‹ Port-RoyalChapitre 68 sur 94 · LIVRE DfiOXIËlIE · texte numérisé non relu

LIVRE DfiOXIËlIE

Ugieuses, qui étoient venues le reeevoîr à leur paH;e te cierge à la main. Leurs yeux si mortifiés, si accoutumés à se fermer à tout le reste, ne purent, tout mouillés de larmes qu'ils étoient, s'empêcher de s'arrêter sur ce saint corps pendant qu'il passoit seulement au travers d'elles, afin de démêler, dans ces petits intervalles que nous leur donnions, les traits d'un visage qu'elles ne dévoient plus voir. Elles lui témoignèrent toutes le profond respect qu'elles avoient pour lui par les inclinations que chacune faisoit Lorsqu'il passoit devant elles ; et lorsqu'enfin il fut au lieu du repos, les principales s'empressèrent, en l'accommodant pour le descendre dans la fosse , de lui donner de saints baisers, pendant que tout le chœur continuoit le chant avec une gravité que je n'ai pu assez admirer depuis, toutes les fois que j'y ai pensé '. Il me sembloit que ma joie étoit pour lors cachée en terre avec celui que je voyois enterrer. »

L'abbesse qui ^présidait à cette cérémonie et qui y donnait le ton, était la mère Angélique de Saint-Jean^ cousine germaine de M. de Saci et comme la seconde Angélique de ce second Saint -Cyran. C'est elle qui, le lendemain des funérailles, entendant Fontaine se plaindre qu'on eût enlevé trop vite le corps, lui répondit avec nn accent profond et d'une yoîx un peu basse, « qu*U falloit cacher en terre ce qui n' étoit que terre, et faire rentrer dans le néant ce qxH en soi n' étoit quemcant. » I . le lidèle témoin ajoute: « Qu'elle voyoit de choses en me parlant de la sorte 1 »

Elle voyait déjà le grand rivage d'au delà; car si, dr-

d'une chasuble blanche, et il avait dans les mams le calicRe de M. d'Aleth (PaviUon), qu'on lui ôta ea renterraiU pour 11! nkeltne une croix. »

1. Tticdle, on la verra (livre y, chap. viii), n'approuva point entièrement ces marques de vénération «tdelendresse de nos lëRgieuses pour leur cher et parfait directeur; IL y trouvait de rexoès, et craignait que le monde n'en prtt occasion de railler. Nicole,, malgré sa renommée extérieure, n'est pas de la droite et étroite lignée intérieure de Port-K«>yal. Il y avait un sourd et secret antagonisme (en toute amitié et toute charité) entra lui et M. de^Saci.

lunt la cérémonie, elle avait pu commander à la douleur et aux sanglots de ses religieuses, elle n'avait su également commander à son propre cœur ; il fut brisé du coup. Elle mourut un peu plus de quinze jours après, le 29 janvier, dans la soixantième année de son âge. Son firère, M. de Luzanci, qui vivait avec M. de Saci à Pomponne, ne survécut guère plus qu'elle à ce cousin qui était pour lui un père. Arrivé à temps pour assister aux derniers moments de sa sœur, puis revenu de Port-Royal à Paris chez M. de Pomponne son aîné, la fièvre le prit, et il sentit avec joie qu'il les allait rejoindre. Il mourut le 10 février, figé de soixante et un ans.

Tout cela s'enchaîne; je voudrais m'arréter et je ne puis, les funérailles de M. de Saci continuent toujours.

Et Fontaine, l'inconsolable Fontaine, s'étonnant de survivre ; « J'avoue, s'écrie-t-il, qu'en voyant et ce frère et cette sœur frappés à mort par celle de M. de Saci, je rougissois, moi qui croyois l'avoir toujours aimé, de ne le suivre pas comme ces personnes; et je revins de là désespéré contre moi-même d'aimer si peu, en me comparant à ces deux personnes dont l'amowr avait été fart comme la mort, »

Ce n'est pas tout : parmi cee religieuses du dernier temps de Port-Royal, il y en avait une des plus qualifiées par Tesprit, par les talents, comme par la vertu, la sœur Christine Briquet, fille de l'avocat-général de ce nom, petite-fille de Jérôme Bignon le Grand. La mèie Angélique et M. de Saci, c'est-à-dire les deux personnes qui avaient toujours eu la plus grande part à la conduite de sa conscience, lui manquant à la fois, elle se sentit atteinte, et ne put s'empêcher de laisser voir qu'elle avait dans le cœur, selon le mot de saint Paul, une réponse de mort. Dans cette idée, elle s'attacha à recueillir les divers écrits qu'on pouvait avoir de ces deux rares modèles, particulièrement les Lettres de M. de Saci, aies mettre

en ordre^ à en retrancher ce qu'elles avaient de trop relatif aux personnes, à les disposer enfin pour l'impression; et ce travail fait, même avant l'impression terminée, elle n'eut plus qu'à mourir*.

Voilà, ce semble, une suite d'oraisons funèbres en action et assez parlantes. On a vu de sauvages et généreux païens 'se percer de l'épée sur la tombe de leurs chefs : ici les cœurs- chrétiens se fondent sans murmure et se brisent. Avec M. de Saci l'Isaac de Port-Royal est mort, et la race s'en va retranchée. La couronne de notre tête est tombée, écrivait l'abbé Boileau, — couronne en effet d'une seule couleur, jamais flétrie, jamais brillante, couronne toute née et tressée à l'ombre, dont on ne sait au regard si ce sont des feuilles ou des fleurs, ou seulement des graines mûres, mais qui a pourtant son parfum. J'ai sous les yeux un volume des Vies édifiantes (le quatrième) consacré presque en entier à M. de Saci et à sa mort; la seule suite des pages y est touchante et a bien son éloquence : ce sont des lettres de tout ce que Port- Royal possède encore à cette époque de vivant, réuni ou dispersé, et qui vient se confondre dans un cri de doubleur et de prière à la nouvelle fiinèbre. Les Tillemont, les Du Fossé, les Hamon, les Hermant, les Sainte-Marthe, les Le Toumeux, les Lancelot, tout ce qui subsiste encore et qui va mourir, tous y viennent à leur tour proférer leur regret et témoigner devant Dieu de leur plainte. Le dernier surtout, Lancelot, du fond de son exil deQuimper, serait à entendre dans la lettre qu'il écrivit à la mère Angélique, et qu'elle ne put lire, étant morte

1. Lettres chrétiennes et spirituelles de M. de Saci, 2 vol. in-8*. — Elles eurent infiniment moins de succès que celles de M. de Saint- Cyran. Il résulte d'une lettre d'Arnauld à madame de Fontpertuis (9 juin 1685) que ce dernier augurait assez peu de la publication; il craignait qu'il n'y parût pas assez de nouveauté, de diversité. Je le croîs bien.

elle-même dans rintervalle^ Ge sont déjà les mourants soupirs de Port-Royal, quoique les tout derniers débris et les pierres n'en doivent tomber que yingt-dnq^ ans plus tard.

Ai-je maintenant à énumérer en détail les divers écrits de M. de Saci? En parlant de sa grande Bible, j'ai dit son œuvre. H donna d'autres traductions encore, celle de V Imitation de Jésus-Christ sous le nom du sieur de Beuil*^ celle des Homélies de saint Jean Cbrysostome sur l'Évangile de saint Matthieu, sous le nom de Paul- Antoine de Marsilly ; et, d*après des documents traduits par Du Fossé, une Vie de Dom Barthélémy des Martyrs. Sa vigilance chaste et patiente avait pourvu les petites Écoles d'éditions de Martial et de Térence, où les impureté% trop pures de langage . (purissima impuritas) étaient industrieusement élaguées. U traduisit aussi Phèdre*.

1. «... Cependant vous voyez comme tout le monde s*en va peu à peu, et dedans et dehors; et quand je considère qu'il y a cette semaine quarante-cinq ans (accomplis) que, par la charité des Révérendes Mères, je fus reçu au dehors de votre maison pour entrer plus particulièrement' sous la conduite de M. Du Verger, et que nous n'avons presque plus personne de ce temps-là, je ne puis m'empécher de craindre que nous ne déclinions aussi comme le temps, et qu'il ne se glisse quelque changement dans notre conduite, soit par notre propre infirmité, ou par l'impression de ceux qui n'ont point connu Joseph. »

2. De Vlmitation de Jésus-Christ, traduction nouvelle, par le sieur de Beuil, prieur de Saint-Val (1662). On remarquera ce prieur de Saint-Val y de môme que, dans les Figures de la Bible, le sieur de Royaumont (pseudonyme de Fontaine) est dit prieur de Sombreval. Port-Royal encore, avec sa sainte et sombre vallée, était là-dessous : ces dignes solitaires se rapprochaient le plus possible du vrai jusque dans leurs pieux déguisements. — Un annotateur qui fait le critique (Mémoires de Rapin) a confondu ces deux noms de Saint- Val et de Sombreval, et il prétend qu'on se trompe quand on les distingue.

3'. Sous le nom du sieur de Saint-Aubin. — Ces divers ouvrages

Si j'ai bm réns&i trassanbler ton» les tndts^ à dé» couper le portrait easact, tel que me le fournissaient les auteurs originaux et surtout Fontaine, Vidée distincte qui iwstesa decette figure de M. de Saoi ne sera autre que celle' d'un de œs beaux tableaux noirs <pi'on voit qudquefbis'dans une salle basse et sombre^^ un Rem^ brandt sans le rayon et tout uni. Parmi les Ghiëtiens et

de M. de Saci) ainsi que lèNouvetu-Tôstameut de Hcmir où il eut si grande part, ont été fort chicanés et comme houspillé», à Pégard de la dictioD, par le Père Bouhours. Dans le deuxième de ses Ef^ tretiens d'Ariste et d'Eugènej dans ses Doutes d*un gentilhomme breton swr la Langue^ dans ses Remarques n(mveUes,.^y ce Jésuite^ «u milieu de quelques éloges ménagés çà et là par bon air, a fait la guerre aux mots chez Messieurs de Port-Royal, et une guerre très-vive. Il en relève plusieurs qui ont passé depuis, mais un grand nombre aussi qui sont restés en dehors : assassinateurf, corowh teurty murmurateurs; ëlèvements^ prostemementSi ejfaeémenttf enivrements (ce dernier mot, même au pluriel, est de la meilleure langue); irramenàble ^je Tai employé pour caractériser Topinifttreté d*ArDauld), infaisable, incharitable (ces derniers de M, de Saoi). Bouhours s'amuse longuement sur ce mot dHncharitahlei U oppose d'autres difficultés encore sur les locutions (élever les yeux AU ciel, pour lever les yeux), sur les constructions et les queues de phrases; il a souvent «raison. Incomparablement inférieur à Messieurs de Port-Royal pour le fond et la philosophie de la grainmaire, pour la raison logique des choses, il avait du goût;. surtout il savait son monde et était du dernier usage. Le Nouveau-Testa>ment traduit, qu'il voulut opposer à celui de Mons, s'en est trop ressenti : on a dit qu'il avait fait parler les Évangélistes à la Ra^ btUine. Il était, d'ailleurs, bien assez galantin pour cela. Messieurs de Port-Royal de leur côté (deux ou trois à part) retardent légôre^^ noient par i^apport au Louis XIV, comme des solitaires qu'ils sont. La Vie de Dom Barthélémy des Martyrs par Ml de Sad ne semble pas à beaucoup près aussi rapprochée en date qu'elle Test, de la ' Vie du cardinal Commendon ou de celle de Théodose par Fléchier, de l'Histoire de l'Académie par Pellisson , des Vies de saint Ignace et de saint François-Xavier par Bouhours même. Amauld, qui avait, en quelque sorte, le génie grammatical, se préoccupait assez fortement de ces observations de Bouhours, et il en profitait. A propos des critiques contre le Nouveau-Testament de Mons, il alla jusqu'à .offrir de prendre pour conseils et comme pour arbitres de langage, ■dans la révision, deux personnes de l'Académie, MM. Du Bois et

les saints, cette figure tient assez la même place (pittoresquement parlant) que celle de Guillaume d'Orange parmi les politiques et les héros.

Un coin plus doux pourtant, ne Foublions pas, et comme un filet d'agrément par-delà la première roideuri mais il faut être très-acclimaté déjà au ton sombre et à la ligne austère pour le bien saisir.

Si Ton était à une époque de statuaire, je dirais, que M. de Saci est dans la nef et sous les arcades de Port- Royal comme une juste statue dans sa gaine.

Après de tels hommes, après les Saint-Gyran, les Le Maître et les Saci, quand nous abordons Pascal, nous sommes disposés à mieux voir les proportions, à ne pas nous étonner tout d'abord, quelque supériorité qui nous apparaisse ; à mesurer le côté glorieux du génie, sans accorder plus qu'il ne faut à cette gloire; à admirer le relief, mais surtout en raison du fond qui nous est connu. En un mot, nous sommes tout à fait bien et dûment préparés.

Racine, par exemple. La Bible et l' Académie I M. de Saci s'émouvait moins ; les railleries sur lui ne mordaient pas, et il semblait très-peu souple à cet endroit de Técrivain, probablement par cette habitude de ne pas dévier et de laisser dire, et parce qu'aussi , tenant moins à ses phrases, il aimait mieux les abandonner à ellesmêmes comm^ elles étaient une fois. La critique littéraire proprement dite n'a donc ici aucune prise. — (Voir à V Appendice les mésaventures du Père Bouhours pour sa traduction du Nouveau- Testament : il n'eut pas de quoi se vanter; il y a en fbute chose le revers delà médaille.)

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