‹ Port-RoyalChapitre 69 sur 94 · A MON EXCELLENT AMI · texte numérisé non relu

A MON EXCELLENT AMI

ET COm-RÈRE

EN PORT-ROYAL ET EN PASCAL LE DOCTEUR UlUM RBUCHLIN

CE LIVRE EST PARTICULIÈREMENT DÉDli

Apparition de. Pascal parmi les solitaires. — EntreUen avec M. de Saci. — Êpictète et Montaigne devant saint Augustin. — Abondance et verve de Pascal. — Répliques de M. de Saci. — Beauté du dialogue; — étendue et portée. — Platon, Xénophon.

On n'a pas entièrement quitté M. de Saci; c'est lui, l'homme efficace et indispensable de céans, qui nous introduit de plain-pied dans Pascal, et tout d'abord sous un aspect assez inattendu : au lieu de Tauteur, ou même du pénitent, on va trouver Thomme.

Pascal a dit : c On ne s'imagine d'ordinaire Platon et Âristote qu'avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. G'étoient d'honnétea gens qui rioient comme les autres avec leurs amis ; et, quand ils ont fait leurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant et pour se divertira » Bien que Pascal n'ait peut-être jamais ri beaucoup, il était, quand il aborda Port-Royal, de ces honnêtes gens et des mieux

1. Je laisse indifféremment ces premières citations des Pensées dans le texte donné par Port-Royal, jusqu'au moment où nous en viendrons à la question même et au. vif de la discussion sur le livre des Pensées. J'observe ainsi, sans le devancer, le progrès qui s'est fait successivement sur Pascal et auquel moi-même, en quelques points, j'ai tâché de contribuer.

réputés selon le monde, plein de diversités amusantes, de conversations curieuses, un homme qui avait lu avec plaisir toutes sortes de livres, et qui en causait très-volontiers. On n'a pas d'emblée ce solitaire austère et contrit qu'on se figure; la première fois qu'il nous ajSparatt au sentier du désert, il est brillant, presque à la mode encore, et un vrai bel-esprit en regard de M. de Saciqui en tire miUe étincelles.

Pascal, qu'on le sache bien (ce petit détail est çaracté^ ristique), n'avait eu son accident du pont de Neuilly qui avait fort contribué à le ramener à Dieu, que parce qu'il se faisait conduire, selon son habitude de ses dernières années mondaines, en un carrosse à quatre chevaux, ou peut-être à six (le roi n'en avait que huit) : un tel train ne laissera pas de sembler assez fashionable pour la date de 1654 ^ Voilà Tbonnète homme, pour commencer, et non pas le philosophe à grande robe^ comme il dit, à qui nous avons affaire*.

1. On me fait remarquer que c'était moins extraordinaire alors qu il ne paraîtrait aujourd'hui, le luxe des chevaux étant poussé fort loin dans l'ancien régime et faisant naturellement partie des grandes conditions.

2. J'emprunterai continuellement^ pour ce qui concerne Pascal , à un excellent Mémoire sur lui et sur les siens qui se trouve dans le Reciieil de pltuieun Pièces pour servir à l'Histoire de Port- Royal (in-12, Utrecht, 1740). Ce Mémoire définitif, rédigé avec le plus grand soin, d'après les papiers de mademoiselle Marguerite Périer, sa nièce, dispenserait à très- peu près de recourir aux papiers ou aux copies qui se trouvent à la Bibliothèque du Roi (Supplém. franc., n<* 1485). En joignant au Mémoire la Vie de Pascal, par madame Périer , sa sœur, qui se lit en tête de quelques an- ' cieunes éditions des Pensées^ en complétant ces pièces par la Relation de la Vie de son autre sœur Jacqueline de Salnte-Euphémie (Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Port-Royalf 1751, tome second), et par la Relation qui est due à \& sœur Sainte-Euphémie elle-même (Mémoires pour servir à VHistoire de Port-Royal, et à la Vie de la Mère Angélique, Utrecht, 1742, in-12, tome troisième), on se trouve réunir sur la personne et sur la vie de Pascal un ensemble de documents aussi positifs, aussi satisfaisants qu*U se peut

C'était donc vers la fin de 1654 ou au commencement de 1655. Pascal venait de se convertir une seconde fois, et cette fois était la bonne et définitive. Sa sœur, malgré lui d'abord, malgré les obstacles qu'il élevait, avait fait profession à Port-Royal dans le printemps de 1653. Lui, après bien des luttes, et surtout après l'accident récent où il avait vu le doigt de Dieu, s'était venu jeter entre les bras de M. Singlin, résolu d'obéir à tout ce qui lui serait ordonné. M. Singlin, selon sa méthode, avait hésité assez de temps avant de le recevoir. Un jour, pendant un voyage du directeur à Port-Royal des Champs, Pascal avait pensé à l'y rejoindre, à l'y relancer secrètement, comptant toutefois laisser ses gens à quelque village voisin et changer lui-même de nom, tant il avait souci de l'apparence. M. Singlin, qui sut son projet, lui signifia de n'en rien faire ; mais, de retour à Paris, il l'avait reçu à merci comme pénitent. C'est seulement alors, dit Fontaine, que, tenant devant lui ce grand génie, il jugea à propos de l'envoyer à Port-Royal des Champs comme en un lieu de gymnastique et de diète, où M. Amauld lui prêterait le coUet pour les sciences humaines, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. M. de Saci, de son côté, se serait dispensé volontiers de voir M. Pascal ; mais il ne le put, en étant prié par M. Singlin. «Les lumières saintes, qn*il trouvoit dans l'Ëcriture et dans les Pères, lui firent espérer qu'il ne seroit point ébloui de tout ce brillant , 4{ui charmoit néanmoins et enlevoit tout le monde. »

M. Singlin, avec le nouveau converti, avait suivi sa /

désirer, tous les éléments d'une connaissance intime et de première main. — Ceux qui, depuis que cette note est écrite, ont fait ou prétendu faire de si grandes découvertes sur Pascal et sa sœur, et toujours d'après les manuscrits, et en s'en donnant tous les honneurs, ont beaucoup compté (et ils ont eu raison) sur le peu de connaissance du public en ces matières et, sur l'inattention de nos soi-disant juges, messieurs les critiques, qui sont plus nombreux et font cependant plus défaut en ce temps-ci qu'en aucun autre*

8ft8 PORT-ROYAL.

méthode ordinaire; M. de Saci à son tour appHqna la sienne. On sait qu'il parlait à chacun de l'objet favori, de l'occupation habituelle, partant de là pour revenir et ramener à Dieu. Il crut dqnc devoir mettre M. Pascal sur son fort et lui parler des lectures de philosophes dont on le voyait tout rempli. De là cet admirable Entretien fiur Êpictète et sur Montaigne.

On a peine à croire, quand on a lu le Dialogue dans bs originaux, que tous les éditeurs de Pascal Paient à plaisir tronqué et mutilé, qu'ils aient donné senlement les paroles de Pascal, qu'ils les aient données oomme un discours écrit et suivi, en altérant les phrases, en accommodant les transitiona, en y ôtant le plus qu'ils ont pu le mouvement, ie naïf, Je familier. Et tout cek, on ne sait pourquoi, sinon afin de se paaster isans dou||B de ce personnage de M. de Saci qu'ils ne connaissaient guère.

Dans un manuscrit que j'ai des Mémoires de Eontaine je trouve des différences de diction avec le texte imprimé de ces Mémoires. Dans l'extrait qu'en ont fait les éditeurs de Pascal, de nouvelles différences se sont introduites par suite de la forme nouvelle daus laquelle on a taillé le chapitre. Et pourtant l'accent original perce à chaque instant et domine : il fallait être Pascd pour résister jusqu'au bout à toutes ces variantes.

Qui donc ^ recueilli sur le temps ces vives parolest Est-ce Fontaine, secrétaire fidèle? ne serait-ce pas plu^ tôt M. Le Maître, auditeur muet ? Dans tous les cas, ellestranchent avec tout ce qui les entoure; le propre de la parole de Pascal était de se graver ainsi et de faire empreinte*^.

1. Cet Entretien parut pour la première fois en 1728, dans la Continuation des Mémoires de Littérature et d'Histoire dû Père Des Molets (tome V, partie II). Mademoiselle Perler, qui vivait encore, retirée à Clermont, et très-jalouse de tout ce qui concernait la mémoire de son oncle, écrivit bientôt k ses amis de Paris pour

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Il £ftutliffîn, puisque je ne puis renvoyer simplement au Pascal qui est dims toutes les mams, que je replace ici la position des interlocuteurs et que je rétablisse du moins le jeu du dialogue. M. Pascal ayant dit à M. de Saci qu'en fait de philosophes ses deux lectures les plus ordinaires avaient été Ëpictète et Montaigne, M. de Saci, qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs^ pria le nouveau venu de lui en parler à fond.

Et remarquons d'abord cette extrême abstinence dans les lectures. Port-Royal en son premier esprit la poussa très-loin. M. de Saint-Cyran avait réfuté Garasse sur Charron; mais il n'avait lu Ghaeron qu'à cette occasion et ne parait pas s'être informé, au prédable, de Montaigne, qui est pourtant la vraie clef pour pénétrer le théologal. Aussi fait-il l'entière apologie de celui-ci contre les inductions de Garasse. Nous avons assisté à la première invasion de Descartes en 1652 moyennant Amauld et le duc de Luines.Ge fut Pascal qui, le premier à ^ort- Royal, introduisit la connaiseance de Montaigne. Quant à Nicole, c'est un curieux : il lira toute espèce d'auteurs et sera informé de tout.

Pascal, à la date de ce dialogue, avait trente et un ans environ, et M. de Saci quarante et un. J'ai dit que Pascal avait beaucoup lu, mais c'était au hasard. Savant en géométrie, inventeur en physique, il n*avait guère en littérature que des notions décousues et de rencontre. Mais ce qu'il avait lu, il l'avait bien lu ; sa réflexion avait suppléé aux lacunes et avait formé l'enchaînement.

U est piquant et singulier de voir aux prises et bientOt d'accord ces deux honmies qui sont à cheval chacun presque sur un seul livre, l'un sur Montaigne doublé d'Épictète, et l'autre sur son saint Augustin. Quand Tun

aavob d'où sortait ce document. L'abbé d'fitemare s'empressa de bi rassurer, etlul en indiquai source dans les Mémoires encore inédits de Fontaine, qui ne parurent en effet que quelques années après.

parle Montaigne, l'autre répond saint Âugostin, et avec un demi-tour les voilà au pas. Gomme il arrive aux esprits perçants qui ont longtemps creusé un auteur un peu profond, chacun retrouve tout dans son auteur^ soit parce qu'en effet il y a de tout, soit parce qu'il l'y met^.

1. Gela est généralement vrai ; je ne sais qui a dit (mais ce n'est pas le comte de Maistre, comme Ta cru M. Sayous) : « Tout est dans Bayle, il ne s'agit que de l'en tirer. > Il y a un vieux proverbe : Je crains les gens d'un seul livre. Je ne les crains que s'ils sont ennuyeux : autrement, c'est l'ingénieux qui domine; ils s'évertuent dans leur cercle et s'y font un monde. Le propre de l'esprit est ainsi de se mettre et de se retrouver tout entier dans les plis et les replis de chaque chose, une fois qu'il s'y est logé. La forme seule des systèmes varie et se renouvelle^ non le fond. L'esprit humain a, je le crois, une infinité de manières différentes de faire le tour de sa loge et d'en fureter les coins; mais elles peuvent se rapporter à quatre ou cinq principales. Ce qui a fait dire qu'en matière de philosophie (et si on ne s'élève pas au delà) l'humanité joue perpétuellement aux quatre coins changés. Quand donc, chez des auteurs tout différents, sous des formes toutes contraires, on retrouve des points semblables, il y a surprise comme d'une nouveauté, et sourire; et pourtant il ne faudrait pas tant s'étonner. Je conçois surtout les ressources de découverte qu'offre à cet égard saint Augustin si profond, si prodigieux d'esprit, mais de plus si creusé, si subtil. Le cheveu bien souvent y est mis en quatre. Et combien de ses phrases, de ses pensées (j'en parle quant au style et en toute révérence), ne font-elles pas l'effet de vouloir dire : c Cela est, et à la fois cela n'est pas, et il y a encore quelque chose entre deux? > — Le grand Frédéric, si sensé, si pratique, et qui ne se gênait pas, a parlé quelque part de l'évèque d'Hippone comme d'un pitoyable raisonneur. Le fait est que saint Augustin est l'homme qui suit, en raisonnant, la méthode la plus opposée à celle d'Aristote ou de Descartes; il a perfectionné la méthode de raisonner par imagination, par réverbération, par allitération, par assonance, par antithèse ; ce très-grand et très-aimable rhétoricien et théologien, si merveilleusement spirituel, a rendu la logique du surnaturel la plus spécieuse du monde; il l'a proprement constituée; il a réponse à tout, explication pour tout; dans les défilés d'où la raison pure et simple, d'où le bon sens pédestre ^e se tirerait jamais^ il passe par-dessus en métaphore : ses écrits sont un arsenal eu, depuis, tous les orateurs et les raisonneurs sacrés sont venus puiser et se fournir. — Avec un tel auteur, si on s'y enferme, la mine, on le croira, est inépuisable.

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Selon rinstinct et la méthode que nous lui verrons d^aborder la philosophie et la théologie par le .côté pratique, Pascal s'attaque sans marchander aux deux chefs des deux principales sectes morales du monde infidèle : Tune qui se fonde sur l'origine divine, sur la force et la liberté ' de l'homme, et lui impose une grandeur impossible; l'autre qui s'aperçoit et se raille de sa faiblesse, de sa va* nité, de sa dépendance des choses, et en lire prétexte de couler dans une morale facile, relâchée et à l'aventure.

Il commence par Épictète comme par celui qui a le mieux connu les devoirs de l'homme, et il fait de cette première moitié de la doctrine stoïque un rapide, un impartial et majestueux tableau : c Voilà, Monsieur, c ajoute-t-il parlant à M. de Saci, voilà les lumières de f ce grand esprit qui a si bien connu le devoir de l'homme . « rose dire qu'il mériteroit d'être adoré s'il avoit aussi c bien connu son impuissance, puisqu'il falloit être Dieu « pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi, c comme il étoit terre et cendre, après avoir si bien com-

< pris ce.qu'on doit faire, voici comme il se perd dans la

< présomption de ce que l'on peut'. » Et il en vient à toucher la grande erreur, selon lui, d'Épictète et en générai des sages Stoïciens, Pélagiens, Déistes, qui consiste à croire que l'esprit est droit, que la conscience est droite, que la volonté naturelle aime sainement son \rai bien, et' qu'il suffit dès lors à Thomme d'user de ses proprès puissances au dedans et de compter sur soi pour arriver à Dieu. Mais compter sur soi pour Thomme, c'est vraiment compter sans son hôte, c'est bien souvent compter sur l'ennemi. Ces^rinàpes d'une superbe diabolique, s'écrie Pascal*, conduisent Épictète à d'autres erreurs

1. Je citerai ici de préférence les. endroits supprimés ou affaiblis dans le texte des éditions de Pascal. Ce fose dire quHl mériteroii d'être adoré, toute cette locution hardie a été supprimée.

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