Épltre I, chap. II, vers
taqué par une autre d'autant plus trompeuse qu'elle paroit plus honnête.
a C'est cette Curiosité toujours inquiète, qui a été appelée de ce nom à cause du vain désir qu'elle a de savoir, et que Ton a palliée du nom de science.
c £lle a mis le siège de son empire dans l'esprit, et e'est là qu'ayant ramassé un grand nombre de différentes images, elle le trouble par mille sortes d'illusions'....
c Que si vous voulez reconnoitre quelle différe^ce il y a entre les mouvements de la Volupté et ceux de cette passion, vous n'avez qu'à remarquer que la Volupté chamelle n'a pour but que les choses agréables, au lieu que la Curiosité se porte vers celles même qui ne le sont pas, ^se plaisant à tenter, à éprouver et à connoitre tout oe qu'elle ignore.
c Le monde est d'autant plus corrompn par cette maladie de l'àme, qu'elle se glisse sous le voile de la santé, c'est-àdire de la science.
c C'est de ce principe que vient le désir de se repaître tes yeux par la vue de cette grande diversité de spectacles : de là sont venus le Cirque et Pamphithéàtre, et toute la vanité des tragédies et des comédies : de là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent points quHl est inutile de connoitre, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement; de là est venue cette exécrable curiosité de l'art magique ^...
1. J'abrège en renvoyant à la page 160 du présent Tolume (liy. II, chap. n), où j*ai déjà rendu Jansénius sur ce point.
2. Je suis ici pour présenter et rappeler tous les points de vue. Jansénius, en pariant ainsi, ignorait une grande chose, mi grand progrès de Tesprit humain : ce qu'il ne considère que comme des futilités vaines de recherche et des curiosités éparses, devient à un certain moment, et après un certain nombre d'observations suffisantes, rapport nécessaire et loi dans l'esprit du savant. Or, la connaissance de ces lois mécaniques, chimiques et physiologi«]ue9 de l'univers est souvent le plus grand obstacle à la croyance du chrétien, ou même à celle du métaphysicien théiste. C'est là un ohstacle plus fort et plus insurmontable que celui de la conduite relâchée et des mœurs; c'est l'obstacle intellectuel et non plus charnel, c'est l'objection la plus impossible peut-être à déloger d'un esprit où elle s'est une iois installée et comme naturalisée. Quelqu'un qui s'y connaissait a dit sous une image originale : « les grands
< Saint Augustin a été combattu en plusieurs manières de ces sortes de tentations, et notre Roi même en a été attaqué I
t Mais qui pourroit exprimer en combien de choses, quoique Basses et méprisables, notre curiosité est continuellement tentée , et combien nous manquons souvent lorsque nos oreilles ou nos yeux sont surpris et frappés de la nouveauté de quelque objet, conmie d'un lièvre qui court, d'une araignée qui prend des mouches dans ses toiles, et de plusieurs autres rencontres semblables {le vif -argent qui monte dans un tuyau, aurait-il pu ajouter); combien notre esprit en est touché et emporté avec violence?
< Je sais que ces chose!( sont petites ; mais il s'y passe ce qui se passe dans les grandes : la curiosité avec laquelle on regarde une mouche, et celle avec laquelle on considère un éléphant, étant un effet et un symptôme de la môme maladie....
c .... Et lorsque nous sommes revenus à nous-mêmes , et que nous nous élevons pour contempler cette beauté incomparable de la Vérité étemelle où réside la connoissance certaine et salutaire de toutes les choses, doit-on trouver étrange si cette multitude d'images et de fantômes, dont la vanité a rempli notre esprit et notre cœur, nous attaque et nous porte en bas, et semble comme nous dire : Où allezvous, étant couverts de taches et si indignes de vous approcher de Dieu? où allez-vous? i
A la lecture de cette page^ tout un rideau dut se tirer ûu fond de l'âme de Pascal : la géométrie ^ la physique lui apparurent pour la première fois dans un nouveau jour. Use sentit atteint, entre tous, de Toi^ueilleuse
ennemis de Christ, môme pour ceux qui ont vers lui une inclination de cœur, les ennemis encore vivants et éternellement persistants, c*est le dieu Priape el c'est le dieu Panf ces deux formes de la nature. On vient encore À bout de Priape, mais Pan est le plus rebelle, et il ne meurt plus pour ceux qui l'ont une fois compris. » — Pascal lui-même, malgré sa géométrie et sa physique où il avait de si hautes percées, n'en était pa? encore à comprendre, je le crois, cet ensemble, cette constitution de l'univers comme elle est apparue depuis à l'esprit d'un BulTon, d'un Gœthe ou d'un Humboldt.
et royale maladie : « Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, a-t-il dit depuis, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarois plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant. » L'étude de l'homme, la réflexion du monde moral, datèrent pour lui de ce jour-là.
Car c'est lui, nous apprend-on, lui qui, de toute la famille, prit le premier, et le plus vivement, aux discours et aux livres de MM. de La Bouteillerie et Des Landes ; il porta sa jeune sœur, alors âgée de vingt à vingt-un ans, et recherchée en mariage par un conseiller, à renoncer en esprit au monde. Le frère et la sœur unis y décidèrent M. leur père; et M. et madame Perler, qui étaient venus séjourner à Rouen vers la fin de cette année 1646, trouvant toute la famille en Dieu, ne crurent pouvoir mieux faire que d'en suivre l'exemple. Tous se mirent sous la conduite de M. Guillebert, cet ami de feu M. de Saint-Cyran.
Dans le courant précisément de cette même année 1646, Pascal répétait avec M. Petit les expériences faites ep Italie sur la pesanteur de l'air ; il publiait un aperçu des siennes en 1647; et j'augure que, durant tout ce temps, il y eut en lui de violents combats, dqa attaches et des reprises de science, qu'il se reprochait^.
1. C'est à la date de février 1647 que se rapporte une certaine affaire dans laquelle Pascal se montra catholique bien fervent et bien jaloux sur les articles de foi : je veux parler de la dénonciation que lui et deux de ses amis firent d'un capucin de Rouen, le Frère Saint-Ânge, qui professait, ou du moins qui soutenait en conversation, des doctrines très-singulières et tout à fait folâtres. Pascal dénonça auprès de l'archevêque de Rouen le pauvre visionnaire, et le poussa l'épée dans les reins plus que de raison (Voir les pièces publiées par M. Cousin, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, t. IV| p. 111, 1842). Ne soyons pas trop surpris devoir en cette sotte affaire Pascal dénonciateur et quasi inquisiteur. Je sais tel honnête jeune homme catholique ou même protestant qui , do nos jours, par zèle du vrai et du bien, en ferait autant.
481 PORT-aOYAL.
Dans une ttttre écrite sur lui par sa sœur,, lors da sa seconde Gonveesioa (cae il exL ent d^ix)^ on le noit avouer cp-'il {iallait qu'il eût en ces tempa-là, en ces premiers ten^fty à*hgrriUes attaches.^ pour i^ffister anr grflcas abondantes que Dieu lui donnait, et aax numyements si vifs qu'il lui faisait, sentir.. Cette lutte intérieuiie. Tenant ooiDfdiquer tant de travaux, acheva la ruine de sa santé. Il fut saisi d'une sorte de paralysie des membres inftrieurs^ et ne put, pendant quelque temps, marcher qufaivec des béquilles. Il ne pouvait avaler de boisson que; chaude, et goutte à goutte, à grand'peine, par suite de spasme ou de paralysie partielle au geâer. Ses pieds et ses jambes étaient comme frappés de mort, et fl y fallait appliquer des chaussurea trempées dans Teaude-vie, pour en réchauffer un peu le marbre. Avec cela, sa tète se foidait de douleurs, et ses entrailles brûlaient. Rappelons-nous le grand Newton payant ses découvertes d'un longembrouillament de cerveau ;. mettons-les, ces héros de la science, face à. îbm avec les autres héros et victimes de la sensibilité, de rimagination ou de la philosophie, Le Tasse, ou Swift, ou Jean-Jacques; et de peur de hausser les épaules avec Montaigne, de rire des épauhs^ comme Û dirait, relisons vite le chapitre de Pascal sur la grandeur de l'homme et sur son abaissement.
Pascal malade à Paris avec sa sœur. — Premières relations avec Port-Royal. — Jacqueline veut être religieuse. — Veto du père. — Séjour à Glermont; Correspondance avec la mère Agnès. —Mort de M. Pascal; veto du firère. — Chicane et humeur. — Angoisses de la soeur Sainte-Euphémie ; drame intime. — Admirables pa^ rôles de la mère Angélique. — Pascal au parioir. — Le pont de Neuilly, et le sermon de M. Singlin. — Pascal au désert. — Le duc de RoannèS) et H. Domat.
Dès qu'il fiit up peu mieux, Paseal fit un yoyage à Paris, tant pour se distraire que pour consulter les médecins; sa sœur Jacqueline Vj accompagna : c'était vers l'automne de Tannée 1647. A ce moment se rapporteot la Correspondance avec le Père Noël, et aussi les entretiens avec Descartes, qui, près du malade, doima de plus son avis comme médecin : un médecin liien hasardeux que Descartes I A l'une^ de ses premières sorties, Pascal, conduit par le Père Mecsenne, lui rendit sa visite. Mais surtout le frère et la sceur allèrent souvent ensemJble^dans l'église de Port^Boyal de Paris,^ entendre les sermons de M. Singlin , dont il furent touchés, comme de cette idée même de la vie chrétienne parfaite qu'ils cherchaient; et, dès ce moment, la jeune Jacque-
Une conçut le dessein d'être religieuse à Port-Royal. Elle communiqua cette pensée à son frère, qui, bien loin de l'en détourner, Vy confirma, étant alors dans la ferveur des mêmes sentiments. Gomme pourtant ni Fun ni l'autre n'avaient de connaissance directe avec Port- Royal, ils s'adressèrent à M. âuillebert, qui présenta mademoiselle Pascal à la mère Angélique, et elle entra sous la direction de M. Singlin. Celui-ci reconnut en elle tous les caractères d'une vocation louable; il ne s'a^ssait plus que de décider son père. M. Pascal revint à Paris en mai 1648; le Parlement exigeait la révocation générale des intendants ; ses services furent récompensés ensuite par la Cour d'un brevet de Conseiller d'État. Sitôt qu'il apprit la résolution de sa fille, il se sentit en une grande perplexité : il était entré, il est vrai , dans les maximes du véritable Christianisme , mais ses entrailles de père parlaient, comme nous l'avons vu dans le temps chez M. Arnauld l'avocat; et elles parlèrent si vivement qu'il finit par y céder, et par tomber en mécontentement et méfiance de son fils qui avait fomenté le désir de sa sœur. Il déclara ne pouvoir consentir à cette entrée en religion, ne pouvoir, tant qu'il vivrait, se séparer de sa fille; qu'elle vécût chez lui de la manière dont elle l'entendrait, mais qu'elle attendît sa mort pour faire davantage.
Mademoiselle Pascal vécut donc, durant les années qui suivent, dans une vraie contrainte, ne communiquant avec M. Singlin et avec les Mères de Port-Royal qu'en secret et à la dérobée. Elle y mettait, est-il dit naïvement, une adresse admirable. On a les lettres (manuscrites ^) qu'elle recevait de la mère Agnès particulièrement; elles sont belles de pensée, de prudence,
1. Bibliothèque du Roi, Oratoire, 206. —Elles ont été publiées depuis.
d'esprit. Durant un séjour de dix-sept mois qu'elle fit en Auvergne (1649 — jusqu'en novembre 1650), mademoiselle Pascal continuait, autant qu'elle le pouvait, au sein de sa famille et de ses relations de provii^ce, sa vie de retraite et de charité. Un bon Père de l'Oratoire de Glermont l'engagea à traduire en vers les Hymnes de l'Église ; elle s'y mit, mais en écrivit à Port-Royal en même temps pour demander conseil. H lui fut répondu par la mère Agnès, de la part de M. Singlin : « C'est un talent dont Dieu ne vous demandera point compte, puisque c'est le partage de notre sexe que Thumilité et le silence; il faut l'ensevelir. » Et encore-: « Je suis bien aise que vous ayez prévenu le sentiment de M. Singlin; vous devez haïr ce génie et les autres, qui sont peut-être cause que le monde vous retient; car il veut recueillir ce qu'il a semé, » Et ailleurs : « Il n'y a rien à craindre pour une personne qui ne prétend rien au monde, sinon de chercher trop les satisfactions de son esprit K »
1. J'en tire, tout à côté, plusieurs traits qui témoignent d'une grande douceur dans les conseils et d'une juste modération : — Le 25 février 1650 : « Nous eûmes hier un sermon admirable de M. Singlin; je vous y aurois souhaitée, sinon que j'aurois eu peur que cela eût irrité votre désir, et rendu votre attente plus pénible. Notre Seigneur vous veut purifier par ce retardement, de ne l'avoir pas toujours désiré ; car il faut avoir longtemps faim et soif de la justice, pour eipier le dégoût qu'on en a eu autrefois. » — Le 18 mars 1650 : «Je vous avois fait réponse^ et je crois que vous aurez eu le même sentiment que moi, et que vous n'aurez rien perdu aux lettres que vous n'aurez pas reçues; car Dieu se contente qu'on ex^ pose son état à ceux qu'on doit prendre pour sa conduite ; après quoij il remédie souvent par lui-même aux choses pour lesquelles on a eu recours aux créatures. » Ingénieux et vrai. — Du 16 août 1650: «Pour ce que vous demandez, vous verrez vous-même ce qui sera le mieux, n est difficile de vous donner conseil là-dessus, sinon, en général, qu'il ne faut rien aigrir, ni aussi rien ramollir, mais imiter la sagesse de Dieu qui dispose toutes choses avec force et suavité. » — Du 8 novembre enfin : « Il faut souffrir que les personnes comme M. Singlin^ qui craignent de faire des avances en
M. Pascal père monnit à Paris, le 24 septembre 1Ç51, dans de grands sentiments de piété. Le curé de sa paroisse, M. Loysel de Saint-^Jean-en-Grève, crut deroir prononcer son éloge fanebre en cbaire, ee qu'il n'ayak jamais fait pour aucun de ses paroissiens.
Le plus grand obstacle à la profesûon de mademoiselle Pascal semblait levé : une noutelle difficulté succéda. Son frère, qui, le premier, Pavait introduite à la haute piété, qui Tavait confirmée dans son désir d'entrer en religion, s'était, depuis Tannée 1649, remis au monde et d'une façon plus animée et plus engagée que jamais, La défense que les médecins lui avaient faite de tout travail d'esprit avait été rocoasion, et le goÀt bientôt était venu. C'était pure mondanité pourtant, sans vice aucun; de la dissipation, mais sans dérèglement. Le deuil qu'il ressentit de la mort de son père^ lui fit désirer de garder avec lui sa sœur; il ne lui parla d'abord que de retarder d'un an son entrée à Port-Royal, et il ne parut pas supposer qu'elle pût n'y point consentir. Elle se tut, par respect pour sa douleur, attendit l'arrivée de madame Périer, à qui elle s'ouvrit de sa résolution persistante, et les partages de la succession terminé», le
s'engageant ata choses à quoi Dieu ne les appelle pas^ ne déterminent rien jusqu'à ce qu'ils aient consulté Dieu plusieurs fois. C'étoit une maxime de M. de Saint-Gyran, qu'il falloit parler cent fois à Dieu des choses importantes avant de les résoudre, et cela par imitation des grands retardements que Dieu a apportés dans ses plus grandes œuvres. » Ainsi la sœur de Pascal, très-loin de Port-Royal en apparence, en recetait de source et par voie secrète le primitif enseignement.
1. On a de très-belles et très-chrétiennes pensées de Pascal, extraites d'une lettre écrite sur la mort de son pire (17 octobre 1651). Gela est un peu embarrassant, et parait peu cadrer avec l'ensemble de ses sentiments à cette époque. 11 faut croire qu'il n'en avait pas changé encore au fond sensiblement. Et puis la contradiction et la lutte étant le propre de son état durant ces années^ il put bien avoir en effets sous le coup du deuil ^ un retour chrétien passager.
UVBE TROISIÈME. 487
4 janvier 1652, après en avoir fait, la veille au soir, toucher par sa sœur quelque chose à son frère, qui, tout attristé, ne la voulut point voir, elle sortit le matin dans une grande égalité d'esprit, ne disant aucun adieu de peur de s'attendrir; et ainsi elle quitta le monde, âgée de vingt-six ans et trois mois.
Nous avons ici une répétition, pour le fond, un pendant des scènes de la mère Angélique avec son père, quand il s'agissait de l'entière réforme et de la clôture.
Mademoiselle Pascal n'avait fait présenter à son irère cette retraite que comme un essai momentané; mais, quand elle lui écrivit, après deux mois, pour se déclarer définitivement, quand, dans cette lettre, elle lui marquait avec tendresse: t J'ai besoin de votre consentement et de votre aveu, que je demande de toute l'affection de mon cœur, non pas ^our pouvoir accomplir la chose, puisqu'ils n'y sont pas nécessaires, mais pour pouvoir l'accomplir avec joie, avec repos d'esprit, avec tranquillité; car, sans cela, je ferois la plus grande, la plus glorieuse et la plus heureuse action de ma vie avec une joie extrême mêlée d'une extrême dotfleur, et dans une agitation d'esprit indigne d'une telle grâce... Il est juste que les autres se fassent un peu de violence^ pour me payer de celle que je me suis faite depuis quatre ans...; » quand elle lui écrivait de ce ton, elle ne réussissait qu'à le blesser. Il finit par y consentir, mais de mauvaise grâce; et, l'année du noviciat expirée, lorsqu'ayant eu ses voix pour la profession, elle écrivit encore pour en faire part et mettre la dernière main aux affaires, elle trouva en son frère chicane, tranchons le mot, et mauvaise volonté. Elle-même, la sœur de Sainte-Euphémie (c'est son nouveau nom), a transmis fort au long tout ce détail, k la louange du désintéressement et de la charité de Port-Royal et de la mère Angéliqpe en particulier. C'est toutmi drame intérieur que cette peine, cette in-
consolable angoisse d'une âme généreuse, qui, au moment d'entrer dans raccomplissement triomphant de son vœu, se voit comme frustrée par sa famille, et réduite à être peut-être reçue par charité. Elle en souffre, elle ressent amèrement cette injustice, elle se reproche de la trop ressentir pourtant; car il y a dans ce genre de souffrance un reste de fierté de famille, une dernière résistance contre Tentière merci chrétienne : elle est près d*en mourir.
C'est donc tout un drame, je le dis, .un drame que cette qualité de sœur de Pascal, et que le personnage de Pascal lui-même, le principal adversaire* intéressent et relèvent pour nous. Et combien de drames ainsi en jeu au sein des âmes chrétiennes, c'est-à-dire de celles, entre toutes, qu'habitent la délicatesse et le devoir I Là où la vie semble le plus réglée^ le plus calme, que d'orages couvant ou roulant devant Dieu I Parmi vous, pieux et délicats, regardez à l'entour, et sondez-vous! Ce n'est pas peut-être au sujet d'une entrée au couvent sans dot; on n'entre plus guère au couvent : mais c'est pour quelque faute, pour quelque sentiment dont le scrupule s'effraie, c'est sur quelque point intime, que l'orage grossit et s'élève. Tout a l'air calme dans la vie; pas un événement sensible, apparent; et l'on souffre, et l'on meurt !
Quand j'avance que la sœur de Sainte -Euphémie faillit en mourir, je n'exagère pas. Moins de dix ans après (4 octobre 1661) nous la verrons mourir de douleur et de scrupule d'avoir signé^ et, comme elle le dit elle-même, première victime du Formulaire. N'est-ce pas mieux connaître Pascal, que d'étudier près de lui l'âme d'une telle sœur?
Or, vers mai 1653, la sœur de Sainte-Euphémie, après un an de noviciat et près de faire profession, écrivit à ses parentS| M. Pascal, M. et madame Périer,
pour leur donner avis qu'elle désirait disposer, en faveur de Port-Royal et des pauvres, de la part du bien dont elle se dépouillait :
c Car je croyois, dit-elle, avoir tout sujet de m'assurer qu'ils approuveroient tous mes desseins, et, connoissant le fond de mes intentions et la disposition de mon cœur à leur égard, j'avoisla vanité de présumer qu'il ne m'étoit jamais, possible de les fâcher, quelque chose que je fisse. Vous savez que j'^vois quelque raison de vivre dans cette confiance, vu l'union et l'amitié que nous avions toujours eues ensen^le. (Il parait de plus que cette part de bien était peu considérable.)
« Cependant ils s'offensèrent au vif de mes desseins, et crurent que je leur faisois une sensible injure de les vouloir .déshériter en faveur de personnes étrangères, que je leur préférois, disoient-ils , sans qu'ils m'eussent jamais désobligée. Enfin, ma chère Mère (elle s'adresse à la mère Le Conte, prieure aux Champs) , ils prirent les choses dans un esprit tout séculier, comme auroient pu faire des personnes tout du monde, qui n'auroient pas même connu le nom de la charité....
c Ce prétendu manque d'amitié de ma part leur donna beau jeu de raisonner sur l'inconstance de l'esprit humain et l'instabilité de mon afTection. Mais à la bonne heure, s'ils en fussent demeurés là ; ils auroient exercé leur esprit sans troubler le mien ; mais ils ne le firent pas : car ils m'écrivirent, chacun à part, de môme style, une lettre, oti, sans me dire qu'ils fussent choqués, ils me traitoient néanmoins comme l'étant beaucoup. Pour toute réponse à mes propositions, ils me faisoient une déduction de mes affaires à la rigueur, et me déclaroient que la nature de mon bien étoit telle que je n'en pouvois disposer en façon quelconque, ni en faveur de qui que ce fût. Ils en apportoient pour raisons que par nos partages on étoit demeuré d'accord que nos lots répondroient solidairement l'un à l'autre de toutes les parties qui viendroîent à manquer pendant un long temps, et d'autres raisons de chicane qui vous ennuiroient, et qui n'eussent pas été telles sans doute s'ils n'avoient pas été en mauvaise humeur. Je sais bien cependant qu'à la rigueur
elles étoient Téritables; mais nous n'avions pas accoutumé d'en user ensemble de cette façon '.
c Us ajoutoient que si, nonobstant cela, je disposois de quelque chose, je les mettrois en procès entre eux, et eux contre tous ceux à qui j'aurois donné mon bien, ce qu'ils assuroient être inévitable, à cause de quelques formalités de justice qu'il falloit garder. Et, pour éviter ce mal, ils me marquoient qu'ils alloient donner ordre à ce qu'il me fût interdit de diisposer de mon bien comme n'en ayant point de pouvoir, me réduisant ainsi pour toutes choses à une petite somme d'argent que j'avois fait venir avant ma véture, et qu'iïs ne savoient pas que j'avois employée par avance à quelques charités.
c Jugez, je vous supplie, ma chère Mère, de l'état oh me mirent ces lettres, d'un style si différent de notre manière ordinaire d'agir. Elles m'imposoient une nécessité inévitable, ou de différer ma profession de quatre ans, pour retirer mon bien de rengagement oti il étoit pour la garantie des autres lots de nos partages, sans même savoir si après cela il s^roit entièrement libre d'ailleurs, ou de recevoir la confusion d'être reçue gratuitement, et d'avoir le déplaisir de faire cette injustice à la Maison. Aussi la douleur que j'en ressentis fut si violente que je ne puis assez m'étonner de n'y avoir pas succombé. >
Mais, dès que la bonne mère Agnès apprend cette affliction, elle envoie quérir la novice, sa fille chérie, et lui dit toutes sortes de raisons pour la consoler: qu'on ne doit être touché que de ce qui est éternel ; que tout ce qui n'est que temporel n'est jamais irréparable, et ne mérite pas d'être pleuré; qu'il faut réserver ses larmes pour les péchés, les seuls malheurs véritables. Puis, d'un ton de gaieté, et faisant agréablement intervenir Tamour-propre pour le combattre, elle ajoutait qu'il serait honteux à la Maison, et incroyable à ceux qui la connaissaient, qu'une novice (une novice de Port-Royal I)
1. Elle-même n'en avait pas usé de cette façon, en cédant, lors des partages, beaucoup du sien à son frère.
UVRB TROISIÈME. 491
prête à faire profession, fftt capable d'être affligée de qaoi que ce fût, et surtout de cette bagatelle de se voir réduite à être reçue pour rien! A force de bonnes et RI vives paroles eUe réussissait pour un moment; la sœur % de Sainte-Euphémie entrait en insensibilité ou même ^ en joie de se voir ainsi dénuée. Mais, à sa honte, cette victoire durait peu, et, à peine sortie d'auprès de la mère Agnès, elle retombait dans sa première fedblesse et ses tourments.
La mère Agnès cependant allait chercher du renfort ; îi elle courait tout raconter à la mère Angélique, qui était aux Champs, et elle faisait avertir M. SingUn. La mère ^ Angélique fut aussitôt d'avis d'abandonner tout ce bien ^^ aux parents, sans plus s'en mêler ni s'en mettre en g peine, et de ne songer qu à passer outre et faire pro- , fession. Quant à M. Singlin (mais je ne puis rien supi; primer de ce qui suit), —
îi
c M. Singlin ne se rendit pas d'abord à cette pensée, craignant qu'il n*y eût peut-être trop de générosité et pas assez d'humilité dans cette action. Sur quoi il nous dit avec beaucoup de force qu'après avoir surmonté la cupidité insatiable du bien qui règne presque partout, il faut beaucoup craindre de tomber dans l'autre extrémité, qui consiste dans la cupidité de l'honneur qui en revient, la vanité qu'on peut tirer des actions qu'on fait ensuite, le mépris de tous ceux qu'on y voit encore attachés, et l'ostentation de cette vertu ; et qu'après a:voir établi son honneur à être au-dessus de IV mour des richesses, comme les autres à en posséder beaucoup, si on n'y prend bien garde, on fait des actions qui sont à la vérité tout opposées , mais par le même principe et la même ambition, qui fait que les uns disputent leur droit avec trop de chaleur, et que les autres le cèdent avec trop de facilité, c II faut, en toutes choses, ajouta-t-il, se c rendre neutre, et se dépouiller de tout intérêt , pour ne c regarder que ce que la justice demande de part et d'autre ; c et si les personnes à qui nous avons affaire s'égarent et c s'emportent à quelque injustice contre nous, la charité
« nous oblige de les aider par tous les moyens à se recon- « noltre et à rentrer dans leur devoir à notre égard, comme « nous leur serions redevables d'un pareil secours s*il s'agisc soit de l'intérêt d'un autre. Mais il faut prendre garde de f ne se point tromper en cela , et d'agir par une cupidité c secrète qui pourroit se couvrir du prétexte de charité : il c faut, au contraire, qiie ce soit par un désir (hors de tout • intérêt) de voir la justice gardée en tout. »
Admirable direction! tout est prévu. Il ne s'agit que d*une dot pour un couvent; mais c'est le même champ de Tâme oh se livrent tous les combats.
M. Singlin néanmoins, après y avoir mieux pensé, entre dans le sentiment de la mère Angélique , et il décide que le plus sûr est d'écrire qu'on renonce à tout; s'il y a simple malentendu, et si les cœurs sont plus d'accérd qu'il ne semble, cela s'éclaircira de reste à la première entrevue. La sœur de Sainte -Euphémie n'a plus qu'à obéir; son cœur est dompté, mais il l'est avec plus de confusion encore que de joie. Par un dernier subterfuge de l'amour-propre, elle demande, puisqu'on la veut bien recevoir gratuitement, an' être reçue du moins que comme sœur converse. Cette petite humiliation la tranquilliserait; et puis elle rendrait à la maison quelque chose en travail pour ce qu*elle reçoit. M. Singlin l'entend, pèse tout, et refuse.
Tandis qu'elle est occupée à rédiger la lettre à ses parents, une lettre dans les termes prescrits, sans trop de chaleur, sévère pourtant, affectueuse aussi, exempte f^>urtout de tout dépit, de faux courage et de bravade, la mère Angélique arrive de Port-Royal des Champs, et dans ce petit drame intime le principal personnage s'introduit. Il est des scènes et des paroles qu'on ne saurait que reproduire :
« Cette lettre , qui ne pouvoit pas être courte , m'ayant occupée presque jusqu'au soir, continue la sœur de Sainte-
Euphémie , je ne pus voir notre Mère ce jour-là. Mais , le lendemain, elle fit assembler tout le Noviciat pour la voir, comme vous savez qu'elle a coutume de faire lorsqu'elle arrive de Port-Royal : je m'y trouvai comme les autres; et, la saluant à mon tour, je ne pus m'empêcher de lui dire que j'étois la seule qui fût triste parmi toutes nos Sœurs qui avoient grande joie de son retour, c Quoi ! me dit-elle, ma « Fille, est-il possible que vous soyez encore triste? N'étiez- < vous pas préparée à tout ce que vous voyez? Ne saviez- «r vous pas, il y a longtemps , qu'il ne faut jamais s'assurer « sur l'amitié des créatures, et que le monde n'aime que ce « qui est sien?N'êtes-vous pas bien heureuse que Dieu vous M ôte tout sujet d'en douter avant que vous quittiez le 6 monde tout à fait, afin que vous fassiez cette action avec « plus de courage, vous en faisant une espèce de nécessité € qui vous rende inébranlable dans la résolution que vous « en avez prise, puisque vous pouvez dire en quelque sorte « que vous n'avez plus personne dans le monde* t Je lui répondis en pleurant qu*il me sembloit que j'en étois déjà si détachée que je n'avois pas besoin de cette expérience. Sur quoi elle reprit : c Dieu vous veut faire voir que vous K vous trompez dans cette pensée ; car si cela étoit , vous « regarderiez avec indifférence tout ce qui est arrivé, bien « loin de vous en affliger comme vous faites. C'est pourquoi * vous devez reconnoltre que c'est une grande grâce que u Dieu vous fait, et en bien profiter. 9 Elle me dit encore plusieurs autres choses sur la vanité de toute l'affection des honunes, en me tenant toujours embrassée avec beaucoup de tendresse, jusqu'à ce qu'il fallut la quitter pour laisser approcher les autres.
c Le lendemain, la mère Angélique, ayant remarqué pendant Primes une tristesse extraordinaire sur mon visage, sortit du chœur avant le commencement de la Messe ; et, m'ayant fait appeler, elle fit tous ses efforts pour donner quelque soulagement à ma douleur. Mais, parce que cet espace de temps étoit trop court pour satisfaire sa charité, aussitôt après la Messe elle me fit signe de la suivre, et, me faisant mettre auprès d'elle, elle me tint une heure entière la tête apfmyée sur son sein, en m^embrassant avec la tendresse dune vraie mère; et là je puis dire avec vérité qu'elle
n^oublia rien de tout ce qui étoit en sou pouvoir pour charmer mon déplaisir. >
On a tout l'entretien qui suit; (fest après moins d'un mois que la sœur de Sainte-Euphémie, dans sa première émotion, en récapitulait toutes les circonstances. Si nous ne connaissions pas la mère Angélique^ cette seule occasion suffirait; mais^ même, apr^ oe que nous savons d'elle,, il y a de quoi apprendre e^eare et admirer.
Elle commence avec ime sévérité pleine de douceur; elle s'étonne de cette tristesse ; elle a peine à la comprendre, et il lui a fallu dans le premier moment un effort de mémoire, assure-t-elle, pour s'en ra^^éler li cause, tant elle lui paraît futile, et tant c'était une affaire conclue 1 Et voyant, pour toute réponse, des larmes aux yeux delà Soeur, elle prévient son excuse :
c Pourquoi pleurez-vous de cela , ou bien pourquoi ne « pleurez-vous pas autant de tous les péchés du monde? Si « vous ne regardez que Dieu là-dedans et l'intérêt de la a conscifflice de vos proches, pourquoi, lorsque vous en avez a vu tomber quelques-uns dans des fautes plus considé- « râbles et dans des infidélités beaucoup plus importantes « au regard de Dieu ( eUe veut parler ici de Pascal ) , n'avez- « vous pas autant pleuré qu'à cette heure où ils n'ont « manqué proprement qu'à l'amitié qu'ils vous dévoient? i
c Je lui répondis, comme je le croyois véritable , que je n'étois touchée que de l'injustice qu'on faisoit à la Maison, et que, pour ce qui ne regardoit que moi, je ne sentois aucun mouvement d'aigreur ni de douleur, et que mon cœur me sembloit être insensible de ce côté^Ià.
c Vous vous trompez, ma Fille, me dit-elle :U n^y a rien € qui touche plut ni qui soit plus imtrageant que PamitÊ; c vous en avez une véritable pour eux, et vous voyez que la « leur n'a pas été pareille : car, encore qu'il soit vrai qu'ils c vous aiment beaucoup, voyez-vous, ils sont encore du « monde» et toutes les grâces particulières que Dieu leur a c faites en leur donnant plus de lumière dans les choses de
UVRB TROISifiME. 495
€ Dieu qu'à beaucoup d'autres, n'empochent pas qu'on n'at giase an monde comme au monde, c'est-à-dire que le t propre intérêt marche toujours le premier. Et c'est de 4 cela que vous 6tes choquée, sans y penser, i
Et par plusieurs exemples , plusieurs histoire» de mèma nature qu'dle lui raconte, elle s'attache à démêler le sophisme du cœur, à lui dénoter la part d'amourpropre dans ses larmes, et à lui montrer (ce que nous avons déjà appliqué à Pascal, adversaire des Jésuites) qu'on ne prend jamais si au vif l'intérêt de la justice que lorsqu'on a été soi-même compris et piqué dans l'injustice. Suivait oes belles pensées sur le monde, et si générales^ si vraies de tout tanps hors du cloître :
c Voyez-vous, ma Sœur, quand une personne est hors du « monde, on considère tous les plaisirs qu'on lui fait comme « une chose perdue.. Il n'y avoit que deux motife qui c pussent faire agréer à vos parents votre dessein , ou la t charité en entrant dans vos sentiments , ou l'amitié en c voulant vous obliger. X)t vous savies bien que celui qui a « le plus d'intérêt à cette affaire {toujours Fo^oQ est encore « trop du monde, et même dans la vanité et les amusements, f pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa € commodité particulière; et de croire qu'il auroit assez « d'amitié pour céder à. votre considération, c'étoît espérer « une chose inouïe et impossihle.^ Gela ne se pouvoit faire € sans miracle; je dis un miracle de nature et d'affection, « car il n'y avmt pas lieu d'attendre un miracle de grâce en « une personne comme lui ; et vous ssvez bien qu'il ne faut « jamais s'attendre aux miracles '. »
1. Gdt entretieii en apprend plus sur les dissipations et le luxe ée Pascal à cette époque que tout ce qui est dit ailleurs. On y voit (un peu plus loin) que, malgré ce que sa sœur lui avait cédé de sa pari de bien, il n'avait pat encore assez pour vivre selon Téclat de sa condition^ Dans la Vie que madame Périer a écrite de son frère^ elle ne touche que légèrement ces circonstances antérieures à la secoitde conversion, et dans lesquelles elle-même avait eu ses petits torts. Il n'est que le fond du doltce pour être informé de tout
ii96 PORT-ROYAL.
« Je ne pus m'empêcher d'interrompre notre chère Mère pour lui dire qu'encore que j'eusse fait cette réflexion, je n*en eusse néanmoins peut-être pas été détournée de la confiance que j'avois en eux , parce que j'aurois cru avoir droit d'espérer un de ces miracles ; il y en avoit des exemples dans notre famille, plus extraordinaires que celui-là, et de feu mon père môme envers un de mes oncles, qu'il avoit obligé par toutes sortes de sacrifices.
f Je crois bien cela , me dit-elle , mais monsieur votre ff oncle étoit un homme engagé dans le monde. N'avez- vous c jamais oui dire une petite histoire de la Vie des Pères « du Désert, qui a bien du rapport à ce que vous dites, ff encore qu'il ne le semble pas d'abord? Un homme du c monde étant venu voir un de ses frères qui, après avoir c vécu très-saintement dans le monde, s'étoit retiré dans la c solitude, s'étonna beaucoup de le trouver mangeant à
< l'heure de Nones, parce qu'avant sa retraite il ne dlnoit c jamais qu'à l'heure de Vêpres. Le solitaire s'en aperce- «( vaut lui dit : Ne voui en étonnez pas, mon Frère ; ce n*est Qi pasun relâchement^ mais une nécessité. Quand fétois dans « le monde, je n^en avois pas besoin, parce que mes oreilles
< me repaissoient : les louanges qu^on donnoit à mes austérités « satisfaisoient si bien mon esprit^ que le corps. en étoit for- <K tifié et animé à les redoMer même, s'il eût été besoin. ( Mais ici où personne ne me dit mot, où Vamour -propre n^a a rien qui le contente, je suis obligé malgré moi de donner « cette satisfaction à la nature , parce qu*elle en est absoluc ment dépomvue d'ailleurs.
f Voyez- vous, ma Fille, me dit-elle ensuite, il en est tout c de même de ce dont vous parlez '. Un honnête homme c dans le monde se sent porté à obliger, même au préjudice « de son intérêt propre, une personne qui demeure dans le c monde comme lui , parce que c'est un témoin toujours « présent et une trompette qui publie son action par sa seule a vue, et que la gratitude de cet homme et les louanges ff qu'il, lui procure le récompensent de son bienfait, autant c de fois qu'il y a des complaisants qui l'en congratulent.
< Mais les services qu'on rend à une personne qui est hors
1. Quoi de plus agréablement détourné, de plus fin, si Ton se reporte auxsituaUon&y et le ton du cloître observj?
«^ du inonde n'ont rien de tout cela ; comme c'est une action
«c purement de charité, qui est plus utile à celui qui donne
« qu'à celui qui reçoit, pas une personne ne s'avise de vous
a en louer : celle qui a reçu le bienfait ne peut pas le
a publier, parce qu'elle n'y est pas; ceux qui le peuvent
« savoir et approuver l'oublient aisément, parce qu'ils n'y
<r ont point d'intérêt, et que personne n'est payé pour les en
c faire ressouvenir. De là vient qu'on tient pour perdu tout
« ce qui se fait aux Religieuses, parce qu'on n'y rencontre
« ni honneur ni avantage temporel qui tienne lieu de ré-
c compense*. Tenez cela pour une maxime indubitable sur
a quoi il ne faut jamais manquer de faire fondement; autre-
« ment, vous serez toujours trompée. J'en ai tant d'ëxpé-
<r riences que je n'en saurois plus douter : mais la raison
c môme le fait voir; car c'est proprement le monde et sa
« manière d'agir. Il a toujours été fait comme cela^ et le
a sera toujours : et, sHl étoit autrement fait, il m seroit plus
c du monde, >
Elle disait toutes ces choses de cette manière ferme qui redoublait le feu de ses paroles, et d'un mouvement qui semblait vouloir les imprimer dans le cœur. Et quand elle croyait s'apercevoir qu'elle avait frappé trop fort, elle s'arrêtait tout d'un coup avec sourire, et entremêlait de nouveau les agréables histoires pour exemples, et les adoucissements.
 peu de jours de là, Pascal, qui était absent de Paris^ y revint et se présenta au parloir. Il avait reçu la lettre; il fit tout d'abord l'offensé ; mais le visage de sa sœur, malgré la gaieté qu*elle affectait, et quoiqu'elle s'interdît toute plainte, lui apprit assez ce qu'elle avait souffert.
1. Et combien de fois, lorsqu'ils ont afTaîre, non pas à des religieuses ni à des chrétiens cloitrés, mais h des personnes inférieures et dont la voix est supposée sans écho^des gens du monde qui se piquent d'être accomplis ne se font-ils pas faute de se montrer, le matin, et à la clarté du soleil, sous des jours d'intérêt et de personnalité, dont le soir, à la clarté des bougies, ils rougiraient 1
498 PORT-BOYAL.
Il tàxxt dire à Ba lonange qu'il fat à Tinstant touché de confasion, et que, de son propre mouvement, il se résolut de mettre ordre à cette affaire, c s'ofirant même de prendre sur lui toutes les charges et les risques du bien, et de âdre en son nom pour la Maison ce qu*il vojoit bien qu'on ne pouvoit omettre avec justice. »
A cet effet, trois ou quatre entrevues entre sa sœur et lui furent encore nécessaires; après quoi il n'y eut plus qu'à signer. Mais ce que remarqua de plus en plus la sœur de Sainte-Ei:Q)hémie durant toute cette petite négodation, pour laquelle, à chaque fois, elle prenait conseil, c'est la diversité de conduite que le même esprit de sainteté suggérait aux mères Angélique et Agnès, non moins qu'à M. Singlin. Chacun tenait son rôle à part, dans cette ligne de dësiiltëressement : 1* la mère Angélique, gardienne vigilante de la pureté de la Maison, marquait sur toutes choses son intention principale d'empêcher que la moindre ombre d'intérêt ne s'y glk^ sftt; elle acceptait Tinjustioe avec joie et tendait à tourt céder. 2* M. Sicglin, comme père commun du monastère et aussi de la famille Pascal, songeait à cette dernière, et souffrait de leur injustice ; en laissant à Port-Royal le mérite ou plutôt^ l'avantage de la subir, il eftt voulu épargner auK autres le malheur et le tort de la causer : il tendait à remettre l'accord. 3* Ëofin, l'eioellente mère Agnès, laissant œs intérêts généraux aux soins des deux précédents, n'était occupée, elle, en maltresse particulière, que de sa novice, et de la consoler, de l'éclairer sur chaque point, de la faire profiter de chaque épreuve. N'est-ce pas là un try>le r&le qui, bien saisi en une circonstance, nous donne à entie-
1. 4» rné^tf, qu'ai-JB dit? il ii> a^n» de tnM'toan sens de Port Royil von se surprend airisi à œs espèces de contre-sens où noas anduit le langage ; je fais exprès remarquer celui-ci.
voir les secrets à Tinfini dans cette dipIomatiB de la Grâce?
J'ai dit qu'il ne restait plus qu*à signer. On était à la snrveille de la profession : Pascal ae rendit au parloir, accompagné de gensd'àffaires et notaires. Mais la mère Angélique, qui était une des parties contractantes, se trouvatropindisposéece jour-là pour paraître; et, s'en réjouissant, elle lui fitdire que rien ne pressait, qu'iil se consultât encore, et qu'il serait assez temps après la profession de sansœnr; ce qui voulait dire, après que ila Maison seule se serait engagée. Les gens d'affedres furent foil surpris de cette manière de traiter. Pascal se piqua d'honneur; il revint le lendemain, trouva la Mère un peu mieux portante, et se hâta de conclure avec toutes sortes d'expressions de regrets de ne pouvoir faire phis« Tandis qu'il tenait la plume pour signer, elle lui disait encore : « Voyez-vous, Monsieur, nous avens :«ppriside feu M. de Saint-Gyran k<ne rien recevoir pour la Maison de Dieu, qui ne vienne de Dieu^ »
Tel était donc Pascal, à côtte date de juin 1653, redevenu homme du monde et faisant par civilité et hons procédés ce qu'il eût falhi par charité. La mort de son père lui donnait plus de facilité pour continuer son train de vie véritablement fastueux; pourtant, on Ta entrevu, les avantages qu'y avait ajoutés sa sœur dans le pwrfaagei
1. Mémoirei pour servir à VHùUrire de Port-Royal.^UtmabA, 1742; t. III, p. 54-105. » LasœurdeSainte-EuphémieaoïnineDfBi de dresser le détail de tout ce petit partieulier, comme dledUiiqœîie^ une vingtaine de jours, je pense, aprèi la conclusionj: son uoit porte la date du 10 juin 166ii. Elle récririt à ladéBokâejjurduiiBo- Tner doré qu'elle trouva dans sa cassette, dernier trestigB^iminffnrtst;. elle s'^n excuse dans un joli poet^icriptum .* «Il miîavaembrt ^gna "or ne pouvoit ôtre mieux employé qu'à reconnD&tittila'aluffit^y puisqu'il en est Timage. » Encore une bluette dftdMbe^pitk^tjBe oôtéy la4raiidbe dorée dura plu» longtemps.
des biens n'étaient pas inutiles, n'étaient même pas suffisants pour Taider à soutenir ce ton de dépense où il s'était mis. Il en était là, vivant et s'émancipant, fort aux prises, je me le figure, avec Montaigne, résistant par Tinteliigence, cédant et dérivant par la conduite. La grande époque de son doute avec alternatives se place ici, dans cet intervalle et cet interrègne des deux conversions, cinq longues années. Il avait recommencé à se dissiper depuis la fin de 1648. Son esprit vigoureux, hardi, se lâchait bride en tous sens ; le Montaigne en lui avait dû regagner vite le temps perdu*.
C'était le temps de la Fronde et le lendemain; la société se livrait à nu. Molière et Pascal, ces deux grands esprits, en ces libres moments, eux aussi^ passaient leur jeunesse et menaient leur Fronde.
Les grands et les petits, la propriété, la naissance, tous les droits ou les préjugés nécessaires et convenus, Pascal, en passant, s'en rendait compte ; et il n'avait Tair que de s'amuser*.
1. Une observation toutefois me frappe. Le doute de Pascal se trouve guère place qu'après sa première conversion si vive, si réelle ; de sorte qu'on peut dire qu'il est comme postérieur à sa foi. Plus tard, il se ravivera par accès, je le crains, au sein même de Tenfantement des Pensées, l'ascal n'a jamais plus douté peutôtre que dans le temps où il a le plus cru. Mais le doute alors était et fut toujours en lui , plus ou moins^ comme un lion en cage. Qu'aurait-ce été s'il n'y avait eu tout d'abord ce premier fond de Grâce?
2. n est assez singulier de voir (et j'y reviendrai) comme le Père Rapin, dans ses Mémoires y a mal connu Pascal et quelle idée il s'en était faite. Il nous le représente dans sa jeunesse conmie adonné aux sciences occultes et à la magie, cherchant les Esprits et à se mettre en commerce avec le Diable : il le fait convertir par M. de Saint-Cyran qui l'aurait arraché à ce genre de libertinage, où il aurait eu pour compagnons et complices les Mitton, les Méré, les Thévenot. — D'autres, qui sont à cent lieues de ces sots propos, ont essayé de prêter à Pascal des faiblesses amoureuses, en se fondant sur son fameux Discours retrouvé, où il disserte des Pauions de V Amour. 11 est bien vrai qu'il Ibu parle comme quelqu'un qui n'est
Dn milieu de cette vie éparse et réfléchiei la géométrie faisait des retours. H soutenait une Correspondance très-active avec Fermât, qui résidait à Toulouse. Le chevalier de Méré, grand joueur , lui avait posé des questions, qui se rattachaient à ce qu'on appelle le Problème des partis. Pascal, avec le train qu'il menait, était joueur peut-être ' ; mais il n'avait pas besoin de cela pour s'intéresser à une théorie et pour s'en rendre maître. Signe original et singulier ! chaque coup d'oeil qu'il donnait, même par distraction, à quelque objet, amenait une idée neuve, et souvent une idée pratique, n inventait ainsi le hoquet , la brouette du vinaigrier; il paratt même, gloire populaire, qu'il entrevit l'omnibus^l Vers ce temps où nous sommes, rassuré sans
pas sans quelque expérience et qui s'y est essayé. Il est évident, par endroits, qu'il analyse et décrit sur soi-même et d'après nature. Pourtant je vois dans ce Discours encore plus de raisonnement et d'envie d'aimer que d'amour. Corneille et ses amants de théâtre ont passé par là. On n'en dirait pas de même pour La Bruyère : il est impossible, à lire certains passages de son livre, qu'il n'ait pas réellement et beaucoup aimé, aimé par le cœur et non par la tête Pascal, dans les courts instants où il s'en occupa, semble avoir été plutôt un ambitieux d'amour. Il avait, très-vraisemblablement, conçu un commencement d'inclination pour une dame de condition supérieure, et il en raisonne avec bien de l'esprit. Au fond c'est froid. Anacréon a dit quelque part qu'il reconnaît aussitôt les amants à je ne sais quelle petite marque qu'ils ont à l'âme : je ne trouve pas cette petite marque dans Pascal.
1. On m'a critiqué là-dessus (VoirVAppetidicekla, fin du volume).
2. Les Carrosses à cinq sous (voir la petite brochure de M. Monmerqné; Firmin Didot, 1828); l'entreprise ne s'essaya que sur la fin de la vie de Pascal. — Puisque nous en sommes aux curiosités , voici, sur sa promptitude aux nombres, une petite anecdote qui rentrerait bien dans les récréations mathématiques : « H. Pascal étant allé voir H. Amoul (chanoine) à Saint-Victor, avec le duc de Roannès, vit entrer fort confusément un troupeau de moutons : i demanda à M. Amoul s'il en devineroit bien le nombre. Celui-ci lui ayant répondu que non, il lui dit tout d'un coup, en comptant en un moment sur ses doigts» qu'il y en avoit quatre cents. H. de Roan-« nés demanda à celui qui les conduisoit combien il y en avoit : U
502 PORTrBOYAL.
doute par mLédair de santé,.il pensait à ua engluement plus définitif dans le monde, à l'achat d'une charge et à un mariage. Il en. était à ce point, quand le Seignmir, qui le potursuivait depuis longtemps^ l'atteignit.
Vers octobre ou novembre 1654i, étant allé, selon sa coutume,, un jour de fête, se promener dans un ciurrosse à quatre ou six chevaux, aa pont de Neuilly (comme qui diraitaabois de Boulogne), son fringant aûelage prit le mors aux. dents, à un. endroit du pont où il n'y avait pas de garde*fou. Les deux premiers chevaux furent prÀ^ipités;, mais, les rênes et les traits rompant heureusement, le reste», chevaux et carrosse, s'arrêta court. L'impression que reçut Pascal de cet événemoit fiât extraordinaire ; on en peut juger par le petit papier et le parchemin (deux copies pareilles, pliées ensemble) qu'on ti^uva, après sa mort, dans la doublure de son habit, et qu'il décousait et recousait soigneusement luimême chaque fois qu'il en changeait, tant il tenait i les garder constamment sur lui I La date en est du 23 novembre 1654, c'est-à-dire aux environs de l'accident. On y a voulu voir la mention faite d^une vision qu'il aurait eue, et même un bon Garme, ami des Périer, a écrit un commentaire de vingt et une pages in-folio à l'appui; mais Pascal n'a jamais parlé de cette vision à personne^ ce qui la rend douteuse, d'autant qu'en examinant sans prévention l'Écrit, on n'y lit rien qui force à y voir autre chose, sous des termes elliptiques et métaphoriques, qu'un ravissement d'esprit au sein de la prière,, un de ces états de clarté et de certitude céleste, comme il est donné aux dhrétiens sous la (ïrftce d'en ressentir. On peut conjecturer que l'aventure du pont de Neuilly donna l'impulsion à ce ravissement de prière
lui dit quatre ceuta. » Probablemeiâ le troupeau, tout eonfus qu'il paraissait, formait à oe moment une figure déterminée, un carré, un triangle : je le laisse aux experts.
et de reconnaissaiice. Les disciples de Pbrt-Royal par dévotion, les philosophes du dix-àoitâème sièole par mqqnerie, ont contribué à traduire en tncîon: formfidle cette oirconstance mystérieuse'. On est allé jusqu'à dire^qn'^à partir de ce temps Pascal vit tbujours un abîme à ses •côtés : il n'est question de Vabîm$ que dans une lettlîe de l'abbé Boileau, bien plus tardy et nous verroas en <piels termes. Pascal, comme tous les hommes célèbires qui parlent à l'imagination, a eu sa légende. Ce qui nous reste à dire va prouver que la conversion définitive du grand géomètre partit effectivement d'une âme touchée, non point d^un cerveau ébrimlé..
Il allait, dès septembre 1604, visiter plus fréquemment sa sœur au parloir de Port-Royal de Paris. Évi- '^.emment, par les entrevues du mois de mai de l'autre année, elle avait regagné sur lui de llnfluence, et réveillé les bonnes pensées. Chose touchante I dans ce temps de la seconde conversion, elle prend les devants «ur son frère, comme lui-même il les avait pris une première fois sur elle, et, par son exemple, elle lui rend -ce qu'elle en avait reçu : ainsi deux coureurs généreux, qui^ dans la sainte arène, se dépassent tour à tour l'un l'autre, et s'enflamment avec émulation.
Le jour de la Conception^ 8 décembre, tandis qu'il était avec elle, le sermon vint à sonner; ii la quitta pour
1 . Pour prendre dans PortrRoyal un exemple analogue, on lit chez Fontaine que M. Le Maître, quelques mois avant sa mort, fut touché de Dieu d'une manière encore plus vive et plus, particulière qu'il n'avait été jusque-là ; car un jOur, quelques personnes lui ayant dit qu'elles souhaitaient pouf lui devant Dieu qu'il ne fût ni demi-mort ni demi -vivant, cette parole prononcée sans autre dessein lui entra au cœur comme une flèche perçante; il la redisait sans cesse sur tous les tons, et il écrivit môme ces deux mots : If i demimort ni demi-vivant, en gros caractères, pour en mieux conserver le souvenir. £h hienl. voilà, plus en abrégé, dans ce memenUt, l'histoire du parchemin de Pascal*
s*y rendre. L'instruction de M. Singlin, qni portait sur les gens du monde , et sur la manière toute légère et routinière avec laquelle ils entrent dans les charges ou dans le mariage, lui parut si proportionnée aux circonstances singulières où il se trouvaity qu'il y vit le doigt de Dieu, et qu'il revint aussitôt après s'en ouvrir à sa sœur, laquelle, le jour méme^ en écrivit à madame Périer dans les termes suivants :
c II n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu a opéré dans la personne qui nous est si chère ; mais je désirerois que ce fût lui-môme qui vous rapprit, afin que vous en pussiez moins douter. Tout ce que je puis dire, n'ayant point de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout à lui, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie. Encore quHl ait, depuis plus d'un an, un grand mépris du monde et un dégoût insupportable de toutes les personnes qui en sont^, ce qui le devroit porter selon son humeur bouillante à de grands excès, il usé néanmoins en cela d'une modération qui me fait tout à fait bien espérer. U est tout rendu à la conduite de M. Singlin, et j'espère que ce sera dans une soumission d'enfant, s'il veut de son côté le recevoir (car il ne lui a point encore accordé; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas). Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps , cela ne l'éloigné nullement de son entreprise ; ce qui montre que ses raisons d'autrefois n'étoient que des prétextes. Je remarque en lui une humilité et une soumission, même envers moi, qui me surprend. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu't7 paroi"^ clairement que ce n*est plus son esprit naturel qui agit en lui, »
Dans une autre lettre du 25 janvier 1655, la sœur de Sainte -Euphémie développe avec détail ce qu'elle n'avait fait qu'annoncer. Notre rôle est humble en
1. Ceci nous fixe sur le temps et sur la durée de la crise. L'accident du pont de Neuiliy n'y parait plus que ce qu'il fût en effet, ; un accident; et le miracle spirituel intérieur reprend toute sa lati- . tude.
cette matière chrétienne , et se borne à extraire. Ne nons lassons pas : il convient de s'étendre à Taise snr toutes les circonstances d'nne si grande âme, et d'y suivre, comme depuis Taube, les heures et les minutes djB la Grâce.
€ Ma très-chère Sœur, je ne sais si j'ai eu moins d'impatience de vous mander des nouvelles de la personne que vous savez, que vous d'en recevoir; et néanmoins il me semble que n'ayant point de temps à perdre, je n'ai pas dû vous écrire plus tôt, de crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'amrois trop tôt dit. Mais à présent les choses sont à un point qu'il faut vous les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y donner; je croirois vous faire tort si je ne vous instruisois de l'histoire depuis le conunencement.
c Quelque temps devant que je vous en inandasse la pre- ' mière nouveUe, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier, il me vint voir; et, à cette visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fît pitié, en avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le monde et auxquelles on avoit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicilé à quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avoit des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il n'avoit jamais été...; mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait, mais qu'il sentoit bien que c'étoit plus sa raison et son propre esprit qui l'excitoit à ce qu'il connoissoit le meilleur, que non pas le mouvement de celui de Dieu; que dans le détachement de toutes choses où il se trouvoit, s'il avoit lès mômes sentiments de Dieu qu'autrefois ', il se croiroit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût en ces temps-là d'horribles attaches pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements qu'il lui donnoit.
c Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de