‹ Port-RoyalChapitre 73 sur 94 · EssaiSy livre I, Chapitre xxr · texte numérisé non relu

EssaiSy livre I, Chapitre xxr

2. DaDs un livre intitulé > les Règles de VÉdmaiion des Enfanttf par M. Coustel, un des maîtres de Port-Royal, on peut voir (tome I, p. 177), le seul chapitre où la verge soit nommée, et encore plutôt comme figure.

avancerois pas beaucoup dans le latin jusqu'à douze ai», pourvu que je leur fisse passer le premier âge dans l'enceinte d'une maison ou d'un monastère k la campagne, en leur permettant tous les passe-temps de leur âge, et ne leur faisant voir que l'exemple d'une bonne vie dans ceux qui seroient avec moi.... » Mais là finit toute ressemblance dans les deux modes dlnstitution, ressemblance qui n'a l'air d'en être une que par opposition aux méthodes d'alentour. M. de Saint-Gyran ne pensait pas que ce fût une préparation si nécessaire au labeur de la vie de faire éveiller les enfants au son d'un instrument, comme 6n avait fait pour Montaigne; et quand celui-ci s'écrie en' une sorte d'ivresse : c Combien leurs classes seroieiit plus décemmeiit jonchées de fleurs et de fouillées que de tronçons d'osier sanglants! J'y ferois pourtraire la Joye, l'Alaigresse, et Flora, et les Grâces... , » il passe les bornes, comme un enfant d'Aristippe qui 'oublie le mal d'Adam; et Port-Royal aurait trop aisément de quoi répondre ^

Montaigne, qui parle si bien de modération, et qui met la sagesse dans le milieu, en sort lui-même, à sa manière , en ces moments où il la fait si joyeuse, et triomphante^ et suprême; on se rappelle la page célèbre (Essais y liv. I, chap. xxv); qu'on la relise encore! son talent d'écrivain triomphe plus que tout en cette espèce d'hynme passionné qu'il entonne à - sa fabuleuse sagesse. Je crois voir Èpicure qui sort de table

1. Le mal d'Adam, le mal de tout mortel ! Dans cet Hymne anr tique à ÀpolloUj qu'on rapporte à Homère, et dont la première partie est si sublime, au moment où le jeune Dieu, arrivant dam l'Olympe, y introduit aussitôt l'amour du chant et de la lyre, il est dit : <c Et toutes les Muses en chœur, se répondant avec leurs belles voix, se mettent à chanter les dons incorruptibles des Dieux et les misères infinies des hommes, lesquels, ainsi qu'il plaît aux Immortels, vivent insensés et impuissants, et ne peuvent trouver un remède à la mort ni une défense contre la vieillesse I »

la couronne de fleurs un peu dérangée^ la démarche un peu chancelante, dans un demi-délire. Je ne sais quelle verve d'expression remporte, et, pour parler sa langue, quelle fureur de poésie le ravit et le ravage. Mais les maux réels, inévitables, où sont-ils? les pleurs du berceau à la tombe; les sueurs du chemin; l'agonie, la mort ici-bas, qui est le comble étemel y cq dernier acte qui, si belle qu'on fasse la pièce, est toujours sanglant? Pascal aussi met Thumanité dans le milieu, et la grandeur de Fâme humaine à n'en point sortir; et plein de ses angoisses, de celles de ses frères, mais comptant THomme-Dieu dans l'humanité (ce qui change tout), il s'écrie à la &ce de l'autre : Qui tient le juste milieu? quHl paroisse et qu'il le prouve I

, Suite de Montaigne; arrière-fond. — De ces mots qui jugent. — Sur le repentir. — Sur Timmortalité ; que Tesprit est un traUre. — Son chapitre capital^ Apologie de Raimond Sebond, — Dogmatisme latent ; tactique. — Labyrinthe et but. — Style d'enchanteur. — Langue individuelle. — Postérité; influence. —Convoi idéal de Montaigne. — Les funérailles encore de M. de Saci.

Assez de prélude; assez faire la part de ce que j'ai appelé les trois quarts de Montaigne : reste le dernier quart, le centre de la place, à pénétrer. J'irai hardiment. Pascal et les hommes de Port-Royal, en étant si décidés, si durs, et quelques-uns (je Tai regretté) si violents de ton, contre Montaigne sur le chapitre de la religion, ne Tbnt pourtant pas calomnié. Quelle que soit en lui la part naïve, oublieuse et entraînée, il y a Tarrière-fond réfléchi et voulu , qui donne à tout un sens et en fait comme une amorce. Tout ce qui se pouvait donc remuer, chez ces hommes religieux , d'inimitié et d'effroi contre la nature ainsi repeinte , contre ce perpétuel paganisme sous main adoré, s'est aussitôt rassemblé sur Montaigne, une fois sa pointe aperçue, et y a déchargé les tonnerres. La méthode de celui-ci, aux endroits qui l'ont décelé, xyexxX se «qualifier à bon

droit perfide. H excepte d'ordinaire la religion, et la met hors de cause, comme trop respectable pour qu'on en parle ; ce qui ne Tempèche pas, chemin faisant, d'en parler. H est contre la traduction et la lecture des ÉcritureSy et il s'arrange bien mieux en ce sens, comme en beaucoup d'autres, de l'habitude catholique romaine que de l'exigence des Réformés. U y a du politique sage en cela, et autre chose encore. Il veut laisser au prêtre seul l'usage, dit-il, de ces saintes et divines chansons (il entend les Psaumes); lui laïque, lui simple auteur de fantaisie, il ne vise si haut; le simple Patenôtre est assez; il dirait volontiers, à force de faire respectables ces livres et ces sujets de réflexion éternelle :

Sacrés ils sont; qu^ personne n*y touche I

Plus la porte du temple est haute, et moins on court risque de s'y heuï»ter le front. Ce genre d'exttême en pareille matière, il le sait, touche de près à la désuétude. Il s'accommoderait à merveille de certains pays où, la cérémonie £aite, on est libre, oii Ton est cardinal et honnête horïm^» C'est là ce qui rassort de tout son livre ^ Je sais qu'il est mort convenablement, comme Gassendi, comme La Rochefoucauld, avec tous les témoignages sacramentels; iji a foM une fm: sans prétendre jugez: 1& personne en ce moment^ îmondable, le livre du moins est oiivert 4 tous, et je Je juge.

Maint chapitre , celui des^ Prières^ celui dûBepentir^ seraient aussi décisifs, à les serrer d^e près, cpie YApo^ logie de Raimond Sebond. Même en ces chapitres, il se pourrait opposer^ contrairement & Tesprit général, teQe phrase juste» modérée en, religifm) incon1estabIB^

1* MademoisaHe de Gouraay, dans sa Pré&ce^e le <iéfead contre Baudius, sur l'articl© religieui, que comme un excellent Catholique et puissant pilier de la foi des simples; — oui, des trèS'-simples.

2. Ainsi le chapitre des Prières finit par une pensée aussi sensée

C'est bon sens, oubli* parfois, rnse peut-être. On né hait jamais sur quoi compter avec ces sortes d'hommes, Bayle, Montaigne; on peut dire .d'eux, comme Pasca) de l'Opinion, qu'ils ;sonl d'autant plus fourbes qu'ils m le sont pas toujours. J^ais id le causeur Ta s'excuser^ sans doute, par son peu :de mémoire^ car il se vante de l'avoir merveilleuse m défaàUance. Pascal s'est chargé de lui en donner ; il lui a tenu lieu de mémoire coordonnante et centrale ; il a forcé les faits de coexiste^ fermement les uns à c6té des autres, et d'articuler en cette confrontation te qu'ils avaient dans l'àme. Il à dit comme Jansénius, et en usant de la règle de saint Augustin, qui conclut du sens aux mots plutôt que des mots au sens : c Nous qui savons ce que vous pensez, nous ne pouvons ignoicer. pourquoi vous dites ces cho*. ses*. »

Pascal (car c'est Pascal déjà , autant que Montaigne, que nous étudions au cceur en. ce mpment) a dit encore : « Un mot de David, un de Moïse , comme celui-ci, gt^e Dieu circoncira les ccBurs (Deutér. XXX, 6), fait juger de leur esprit. Que tous les. autres > discours soient équivoques et qu'il semble douteux fi'il^ sont de philosophes ou de Chrétiens, un mot de cett>e nature détermine tous les autres. Jusque-là l'ambiguïté dure, et non pas après. » L'inverse, la contre-partie de la proposition est vraie pour Montaigne : s'il est des mots qui déclarent, il en est qui décèlent ; s'il en est qui consacrent tout un ensemble de pensées, il en est qui le trahisàent. Gè sont de ces mots de droite ou de gauche, des éclairs qui

que pieuse de ton, comme s'il avait craint d'être aUé mi peu loin. En collatlonnant avec la première édition (1580^, on remarque toutes les phrases de précaution qu'il ayait négligées d'abord et qu'il a successivement ajoutées, en môme temps que d'autre part il doublait la dose de malice.

1. Précédemment, page 112 de ce volume (livre II, chapitre x).

traversent toute la région ^ Les mots sales de Montaigne, toutes les fois qu'il touche de près et au fond à rhomme, ce certain rire avilissant, avec lequel il lui tire et lui achève de déchirer sa guenille, voilà, sous tout l'enjouement et la fleur du propos, sous cette fausse gentillesse, ce par quoi il s'échappe bien assez. Car ces mots humiliants à dessein (écoutez-les), il ne les articule jamais comme Pascal avec douleur, mais avec un malin plaisir et presque en se frottant les deux mains de contentement. Ces seuls accents le jugeraient. On a £sdt un livre intitulé le Christianisme de Montaigne, comme on en a fait un sur le Christianisme de Bacon. M. Be Maistre a fort éventé celui-ci; quant à Montaigne, le simple coup d'œil eût dû avertir, et je ne vois pas ce qu'on gagnerait, à toute force, à faire conclure qu'il peut bien avoir paru très-bon catholique, sauf à n'avoir guère été chrétien '.

Il existe, dans chaque auteur qui pense, un ensemble, un esprit, et comme une atmosphère morale au sein de laquelle certaines croyances, même non produites, sont devinées ; on sent du moins qu'elles y pourraient vivre. Ou bien, au contraire, on comprend qu'elles y jureraient aussitôt, et qu'elles seraient là comme des monuments

1. Ainsi ce mot de Molière en parlant du pauvre : c Où la vertu va-t-elle se nicher l »

2. Comme jeu de rhéteur, et en se faisant avocat, on trouverait surtout dans le Journal de Voyage de Montaigne en Italiej et dans les dévotions qu'il y raconte, de quoi étayer cette thèse où se sont aventurés Dom Devienne et M. La Bouderie. Mais ce qui me frappe le plus dans ces humbles notes de voyage, et ce que j'aimerais à y remarquer, c'est le positif et le minutieux matériel du détail, c'est à quel point Montaigne voyageant ne faisait point selon la mode de nos jours, où l'on jette tout d'abord ses phrases et où Ton plaque, en quelque sorte, ses impressions au-devant des faits. Lui, il prenait patience, voyait et recueillait tout peu à peu, et se laissait faire : la réflexion viendra en son lieu. — (J'ai traité depuis ce sujet, Montaigne en voyage , au tome II des Nouveawf Lundis,)

hors de leur ciel. Ainsi l'idée de repentir, de conversion, de coup de grâces qui est le fond et le moyen du vrai Christianisme, n'est pas concevable avec le milieu des observations et comme dans le courant d'air de Montaigne. A vingt ans, pense-t-il, nos âmes i^ont dénouées; on est ce qu'on sera, et on promet tout ce qu'on pourra; notre force se montre, ou jamais. N'espérez guère correction, si défaut il y a. On n'extirpe pas les qualités originelles, on les couvre, on les cache. Il est, si l'on cherche bien, en chacun de nous, une forme nôtre ^ une forme maîtresse^ qui lutte contre l'institutioti et contre le flot des passions contraires. Voilà ce qui dure et triomphe : on ne réforme que l'apparence. Tout cela est très-vrai en général; mais est-<;e tout? En racontant la vie et rame de nos solitaires, en cherchant même à poursuivre en eux, par delà leur conversion, les restes de cette première et maîtresse nature, avons-nous tout expliqué? ny a-t-il pas eu, à un certain moment prescrit, je ne sais quelle infusion nouvelle, un ressort imprévu et inconnu qui a donné * ? J)e nos jours même, en ce temps très-peu fertile , ce semble , en miracles, j*ai ouï parler à plus d'un chrétien clairvoyant de quelqu'un de sa connaissance qui s'était modifié soudainement par un coup intérieur, qui était devenu autre et méconnaissable dès lors , entrant tout d'un coup dans le bien qu'il avait fui ou haï jusque-là, et y marchant jusqu'au bout avec persévérance? En un mot, bien que sans écho retentissant, n'y a-t-il pas toujours lieu au tonnerre et à la voix, sur le chemin de Damas? — Je ne pose moi-même que des questions.

1. Ce repentir qui vient à certain instant presçript, Montaigne n*y croit pas, et le trouve, dit-il, un peu dur à imagiti^r et à former : « Je ne suys pas la secte de Pythagoras, que les hommes prennent une âme nouvelle quand ils approchent des simulacres des Dieux pour recueillir leurs oracles, » (Chapitre du Repentir.) Ce Pythagore est bien trouvé, mais nous en sommes à saint Paul.

Ge que nous disons là du repentb, il £aut le redire de ridée à'immortalUé : elle fuit peu à peu en lisant Montaigne. Il ne croit volontiers qu'à la jeunesse : à vingt ans donc, on est en puissance ce qu'on sera; à trente, on a le plus souvent fait ses plus grandes dioses. Si, plus tard y la science et reiq)érîence semblent augmenter, la vivacité , la promptitude, la fermeté, ces autres parties bien fins noires^ se fanisserU et alla/nguissmt, La vieillesse nous attache plm de rides en l'esprit qu*au visage^; il ne se voit presque point d'âmes, en avançant, qui ne sentent l* aigre et le moisi (Amyot disait le rance) : c Puisque c'est le privilége< de l'esprit, continue l'agréable onalicieux, de se r' avoir de la vieillesse, je lui conseille, autant que je puis, de le faire : qu'il verdisse, qu'il fleurisse ce pendant , s'il peult, comme le guy sur un ar])re mort. » Et il ajoute en branlant la tête : Je crainds que c'est un traistre. Voilà de ses mots. Affirmons pour lui. Il n'a pas l'idée de ce perfectionnement inverse spirituel et moral , de cette maturité croissante de l'être intérieur , sous l'enveloppe qui se flétrit, de cette éducation perpétuelle pour les cieux, seccmde naissance, jeimesse immortelle, qui se garde et se gagne, qui s'augmente en s'épurant, qui se renouveUe d'autant qu'elle dure davantage, et qui fait que parfois, pour ce printemps éternel, le vieillard ^i cheveux blancs n'est qu'en fleur. — Illusion peut-être, utopie dernière, mais de celles qu'un Franklin lui-même caressa!

Le chapitre capital de Montaigne , et de plus longue haleine, dans lequel sa vigueur s'est donné le plus de champ, est celui qu'il intitule : Apologie de Raxmcnd

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