Pensées de M. Joubert
t qne rhumîlité dans les travaux pour Dieu, de même que c dans les dons naturels. Et se tenant dans ces sentiments, c on croit tout ensemble en vertu et en lumière; on acquiert f une force merveilleuse, et il se répand une odeur de piété t dans l'ouvrage, qui frappe premièrement Pauteur et enf suite tous ceux qui le lisent.
f C'est pourquoi j'ai dit depuis peu à un de mes amis, « que les ouvrages qui se sont faits avec l'esprit de Dieu et » avec une entière pureté de cœur, se font ressentir en les « lisant, et quHls fyroduisent des effets de Grâce dans les âmes
• de ceux qui les lisent dans tous les siècles de l Église, àpro^
• portion comme les saintes Écritures. Car il y a trois sortes c de livres qui édifient TÉglise et les fidèles : les premiers s sont ceux des Écritures saintes ; les seconds sont ceux des t Conciles et des Pères; les troisièmes, ceux des hommes de i JOi'eu qui ont répandu leur cœur devant lui en faisant leurs « ouvrages. Tous les autres, quelque saints que soient leur c sujet et leur matière, sont livres qui, par la matière et par I le corps, tiennent du Judaïsme, et, par lesprit, du Pagcht nisme, »
(Et il remercie Dieu de ne lui avoir pas permis d'exécuter jusque-là les ouvrages projetés qu'il n'était pas assez pur pour mener à bonne fin. Il espère que la prison l'aura' purifié, et qu'il en sort peut-être moins indigne de servir de canal à l'Esprit. Ce qu'il reduute surtout, c'est l'orgueil spirituel qui souffle en nous par de certains airs invisibles ; ) t Car, après qu'on a ruiné la cupidité des richesses, 'des t honneurs et des plaisirs du monde, il s'élève dans l'âme,
• de cette ruine, d'autres honneurs, d'autres richesses, et t d'autres plaisirs qui ne sont pas du monde visible, mais € de Tin visible. Cela est épouvantable, qu'après avoir ruiné « en nous le monde visible avec toutes ses appartenances i autant qu'il peut être ruiné ici-bas, il en naisse à l'instant f un autre invisible, plus difficile à ruiner que le premier.
• La plus grande difficulté est à le connoitre et à le bien « discerner ; ce que peu de gens font, parce que c'est là où « les Esprits de malice font leur jeu, et je ne vous en ai « parlé que par l'expérience que j'en ai dans moi. » (Et il ajoute, plus humblement sans doute d'intention que d'image, mais au moins très- ingénieusement :) t Un tel avis est au- « tant pour moi que pour vous. Je fais presque toujours
ff comme le bon cavalier, qui se remue et s'excite lui-même c au combat en remuant et excitant le cheval sur lequel il < est monté, i
Suivent d'excellents préceptes sur la manière de régler la science, la lecture et l'étude ; il donne jusqu'à six règles consécutives, mais nulle part rien qui ressemble au précepte de Despréaux : Vingt fois sur le métier.... M. de Saint-Gyran, bien loin de là, vous dirait : Une seule fois^ sous rœil de la Grâce I
J'ai ojmis une admirable page, c'est lorsque, jetant les yeux à un moment sur la bibliothèque de M. Le Maître, il se met à juger, en quelques mots, chaque auteur qu'il voit, chaque Père ; classement supérieur et véritablement souverain de toute la littérature ecclésiastique, saint Augustin et saint Ghrysostome en tète, et les autres à la suite, chacun à son rang et selon son degré d'importance, jusqu'à saint Bernard, à saint Thomas et aux Scolastiques. t Saint Bernard, y dit-il magnifiquement, est le dernier des Pères ; c'est un esprit de feu, un vrai gentilhomme chrétien, et comme un philosophe de la Grâce. » Pour saint Thomas, il le trouve certes un Saint extraordinaire et grand théologien, mais par manière de correctif il ajoute : « Nul Saint n'a tant raisonné sur les choses de Dieu. » De saint Thomas surtout date l'habitude humaine qui a prévalu, dans les siècles suivants, de traiter la Théologie par méthode. 1a. tradition insensiblement s'y perdit : elle n'eut plus que des restes qui surnageaient çà et là dans Tusage, et qu'il importait grandement de ressaisir d'ensemble, de rejoindre par des lectures directes et de revivifier : U faut toujours aller à notre source *•
Pendant que MM.de Saint-Gyran et Le Maître sont à causer ainsi dans la chambre de ce dernier, Lancelot