PORTALIS AVOCAT
Naissance de Portalis (1746). — Son éducation. — Ses premiers écrite : Des Préjugés; réfutation de Y Emile. — Ses débuts au barreau d'Aix. — Son opinion sur la profession d'avocat. — Traité de la distinction des deux puissances spirituelle et temporelle.
— (Consultation sur la validité des mariages protestants. — Plaidoyer contre Beaumarchais. — Portalis nommé assesseur d'Aix (1778). — Son administration. — Son premier voyage à Paris : Paris en 1782. — Portalis rentre au barreau : plaidoyers contre l'ordre de Malte et contre Mirabeau. — Édits de 1788: protestation de Portalis. — Dernières audiences du Parlement de Provence. — Trait de courage de Portalis. — Il se retire à la campagne, puis à Lyon. — Apologie de Louis XVI. — Fuite à Villefranche : nouveaux dangers. — Portalis se réfugie à Paris.
— Son arrestation, sa captivité, sa délivrance. — Mémoires sur la révision des jugements et pour la commune d'Arles. — Constitution de l'an III. — Double élection de Portalis au Corps législatif.
Jean-Etienne-Marie Portalis naquit au Beausset , près de Toulon, le 1er avril 1746. Son père était professeur de droit canon à l'université d'Aix, et sa famille, établie de temps immémorial en Provence, où
plusieurs de ses membres avaient rempli avec distinc
2 P0RTAL1S
tion des fonctions publiques1, appartenait à la haute bourgeoisie.
Après des études élémentaires dirigées par son père, le jeune Portalis devint élève des Oratoriens, d'abord à Toulon, ensuite à Marseille. Sous leur paternelle direction, pleine de foi, de science et de vertu, son esprit et son âme se développèrent rapidement. A peine adolescent, il étonnait ses maîtres par la grâce et la facilité de sa parole ; il s'attachait avec ardeur à la solution des problèmes philosophiques, qui, dans tous les temps, captivent les grands esprits ; il examinait les systèmes de chaque époque, et, en les comparant aux opinions de ses contemporains, il acquérait ce sens critique si solide et si fin qui l'a fait maître dans les discussions scientifiques.
A seize ans (1762), après les plus brillants succès, il sort de l'Oratoire, chrétien humble et sincère, philosophe d'instinct, orateur naissant. Déjà il possède en germe les qualités de sa race, de son siècle et de son pays. Par sa vigueur de bon sens, sa fermeté de principes, ses goûts littéraires et son amour du travail autant que par le sang, il appartient à notre ancienne bourgeoisie, caste énergique et généreuse, qui, après avoir affranchi la commune au Moyen-Age, devait régénérer la France en 1789, et qui n'a perdu son influence que le jour où, cessant d'être elle-même, elle a, pour ainsi dire, dérogé à sa noblesse morale. Enfant
1 . Un de ses ancêtres, Jacques Portalis, Consul et Lieutenant du Gouverneur de Toulon, avait reçu des lettres de noblesse, en récompense de son dévouement pendant la peste de 1720.
de la Provence, Portalis a la pénétration, l'éloquence et la verve méridionales ; fils du xvine siècle, de cette époque maudite et louée tour à tour avec excès et qui conserve, malgré tant de faiblesses et de malheurs, une si réelle grandeur, il en partage les tendances philosophiques, l'esprit d'examen, de critique et de discussion. Sa puissance de travail est prodigieuse comme sa mémoire. Il soutient avec éclat ses thèses de philosophie1; il commence, à l'université d'Aix, ses études juridiques sous la direction de l'habile juriconsulte Julien, et, en même temps, il publie ses deux premiers ouvrages : une courte et élégante dissertation de quelques pages sur les Préjugés*, et une réfutation de Y Emile.
Ce dernier écrit est fort inférieur au premier. Soit que le jeune polémiste connût imparfaitement son redoutable adversaire, soit que son esprit, malgré sa précoce fermeté, ne fût pas encore à la hauteur des problèmes qu'il abordait, ses jugements manquent souvent de sûreté, son style est quelquefois entaché de
i. Il nous a été impossible d'en retrouver même le titre.
2. Quelques traits de cet opuscule sont particulièrement heureux. Portalis dit, par exemple, en parlant des préjugés philosophiques:
* Les vérités dogmatiques ont des bornes; né libre et peut-être » rebelle, l'esprit humain n'aime pointa s'en prescrire (page 9). »
Plus loin, déplorant à la fois les excès de l'intolérance et les écarts de la philosophie irréligieuse, il répudie toute idée de contrainte sur les âmes, en des termes qui annoncent, de loin, le futur déiènseur des protestants persécutés :
« Je ne prétends pas violenter les hommes pour les soumettre;
> laissons à l'erreur le soin de s'étendre par les armes; la vé-
» rite ne connaît ni l'oppression, ni la violence; elle ne veut régner » sur les esprits, qu'après avoir l'ait la conquête des cœurs. » (Des Préjugés, page 20.)
déclamation. Il attaque courageusement les erreurs les plus graves de Rousseau, il touche aux questions immenses de la nature de Dieu, de la religion, de la liberté, de la loi naturelle, et, sur quelques points, il relève avec bonheur les inconséquences du Vicaire Savoyard. Mais son œuvre n'est ni assez complète ni assez solide. C'était, d'abord, une faute évidente que de vouloir réfuter, en quelques pages et par propositions détachées, une système philosophique aussi vaste et aussi fortement lié que celui de Y Emile. D'un autre côté, après les sanglantes exécutions de Galas, deSirven et du chevalier de La Barre, n'était-il pas périlleux d'établir un parallèle entre les dangers du fanatisme et ceux de l'incrédulité? N'était-il pas surtout téméraire de s'inscrire contre cette proposition si vraie de Jean- Jacques : « Il n'y a point de véritable volonté sans liberté ? »
Il eût suffi de signaler avec bienveillance à Portalis les erreurs qu'il avait commises pour en obtenir la rectification. L'intolérance philosophique, aussi impitoyable que l'intolérance religieuse, préféra calomnier le jeune auteur, en réfutant son ouvrage. On l'accusa de plagiat ; ses amis prirent sa défense et cette petite querelle littéraire enflamma les passions locales. Portalis demeura impassible. Dédaignant l'accusation injuste lancée contre lui pour s'attacher seulement aux critiques littéraires, il accueillait celles-ci avec une patience rare chez un jeune homme et il écrivait à un de ses amis : « Il faut savoir être content de ceux » qui nous apprennent à être mécontents de nous-
» mêmes *. » Mot charmant, qui vaut tout un livre!
Les essais philosophiques de Portalis étaient le fruit de ses loisirs. La volonté de ses parents, son caractère actif, son éloquence naturelle le portaient vers d'autres études, le destinaient à une autre carrière. Dès l'âge de dix-neuf ans (1765), il était reçu avocat à Aix, sous le patronage de deux magistrats illustres, MM. deMontclar et de Castillon.
Ses débuts furent brillants, mais difficiles. Le barreau, comme toutes les autres institutions, préparait alors sa révolution. Depuis l'apparition des légistes, il avait vécu de subtilités, de discussions de textes, de commentaires ambigus, et les aspects élevés de la science du droit lui avaient généralement échappé. Une école nouvelle travaillait à renverser cet ancien régime de la jurisprudence. Fondée par Montesquieu, propagée par Beccaria et Filangieri, elle voulait faire revivre les traditions juridiques de l'ancienne Rome et replacer l'étude du droit sur ses bases éternelles : la morale, l'histoire et la philosophie. Elle tentait d'élever les discussions, de les animer au souffle des idées philosophiques et de faire juger les causes suivant les inspirations du bon sens et de l'équité, plutôt que d'après les opinions incertaines et variables d'un commentateur2. Les praticiens de vieille roche et les anciens