Essais de Morale, tome YI, p
C'est sans doute pour punir Nicole de cette page, ou de quelque autre pareille, que Vauvenargues, bien sévère cette fois, a dit (il s'agit de Lacon ou du petit Homme) : « Il y a beaucoup d'ouvrages qu'il admire,... le Traité du vrai Mérite qu'il préfère, dit-il, à La Bruyère. Il met dans une même classe Bossuet et Fléchier, et croit faire honneur à Pascal de le comparer à Nicole, dont il a lu les Essais avec une patience tout à fait chrétienne. » Nicole, qui vaut mieux que Vauvenargues ne le dit là, et qui, sous son ton gris, a aussi ses finesses particulières et ses nuances, s'est attiré en plus d'une occasion l'impatience et les chiquenaudes des délicats, lui qui l'était; il s'est fait tancer par Racine, par le marquis de Sévigné, et peut-être par La Bruyère *.
1. N'est-ce pas en souvenir de ce jugement de Nicole, on peut se le demander, que La Bruyère, qui au fond tient tant de Montaigne, non-seulement pour le style et pour la méthode décousue avec art, mais aussi pour la manière de juger l'homme et la vie, a écrit ce mot souvent cité : « Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blâmé Montaigne, que je ne crois pas^ aussi bien qu'eux, exempt de toute sorte de bl&me : il paroît que tous deux ne l'ont estimé en nulle manière. L'un ne pensoit pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l'autre pense trop subtilement pour s'accommoder des pensées qui sont naturelles. >» Les Clefs de La Bruyère, qui toutes s'accordent sur Malebranche pour le second de ces auteurs, varient pour le premier entre Balzac et Nicole. A voir la différence des temps, Vautre pbnse, Vun ne pensoit pat, il semblerait qu'il s'agit ici d'un auteur déjà mort, par conséquent de Balzac. Mais Balzac d'ailleurs ne remplit pas toute la condition, et Ton ne saurait dire de lui qu'il n'estimait Montaigne en nulle mo' nière, D'i|n autre côté, la page qui se lit au tome VI des Essais de Morale n'avait point paru à temps pour être connue de La Bruyère, n est possible que celui-ci ait eu particulièrement en vue le passage de la Logique ou l'Art de penser, q\ii sera cité tout à l'heure; il y aurait en ce cas, sous ce mot ne pensoit pas assez, une double épigramme. Et de plus il n'était peut-être pas f&ché de laisser quelque doute dans l'application, et de se réserver une porte de sortie sur Balzac. Ce qui est certain, c^est qu'on ne voit pas que La Bruyère ait été lié le moins du monde avec Port-Royal, qui du reste finissait à l'époque où l'auteur des Caractères se produi-
Madame de Sévigné, qui était en guerre avec son fils sur Nicole qu'elle trouvait délicieux^ et qui aurait bien voulu faire un bouillon d'un certain petit traité de lui pour Tavaler, madame de Sévigné, dans sa raison libre et conciliante^ ne pensait pas moins de bien de Montaigne. Elle était de Tavis de madame de La Fayette, qui disait que c'eût été le plus agréable voisin. A propos d'amusements dans ses loisirs de Livry : « £n voici un que j'ai trouvé, s'écrie-t-elle, c'est un volume de Montaigne que je ne croyois pas avoir apporté. Ah! r aimable homme ! qu'il est de bonne compagnie! c'est mon ancien ami; mais, à force d'être ancien, il m'est nouveau. (Il est vrai que la page qu'elle vient de lire avec larmes raconte la tendresse du maréchal de Montluc pour son fils, et elle, dans la sienne, c'est à sa fille qu'elle pense.) Mon Dieu! que ce livre est plein de bon sens*!»
Madame de Sévigné a beau faire; en vain, de son ton le plus aisé, elle essaye de rompre à cet endroit la ru-
sit. L'abbé Grégoire s'est laissé aller à une conjecture complaisante lorsque, dans ses Ruines, il nous le présente comme de compagnie avec les autres illustres* dans les promenades du vallon. La Bruyère, religieux encore, mais sur bien des points pénétré de Montaigne^ lui cédant en détail et ne se courrouçant point contre lui; La Bruyère, qui couronna, par un très-beau chapitre philosophique chrétien, un livre qui s'était assez aisément passé de Christianisme jusque-là, n'avait aucun goût pour cette austérité de réforme hérissée de controverse, et, comme on Ta indiqué précédemment, c'est aux Jansémstes au moins autant qu'aux Jésuites qu'il pensait en introduisant dans ce même chapitre des Ouvrages de l'Esprit cette remarque sensée à l'adresse des factums de tout genre, et principalement théologiques, qui vieillissent si vite et dont, une fois le moment passé, l'on ne veut plus : « Ils deviennent des Almariachs de l'autre année. » Sentence terrible de justesse, à laquelle, en critique sagace^ il mettait déjà les noms!
1. Madame de Sévigné avait pour maxime : Glisser sur les pensées; et Montaigne : c II fault légierement couler le monde et le glisser, non pas l'enfoncer; la volupté mesme est douloureuse dans sa profondeur. »
desse théologique des solitaires; en vain, Nicole et Montaigne ensemble, elle les porte sans duel dans son cœur et les fait en elle s'embrasser : la trêve en reste là, et nous ne sommes pas au bout des rigueurs. La Logique, sortie surtout de la plume d'Arnauld, mais où Nicole eut grande part, va redoubler la dureté et presque rinvective. Dès le premier Discours, il est question duPyrrhonisme : c G'es't une secte de menteurs, dit-on; aussi se eontredisent-ils souvent en parlant de leur opinion, leur cœur ne pouvant s'accorder avec leur langue, comme on le peut voir dans Montaigne, qui a tâché de le renouveler au dernier siècle. > Mais il faut en passer par la terrible page elle-même (chap. xx, 3* partie) ; c'est à propos des sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion : on conseille d'éviter de parler directement de soi, car rien ne blesse plus Tamourpropre des autres. Ces Messieurs ne soupçonnaient pas que, par un repli plus secret, cela quelquefois au contraire intéresse ; en général ils vont moins au fin et au subtil qu'au solide et au sensé.
c Feu M. Pascal, qui savoit autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portoit cette règle jusques à prétendre qu'un honnête homme devoit éviter de se nommer, et môme de se servir des mots de je et de moi; et il avoit accoutumé de dire sur ce sujet que la piété chrétienne anéantit le moi humain, et que la civilité humaine le cache et le supprime. Ce n'est pas que cette règle doive aller jusqu'au scrupule; car il y a des rencontres où ce seroit se gêner inutilement que de vouloir éviter ces mots ; mais il est toujours bon de l'avoir en vue, pour s'éloigner de la méchante coutume de quelques personnes qui ne parlent que d'eux-mêmes, et qui se citent partout, lorsqu'il n'est point question de leur sentiment : ce qui donne lieu à ceux qui les écoutent de soupçonner que ce regard fréquent vers eux-mêmes ne naisse d'une secrète complaisance.... C'est ce qui fait voir qu'un des caractères les plus indignes d^un
honnête homme est celui que Montaigne a affecté , de n'entretenir ses lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses maladies, de ses vertus et de ses vices ; et qu'il ne naît que d'un défaut de jugement aussi bien que d'un violent amour de soi-même. Il est vrai qu'il tâche autant qu'il peut d'éloigner de lui le soupçon d'une vanité basse et populaire, en parlant librement de ses défauts aussi bien que de ses bonnes qualités, ce qui a quelque chose d'aimable par une apparence de sincérité ; mais il est facile de voir que tout cela n'est qu'un jeu et qu'un artifice qui doit le rendre encore plus odieux. Il parle de ses vices pour les faire connoltre, et non pour les faire détester; il ne prétend pas qu'on doive moins l'en estimer; il les regarde comme des choses à peu près indifférentes, et plutôt galantes que honteuses : s'il les découvre , c'est qu'il s'en soucie peu, et qu'il croit qu'il n'en sera pas plus vil, ni plus méprisable ; mais, quand il appréhende que quelque chose le rabaisse un peu, il est aussi adroit que personne à le cacher. (Et ici on remarque, d'après Balzac, qu'il a bien su nous dire qu'il avait un page^ et qu'il n'a pas eu le môme soin de rappeler que, pomme Conseiller au Parlement, il avait eu un clerc).... Mais ce n'est pas le plus grand mai de cet auteur que la vanité, et il est plein d'un si grand nombre d'infamies honteuses et de maximes épicuriennes et impies, qu'il est étrange qu'on l'ait souffert si longtemps dans les mains< de tout le monde, et qu'il y ait même des personnes d'esprit qui n'en connoissent pas le venin.
« Il ne faut point d'autres preuves pour juger de son libertinage que cette manière même dont il parle de ses vices ; car, reconnoissant en plusieurs endroits qu'il avoit été engagé en un grand nombre de désordres criminels, il déclare néanmoins en d'autres qu'il ne se repent de rien, et que, s'il avoit à revivre, il revivroit comme il avoit vécu.... (Et l'on cite à l'appui une série de phrases de Montaigne, en les ramassant toutefois et en les isolant de leur lieu *.) Pa-
1. La première phrase des Confessions de Rousseau semble avoir été calquée sur ce passage de la Logique j pour en vérifier tout exprès et en défier l'anathème : « ... Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra... Être éternel, rassemble autour de moi Tinuombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes
rôles horribles, ajoute-t-on, et qui marquent une extinction entière de tout sentiment de religion, mais qui sont dignes de celui qui parle ainsi en un autre endroit : Je me plonge la teste baissée stupide^nent dans la mort^ sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure^ qui m*engloutit tout d'un coup et m^estouffe en un moment, plein d*un puissant sommeil ^ plein d'insipidité et dHndo^ lence..,. » (Et pour conclusioii dernière de cette digression virulente : ) c C'est une effronterie punissable que de découvrir ses désordres au monde sans témoigner d'en être touché, puisque le dernier excès de rabandonnement dans le vice est de n'en point rougir et de n'en avoir ni confusion ni repentir, mais d'en parler indifféremment comme de toute autre chose : en quoi consiste proprement l'esprit de Montaigne*. >
Je ne flatte assurément pas ici nos amis de Port-Royal en les citant; et rien n'est plus fait pour offenser toutes les sympathies involontaires en faveur de Montaigne, que ce ton emporté qui sent l'école ou tout au moins la secte. Pourtant, au milieu de cettç pesanteur sans goût et de cet emportement à outrance, un point demeure remarquable, sur lequel on dirait que le génie de Pascal encore présent aiguise, irrite la prévoyance de Nicole et d'Ârnauld, en leur décelant dans ce livre des Essais le germe de tant d'écrits futurs où le moi jouera le seul rôle. Ne semble-t-il pas en effet que, de même que Jansénius
confessions, quMls gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères...: et puis qu'un seul te dise, s'il Tose : Je fus rmUeur que cet homme-là! » Voilà ce qui s'appelle du Montaigne à haute dose, à Tétat héroïque. Mais c'est moins le principe que le ton qui est changé.
1. 11 parut dans le temps un petit livre intitulé.: Réponse à plusieurt Injures et Railleries écrites contre Michel de Montaigne dans un livre intitulé la Logique,.., ^^r Guillaume Béraoger (in- 12, 1667); je l'ai recherché avec curiosité, et n'y ai rien trouvé. L'auteur rectifie les citations et s'attache à venger Montaigne, mais sans pointe et assez platement. H n'a pas môme l'air de bien savoir d'où sort la Logique.
aurait pressenti et combattu le Vicaire savoyard dans Pelage, nos Messieurs pressentent et voudraient étouffer d'avance dans les Essais les Confessions de Jean-Jacques et toute cette série d*ouvrages qui sont les Confessions de saint Augustin sécularisées et profanées ^ des confessions sans conversion, par amusement, par art, par ennui*? Ne semblent- ils pas vraiment, dans leur saine droiture, vouloir déraciner déjà toute cette forêt, à Tétat de graine encore légère, de branchages encore clairs, riants et flexibles chez Montaigne, mais bientôt et plus tard forêt épaisse et sombre et vénéneuse, mortelle aux Werther et à tous rêveurs qui s'endormiront sous son ombrage ; bois de mort, pareil au lugubre bosquet de cyprès et de myrtes dont Virgile parle en son Enfer {Secreti celant calles...)^ séjour tortueux de"^ suicides, et dans lequel en silence, l'œil farouche, à la vue d'Énée s'enfonça Didon :
Atque inimica refugit
In nemus umbriferum?
Mais est-il bien utile après cela d'étudier Montaigne? et M. de Saci nous le permettrait-il? Je n'oserais tout à fait répondre. Pourtant, lors même que nous serions amis et historiens beaucoup plus soumis que nous ne le sommes en effet, il y aurait encore quelque chose de rassurant. On a remarqué avec une sagace justesse et ,un goût que la morale affermit et dirige, que les écrits»
1. Dans ce fameux chapitre «tir des Vers de Virgile, Montaigne a dit : « Si c'est indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n*y a pa» grand dangier qu'elle passe en exemple et en usage ; car Aristoa disoit que les vents que les hommes craignent le plus sont ceux qui les descouvrent. » Depuis lors les humeurs des hommes ont changé plus que les vents; depuis Mofataigne renouvelé par Rousseau, ce n'a été que confessions de gens avides de se découvrir, affamés de se faire connaître. On répète et Ton pratique d'après lui * c 11 fault veoir son vice et l'estudier, pour le redire. »
en s'éloignant de nous^ perdent souvent ce qu'ils avaient d'actuellement émouvant et de contagieux au moment où ils parurent; que la distance permet, quand une part de génie les a dictés, d^en suivre les mérites, d'en observer et d'en discerner les traits, sans plus rien de cette confusion de la vie avec l'œuvre, ni de cette fièvre morale que le voisinage et la production récente inoculeat. Ainsi pour Montaigne : s'il y a eu danger, s'il y a eu venin à l'origine, ce venin, après deux siècles et demi de plein air, a perdu son action vivante; il est ailleurs aujourd'hui circulant sous d'autres formes, coulant avec sève et se renouvelant dans d'autres rejetons dont les parfums surprennent et attirent , autant qu'ils peuvent troubler. Insouciant , badin et paresseux Montaigne , si perfide et si insinuant que tu puisses être, l'émotion directe et mauvaise aujourd'hui n'est plus là* 1
Donc entrons-y franchement, et, sans vouloir les contrastes, sans forcément les produire, sachons les saisir aussi quand ils se lèvent d'eux-mêmes, et nous en donner le spectacle instruisant. Eussions-nous pu mieux imaginer, en vérité? Après Saci, Montaigne; après l'homme de la teneur continue, celui qui en a le moins, qui fait par le monde l'école buissonnière perpétuelle, le curieux amusé de tout, l'indiscret affamé de tout dire 1
Si l'on entre dans la lecture de Montaigne comme lui-même est entré dans ses sujets, au hasard, au for et à mesure, et n'importe par quel bout, on ne laisse pas, si prévenu qu'on soit, d'être surpris d'abord de ce jugement des Jansénistes, et on se trouve avoir affaire
1 . Ces précautions s'appliquaient surtout, on le sent, à un Cours public. En écrivant pour des lecteurs, Tinconvénient du libre examen s'atténue encore. — L'ingénieuse remarque sur la moraUté relative des écrits est de M. Vinet (Revue Suisse, janvier 1S38}.
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à un autre bonone que celui qu'on se figurait d'après eux. Il n'a l'air de rien; il ne veut rien de vous; s'il a une fiu; il la cache bien^ et tous moyens apparemment lui sont bons pour y arriver. Point de hâte ; ce sont des anecdotes bien contées, ramassées on ne sait d'où (tant elles sont disparates), qu'il enfile à l'avenant. Il en tire courte matière à morale, mais à une morale toute ûmple et comme admise de tous, et qui semble n'être là que comme un fil léger et flottant pour l'aider à assortir tant bien que mal ses histoires. Oîi en veut-il venir avec sa morale en action et avec ses maximes : que la plrnoommvm façon d'amollir les coBurs de ceux qu'on a offensés^ quand ils ont vengeance en main^ c'est de les émouvoir par soumission^ mais que d'autres fois la constance et la résolution ont servi a/a même effet (à la bonne heure!); » que c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyantj que l'homme (ce qui est bien dit, mais ce que chacun sait); que nous ne sommes jamais chez nous^ toujours au delà^ dans la craintef l'espérance ou le souvenir; que les esprits non embesognés, comme les terres oisives y foisonnent en toutes sortes de folles herbes; et que l'dme qui n'a point de but établi se perd? On accorde tout cela; comment le nier? Et, chemin faisant, il semble si occupé surtout de son anecdote du moment, si adonné et affectionné à en deviser, comme Boccace le serait ou quelque Arabe conteur, qu'on ne se méfie pas d'un tel homme, qu'on est presque tenté de le ranger, comme il faisait de Rabelais^ au rang des auteurs simplem^ent plaisants; on prend confiance, on est gagné plus qu'à demi.
Assurément, se dit-on, cet homme est avant tout un amuseur, et un amuseur avant tout amusé. Approchant de la quarantaine, le voilà qui s'est retiré chez lui, en son manoir rural, cherchant le repos et se voulant simplement rasseoir en soi; mais son esprit, dans cette
oisiveté nouyelle, et ne sentant plus la bride ^ lai a échappé; et s'est mis à enfanter tant de chimères et de monstres fantasques les uns sur les autres, sans suite ni propos, que pour en contempler à son aise Fineptie et Vétrangeté il a commencé de les enrôler par écrit, espérant avec le temps s'en faire honte à lui-même, mais s'en donnant plaisir en attendant. H nous met de la partie sans vergogne et de bonne grâce; il nous donne jour en bon voisin sur sa fantaisie; ce n'est pas là un commerce si gravement dangereux. Rêver, niaiser, moraliser en un lieu, est la devise.
Et puis ce qu'il nous dit en cet assaisonnement d'histoires qu'il va quêtant de partout et qu'il nous sert toutes fraîches et vives, à travers ce vrai ramage d'historiettes assemblées coname oiseaux en sa volière; ce qu'il nous récite à travers cette diversité d'adages que ' nous savons de reste, ce semble, et que le bon Sancho savait aussi, mais auxquels, dans cette bouche gasconne et sous ce parler figuré, nous trouvons une nouveauté piquante; ce qu'il nous dit moyennant tout cela, s'il y a à redire et à contredire, est-ce donc de si grave et si prompte conséquence? Car ce n'est pas l'homme même» en son essence générale, qu'il prétend nous enseigner, ce n'est pas la règle substantielle et souveraine ; ce n'est que lui, Michel de Montaigne, qu'il nous débite en sa mince étoffe, — après tout, ce n'est que lui.
Sans plus de prélude, non, ce n'est pas lui seul qu'il nous débite ; c'est nous en même temps que lui, c'est tout l'homme et la nature. S'il nous gagne si aisément, c'est qu'il nous a nous-mêmes pour auxiliaires et complices. « Chasque homme, il le sait bien, porte la forme entière de l'humaine condition. »
Et chez lui plus qu'ailleurs celte forme humaine est entière. On a tout dit sur Montaigne depuis plus de deux siècles qu'on en parle, et quand de grands et char-
mants esprits, Pascal en tête, y ont passé : il est pourtant une chose qu'on n'a pas assez fait ressortir, je le crois, c'est que Montaigne, ce n'est pas un système de philosophie, ce n'est pas même avant tout un sceptique, un pyrrhonien; non, Montaigne, c'est tout simplement la nature :
La nature pure, et civilisée pourtant, dans sa large étoffe, dans ses affections et dispositions générales moyennes, aussi bien que dans ses humeurs et ses saillies les plus particulières, et même ses manies; — la Nature au complet sans la Grâce.
L'instinct , une fois éveillé , ne trompe pas : ce que les Jansénistes haïssent surtout dans Montaigne, c'est qu'il est, par excellence, l'homme naturel.
Montaigne a été élevé par un père tendre et soigneux de son éducation; mais la religion ne l'a pas le moins du monde atteint, ni de bonne heure modifié : on lui a appris le latin dès le berceau plus que le Catéchisme. Son père, qui avait fait la guerre en Italie et vu le monde, espèce de philanthrope à idées originales, l'envoya élever au village, comme un Emile du seizième siècle, et le fit tenir sur les fonts de baptême par des gens de la plus abjecte fortune, pour lui apprendre à ne mépriser personne, surtout le pauvre peuple, et pour l'y rendre obligé* et attaché. Ce bon père poussait le soin envers lui jusqu'à le faire éveiller au son de quelque instrument. Ses premières études furent toutes de langues et d'expériences courantes, sans aucune combinaison abstraite et aucune fatigue. Il grandit de la sorte, doux, traitable, assez mol et oisif, et cachant sous ces dehors assez lents des imaginations déjà hardies. Son premier goût vif au Collège de Guyenne où on l'a placé, mais où la libéralité paternelle l'environne d'aise, sa première prédilection se déclare pour les Métamorphoses d'Ovide, cet Arioste d'autrefois. C'est
sa lecture fàyorite^ enfantine et toute païenne; ce sont les armes d'Achille sur lesquelles sa {aintaisie soudaine s'est jetée; et par là il enfile tout d'un train, nous dit-il, V Enéide j Térence, Plante et les comédies italiennes. Il joue les tragédies latines de Bnchanan et de Muret à son collège, et juge déjà impertinents ceux qui trouvent à redire à ce plaisir; à treize ans son cours d'études était fini. Ces autres plaisirs qui font le premier attrait de la jeunesse, et dont le juste retard commence aussitôt pour elle la difficile vertu, ces plaisirs sont d'abord les siens , et il se souvient à peine de s'en être jamais privé. Son esprit libre par nature, et que Téducation avait si peu contraint, avait, à part soi, sous cette forme d'al)andon, des remuefnenU fermes y des jugements sûrs et ouverts autour des objets, et digérait seul ses pensées sans aucune communication. Le romanesque, qui n'est pas dans la nature, mais qu'une certaine imagination d'abord sophistiquée développe et caresse en noua, ne le tenta point. L'amour, qu'il aimait tant comme plaisir, et qu'il avouait le plus grand de ceux de nature, ne l'occupa jamais exclusivement comme passion. La chaleur moins téméraire et moins fiévreuse, plus générale et universelle, de l'amitié, eut en lui la préférence; on sait combien vive il l'a éprouvée, comment admirable et belle il l'a dépeinte. Par tous ces endroits que je pourrais multiplier encore, il me paraît comme un exemplaire complet et tempéré de la nature même; il est dans le milieu de l'humanité non chrétienne, mais civile, honnête et .soi-disant raisonnable. Dans un temps de guerres civiles, il se maintient sans passion, sans ambition; il s'acquitte de plusieurs charges avec honneur, sans cet éclat qui vous y attache à jamais, et il redevient vite, de Monsieur le Conseiller au Parlement, ou de Monsieur le Maire de Bordeaux, simplement homme. Être homme, voilà sa
profession; il n'a d'antre métier, n'approfondissant rien de trop particulier, de peur de se perdre, de s'expatrier hors de cette profession humaine et générale. U n'a pas seulement en lui, nous dit-il, de quoi examiner, pour la science, nn enfant des classes moyennes à sa première leçon; mais, en deux ou trois questions, de mesurer et de tâter à nu la qualité du jeune esprit, voilà ce qu'il peut faire. Ainsi il vit, actif et dégagé, faisant des pointes perçantes dans chaque chose, et rentrant à tout moment dans une sorte d'èuhli, dans l'état naturel et libre des facultés, pour se retremper à la source même : homme avant tout, et après tout.
L'ftge lui a amené des changements, mais graduels, mais selon l'âge. En fait de goût et de lectures, il a passé d'Ovide à Lucain, de Lucain à Yii^e, c'est-à-dire, du premier abandon égayé de l'eiiiance à une certaine élévation plus enflée et plus stoïque , qui s'est bientôt rabattue elle-même à plus de juste douceur. Ainsi, par rapport à l'argent, d'abord il fut prodigue, dépensier et vivant un peu à l'aide de ses amis; et puis, en un second temps, il a de l'argent, et le soigne, le serre un peu trop; et puis, après quelques années, im bon démon le tire de cette vie sottement resserrée, et le détend dans une juste mesure, en une sorte de tierce vie plus plaisante et mieux réglée : c C'est que je foys courir ma despense quand et quand ma recepte; tantest l'une devance, tantost Taultre, mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. » Ce sont les trois temps correspondants d'Ovide, de Lucain et de Virgile.
Il s'est marié à trente-trois ans, cédant un peu à la coutume; il est devenu père; il a rempli fort convenablement ses devoirs nouveaux, tout déréglé qu'on l'avait pu croire; il les a tenus mieux qu'il n'avait espéré ni promis. U vieillit, menant ainsi chaque chose en sa saison ; et parlant de la vie : < J'en ai veu
l'herbe y dit-il, et les fleurs, et le fruict, et en veois la seicheresse : heureusement , puisque c'est naturellenient. » Le mot revient comme la chose. Montaigne, en tout (plus je le considère, et plus je m'y confirme}, c'est donc la pure nature.
Et pour que ceci ne se perde pas dans l'esprit comme une locution trop fréquemment et vagnement usitée, qu'on me laisse y revenir en tous sens, et traverser, percer, pour ainsi dire, tout droit devant moi avec cette vue.
U y a du Montaigne en chacun de nous. Tout goût, toute humeur et passion, toute diversion, amusement et fantaisie, où le Christianisme n'a aucune part et où il est comme non avenu, où il est, non pas nié, non pas insulté, mais ignoré par une sorte d'oubli facile et qui veut se croire innocent, tout état pareil en nous, qu'est-ce autre chose que du Montaigne? Cet aveu qu'à tout moment on fait de la nature jusque sons la loi dite de Ch^âce, cette nudité inconsidérée où l'on retombe par son âme naturelle et comme si elle n'avait jamais été régénérée, cette véritable Otaïti de notre ftme pour l'appeler par son nom , voilà proprement le domaine de Montaigne et tout son livre. Ne nous étonnons pas que Pascal ait eu tant de peine à se débarrasser de lui, Montaigne étant encore moins la philosophie que la nature : c'est le moi. Ce n'est la philosophie , en un sens , que parce qu'on a déjà chez lui la nature toute pure qui se décrit et se raconte.
Pascal a foudroyé Montaigne ; il a serré ses pensées pour l'accusation capitale, et les a confrontées dans une violence permise au seul croyant, — je dis permise, si finalement le résultat s'y trouve. Et pourtant, afin de se bien expliquer Montaigne et cette indulgence de tan$ i de personnes d'esprit qui n'y reconnaissent pas le venin^ comme s'en plaint Arnauld dans tArt dépenser^ il fEiut,
sauf à revenir ensuite aux conclusions de Pascal, délier le faisceau de son accusation, éparpiller de nouveau chaque chose, comme elle Test dans ce lihre auteur, et se donner l'impression diversifiée de l'ensemble ^ Eh bien i k tout prendre, les trois quarts de Montaigne ne diffèrent pas au fond de ce qui a cqurs ailleurs en litté-. rature choisie, de ce qu'on lit dans les poètes d'abord, chez qui on ne l'a pas repris parce qu'ils l'ont dit sans intention malicieuse : les Anciens presque tous, Virgile doutant des mânes obscurs et nous soupirant son placeant ante omnia sylvx; Horace avec son linquenda teU lus; le Tourangeau Racan dans sa pièce de la Retraite, dans son Ode moins connue à Bussy :
Donnons quelque relâche à nos travaux passés : Ta valeur et mes vers ont eu du nom assez Dans le siècle oti nous sommes.
1. Cette impression ressort encore mieux quand on recourt aux plus anciennes éditions des Essais, à la première de toutes (1580), qui n'a que deux livres, et même à celle de 1588 (la cinquième), qui a les trois livres plus six cents additions aux deux premiers. Ces éditions, et surtout celle de 1580, font un effet tout autre que celui auquel nos Montaigne d'après Coste nous ont accoutumés. On y surprend mieux le dessein primitif, comme dans les premières impressions de La Bruyère et de La Rochefoucauld. Le Père Niceron (après Coste) a très-bien remarqué que le texte de Montaigne est plus suivi dans ces éditions de début que plus tard à partir de la cinquième, parce que ce texte^ qui ne contenait d'abord que des raisonnements clairs et précis j a été coupé et interrompu par les différentes additions que Vauteur y a faites, par-ci, par-là, en différents temps. Cela est évident dès les premiers chapitres en comparant, et môme à simple vue d'oeil : moins de citations, pas une note, peu ou pas d'indications de nom pour les auteurs cités; des extraits bien moins chargés de ses lectures; des chapitres extrêmement coupés pour la plupart; enfin on sent aussitôt le gentilhomme amateur dont la plume court, et le premier jet d'une fantaisie qui s'est ensuite bien des fois repliée sur elle-même, et qu'à leur tour les éditeurs, depuis mademoiselle de Goumay, ont jalonnée et comme numérotée à chaque pas. Mais on pourrait montrer que pour son compte, dans ses éditions dernières, Montaigne a introduit à la fois du désordre, et aussi, je crois, du système.
Il faut aimer notre aise, et, pour vivre contents, Acquérir par raison ce qu'enfin tous les hommes Acquièrent par le temps.
Que sert à ces galants ce pompeux appareil Dont ils vont dans la lice éblouir le soleil
Des trésors du Pactole ?
La gloire qui les suit, après tant de travaux, Se passe en moins de temps que la poudre qui vold
Du pied de leurs chevaux.
Employons mieux le temps qui nous est limité; Quittons jBe fol espoir, par qui la vanité
Nous en fait tant accroire :
Qu'Amour soit désormais la fin de nos désirs; Car pour eux seulement les Dieux ont fait la gloire.
Et pour nous les plaisirs!
Maynard dans sa belle Ode à Alcipe :
Alcipe, reviens dans nos bois, Tu n'as que trop suivi les Rois....
dans laquelle, pour l'engager à jouir de sa fin de j carnée, il lui dît que tout meurt, tout, les villes, les empires, le Ciel même avec son soleil :
Et l'Univers qui, dans son large tour, Voit courir tant de mers, et fleurir tant de terres, Sans savoir où tomber, tombera quelque jour * !
La Fontaine en mille endroits de ses fables les plus sues :
Mai3 voit-on que le somme en perde de son prix? Ghaulieu dans Fontenay, Voltaire dans son Ëpttre à
1. Voir Sénèque, chœur d'Hercule au mont OEta, acte III : Quis mundum capiet locus?
IWRE TROISIÈME 415
Horace. . . . C'est assez. Mais combien des pensées de Montaigne ne se trouvent épicuriennes que dans ce sens-là, c'est-à-dire de l'épicuréisme des poètes I « Si ma santé me rid et la clarté d'un beau jour, me voylà honneste homme. »
Une autre part à faire dans Montaigne est celle de l'érudit. Il y a maint chapitre (et on les pourrait citer presque tous) où, comme dans celui qui a pour titre De FIncertitude de notre jugement^ la pensée de Fauteur n'est là évidemment que pour servir de prétexte, d'enseigne, telle quelle, à ces histoires qu'il savait et ne voulait pas perdre occasion de débiter. H était du seizième siècle en cela, et, comme par Tautre côté il touchait aux poètes et rêveurs atteints de la muse, par celui-ci il tombait dans TAulu-Gelle et le Macrobe, dans le compilateur d'anecdotes et le collecteur de Stromates^ allant à la chasse aux épigraphes, aux apophthegmes, aux jolis textes et curiosités de toutes sortes, comme Ménage et Tabbé -de MaroUes, si l'on veut, ou La Monnoie:
Il faudrait encore faire une part en lui à l'écrivain amoureux d'écrire et de s'exprimer, aussi amoureux de le faire, quoi qu'il en dise, que purent l'être Pline •t Gicéron.
Voilà peut-être, au vrai et au naïf, les trois quarts de Montaigne, et ce qui, pour n'être pas chrétien, n'est certes pas réputé impie, en détail, là où on le rencontre chez les auteurs qu'on s'attend à trouver profanes, ou chez nous-même : mais l'autre. quart chez Montaigne a donné l'éveil ; en mettant expressément à part la religion, en la faisant si grande et si haute, et la voulant si fort révérer, qu'il lui coupe toute communication avec le reste de l'homme, il s'est trahi; on s'est alarmé. Ce que chez l'ordinaire des auteurs on laisse passer ou qu'on traite comme des curiosités indifférentes , des naïvetés et des enfances de l'homme , a paru grave
chez lui ; tout a pris un sens ; on l'a vu partout cauteleux.
M. de Saci pourtant, s'il avait lu Montaigne lorsque Pascal lui en parla; M. de Saci, en qui la règle était d'aller et de demeurer tout entier, par tous les points de son être et de sa vie, sous la volonté de Dieu {in'lege Damini fuit voluntas ejm die ac nocte)^ aurait eu, j'en suis sûr, une réplique toute prête; il aurait dit (je ne réponds que du sens) :
t Cet auteur à qui vous prêtez tant d'esprit, lui composant son système, qu'il Tait eu ou non, trouve à coup sûr, sans système, son appui et, pour parler bonnement, son compère au sein de la plupart des hommes, même soi-disant Chrétiens, mais qui vivent comme si la Croix n'était pas. — J'aime les bois et m'y promène en rêvant, et je m'y retire vers la fin de ma vie, à mon aise, dénouant toute autre obligation et n'éj.jusam qw moi. Où est le Christianisme? — J'aime cette iieur, ce rayon, ce gazon sur lequel le somme est doux, et où le songe m'apporte mille chimères; je me complais à cette tente d'ici-bas, comme si elle avait été dressée à demeure. Où est le Christianisme? — J'aime l'étude et les curiosités de mœurs et de coutumes, et les livres dç voyages, et le Diable habillé en cent façons depuis la mode cannibale, un peu nue, jusqu'à l'italienne, sans m'inquiéter s'il est Diable ou non, mais seulement s'il est plaisant. Où est le Christianisme? — Je lis Montaigne à mes heures perdues, et sans autre but que de lire. Où est le Christianisme? »
M. de Saci pourrait ainsi continuer longtemps; mais, pour ne pas courir le risque d'altérer dans notre conjecture sa simple et stricte parole, et d'y omettre surtout les textes d'or qu'il emprunterait à la Sagesse sacrée, je reprendrai en mon nom, tenant à bien fixer sur l'entière étendue de la ligne morale ces frontières absolues
dn Jansëoisme et de tout Ghristiamsine rigide. Â ce point de vue, le Montaigne, et tout ce qui se peut naturaliser sous ce nom, s'étend bien plus loin qu'on ne pense. Sous un air de se particulariser, de se réduire en singulières manies, il a touché le coin d'un chacun, et a été d'autant mieux, dans son portrait, le peintre et le pipeur de la majorité des hommes, qu'il s'est le plus minutieusement détaillé lui seul. Chacun a son lopin en lui.
Êtes-vous critique ; aimez-vous, par goût trop cher, ces miscellanées de l'esprit; aimez-vous, comme dit Bayle, faire des cow'ses sur toutes sortes d'auteurs (Montaigne dit faire une charge ou deux; et, avec son esprit primesautiery ce qu'il n'a pas vu en un livre dès la première charge, il ne le voit guère en s'obstinant) ; aimez-vous donc cette gaie maraude au réveil; en prenez-vous de toutes mains, comme La Fontaine :
J'en liis qui sont du Nord et qui sont du Midi;
faites-vous ce métier à toute verve et par entraînement, sans nulle règle ni crainte de dériver? Prenez garde. Chrétien, c'est du Montaigne.
Ëtes-vous philologue, et adonné aux pistes des noms et des mots (comme il l'est par endroits, — à ce début du chapitre des Destriers) ; dans cette science à mille détours, si vous n'avez toujours présent et inscrit le grand nom, le Yerbe étemel, si vous suivez et adorez l'écho tout le jour, le plus lointain écho, et qu'il vous mène; ou si vous êtes poète, et si c'est la rime, autre piste de ;not, qui trop loin vous tire; quel que soit le gibier favori auquel on s'oublie et qui fourvoie en ensorcelant^, prenez garde, c'est du Montaigne.
. Se rappeler, précédemment, page 84 de ce volume (liyie II, chap. a).
Vous êtes moraliste, et vous observez le monde; yous n'avez qu un^oin, voir, ce qui est et le bien dire, le bien atteindre d'un mot droit frappé. Les ridicules surtout, les vices vous piquent au jeu, et votre satire ingénieuse prend sur eux revanche et victoire. Né chrétien et Français, vous allez aussi loin qu'il se peut en cette pente difficile, et l'on ne sent presque nulle part en tout votre livre (tant vous regardez d'un ferme et. libre coup d'oeil!), ni que vous êtes sujet soumis à une Cour, ni que vous vivez chrétien §ous le joug. d'une grâce ou d'une loi. Parce que vous finissez ce livre, si 'piquant de tout point, par un chapitre élevé et sincère, empreint d'une sorte de Gartésiaoisme religieux, vous croyez l'avoir couronné et consacré suffisamment. Ht pourtant, malgré cette Croix qui se dresse à la pointe du dernier chapitre, prenez garde, ô La Bruyère 1 c'est quasi du Montaigne.
Vous êtes docte, érudit; vous employez l'érudition à haute fin ,. à la démonstration évangélique : quoi de plus grand ? Élève de Bochart , vous courez à toutes les origines reculées des peuples, et il vous plaît de suivre dans leurs plus douteux rameaux la dispersion par le monde des fils de Noé : à la bonne heure 1 Mais l'érudition vous possède ; elle vous tient clos dans votre palais d'évêque, quand vos ouailles vous attendent et vous réclament; elle vous enchantait dans votre solitude d'Aulnay, et vous promène dans ses méandres de questions, si bien que la démonstration évangélique elle-même ne semble par moments qu'un fil commode outre vos mains, pour enchaîner et tresser toutes vos rares glanures. Une sorte de scepticisme circule et st joue au fond de tout cela^; prenez garde, Monsiem d'Avranches, prenez garde, c'est du Montaigne.