Nayita de yentis, de tauris narret arator
C'était aussi la pratique^de Montaigne (Essais j liy. I, chap. XVI), mais celui-ci en simple curieux et amateur, et avec le grand but de moins.
dehors, cette anticipation est possible sans inconvénient. On y gagnera d'avoir àTavance un aperçu de la vie intérieure entière de Port-Royal, et, au moment presque où Ton quitte Saint-Cyran, d'atteindre d'un seul regard jusqu'à l'extrémité de l'institution même.
Port-Royal, le vrai Port-Royal complet, n'a eu, en tout et pour tout, que trois directeurs en chef, M. de Saint-Cyran, M. Singlin et M. de Saci.
Suite de M. de Saci. — Divers temps de Port-Koyal. ^ H. de Saci arrêté. — Deux ans de Bastille. — Sorte de bonheur. — l.e dais du Saint-Sacrement. — Égalité d'âme; délivrance. — Nouveau- Testament de Mons.— De la divulgation des Écritures : censures, entraves. — Bible de Saci. — Style mitoyen ; trop d'élégance. — Dernier entretien de M. de Saci avec Fontaine. — Mort^ funérailles; contre-coups funèbres.
Qu'il suffise pour le momeut de savoir quelques-uns des temps principaux dans l'histoire des persécutions de Port-Royal.
La situation que nous avons vue assez belle et prospère nonobstant les tracasseries, de 1646 à 1653, se gâte décidément à cette heure par la condamnation à Rome des cinq Propositions de Jansénius.
Les ennemis s'arment en France de cette condamnation pour écraser le parti janséniste, en le voulant forcer d'adhérer à la Bulle. Mais, tant que le cardinal de Retz demeure titulaire de l'archevêché de Paris, les batteries contre les Jansénistes manquent de terrain fixe, et elles n'ont pas leur plein effet.
C'est ce qui explique la longueur de cette persécution continue et croissante, surtout à partir de 1656, où elle
fiit autant excitée que contrariée par les Provinciales. Mais en 1664, Tarchevêque Péréfixe s'y prêtant, elle put atteindre aux extrêmes rigueurs. De 1664 à 1668,^il y a véritablement captivité.
En 1668, à force de négociations, et sous un nouveau Pape, la Paix de VÈglise répare tout. On a dix années environ de calme, durant lesquelles Port-Royal jouit d'un vif et suprême éclat, jusqu'à ce qu'en 1679 une autre persécution recommence, qui doit être la dernière, mais celle-ci plus sourde et plus lente, et qui a tous les caractères d'un blocus. Elle ne dure pas moins de trente ans, sans discontinuation, sans espoir, et finit par l'entière ruine. — Gela dit, on peut suivre M. de Saci aux différents temps.
n n'avait pas quitté le désert avant. 1661 ; mais, à ce moment, les ordres de dispersion furent tels qu'il dut lui-même se dérober. Sa vie, si ennemie des changements, en souffrit beaucoup. Caché avec trois ou quatre amis dans quelque maison de faubourg, à peine y avaitil été un peu de temps qu'il fallait songer à un gîte plus sûr. On était épié; chaque sortie pouvait le faire découvrir. M. de Saci, dans sa charité sacerdotale, ne se refusait pourtant à aucune visite vers les amis qui le réclamaient. Ce fut surtout après la mort de M. Singlin, survenue en ces tristes années (17 avril 1664), que tout le poids des directions retomba sur lui. L'hôtel de Longueville en particulier l'obligeait à de fréquents voyages à travers Paris. Vers la fin, pour plus de prudence, il s'était logé dans un quartier perdu, tout h. l'extrémité du faubourg Saint-Antoine, avec Fontaine seulement et M. Du Fossé. C'est là qu'on le découvrit*. Depuis plu-
1. On a dit que la retraite de M. de Saci avait été découverte d'abord et dénoncée par les espions que mettait bénévolement en campagne le fameux Des Maretz de Saint-Sorlin, poète et fanatique^ qui faisait là un plus méchant métier encore que quand il écrivait
sieurs jours il était observé, suivi à la piste, lui et ses compagnons ; on espérait tenir en main quelque grande trame. Enfin le matin du 13 mai 1666, la veille même de l'anniversaire du jour où Ton avait arrêté M. de Saint- Cyran*, comme M. de Saci, accompagné de Fontaine, descendait vers six heures la rue du faubourg, devant aller cette fois à pied par extraordinaire à l'hôtel de Longueville, et se disposant à entendre quelque part la messe en chemin, il rencontra le carrosse du Lieutenant civil qui, de son côté, le venait prendre. Ce magistrat, à qui on le signala au passage, divisa aussitôt son monde, et, détachant un commissaire et quatre archers à la suite des deux innocents, il continua sa route vers le logis suspect. Une caserne des Suisses était à deux pas; la compagnie avait reçu l'ordre de se tenir sous les armes dès le matin ; investissement, escalade, assaut, tout se fit dans les règles. Du Fossé, un peu paresseux ce jour-là, fut seul au réveil à recevoir trois cents vainqueurs. Dans ce même temps, M. de Saci et son compagnon suivaient leur chemin sans se douter de rien; au moment où ils passaient devant la Bastille, ils y jetèrent pourtant un regard significatif, et ils étaient en train de s'apitoyer sur le pauvre Savreux, libraire de Port-Royal, qu'on y avait enfermé. « C'est assez. Messieurs, c'est assez, > leur cria une voix par derrière ; le commissaire,
ses poômes héroïques chrétiens en vingt- six chants. Des Maretz était de ces brouillons comme Garasse, comme Raconis, de ces gens doués d'une très-grande activité, et qui font souvent beaucoup de mal sans être précisément méchants.
1. Fontaine a fait deux récits détaillés de l'arrestation : dans ses Mémoires^ il dit qu'elle eut lieu le 14 mai, le jour même de l'anniversaire vénéré; mais, dans son premier récit qui est comme un procès- verbal authentique des faits, il marquait simplement le 13 6iaÀ. Quoi, Fontaine? vous aussi, pour mieux faire cadrer le vrai avec votre imagination et votre désir, vous l'altérez un peu! (Voir Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses de Port-Roy aly tome IV, page 159.)
homme d'à-propos, choisissait ce moment pour les arrêter. On les mena d'abord au plus proche dans la maison du commissaire du quartier, où on les garda à vue séparément. La plus grande peine de M, VAhbè (la Relation rappelle souvent ainsi) , dans ce premier moment d'arrestation, fût d'avoir manqué d'emporter ce jour-là son petit Saint Paul. Gomme depuis plus de deux ans il s'attendait toujours à la prison, il avait toujours sur lui les Épîires de l'Apôtre, et les avait fait relier exprès : c Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, avait- il coutume de dire; quelque part qu'on me mette, pourvu que j'aie avec moi mon Saint Paul, je ne crains rien. » Mais ce matin même, au départ (ô inutilité des précautions humaines!), l'idée d'un long chemina faire par im temps chaud lui avait fait omettre son cher viatique.
Vers midi, un carrosse les vint prendre par ordre du Lieutenant civil, et on les transporta, non pas encore à la Bastille, mais à leur logis, pour y être interrogés devant le magistrat. Ils furent reçus par les archers et les Suisses rangés en double haie. J'omets bien des détails plus ou moins intéressants, que nous ont donnés, comme témoins. Du Fossé et Fontaine. On avait cru trouver du mystérieux domicile imprimerie clandestine, papiers de complot et de cabale : on ne trouva que des travaux d'histoire ecclésiastique, tout au plus des chicanes faites à quelques historiens, dit agréablement Du Fossés
1. Il faut ajouter toutefois que le domestique Hérissant eut l'adresse de soustraire un gros paquet de papiers dont Fontaine nous dit, dans son premier récit^ qu'ils eussent pu causer des peines mortelles, — Je lis dans les Journaux de Des Lions, qui n'est pas un ennemi, mais qui enregistre tout ce qu'on llii dit, le passage suivant ; « J'ai vu ce môme Jour (15 juillet 1666) M. de Saint- Nicolas (le '^nrô, M. Feret)...: il m'a appris qu'on avoit trouvé parmi les papiers de M. de Saci force lettres, papiers, mémoires qui font bien voir que le Jansénisme est un parti; qu'on y a trouvé des lettres de M. d'Aleth qui véritablement depuis un an s'y est
M. de Saci ayaît dans sa poche la Préface manuscrite du Nouveau-Testament {de Morts) , quand on l'arrêta, et aussi quelques lettres de direction de conscience.
Celles-ci furent le plus grave de la capture. Il y en avait plusieurs adressées à M. de Goumai^ d'autres à M. de VEaUy d'autres à M. le Clerc. — « Quels sont ces noms? quels sont ces Messieurs? » — « C'est moi, toujours moi, > répondait M. de Saci. — < Gela sent bien la cabale, > disait le magistrat. — « Cela sent la précaution, répliquait fermement le prisonnier, et l'état où je suis montre qu'elle n'a pas été encore assez grande. Si, au lieu de quatre noms, j'avois pu en prendre huit et me sauver, j'aurois bien fait. »
Fontaine avait copié de sa plus belle écriture, en lettres d'or sur "vélin, quatre vers du bonhomme Gomberville sur la retraite de M. de Pontis :
Loin de la Cour et de la guerre , J'apprends à mourir en ces lieux....
Mais la première lettre, L de loin^ était restée en blanc, parce qu'on la devait peindre. Le Lieutenant civil hésita : il allait en faire Foin de la Cour! et matière à soupçon de lèse-majesté. On réussit, d'un mot, à le convaincre.
Nous avons un pendant de l'interrogatoire de M. Le Maître par Laubardemont. Ce n'était point un Laubardemont pourtant que ce Lieutenant civil, M. Daubray, assez bon homme, qui avait le malheur .d'être le père de la Brinvilliers : dont il mourut (poison ou chagrin), environ deux mois après.
tout à fait lié"; que, dans celles de religieuses, U y a des confessions par lettres dont on demandoit Fabsolution , avec des hosties consacrées. » C'est-à-dire qu'elles demandaient qu'on leur envoyât, incluses dans la lettre d'absolution, i^es Hostie^ toutes consacrées, absolument comme aujourd'hui (sauf respect) on enverrait des timbres-poste. On ne dit nullement que M. de Saci y ait consenti.
LIVHE DEUXIÈME. 347
Revenant le second jour et les jours suivants pour la suite des interrogatoires et inventaires, il affecta même de se montrer gracieux; il avait vu dans l'intervalle madame de Pomponne qui lui avait expliqué ce qu'était M. de Saci et à qui il tenait. Avec lui il essaya de causer religion et Bible, et s'étendit sur le chapitre des Arnauld. A Fontaine, dont on vidait les pauvres cofires assez peu remplis, il dit facétieusement : « Monsieur, que n'y mettez-vous des pistoles? > H engagea Du Fossé à retourner vivre dans son pays en bon gentilhomme, et à s'y marier : -— le bon sens humain tout rond.
Dans sa partie sérieuse, cet interrogatoire fit le plus grand honneur à la fermeté et au sang-froid invariable de M. de Saci. A toutes les questions dont on l'avait pressé sur le nom des personnes qu'il dirigeait et dont on tenait les lettres particulières, il opposa la conscience inviolable du prêtre, et même la fierté de l'honnête homme : trop heureux, disait-il, de défendre au moins l'essentiel du secret qu'il n'avait pu sauver tout entier! Lorsque, toutes procédures faites, le Lieutenant civil alla en Cour à Saint-âermain porter le résultat, qui fut lu en plein Conseil, le roi dit, après avoir entendu l'interrogatoire de M. de Saci, que c'était assurément celui d'un homme qui avait beaucoup d'esprit et de vertu.
Ce qui ne l'empêcha pas de garder cet homme de vertu plus de deux ans embastillé I
Après treize jours de détention à domicile, le 26 mai, on transféra en effet à la Bastille, dans trois carrosses à la suite, M. de Sad, Fontaine, et même M. Du Fossé avec son jeune frère et un de leurs amis, gentilhomme normand, qui s'était trouvé au logis : ces derniers sortirent au bout d'un mois par la protection du secrétaire d'État M. Le Tellier. Quant à M. de Saci et à Fontaine, on les retint, et séparément durant près de tr&is mois. Le pauvre Fontaine n'en pouvait plus de cette solitude
3(à8 PORT-ROYAL.
et d'être ainsi sevré de M. de Saoi; il s'affaiblissait tous les jours et, à la lettre, s'en allait mourir. En vain un digne homme, un être de bonté comme il s'en rencontre souvent dans les prisons, le major Barail^ essayait-il de le relever en lui parlant de liberté : « Ma liberté, s'écriait Fontaine, c'est d'être avec M. de Saci. Qu'on m'ouvre la porte de sa chambre et en même temps cette autre (il montrait celle de la Bastille), et l'on vei^a à laquelle des deux je courrai. Sans lui tout me sera une prison ; je serai libre où je le verrai. »
Enfin, cette réunion tant désirée eut lieu. On mit Fontaine près de M. de Saci, qui avait déjà, pour le servir, son fidèle domestique Hérissant ; et dès lors, sous les verrous, daps la prière, dans l'étude, dans un entretien sobre, ils se trouvèrent les plus consolés des hommes.
M. de Saci, dès qu'il s'était, vu à lui seul et à Dieu, avait conçu de grands desseins. La traduction du Nouveau-Testament, entreprise en commun dès le temps des conférences de Yaumurier (1657), et à laquelle il avait eu la plus grande part, était achevée avant son emprisonnement. Il ne restait plus que la Préface à examiner, et il avait même pris jour pour cette révision avec MM. Arnauld et Nicole à l'hôtel de Longueville : j'ai dit qu'on trouva le manuscrit sur lui quand on l'arrêta. Durant ses années de Bastille, il se mit à traduire TAncien-Testament, s'estimant heureux de cette facilité d'étude et de ce parfait repos qui lui était procuré : « Les barrières qu'on a posées aux avenues de ma chambre, disait-il, sont pour empêcher de venir à moi le monde qui me dissiperoit, plutôt que pour m'empêcher de l'aller voir, moi qui ne le cherche point. » Il se regardait dans ces tours de la Bastille comme dans une haute tour
1. Il me fait penser à ce bon Maison-Rouge de mademoiselle De Launay,
de Sioiiy et pour y ^tre aussi Thumble interprète des choses de Sion.
Vers deux heures, à de certains jours, les prisonniers, par faveur, montaient et se promenaient sur les terrasses : de là on entrevoyait quelquefois des amis, mais sans oser les reconnaître; on se montrait l'église Saint- Paul, en pensant à T Apôtre et à ses liens : tout auprès le ^rand Dôme des Jésuites arrêtait les regards, comme une image de leur domination usurpée; mais de Tautre côté, la plus agréable des perspectives était celle du Donjon de Vincennes qui portait vers le ciel le vivant souvenir de Saint-Cyran.
Qu'importaient, après cela, aux deux amis rentrés les bruits du dehors,'récho de l'injure qui leur en arrivait sourdement, et que même le Père Mascaron, prêchant à deux pas de là, aux Filles de Sainte-Marie, devant l'archevêque, se fût étendu sur les diverses espèces de solitude, et particulièrement sur celle des prisonniers qu'il appelait avec intention une solitude d'ignominie? J'en suis fâché pour le panégyriste de Turenne, mais M. de Saci humilié n'en savourait que mieux ce qu'il appelait sa chère solitude.
Cependant, malgré cette sorte de charme, malgré les facilités que lui procurait pour l'étude la compagnie de Fontaine, malgré les égards du bon major Barail, qui corrigeait de son mieux les duretés du très-grossier gouverneur', M. de Saci avait de quoi souffrir; il subissait de cruelles privations : la plus sensible fut d'être privé, tout ce temps, des sacrements, même de la communion
1. M. de Bézemaux. — A Tarchevêque qui lui demandait si les prisonniers ne recevaient point de nouvelles, il répondait a qu*il faisoit le diable pour empêcher qu'ils n'en eussent et pour leur couper toutes les voies, mais qu'avec tout cela il ne pouvoit tout à fait l empêcher, et que, lorsqu'ils étoient sur les terrasses j ilvenoU toujours quelque pigeon qui leur en apportoit, »
laïque. Mais il tournait cette rigueur, comme toutes les autres, en esprit d'acceptation pénitente; et cela ne l'empêchait pas de dire souvent que c'étaient les plus douces années de sa vie. Il n'y avait, nous apprend Fontaine, qu'une chose qui ne lui permettait pas de se rassasier pleinement de cette douceur : c'était la mort spirituelle et l'aveuglement de ceux qui l'y retenaient. Ses larmes n'allaient que sur eux; il les modérait même sur ceux des Messieurs de Port-Royal qui, pénétrés de cet emprisonnement et battus de toutes les tempêtes, mouraient, en ces années-là, d'une mortalité redoublée, deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, pour ainsi dire : M. Bouilli, M. de La Rivière, M. Des Landes, M. Moreau.... M. de Saci, en étant touché de tant de morts, y voyait en même temps une délivrance. Il eut, un jour, en sa captivité, une consolation singulière. MM. de Saint- Gilles, de Sainte-Marthe et de Pontchâteau s'étaient retirés dans une maison du faubourg Saint-Antoine, et y vivaient si saintement, si à l'édification du voisinage, que le curé de la paroisse, sans trop les connaître, les invita à Thonneur de porter le dais du Saint- Sacrement à la procession de la Fête-Dieu. M. de Saci et Fontaine, des fenêtres ou des terrasses de la Bastille où ils étaient, reconnurent tout d'un coup ces trois amis, et, s'avertissant d'un coup d'œil, ils rendirent grâces, tête baissée, en silence, de peur surtout de rien trahir.
Voilà de ces joies qui, dans les cœurs austères, valent des années der retranchement et les compensent. U y a de tels instants qui sont d'indicibles fêtes aux innocents et aux justes ; les âmes dissipées aux plaisirs où Tennui les chasse n'y comprendraient rien. Aussi, même humainement, il ne faudrait pas trop aller plaindre ces vies mortifiées et en apparence dénuées; elles ont déjà eu le plus souvent, dès ici-bas (et quoi qu'il advienne), la trèsbonne part, et des élancements qui résument le souverain
bonheur. Quel rayon pour M. de Sad en sa Bastille que rapparition soudaine de ces trois amis sous le dais, à travers les branches d'or du Saint-Sacrement, de ce Saint-Sacrement dont il était sevré comme indigne, et duquel il disait que la source de la vie était là^ qn'il y fallait tendre et s'y préparer sans aucune cesse comme à l'unique bienl —-0 Pensée 1 bonheur ou malheur, tout n'est qu'en toil
Fontaine, en ces mêmes pages, parlant de M. de Saint- Gilles, et pour montrer que ses rudes mortifications n'Ôtaient rien à son affabilité et à sa joie, « Puis-je oublier, nous dit-il, qu'un jour de Saint-Antoine, se trouvant avec six autres Messieurs qui portoient ce nom comme lui, M. Singlin, M. de Rebours, M. Amauld,M.Le Maître, et deux autres que j'ai oubliés, après im repas frugal, il alla se promener avec eux, prit sa flûte d'Allemagne qu'il touchoit admirablement bien, et joua d'un son si perçant les Cantiques sacrés que ces saintes religieuses disoient à l'adoration, que tout le monde dedans et dehors étoit enlevé I » — M. de Saci, dans le cours de sa vie si uniforme, a eu plus d'im accord pénétrant de cette flûte céleste.
L'excellent Fontaine se surpasse à nous exprimer cette admirable uniformité des jours de M. de Saci en tout temps, et surtout en cette Bastille où elle s'encadrait mieux. Mais je préfère encore à ses Mémoires des lettres de lui, moins connues, et adressées la plupart à M. Hamon, dans ces années mêmes {
c Je n'avois garde de m'aviser de vous parler de M. l'Abbé^ car il n'y a rien de plus uniforme que son état ; et, si vous avez jamais su comment il passoit une journée, vous savez comment il passe toute sa vie. Elle est toute dans la prière et la lecture ; il va de l'une à l'autre depuis le conmiencement du jour jusqu'à la fin, sans que, dans cet exercice tout intérieur et tout spirituel, il y ait rien de mort et de lan-
guissant. Ses yeux sont devenus, depuis qu'il est ici, deut sources d'eaux qui ne tarissent guère'. Il accompagne cela de la solitude que vous pouvez vous imaginer, et cette solitude d'un profond silence, qui fait que, quoique nous soyons tout le jour ensemble, nous nous parlons néanmoins trèspeu ; non par un autre esprit que par un amour du silence que nous éprouvons être extrêmement nécessaire dans la solitude pour en bien goûter la paix et n'en pas perdre le fruit. Toute la matinée, depuis quatre ou cinq heures jusqu'à midi, nous ne disons pas trois mots. Après midi, nous nous entretenons avec plaisir et joie de tous nos amis; nous finissons notre petite conférence par quelque endroit de PÉcriture qui nous occupe une demi-heure, et ensuite nous rentrons dans notre profond silence, jusque tout au soir qu'en sortant de table nous disons encore quelque chose jusqu'à Gomplies. Hérissant est dans l'antichambre, gardant un aussi profond silence que nous, et s'occupe avec plaisir à sa miniature. Et ainsi nous passons les jours tous trois, sans chagrin, sans ennui, sans mauvaise humeur, dans une parfaite union.... Quand je vous parlerois jusqu'au jour du Jugement, je ne pourrois vous faire mieux connoltre notre état et notre manière de vie.... (Et ailleurs, insistant davantage sur les instants de douceur communicative : ) Je voudrois que vous fussiez présent quelquefois à l'innocence de nos petits concerts. Il ne se passe guère de jour que nous ne chantions quelque Psaume ou quelque Cantique.... Nous passons le temps de nos entretiens à faire de petites commémorations de nos amis : chacun vient à son tour sur le tapis ; et, étant obligés par notre état à mourir aux choses pré sentes, nous faisons ainsi revivre les temps passés. Nous
1. Et dans une autre lettre : « C'est une prière continuelle, et une prière qui n'a rien, de sec^ et qui fait sortir autant de larmes de ses yeux qu'elle pousse de soupirs de son cœur. » Notez bien cette fratcheur de larmes 1 Ainsi la vie uniforme et en même temps la vie vive, M. de Saci unit les deux contraires, ce qui est nécessaire toujours pour être fort et stable avec quelque mérite. L'uniformité, l'habitude engendre d'ordinaire Tinsipidité : mais ici on trouve la vivaciié, à chaque instant nouvelle, au sein de l'habitude la plus continue. Si un qu'il soit et si serré en son unité, M. de Saci a Ventre-deux que demande Pascal.
sentons tant de joie dans ces entretiens innocents, que nous nous imaginons revoir le monde de nos yeux et leur parler à eux-mêmes. Ainsi, peu à peu, le temps de notre prison se remplit, et celui de notre vie se vide; et nous sommes assurés que, si la compassion des hommes ne noas délivre de ce lieu, la mort au moins nous en tirera *. >
Cependant les amis de M. de Saci se remuaient pour lui. M. de Pontcbâteau, usant d'un reste de grand seigneur dans le chrétien, et de sa qualité de citoyen ro^ main (car il Tétait), écrivit avec vigueur à l'archevêque .M. de Péréfixe, et lui représenta combien il se faisait tort en privant ainsi de la liberté et des sacrements un vertueux prêtre. La pacification de l'Église se préparait. Madame de Longueville, mademoiselle de Vertuô, l'archevêque de Sens (M. de Gondrin), M. de Pomponne et sa très-digne épouse', agissai^it de concert pour le prisonnier, qui n'en concevait pais de plus vives espérances dans sa tranquillité imperturbable, attendant que le moment de Dieu fût venu. Le bon Fontaine n'était pas à beaucoup près aussi héroïque ; dès qu'il vit jour à la délivrance, il se mit tout grossièrement à la
1. Voir Vies intéressantes et édifiantes,,, tome IV, p. 251 et 223. — Je laisse les anecdotes sur Touquet, Lauzun et Bussi-Rabutin, trois prédécesseurs bien peu jansénistes, dont M. de Saci occupait la chambre ; je laisse aussi des historiettes sur Pellisson et le comte de Lorges : car il y avait, malgré tout, la chronique de la prison, qui faisait quelque enjouement par contraste dans ce fond d'unique pensée. — Ceci toutefois encore : un jour le gouverneur, qui était de sa plus belle humeur apparemment, venant voir M. de Saci et le trouvant si tranquille , l'engageait à agir auprès de ses amis : « Dieu ne dit-il pas dans son Evangile : Aide-toi et je t'aiderai? » M. de Saci et Fontaine se regardèrent en souriant, à la citation de ce nouvel Évangile. Et nous-méme nous sourions de leur étonne* ment et avons quelque peine à nous en rendre compte, tant notre christianisme s'est humanisé depuis et s'est comme traduit à la Franklin. Cette devise Aide-toi et le Ciel Vaidera, que nous inscrivons sur nos drapeaux, est pourtant le contraire, en effet, du précep e qui dit à l'homme de ne pas trouver sa volonté.
2. Mademoiselle Ladvocat (voir les Mémoires de Tabbé Amauld).
a54 PQRT-RÛTAL.
désirer* Il avait même une peur terrible que^ dans les sollicitations q^'on faisait,, le grand nom de M. de Sad. n-édipsAtle sien, et qu'on ne l'oubliât. Les trois derniers mois lui durèrent plus que tout, il en oonyie&t avec une naîTeté qui est un des traits bien précieux de son rûle secondaire : c II faut qu'il y ait en cela quelque chose de naturel, que. je ne m'amuse point à démêler, dit-il ; mais cette épreuiFa mia. parJhîtoment bien Mi comprendre combien était malin/ l'artificcdu Cardinal de Hiohe^ Ueo,. qui, pour tourmenter ceux qu'il aroit condamné» k une prison perpétuelle,, comme le maréchal de Bassompierroikmtnous^ avion» alors la chambre' à:la BaetiUe,. leur envoyoit de temps en temps des^ émissaires peun leur donner de feiusses espérances, afin que, loraqu'ellea manqueroient, leur prison leur causât una donleur toute nouvelle, et que leur courte joie se .changeât en un ra^ doublement de tristesse. »
Enfin la mise enliberté fut accordée; M. de Sacii»wift. achevé précisément la veille sa toaduetîon de T AnGien^ Testament qui complétait odle de la Bibles H se pi^«> ndt à la fât» de la Toussaint (1668) qni était le lender main, lorsque M. de Pomponne et l'abbé Âmauld, ses cousins-germains, avec madame de Pomponne ellemême, entrèrent à dix heures du matin danssa chambre^ pour lui iqpporter l'ordre et Temmener. A le voir si égal et si patient, ils voulurent l'éprouver encore et firent comme si la bonne nouvelle était retardée de quelques jours. Il n^en parut pas ému et se mit à leur parler de tout autre chose, comme dans une visite ordinaire d*amis; jusqu'à ce que, lassés bientôt d'un, si grand calme, ils lui dirent tout d'un coup la vérité. M. de Pomponne lui ayant présenté l'ordre du roi, il lé lut, dit ral)bé Amauld témoin S sans changer de vi-^