I. Autrefois, au temps de sa première conversion
joie. Dès lors je conçus des espérances que je n'avois jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontois toutes les autres visites aussi en particulier , il faudroit faire un volume; car, depuis ce temps, elles furent si fréquentes et si longues que je pensois n'avoir plus d'autre ouvrage à faire. Je ne faisois que le suivre sans user d'aucune sorte de persécution , et je h voyais peu à peu crottre de telle sorte que je ne le connoissois plus (je crois que vous en ferez autant que moi si Dieu continue son ouvrage), particulièrement en humilité, en soumission, en défiance, en mépris de soi-même, et en désir d'être anéanti dans l'estime et la mémoire des hommes. Voilà ce quHl est à cette heure; il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour.
c Enfin, après bien des visites, et des combats qu'il eut à soutenir en lui-même sur la difficulté de choisir un guide, il se détermina. Il ne doutoit point qu'il ne lui en fallût un; et quoique celui qu'il lui falloit fût tout trouvé {M, Singlin)^ et qu'il ne pût penser à d'autres, néanmoins la défiance qu'il avoit de lui-même faisoit qu'il craignoit de se tromper par trop d'affection, non pas daDS les qualités de la personne, mais sur la vocation dont il ne voyoit pas de marques certaines, celui-là n'étant pas son pasteur naturel. Je vis clairement que ce n'étoit qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur, qui faisoit armes de tout pour éviter un assujettissement.... Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela ; je me contentai seulement de lui dire que je croyois qu'il falloit faire pour le médecin de l'àme comme pour celui du corps, choisir le meilleur.... Je ne me souviens plus si ce fût ce que je lui dis qui le fit rendre, ou si ce fut la Grâce gui croissait en lui comme à vue d'œil.,,; mais, quoi qu'il en soit, il fut bientôt résolu. Après cela néanmoins tout ne fut pas fait ; car il fallut bien d'autres choses pour faire résoudre M. Singlin, qui a une merveilleuse appréhension de s'engager en de pareilles affaires : mais enfin il n'a pu résister à de bonnes raisons qu'il a eues de ne pas laisser périr des mouvements si sincères, et quidonnoient tant d'espérances.... »
Ici se place le projet de Pascal d'aller à Port-Royal des Champs, tandis que M. Singlin s'y trouve; mais d'y
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aJler eu laissant ses gens à distanoa, et en ohangeant de nom. M, Singlin, par une belle lettre, le lui défend; il prolonge encore la quarantaine y et lui donne ordre d'attendre avec patience son retour, constituant proyirsoirement la sœur de Sainte^Euphémie sa Directrice. Gelle-ci continue :.
< Enfin M. Singlin étant de retour, je le pressai de me décharger de ma dignité, et je fis tant que j'obtins ce que je désiroisy de sorte qu'il le reçut. Ils jugèrent à propos Pun et l'autre qu'il lui seroit bon de faire un voyage à la. campagne, pour être plus à soi qu'il n'étoit, à cause du retour de son bon ami le duc de Roannès, qui roccupoit tout entier. Il lui confia cependant ce secret, et avec son consentement, qui ne fut pas donné sans larmes, il partit, le lendemain de la Fôte des Rois, avec M. de Luines, pour aller en Tune de ses maisons oti il a été quelque temps* Mais, parce qu'il n'étoit pas là assez seul à son gré, il a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal, d'oîi il m'a écrit avec une extrême joie de se voir logé et traité en Prince, mais en Prince au jugement de saint Bernard, dans un lieu solitaire oh l'on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout ce que la discrétion peut permettre....
« Il n'a rien perdu à sa Directrice, car M. Singlin, qui a demeuré en cette ville pendant tout ce temps , l'a pourvu d'un Directeur (Jf. de Soc»), dont il est tout ravi; aussi estait de bonne race.
c n ne s'ennuyoit point là, mais quelques affaires l'ont obligé de revenir contre son gré ; et , pour ne pas tout perdre , il a demandé une chanîibre céans (à Port Royal de Paris) j où il demeure depuis jeudi, sans qu'on sache chez lui qu'il est de retour. Il ne dit à personne oii il alloit lorsqu'il partit, qu'à madame Piiiel, et àDuchéne qu'il meooit. On s'en doutoit néanmoins un peu, mais par pure conjecture. Les uns disent qu'il s'est fait moine; d'autres, ermite; d'autres, qu'il est à Port- Royal. Il le sait, et ne s'en soucie guère. Voua où les choses en sont '. »
Nous avons rejoint l'Entretien avec M. de Saci, qui ]. Recueil d^Utrecht, 1740.
dat avoir lien durant rnii de ces premiers séjours an monastère des Champs; nous possédons dès lors dans notre sujet tout Pascal. Il avait, je le rappelle, de trente et un à trente-deux ans; il adopta, de ce moment, le genre de vie qu'il a suivi jusqu'à sa mort, se servant lui-même jusqu'à faire son lit, et n'employant les domestiques que pour les offices indispensables. A cette première lettre, écrite de sa cellule, où il disait qu'il était logé et traité en Prince^ sa sœur répondait ellemême avec toute sorte d'enjouement : Je ne sais cornment M, de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui. On retrouve en ces grandes âmes le rire aisé, heureux, involontaire, le rire de Lancelot et de l'enfant : ainsi se vérifie le Soyez joyeux de TApûtre. Pascal, à peine assis au désert, en ressent les délicieuses prémices.
Joie^ joie^ pleurs de joie ! Réconciliation totale et doucCf a-t-il dit dans le petit papier I
Ses infirmités étaient grandes, mais toléra]t)les en ces années, et sans trop de redoublement jusqu'à trentecinq ans. Ses premières austérités parurent même lui faire moins de mal que de bien : < J'ai éprouvé la première, lui écrivait sa sœur, que la santé dépend plus de Jésus-Christ que d'Hippocrate, et que le régime de l'âme guérit le corps, si ce n'est que Dieu veuille nous éprouver et nous fortifier par nos infirmités. » Luimême prit dès lors pour maxime, que, la maladie itanty depuis le Péchéj l'état naturel des Chrétiens j on doit s' estimer heureux d être malade ^puisqu'on se trouve alors par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être.
Cet état habituel et profond, cette souffrance aimée donnera à ses Pensées je ne sais quelle tendresse. Pascal est malade, c'est ce qu'il faut souvent se rappeler en le lisant, Pascal malade se montre très-sensible aux souffrances physiques de Jésus- Christ malade, et c'est touchant.
Pascal, humainement, n'a point aimé; mais tout cet amour s'est versé sur Jésus-Christ le Sauveur : c'a été sa seule passion, passion véritabley qui s'échappe^ par ses lèvres, et qui saigne dans ses membres.
« J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a aimée ; j'aime les biens, parce qu'ils donnent moyen d'en assister les misérables. » Voilà de ces accents qu'il faut opposer, pour toute réponse, à ceux qui demanderaient, au sortir de MontaignCi à quoi bon l'assiette de terre et la cuiller de bois!
La conversion de Pascal amena du coup celle de ses deux grands amis, le duc de Roannès et M. Domat. Le premier, petit-fils d'un grand-père très-dissolu, et dont Tallemant nous donne d'abominables nouvelles, avait eu le malheur de perdre en bas âge son père, et d'être remis aux mains indignes de cet aïeul. Délivré des périls d'une semblable tutelle^ sa jeunesse et sa haute condition le laissaient livré à tous les hasards : la connaissance de Pascal, son voisin de terre et son aîné, lui vint à propos en aide et le dirigea. Au moment où le jeune duc et pair, se décida à suivre son ami dans la voie nouvelle, et à rompre aussi avec ses espérances du monde, ce fut une si violente colère parmi sa famille et parmi la gent, que la concierge de son hôtel, où logeait pour le moment Pascal, monta, le matin, chez celui-ci, un couteau à la main, pour le tuer : par bonheur il ne s'y trouva pas. Nous aurons occasion de nommer, de saluer encore à la rencontre ce bon duc qui fut toujours rempli de piété, nous dit-on, même d'une piété fort tendre^ et qui vécut fidèle jusqu'au bout k Pascal et à Port-Royal, fort tracassé d'ailleurs de procès et d'affaires, et payant religieusement.les dettes qu'il n'avait poiut faites ^
1. Payer les dettes qu*on n'a point faites, cela est vrai aussi au moral. Port-Royal ne fait pas autre chose. Quand on entrevoit par
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Quant à M. Domat, tout petit-neven qu'il était du Père Sirmond, il entra, moyennant son compatriote Pascal eit sur son exemple également, en relation étroite avec notre monastère; il se montra digue en tout de cette qualité d'ami, et il orne avec convenance les dehors de la maison par le caraolère sensé et lumineux de ses ouvrages, par la réforme qu'il apporta dans la jurisprudence, et qui répond assez exactement, on Ta indiqué, à celle qu'Annttild pratiqua dans la théologie, et Boileau dans la littérature. Domat, Fauteur des Loit cwUes dans leur Ordre fuUurëly le Restauraiewr de la raison dans la jurisprudence^ selon Texpression de Boileau même, le devancier enfin et le mcdtre de Daguesseau, Domat, nous le retrouverons, est un aUié fait pour Tètre, un correspondaitt des plus honorsbleset sortables. Pascal donc le procura.
Mais c'est assez parler des services indirects : il est temps, sans plus tourner, d'en venir au principal résulta et au plus célèbre. Nous abordons les Provinciales.
Tallemant l'histoire des pères, des grends^pères et des mères, on est renversé du contraste des générations : on comprend mieux alors tous ces jeûnes et tous ces repentirs. Le cloître paye pour le monde. « la prière et les sacrifices, a dit Pascal parlant des morts, sont un souverain remède à leurs peines. •
FiU DU DEUXIÈME VOLXniE.