Fontaine, Mémoiret (1738), tome I^ page
itàùt présent, ils se trouvent interrompus par les cris (l'un pauvre paysan qui vient demander secours pour sa femme en couche : le nouveau-né était mort sans baptême. Gela met ces Messieurs sur le chapitre des enfants, et M. de Saint-Cyran s*y développe à loisir* Il y a d'abord des choses dures et, pour nous, un peu révoltantes; mais il y a aussi des choses bien justes et tendres jusque dans leur sévérité, et je me hâte de les dire, c'est le vrai père des Écoles de Port-Royal qui va parler :
c Je vous avoue, disoit-il à M. Le Maître, que ce seroit
< ma dévotion de pouvoir servir les enfants. Étant au Bois € de Vincennes, je m'occupois avec le petit neveu de M. le c Chantre ; je lui montrois les rudiments, les genres et la e syntaxe. QuoiquHl fût neveu du Chantre, il étoitfils d^une « jeune veuve fort pauvre, ayant d'ailleurs d'autres enfants. « Après ravoir nourri quelque temps, je l'envoyai à M. le € Cbambrier, à Saint-Cyran ; je le Im recommandai comme « un enfant de Dieu, et que j'aimois autant que s'il eût été c le mien propre. J'aurois pu le garder comme une espèce « de jouet dans ma prison, n^ais j'aimai mieux m'en priver « pour le tirer de bonne heure d'un lieu où H ne pouvoit « avancer dans la vertu,...' J'ai aussi élevé un petit menuiff sier qui est encore à Saint-Cyran. Je donne ordre qu'on - lui parle de Dieu de bonne heure, et qu'on le fasse prier; « car sans cela on ne fait rien. J'aime extrêmement toute «c sorte d'enfants. J'envoie aussi le petit V. à mon abbaye, « pour éprouver pendant six mois s'il voudroit tendre à la '( religion ou à l'étude; et, suivant qu'on en jugera, je me 4 résoudrai à le^ mettre dans quelque travail ou occupation . qui ne soit pas périlleuse, s'il ne veut se donner à Dieu.... <ï Je vous fais tout ce détail pour vous montrer combien • j'aime les enfants; et, comme la Charité dit qu'il les faut « aimer et prendre à la mamelle, ma dévotion, au Bois de
< Vincennes, étoit de me charger d'eqfants k cet âge-là, de « payer les nourrices, de leur faire acheter des chemises et a autres linges. J'avois même envie d'envoyer vers les fron- € tières recueillir quelques petits enfants orphelins, qui
c n'eussent ni père ni mère, pour les nourrir en mon abbaye : c Ad ubera porlabimini, et super genua blandientur vobis ». « On me parla d'un autre petit encore, lorsque j'étois près « de sortir du Bois de Vincennes, et je l'ai envoyé là-bas.
• J'ai voulu qu'il sût que c'étoit un Abbé nommé tel qui le
• faisoit nourrir, pour lequel on le devoit faire prier Dieu ff tous les jours, parce que, son père et sa mère étant morts, € c'est maintenant comme son père. Quand ils seront grands, « je leur ferai apprendre un métier, ou je les ferai élever ff selon le don de la grâce que je remarquerai en eux ; car
• je tâche toujours d'avoir soin d'eux, quand j'ai une fois € commencé, afin que mon aumône soit semblable à l'anc mône et à la grâce que Dieu nous fait ; et c'est une amnône € propre aux réprouvés si elle n'est jusqu'au bout, i
Nous saisissons ici, dans toute la simplicité et l'activité de sa source, l'inspiration charitable par laquelle les Écoles de Port-Boyal se fertiliseront : elle est sortie tout entière, etcomme d'unseul jet, du cœur de M. de Saint- Cyran. L'âpreté des doctrines (notez-le) ne nuit en rien à la tendresse et presque à la maternité des soins ; cette espèce de fatalité de la prédestination n'ôte rien à la sollicitude des efforts. M. de Saint-Cyranne regardait pas l'enfance avec ce sourire aimable et confiant qu'on a trop légèrement peut-être ; je laisse bien loin pour le moment ces peines du feu auxquelles il les croyait voués, les misérables petits êtres, s'ils mouraient sans baptême : mais, sur la terre, Tenfance pour lui, et non sans quelque raison, était chose terrible comme le reste : l'innocence du baptême , chez eux , lui paraissait vite perdue et aussi difficile à recouvrer (uàe fois perdue) qu'à aucun âge : « Les esprits des méchants, pensait-il avec profondeur, se corrompent en naissant, et un grand fourbe est quelquefois fourbe à dix ans comme à quarante. » U disait encore, en une très-juste et presque