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Ces orgueilleux principes, dans les éditions

encore, à croire que l'âme fait partie de la substance divine, que la douleur et la mort ne sont pas des maux; et autres énormités stoïdennes.

Dans un de ses sermons pour rAyent, Bossuet parlant de la réforme morale du genre humain et des surhumaines difficultés qu'elle présente : < Aussi, dit-il, la philosophie Fa-t-eUe tenté vainement. Je sais qu'elle a conservé de belles règles et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connoissances humaines; mais je perdrois un temps infini si je voulois raconter toutes ses erreurs. » Et du geste de Scipion entraînant le peuple au Gapitole : « Allons donc rendre nos hommages à cette équité infaillible qui nous règle dans l'Ëvangile. J'y cours, suivez-moi 1... » C'est ce que va dire Pascal, et non moins impétueux, après toutefois qu'il aura dénoncé et poussé à bout dans Montaigne le contre-pied d'Ëpictète.

Mais d'abord a-t-il exagéré et chargé Épictète; et, pour le mieux frapper, comme il arrive souvent, a-t-U façonné quelque peu son adversaire? Dader le prétend: daûs sa Préface sur Marc-Aurèle et dans celle de son Épictète, le docte traducteur a vengé ses saints. H croit retrouver dans Platon, dans Épictète en particulier, Phu^ milité^ que Pascal en un certain sens ne lui avait point déniée. Le fait est que l'humilité stoïcienne et philosophique ne sera jamais l'humilité chrétienne, qu'il y a un principe d'orgueil dans cette conscience généreuse, et que bien vite ce principe se produit. Otez Épictète, et mettez à la place Jean- Jacques de YÈmik: le reproche reste évident.

Mais c'est quand il en vient à Montaigne, son auteur très-familier et plus favori qu'il n'oserait se l'avouer à lui-même, c'est alors que Pascal abonde et qu'il excelle à tout suivre, à tout démêler. Il m'a toujours semblé que la forme sous laquelle le démon de l'incrédulité a dû le plus tenter Pascal, c'a été celle de Montaigne : et

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en effet ce diable-là pour lui devait être bien tentant. Esprit, langage, raillerie, hardiesse, tant de choses lui en allaient I Vite il mit la Croix en travers, pour enrayer la penchant.

Ce qu'il a dit ici de Montaigne, et qu'on lit à trèspeu près exactement dans ses Œuvres, est trop étendu, trop connu, pour être inséré ou même extrait; je n'en regrette que la bordure et ces répUques de M. de Saci, le Socrate du dialogue, qui fait l'ignorant, Pétonné, qui sourit et voit venir, et se plaît à &ire courir d'emblée dans le champ clo3 du désert le jeune coursier bondissant.

Après l'exposé que donne si bien Pascal du scepticisme à double et triple fond de Montaigne, et de Thum^Iiation que ce moqueur inflige à Thomme, par lui ravalé quasi au-dessous des animaux, la Relation origi* nale poursuit :

c M. de Saci se croyant vivre dans un nouveau pays, et entendre une nouvelle langue, il se disoit en lui-même les paroles de saint Augustin*: 0 Dieu de vérité 1 ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? Il plaignoit ce philosophe qui se piquoit et se déchiroit lui-même de toutes parts des épines qu'il se formoit, comme saint Augustin dit de lui-même, quand il étoit en cet état. Après donc avoir écouté tout avec patience, il dit à M. Pascal : « Je vous suis obligé, Monsieur; je suis c sûr que si j^avois lu longtemps Montaigne, je ne le conc noltrois pas autant que je le connois par l'entretien que ff je viens d'avoir avec vous. Cet honmie devroit souhaiter c qu'on ne le connût que par les récits que vous faites de c ses écrits ; et il pourroit dire avec saint Augustin : Ibi me € vides i attende. Jq crois assurément que cet homme avoit ff de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un « peu plus qu'il n'en a eu , par cet enchaînement si juste

1. Dans les petits changements que je fais au texte imprimé Je me rapproche le plus possible de la naïveté primitive de l'expression, d'après mon manuscrit.

« que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger < qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu con- « seillé de Hre cet auteur', dont tous les ouvrages n'ont « rien de ce que nous devons principalement rechercher «c dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, parce ce que ses paroles ne viennent point de l'humilité et de la « piété chrétienne, et qu'elles renversent les fondements de € toute connoissance , et par conséquent de la religion « môme. C'est ce que ce saint Docteur a reproché à ces « philosophes d'autrefois, qu'on nommoit Académiciens, et « qui vouloicnt mettre tout dans le doute. Mais qu'avoit € besoin Montaigne de s'égayer Tesprit, en renouvelant c une doctrine qui passe avec raison parmi les Chrétiens « pour une folié? Si on allègue, pour excuser Montaigne, € que dans tout ce quil dit il met à part la Foi, nous qui c avons la Foi, nous devons mettre à part tout ce que dU c Montaigne*. Je ne blâme point dans cet auteur l'esprit, a qui est un grand don de Dieu ; mais il de voit s'en servir c mieux, et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au Démon. « Pour vous, Monsieur, vous êtes heureux de vous être « élevé au-dessus de ces docteurs plongés dans Tivresse de c la science, et qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a « répandu dans votre cœur d'autres douceurs et d'autres c attraits que ceux que vous trouviez dans Montaigne : il

1. Un heureux hasard (que je dois à M. Hahn de Luzarches) fait que j'ai sous les yeux le catalogue manuscrit de la biblioihèque de M. de Saci, ou, pour parler exactement, Yinventairej prisée et estimation faite par les marchands libraires Petit et Desprez des livres trouvés tant au monastère de Port-Royal des Champs qu'au bourg de Pomponne^ qui appartenaient à feu M. de Saci, le tout évalué à la somme de « cinq mille trois cent soixante et onze livres quinze sols, sauf erreur; » la pièce portant date du 7 avril 1684. C'est une bonne et solide bibliothèque théologique. Les Bibles de toute sorte et de tout format y abondent naturellement : le traducteur de la Bible avait sous la main tous ses instruments. J'y vois aussi les principaux classiques latins : — Térence; — même Catulle et TibuUe; — d'Ovide, les Fastes seulement; quelques bons livres français, Joinville, Commines. De Charron, il y &Let trois Vérités f mais pas le livre de la Sagesse, Rien de Montaigne. Dans aucun temps M. de Saci ne crut devoir loger chez lui l'ennemi.

2. Gomme tout ceci est doucement malicieux et fin, et (si Port- Royal le permet) de nuance attique!

c vous a rappelé de ce plaisir dangereux, a jucunditat$ « pestifera, comme dit saint Augustin, d^autant plus croyable <ï en cela , qu'il étoit autrefois dans ces sentiments : et « comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute €• universel qu'il combat les hérétiques de son temps, ce « fut aussi par ce môme doute des Académiciens que «r saint Augustin quitta l'hérésie des Manichéens. Mais « depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à cette vanité qu'il « appelle sacrilège ; il reconnut avec quelle sagesse t saint Paul nous avertit de ne pas nous laisser séduire par € ces discours : car il avoue qu'il y a en cela un certain « agrément qui enlève; on croit quelquefois les choses « véritables parce qu'on les dit éloguemment. Ce sont des « viandes dangereuses, dit-il, que Ton sert en de beaux c plats; mais ces viandes, au lieu de nourrir le cœur, le «c laissent vide. On Ressemble alors à des gens qui dorment c et qui croient manger en dormant. >

c M. de Saci dit encore à M. Pascal plusieurs choses semblables, sur quoi celui-ci lui dit que, s'il lui faisoit compliment de bien posséder MQntaigne, et de le savoir bien tourner, il pouvoit lui dire sans compliment qu'il possédoit bien mieux saint Augustin, et qu'il le savoit bien mieux tourner, quoique peu avantageusement en faveur du pauvre Montaigne. Il (M. Pascal) lui parut être extrêmement édifié de la solidité de tout ce qu'il (M. de Saci) venoit de lui représenter. Cependant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir et ajouta : t Je vous avoue^ Monsieur, que c je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison « si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette c révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, « de la société avee Dieu où il s'élevoit par les maximes de d sa foible raison-, le précipite dans la condition des hôtes. « raurois aimé de tout mon cœur * le ministre d'une si grande c vengeance, si, étant humble disciple de l'Église par la foi, f il eût suivi les règles de la morale.... i

1. Les éditions de Pascal lui font dire ici : On aimeroit de tout son cœur,.,f on ne peut voir sans joie.,» Pourquoi donc, quand on saisit sur le fait raccent et Thomme, aller prendre plaisir à l'atténuerî Les Jansénistes n'ont déjà que trop employé le on; quand on rencontre le ;6, pourquoi Pô ter 7

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On sait le reste; mais nous avons retronvé le mouvementy cette verve^ cette plénitude de Pascal qui, une fois lancéy ne peut s'arrêter et qui recommence toujours. L'admirable conclusion subsiste dans toutes les mémoires. Le Stoïcien s'érigeait en Dieu ; l'Ëpicnrien déprimait l'homme : tous deux, en sens divers, méconnaissaient la Chute. L'Homme-Dieu seul, comblant Tabtme, unit et répare : « Je vous demande pardon, Monsieur, dit tout d'un coup Pascal à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la Théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie; mais mon sujet m'y a conduit insensiblement, et il est difficile de n'y pas entrer, qpielque vérité qu'on fraitej parce qu'elle est le centre de toutes les vérités. » Et M. de Saci qui écoute volontiers, qui n'intervient que pour donner le motif et mettre le correctif, réplique encore :

c M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il étoit surpris de la f .çon dont il savoit tourner les choses. Il avoua en même temps que tout le monde D'avoit pas le secret comme lui de faire sur ses lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit quUl ressembloit à ces médecins habiles qui , par la manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes*. Il ajouta que quoiqu'il vit bien, par tout ce qu'il venoitde lui dire, que ces lectures lui étoient utiles, il ne pouYoit pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beaucoup de gens dont l'esprit n'auroit pas assez d'éléva-

1. Dans une lettre de Leibnitz à M. Amauld on lit quelque chose de tout pareil. Après une énumération d'une quantité d'auteurs plus ou moins hétérodoxes que l'infatigable lecteur a cru pouvoir se permettre, il ajoute qu'il en est résulté pour lui un effet entièrement contraire à celui que quelques personnes appréhendaient : « Le poète l'a dit, quelquefois deux poisons mêlés ensemble deviennent un remède :

Ety quum fata Tolunt, bina Tenena juTant. »

Cette chimie-là est sûre^ je le crois bien, pour les esprits de la trempe d'un Pascal ou d'un Leibnitz.

tion pour lire ces auteurs et en juger, et pour savoir tirer quelques perles du milieu de ce fumier, d'où il s'élevoit môme une noire fumée qui pouvoit obscurcir la fol chancelante de ceux qui les lisent ; que, par cette raison, il conseilleroit toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement à ces lectures*. »

(Et, après une dernière explication de Pascal :) « Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si grand esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture des philosophes, et se rencontrèrent au môme terme, où ils arrivèrent néanmoins d'une manière un peu dififérente : M. de Saci y étant venu tout d'un coup par la seule vue du Christianisme, et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après beaucoup de détours, s'attachant aux principes de ces philosophes, i

Mais quel beau dialogue! quelle magnifique entrée en matière de Pascal à Port-Royal I Fermeté de tour, conduite et dessein, l'art, après coup, eût-il mieux trouvé? La portée surtout m'en frappe; je suppose qu'on en a relu tout le fond, Pascal en main. Sous deux chefs toutes les philosophies y passent, et toutes celles d'alors, et celles qui, depuis, ont essayé d'autres noms* On soufirira que j'insiste encore pour compléter mon argument.

Épictète et Montaigne, on les peut donc prendre au moral comme les deux chefs de file de deux séries qui, poussées jusqu'au bout, ramassent en efiet tous les philosophes :

Épictète, chef de file de tous ceux qui relèvent l'homme, la nature humaine , et la maintiennent suffisante;

Qu'ils soient ou Stoïciens rigides, ou simplement

1. J'ai respecté les longueurs; le contraste naturel y est fidèlement observé. A côté de ce style vif, pressé, de Pascal, on suit ces phrases lentes, traînantes, et comme précautionnées de M. de Saci, qui pousse le sens jusqu'au bout dans son extrême clarté, et qui parachève son dire unique en douce patience.

Pélagîens, Sociniens, Déistes ; croyant à la conscience avant tout comme Jean-Jacques, au sentiment moral des Écossais, aux lois de la raison pure de Kant, ou simples et humbles psychologistes, comme tel de nos jours entre nos maîtres, que nous pourrions citer; tous ils se viennent ranger, bon gré, mal gré, sous Épictète, en ce sens qu'ils s^appuient tous sur le moi.

Puis Montaigne, sergent de bande, comme il dirait, et des Sceptiques et de tous ceux qui ne s'appuient pas sur la grandeur morale intérieure, sur la conscience une et distincte ; et en ce sens il préside non-seulement aux Sceptiques purs (Bayle, Hume), mais à tous les autres qui infirment l'homme et lui contestent son point de vue du moi central et dominant : ainsi les Matérialistes empiriques, qui vivent au jour le jour et nient autre chose que Texpérience des sens (Gassendi); les Athées qui supposent l'homme s'en tirant comme il peut en ce triste monde, moyennant des lois artificielles qu'il s'impose et qui sont nécessaires à sa pauvre espèce pour ne pas sentre-manger (Hobbes); les Naturistes comme d'Alembert et Diderot, qui, tout en étant dans la bienveillance (d'Alembert), ou dans l'enthousiasme firéquent (Diderot), n'admettent de loi morale qu'une certaine affection, une certaine chaleur muable et propre à la nature de chaque animal; les Panthéistes et Spinosistes (dont est déjà Diderot^), qui, tout en admettant un grand ordre général et une loi du monde, y perdent l'homme comme un atome et un accident, comme une forme parmi une infinité de formes, lui nient sa liberté, et que son mal soit mal, que sa vertu soit vertu absolue. Et notez que ce Panthéisme et Spinosisme, que je range sous Mon-

1. Dans ces noms que je cite à l'appui des systèmes, qu'on ne voie qu'une manière d'éclaircissement. Je ne veux qu'ébaucher le cadre ; les gens du métier préciseront.

taigne, comme absorbant la nature humaine et le moi, rejoint pourtant à certains égards le Stoïcisme, qui commence la série opposée. Le cercle des systèmes est accompli.

Mais n'est-il pas beau, et n'est-ce pas une figure parlante, de voir ainsi Pascal posant dès Tabord ces deux colonnes d'erreur (si on peut appeler Montaigne une colonne), et entre elles deux. Tune de pierre et l'autre de fumée, après qu'il en a donné la mesure, passant de la philosophie à la religion, pour être reçu à l'entrée par l'humble, fin et irréfragable M. de Saci? N'y a-t-il pas là, pour le fond, grandeur supérieure, et pour la bordure, pour l'intérêt du drame et de la scène, beauté presque égale à ce qu'on admire aux plus célèbres Dialogues anciens?

Ah 1 sans doute Platon est aussi charmant qu'inimitable, lorsque, dans ce divin dialogue du Phèdre j il fait asseoir ses interlocuteurs sous le platane, les pieds baignés dans l'Ilissus. Ici rien de tel. Pourtant, sous les ombrages que nous connaissons, vers une fin d'automne peut-être, la scène aurait de la grâce encore. Ombrage à part, on a dans M. de Saci le vrai Socrate chrétien, je l'ai dit, et non pas un Socrate d'après Platon, mais plutôt d'après Xénophon; juste, rien de trop, presque docile en enseignant; un petit train de terre-à-terrej mais qui découvre tout d'un coup le Ciel.

A côté du Dialogue de Sylla et d'Ëucrate, nous mettrons donc désormais celui-ci, tout naturel qu'il est, comme pendant et contre-poids aux vieux chefs-d'œuvre. En ce genre des Dialogues , comme richesse moderne, les Soirées de Saint- Pétersbovrgvienir^lenX aussi tomber dans le même plateau.

Au moment d'entrer plus avant dans Pascal, que cette conversation nous a déjà dessiné si bien, il reste quelque chose à faire. Il ne s'est pas exprimé cette

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seule fois sur Montaigne; Port-Royal , après Ini, s'en est préoccupé souTent. U nons importe, pour notre pt'opre compte, de yérifier d*an peu près ces sentences, d'en rechercher tonte l'explication , d'envisager nons-> même Montaigne face à face, autant que le face-à-face est possible avec un tel homme. Même en Tenant làdessus après Pascal, on peut espérer avoir à dire, quand on écrit presque à deux sièdes d'intervalle et qu'on a vu toutes les conséquences. Et puis M. de Saci ne lui a-t-il pas répondu : < Je crois assurément que cet homme avoU de resprit^; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a eu, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes? » Ce doute du sage est à examiner.

Et l'écrivain d'ailleurs nous promet, à titre d'étude, plus d'un rapprochement heureux, nécessaire, plus d'une lumière de style qui rejaillira sur Pascal d'abord, et qui dans le passé déjà parcouru, s'en reviendra jouer sur Balzac et saint François de Sales.

i. 0 la naïveté agréablel

Montaigne à la barre de Port-Royal ; — moins heureux que Descartes. — Jugement sur lui : Nicole; la Logique, — Page fulminante. — Contagion dés Confessions. — Clef de la sentence janséniste : Montaigne Thomme naturel. — Le Montaigne en chacun. — Il est partout, hors en Port-Royal. — Seul point commun, contre la Scolastique. — Montaigne aussi hors du milieu.

Mais y avant d'aborder récrivain, il y a une affaire plus pressante à régler avec Montaigne. Montesquieu a dit : < Dans la plupart des auteurs, je vois Thomme qui écrit, dans Montaigne Thomme qui pense. »

Par une destinée assez singulière, il se trouve quo le caractère et le tour de sa pensée perdent du premier coup Montaigne auprès des hommes de Port-Royal moins avisés sur d'autres points de la ligne philosophique; que, dénoncé et signalé dans cette précision par Pascal, il leur parait représenter désormais tout ce que sera un jour la philosophie du dix-huitième siècle; qu'il en est pour eux un abrégé parlant, une prophétie anticipée et redoutable ; et que nos Messieurs la résument d'avance, la combattent et la haïssent en lui. Le Moi est hàissable.

Cette philosophie du seizième ou du dix-huitième

siècle était assez peu représentée directement sons lenrs yeux par quelque grand personnage vivant. Descartes, bien qu'il eût ouvert une large porte à l'examen de la raison réduite à elle seule, avait, dès le second pas, rejoint les* grandes solutions métaphysiques, conformes au Christianisme; et son génie novateur, mais religieux, qui certes eût donné de l'ombrage à Jansénius ou à Saint-Cyran, et qui n'obtenait pas grâce devant Pascal, séduisait Âmauld, qui n'en devait combattre le développement que dans Malebranche^ et encore sans se douter de la parenté avec Spinosa. Malebranche et Spinosa, ces deux jumeaux ennemis, issus de Descartes, et encore éloignés d'ailleurs à cette date où nous sommes, n'étaient point, précisément à cause de leur élévation métaphysique et de leur appareil spéculatif, de ces philosophes bien redoutables pour le siècle et pour le milieu de la société. On n'en pouvait dire autant de Montaigne, qui allait s'insinnant, et qui devait faire si aisément la chaîne et comme le pourparler jusqu'à Bayle et au delà. Il y avait, vers cette moitié du dix-septième siècle, assez d'écrivains, soit graves et accrédités auprès des doctes, tels que La Mothe-Le-Vayer, soit frivoles pu à la mode auprès des frivoles, tels que Saint-Évrefnond, il y avait dans le monde assez d'esprits libertins, pour dénoter et accuser la persistance de ce mal philosophique qu'on appelait à Port-Royal et qu'on spécifiait du nom de Montaigne. Celui-ci devint donc une grande figure adversaire directe. Il est douteux toutefois que les autres Messieurs de Port-Royal se fussent donné et indiqué cet adversaire, si Pascal au début ns s'en était chargé et ne l'avait installé sur ce pied-là.

Bizarrerie de fortune et d'accueil qui frappe au pre« mier coup d'œil, mais qui s'explique très-bien! De Descartes et de Montaigne, l'un, si absolu, réussit à Port-Royal et s'infiltre, où l'autre, si attirant et si aima-

ble, n'attrapera que des injures. Ce qui sauve Descartes dans l'esprit des solitaires, c'est sa gravité de ton, son sérieux; ce qui compromet et décèle Tautre, c'est son ton badin, familier, enjoué (il a, dit-on, inventé le mot). Précisément, ce qui fait son charme près de tous Ta perdu id.

Les jugements de Port-Royal sur Montaigne sont nombreux et à recueillir, bien qu'ils semblent faits pour choquer. Une fois dressé au seuil par cette main puissante de Pascal, il demeure en vue et en butte aux survenants : c'est leur ennemi, leur mauvais génie et comme la bête noire du désert, un Sphinx moqueur. Ils se signent en passant devant lui.

Pascal, du moins, ne l'a jamais malmené qu'avec cette intelligence supérieure qui est encore un hommage d'égal àégal. Montaigne se peut étudier, je l'ai dit, au sein de Pascal. Il fut pour lui, à certaines heures, le renard de l'enfant lacédémonien, le renard caché sous la robe ; Pascal en était souvent repris, et mordu, et dévoré. En vain il l'écrase, il le rejette : le rusé revient toujours. Il s'en inquiète, il le cite, il le transcrit qi^elquefoisdans le tissu de ses propres Pensées, et on s'y est mépris dans l'Édition donnée par ses amis : il y a des phrases de Montaigne qu'on y a laissées comme étant de Pascale Montaigne s'était ancré en lui, sous air d'y vouloir à peine loger. Aussi quelle vengeance I quelles représailles I II ne le traite pas toujours grandement comme dans l'entretien avec M. de Saci : il l'insulte et le rapetisse, il voudrait l'avilir : « // est plein de mots sales et déshonnêtes... Le sot projet que Montaigne a eu de

1. Ou du moins c'est du Montaigne rédigé plus brièvement par Pascal; ainsi la pensée : Plaisante justice qu*une rivière ou une montagne home...; et cette autre : Le plus grand philosophe du monde sur une planche..,. Voir le chapitre intitulé : Apologie de Raimond Sebond.

se peindre...; » puis, presque aussitôt^ on a un retour, une réminiscence : < Montaigne a raison , la coiUume doit itre suivie...; » ou encore, ce qui est plus explicite et qui lui échappe à titre d'éloge : « Ge que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement ; ce qu'il a de mauvais (j'entends hors les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, si on Teût averti qu'il faisoi^ trop d'histoires et qu'il parloit trop de soi. » Et ailleurs il le qualifie tout d'un coup l'incomparable auteur de l'Art de conférer^. Combien de fois Montaigne, dans les temps de cette conversion combattue, avait-il porté la dé&ite en lui 1 On pourrait résumer de la sorte : Pascal, dans toute sa vie et dans toute son œuvre, n'a fait et voulu faire que deux choses, combattre à mort les Jésuites dans les Provinciales^ ruiner et anéantir Montaigne dans les Pensées.

Pour Nicole, j'ai regret de le dire, il renchérit trop ici, comme c'est l'ordinaire des seconds; Montaigne a trop l'air pour lui d'être un plastron, tant il va dauber avec rudesse. Ces armes, que Pascal a faites si vigoureuses, deviennent aussitôt lourdes, hors de ses mains, et paraissent massives. Voici une page des Essais de Morale qui court risque d^é^re jugée un peu grosse de ton et un peu crue dans sa verdeur judicieuse. U s'agit des plaisirs et des deux manières de s'y adonner^ l'une directe, sensuelle et toute 6naafe, l'autre philosophique, indirecte, et non moins brutale définitivement : car c'est à cette fin que Nicole tient à ravaler son adversaire, ce délicat épicurien de la raison :

c Mais la. seconde manière, dit-il, de s'abandonner aux plaisirs est infiniment plus dangereuse, lorsque c'est la

1. Dans le petit écrit de Pascal sur VArt de persuader, lequel je soupçonne, d'après quelques mots, d'une époque antérieure à sa grande conversion.

raison môme qui nous livre aux sens; et c'est ce qui arrive à certains esprits qui ont assez de lumières pour reconnoltre qu'il n'y a rien de solide en tout ce que les hommes estiment, et que les grandes charges, les grands desseins, la science, la réputation et toutes les autres choses semblables n'ont qu'un faux éclat et une véritable misère.

c ... La raison venant à considérer le peu de fruit qu'elle tire de toutes ces choses, les peines qui les accompagnent, et que tout cela ne la peut garantir de la mort lorsqu'elle n'est pas éclairée par une autre lumière , elle ramène l'homme au lieu môme d'où elle l'avait tiré, et elle lui fait embrasser par raison et par désespoir cette vie brutale dont elle l'avoit éloigné :... Nonne melius est comedere et 6tfcere, et ostendere anims^^tuB bona de laboribus suis? Ne vaut-il pas mieux manger et ôotre, et faire goûter à son âme du fruit de ses travaux^.

« On peut dire que ce dernier degré comprend tout le livre et tout l'esprit de Montaigne. C'est un homme qui, après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumières pour en reconnoltre la sottise et la vanité.

« Il a très-bien découvert le néant de la grandeur et l'inutilité des sciences; mais, comme il ne connoissoit guère d'autre vie que celle-ci, il a conclu qu'il n'y avoit donc rien à faire qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous est donné. *

a Ainsi, comme le Saint-Esprit a jugé si important de nous faire connoltre l'aveuglement de notre raison lorsqu'elle est privée: de la lumière de la Foi, qu'il a voulu nous représenter ses égarements dans un livre canonique (VEcclésiaste)..., àe môme il semble qu'on puisse tirer quelque utilité du livre de Montaigne, puisqu'il représente trèif-nalvement les mouvements naturels de l'esprit humain, ses différentes agitations, ses démarches pleines de tiédeur, et la fin brutale où il se réduit après avoir bien tourné de tous côtés'. »

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