, et je les aimerai comme mes 'petites scsurs, puisqu'en quelque sorte elles sont vos filles.... » Pur style de précieuses, on le voit! M. de Saci, en se laissant faire, eût été bien aisément un belesprit, et très-vite suranné, jamais un poète. Il avait de la facilité à ce jeu de rimer : mais l'art, le goût, le
talent en un mot, et lui, ne s'y sont jamais rencontrés. Dans les vers de Racine enfant, on devine déjà, en quelques accents, l'auteur fiitur d'Esther; dans ceux de M. de Saci, on entrevoit, malgré tout, le rimeur prochain des Racines grecques. Cependant sa mère, très-agréablement surprise du remerciement versifié, l'engagea à exercer sa poésie sur Içs Hymnes de l'Église ; il les traduisit presque toutes, et elles sont entrées dans les Heures dites de Port-Royal^. Quand, plus tard, Racine, jeune, s'essaya également à traduire les Hymnes du Bréviaire, il est dit, d'après le témoignage de Boileau, que M. de Saci s'en montra un peu jaloux,- et qu'il le détourna de la poésie, comme n'étant pas son talent/ Sans qu'il 8t)it besoin, je le pense, de faire intervenir aucune jalousie, on conçoit, à la lecture des vers de M. de Saci, qu'il n'ait pas apprécié ceux que Racine commençant pouvait déjà faire.
Dès avant la retraite de MM. Le Maître et de Séricourt, le jeune Saci avait été placé par sa mère sous la direction de M. de Saint-Çyran*. Il eut grande répugnance après son Cours de philosophie à étudier en Sorbonne ; sa famille s'y opiniâtrait. M. de Saint-Cyran, dont la grande règle était de suivre les traces de Dieu dans les dmeSy se rangea à la modestie du jeune homme qui redoutait ce titre, cet éclat de doctev/r^ et surtout le ministère de prêtre que le doctorat entraînait : autant de traits encore de dâfiférence avec Âmauld.
M. de Saci se trouvait, ainsi que ses frères, à Port-
1. L'Office de V Église et de la Vierge en latin et en françois, avec les Hymnes en vers françois (1650). — Le Père Labbe (fit&h'o- (heca anti-janseniana , p. 55) reproche surtout qu'on ait supprimé dans la traduction en vers les endroits où il y a : Christe Redimptor omnium; on a répondu que c'était par difficulté de rime et de mesure qu'on avait dû supprimer Tomnium en trois endroits, mais qu'il y en avait cinq autres où on l'avait très-bien fait ressortir.