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Portalis, loco citato, tome 1er, chapitre ix, page

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dante du culte, la morale est, suivant Portalis, dépendante de Dieu; l'existence de Dieu peut seule lui donner autorité et lui assurer une sanction. En dehors de Dieu, elle ne serait plus que l'œuvre de l'homme, de ses passions ou de ses préjugés; imparfaite et changeante comme tout ce qui est humain, elle n'obtiendrait plus ni soumission ni respect. En dehors de Dieu, elle serait désarmée : sa violation demeurerait impunie, et, contre la force triomphante, l'innocence opprimée n'aurait plus de refuge ici-bas, plus de réparation audelà du tombeau. Il faut être logique : nier la distinction du bien et du mal ou affirmer l'existence de Dieu. Sur ce point essentiel, la pensée de Portalis est claire, et ce serait bien à tort que les coryphées contemporains delà morale indépendante prétendraient le ranger parmi leurs alliés. Il déplore comme eux le long oubli où la science moderne a laissé l'étude des lois morales si vivement discutées par les philosophes de l'antiquité, et il insiste sur l'absolue nécessité de ne pas abandonner sans guide moral les hommes auxquels manque la foi religieuse; mais, en cette occasion comme en beaucoup d'autres, la philosophie du xvme siècle lui paraît avoir dépassé le but et jeté l'esprit humain d'une exagération fâcheuse dans un excès plus dangereux encore. Il n'admet pas que la morale soit fille de l'intérêt ; il nie qu'elle soit née uniquement de notre raison ; il se refuse à ne voir en elle, avec La Mettrie, que le résultat de l'éducation et de l'habitude. A ses yeux, pour assurer à la morale quelque certitude, c'est au-dessus de nous qu'il importe d'en chercher

l'origine. Gomme Cicéron le disait il y a deux mille ans et comme l'ont répété, après lui, tant de grands esprits, l'homme porte écrite au fond du cœur, avec l'instinct du devoir, la loi innée du bien et du mal. Cette loi est la règle de nos actions, de même que la conscience en est le témoin et Dieu le juge. Nous savons qu'elle n'est pas notre ouvrage, car nous l'invoquons comme la justification suprême de nos actes; nous en subissons, souvent en frémissant, la souveraine autorité ; nous nous soumettons à ses reproches et nous courbons la tête sous ses arrêts. L'immutabilité de cette loi, que l'humanité entière proclame céleste, ne prouvet-elle pas l'existence d'un législateur éternel et supérieur à l'homme l ?

Ainsi, la doctrine de Portalis s'enchaîne et se lie fortement : il n'y a point de société sans lois, point de lois sans une règle morale pour base, et point de mo-

1. « Un être intelligent, perfectible, libre et intérieur, » comme l'homme, serait, à ses propres yeux, un être aussi » malheureux qu'absurde, s'il n'entrevoyait pns un but satis- » faisant à ses recherches et à sa perfectibilité, s'il ne pres- » sentait ses rapports avec une intelligence supérieure à la sienne, » avec l'auteur de tout ce qui est. Un législateur suprême est » donc aussi nécessaire à la morale, qu'un premier moteur l'est » au monde physique. S'il n'y a point de loi qui ne dépende pas de » nous, il n'y a point de morale proprement diLe. Dès lors, les s actions ne sont pas seulement libres, mais arbitraires. S'il y a » une loi que nous n'ayons pas faite, il y a donc un législateur » qui n'est pas nous. L'existence d'une loi éternelle qui n'est pas » notre ouvrage et celle d'un législateur-Dieu sont donc insépa- » râbles, dans tout homme, de la conscience qu'il a de soi, c'est-à- » dire d'un être intelligent et libre, qui ne peut agir sans motif et » qui ne doit point agir sans règle. » (Portalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, tome II, chapiire xxn, page 83.)

raie véritable sans une autre vie pour sanction suprême. La morale, dépendante de Dieu et inséparable de l'immortalité de l'âme, est donc la seule et indestructible base des sociétés. Elle préside aussi aux relations des peuples entre eux. Avec la philosophie pour flambeau et le christianisme pour apôtre, elle a peu à peu propagé ces grands axiomes de droit public et de droit international qui forment aujourd'hui le code moral des nations civilisées, mais qui paraissaient encore nouveaux et contestables, lorsque Portalis les résumait dans cette belle page :

« Le genre humain ne compose proprement qu'une » seule famille ; mais cette immense famille ne pouvait » vivre réunie sous le même régime; elle s'est séparée » en différents corps de peuples : de là vient cette » multitude de nations répandues sur la surface du » globe.

» Les nations sont, par rapport à la société univer- » selle des hommes, ce que les individus sont par rap- » port à la société particulière ; elles ont entre elles des » droits à exercer et des devoirs à remplir : elles doi-

» vent toutes contribuer au bonheur de l'espèce La

» morale des nations est dans la même loi naturelle » qui régit la conduite du moindre particulier.... Le » philosophe a dit, avec le vieillard de Térence : Je suis » homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étran- » ger. Par ce trait de lumière, il a fait entrevoir les » liens de confraternité originelle, fondée sur l'identité » des besoins, des peines, des plaisirs, et de tous les » rapports essentiels des hommes entre eux sous toutes

» les latitudes. Il a recommandé la pratique de l'hos- » pitalité et de la bienfaisance envers tout individu qui » la réclame, quels que soient ses mœurs, sa contrée, » ses lois et son culte. Il a prêché la bonne foi dans les » traités, la douceur dans les combats et la modération » dans la victoire. Il a établi que la guerre n'est que * le droit d'une légitime défense ; que la conquête, » 'par elle-même, n'est point un droit, et qiCelle ne le » devient que par le consentement au moins tacite dit » peuple vaincu. M a subordonné tous les procédés des » nations à la justice naturelle; et il a prouvé que cette » justice est, sur la terre, la providence du genre » humain1. »

Paroles remarquables, surtout si l'on se reporte au temps où Portalis écrivait ! C'est au lendemain du partage de la Pologne, du manifeste de Brunswick et de la Terreur, c'est à la veille des annexions de l'Empire, qu'il pose, avec cette vigueur calme et cette netteté convaincue, le principe de la paix et de l'indépendance des nations. Les violences dont il avait été le témoin et la victime n'avaient fait qu'affermir sa foi et le souffle de 1789 se retrouvait tout entier dans les pages qu'il écrivait pendant l'exil.

La doctrine morale de Portalis aboutit donc à la même conclusion que sa théorie métaphysique : c'està-dire à l'existence d'un Dieu créateur et vivant.

« Si la société, dit-il, est la communion de l'homme » avec ses semblables, la religion est la société de

1. Portalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, tome II, chapitre xxxi, pages 110 et suivantes.

» l'homme avec Dieu. Malgré ses relations multipliées » avec ses semblables, l'homme est seul quand il pense, » seul quand il désire, quand il délibère, quand il veut, » et souvent même quand il agit : il est seul quand il » souffre, il est seul quand il meurt. Que deviendrait » l'âme humaine, abandonnée à cette solitude pro- » fonde, si elle n'en était arrachée par la grande idée » de l'existence de Dieu, idée vaste et pénétrante, qui, » dans tous les instants de notre existence, nous offre » à la fois un législateur, un modèle, un témoin, un » consolateur, un juge? Aussi l'histoire de tous les » peuples constate que la religion est d'instinct comme » la sociabilité.... Si la philosophie veut être utile à la » morale, elle ne doit donc point se séparer de la reli- » gion, ni mépriser la lumière du sentiment. Le vrai » ministère de la philosophie est de devenir, par ses » maximes et par ses préceptes, la mémoire du cœur, > et d'empêcher, en donnant des idées exactes de la » Divinité, que l'on n'abuse de la religion1. »

Sur cette question encore, Portalis cherche à réagir contre toutes les exagérations. Il combat d'abord les systèmes athées du xvm° siècle : il démontre qu'en refusant d'admettre l'existence de Dieu parce que Dieu ne tombe pas sous nos sens, La Mettrie est en contradiction avec la science elle-même, qui si souvent affirme par induction ce qu'elle ne voit pas. Il fait ressortir l'inconséquence de la doctrine qui substitue à Dieu la nature, mot vague et indéfini, qui ne peut désigner

1. Portalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, tome II, chapitre xxii, pages 99 et 103.

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qu'un effet sans cause ou un être créateur réunissant tous les attributs de la divinité. Il insiste sur le problème de la création dont la solution mène si directemont à la foi en Dieu. La cause première, que l'athée reconnaît comme le spiritualiste, mais qu'il veut tirer de la nature même, tandis que le spiritualiste la place en dehors et au-dessus de la nature, ne saurait être, ditPortalis, une force aveugle. L'ordre qui règne dans tout l'univers, l'intelligence qui veille manifestement à sa conservation nous révèlent l'existence d'une force réglée, d'une loi. Cette loi serait-elle purement physique ? Ici encore, le bon sens et l'expérience répondent négativement. Gomment, en effet, assigner une cause exclusivement matérielle aux phénomènes supra-sensibles qui s'accomplissent dans la région des idées? comment admettre que la même force physique dirige la matière dans ses transformations fatales et l'intelligence dans le libre exercice de ses facultés? L'effet doit avoir quelque analogie avec la cause, et la conséquence avec le principe. Pour régir l'intelligence, il faut donc une loi immatérielle ; pour la maintenir et la vivifier, il faut une loi vivante et créatrice. Immatérielle, créatrice, vivante, cette loi constitue évidemment un être; cet être est Dieu.

Ici apparaît le théisme. Doctrine équivoque et dangereuse, athéisme inconscient ou déguisé, s'il admet l'existence de Dieu, il cherche à relâcher les liens qui unissent Dieu à l'homme et le font vivre au fond des âmes. Selon le théisme, Dieu n'est plus cet être vivant et tout-puissant qui dicte à l'homme la loi morale et

que toutes les religions confessent en l'adorant; il n'est plus qu'un pur concept, une idée reléguée, comme on l'a dit, dans V immensité solitaire d'une éternité silencieuse. Né de notre intelligence et sorti de notre âme, il n'a pas de substance propre, de personnalité, d'action; il est, mais il ne vit pas, son existence dépend de celle de l'homme1.

Or, voici la réponse, telle qu'elle se dégage de l'observation psychologique et morale : il est un Dieu, Dieu personnel et vivant, Dieu unique, éternel, infini.

Ce Dieu vivant existe ; car, sans lui, la nature humaine ne serait pas explicable. Tous, en effet, nous portons au fond du cœur un idéal; tous, nous nous élevons, par la pensée, au-dessus de cette terre, nous pénétrons au delà du monde visible ; notre âme possède l'idée de l'infini, de l'éternité, de la perfection. D'où viennent donc à l'homme ces grandes idées, tour à tour son supplice et sa joie? De lui-même? Non ; car, à chaque moment de sa vie, il se sent fini, limité dans l'espace et dans la durée; il se sait imparfait et il le proclame. L'idée d'imperfection est, cependant, une idée essentiellement relative : l'imparfait suppose le parfait, comme le fini suppose l'infini, et l'infini ne naît pas plus du fini que le tout de la partie. L'infini et la perfection ne sont donc pas nés de l'homme: néanmoins, ils existent, puisque l'homme les conçoit et que l'on ne

d. Cette erreur est aujourd'hui plus vivace que jamais : « Dieu » n'est que le suprême idéal... Point d'humanité, point de pensée, » point de Dieu... » (Vacherot, la Métaphysique et la science, tome il, page 584.)

conçoit pas ce qui n'est pas. Encore une fois, d'où leur idée nous vient-elle? De la nature? Non, caria perfection est une idée morale, et, si la nature, composée d'êtres matériels, peut réveiller en nous la pensée de l'infini et de la perfection, elle ne peut la créer. Ces idées existent donc par elles-mêmes; mais il faut s'entendre sur le sens du mot. Elles existent et elles vivent ; car, si elles ne vivaient pas, comment expliquer qu'elles pénètrent en nous, bien qu'elles soient contraires à notre nature imparfaite et finie? Et, si elles vivent, de quel nom les appeler? Qu'est-ce qu'une idée vivante? C'est une intelligence, et l'intelligence suppose l'être. Nous arrivons donc logiquement à reconnaître un être intelligent, éternel, infini, parfait : cet être est Dieu.

Dieu existe; car, sans lui, le cœur humain serait un abîme insondable. D'où vient, en effet, que, sans cesse affamés d'amour et de beauté, nous ne sommes jamais rassasiés de l'amour ni de la beauté terrestres? D'où vient que chaque nouvel effort de notre âme vers le but entrevu semble nous en éloigner davantage? D'où vient que, plus nous nous élevons, plus nous sentons notre bassesse? Écoutez ces plaintes déchirantes des âmes altérées d'amour, écoutez les cris de désespoir des grands artistes. Dans tous les temps, chez tous les peuples, ils vous diront au prix de quelles souffrances s'achètent leurs joies passagères, et quel vide reste toujours au fond du cœur de l'homme. Ils savent, mieux que d'autres, que leur idéal ne se réalisera jamais entièrement ici -bas ; ils ne renoncent cependant

pas à le poursuivre, et, en traçant leur sillon souvent arrosé de larmes, ils répètent ces mélancoliques accents d'un grand poète :

« Medio de fonte leporum

» Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angit. »

De telles idées ne sont pasle fruit de l'esprit humain qu'elles accablent et qu'elles plongent dans l'angoisse. Elles existent donc en dehors de lui, au-dessus de lui ; elles le saisissent, pour ainsi dire, malgré lui. Elles sont, par conséquent, éternelles et vivantes; mais qu'est-ce qu'une pensée vivante, sinon un être? Et l'être éternellement vivant, en qui se résume et se consomme tout art et tout amour, de quel nom l'appeler, si ce n'est Dieu ?

Dieu existe, car l'homme le découvre et le sent au fond de lui-même dans le sanctuaire de la conscience. D'où vient, en effet, le remords? Les philosophes sceptiques diront-ils encore de la conscience ce qu'ils disent de Dieu? La considéreront-ils comme une conception de notre intelligence, comme une pure imagination de notre esprit? La simple réflexion suffit pour faire sentir l'inanité d'une pareille explication. Alors même que nous admettrions que l'homme, altéré de bonheur, prend pour des réalités de consolantes fictions, nous ne pourrions pas supposer qu'il crée et perpétue son propre supplice, et le plus cruel de tous les supplices. Le même cœur qui a froidement résolu le crime ne donnera pas naissance au remords. Le remords est le cri de la vertu violée, la suprême vengeance dé la justice outra-

gée, et, si le criminel le subit, il né le crée pas plus qu'il n'arme le bras du bourreau.

D'où vient donc le remords? Il ne peut venir des objets physiques, incapables par essence de produire des idées morales ; il ne naît pas de la crainte ou du regret de l'insuccès, car le criminel le ressent au sein du succès et de la sécurité. Naît-il de l'habitude? Non, car on le rencontre dans le cœur de l'enfant, au moment même où germe l'intelligence, et avant toute éducation morale. Le remords ne peut donc procéder que d'une idée indépendante de l'homme, supérieure à l'homme, immuable, éternelle, inévitable et irrésistible. Cette idée est celle du Bien et du Juste. Vertu austère, justice rigoureuse, l'esprit humain conçoit l'une et l'autre, alors même qu'il les outrage; il en subit l'empire au milieu de sa révolte.

Mais par quelle merveille cette idée "de justice et de vérité, imprimée dms notre âme, est-elle une source de jouissances infinies pour l'homme de bien, en même temps que le plus cruel tourment pour le criminel? Elle agit comme un miroir placé au fond de notre cœur : les uns s'y voient revêtus d'une éternelle beauté, les autres s'inspirent à eux-mêmes le dégoût et l'effroi ; mais tous s'y voient, alors même qu'ils ne s'y regardent pas et qu'ils ne voudraient pas s'y voir. Cette distribution de la peine et de la récompense dans le sanctuaire de notre âme serait-elle l'œuvre d'une idée, c'est-à-dire d'une abstraction? Non. Une abstraction ne vit pas, et, dès lors, ne juge pas. Pour expliquer les effets si différents d'une même idée, il faut admettre

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son intelligence souveraine. Or, l'intelligence suppose l'être et la vie ; l'idée du juste et de l'injuste vit donc, ou plutôt elle réside dans un être souverainement intelligent, possédant la plénitude de la vie, éternel, immuable, absolument juste, partout présent et maître des coeurs comme des esprits : cet être, l'univers l'appelle Dieu.

Dieu existe, car le mal moral] ici-bas appelle une réparation suprême. Une proposition de ce genre ne se démontre pas ; elle s'affirme et se maintient, contre tous les sophismes, par l'unanimité du genre humain. Les théories du sceptique et de l'athée ne tiennent pas contre l'autorité des faits. Quand l'homme se trouve seul en face de la douleur imméritée, de l'abandon et de la mort, quand une nation est tombée sous les pieds de ses ennemis, le cri déchirant de son désespoir domine les négations décevantes des faux savants : les yeux de l'innocent opprimé s'élèvent d'eux-mêmes vers le ciel et sa voix en appelle avec confiance des sentences humaines à l'infaillible tribunal de l'autre vie. Qu'on ne dise pas que ce sentiment est le résultat de l'éducation, la conséquence des idées dominantes : on le retrouve partout et dans tous les temps ; chez tous les hommes, on constate la même idée du juste, comme le même instinct chez les animaux, et, partout, ce glorieux privilège de notre nature a pour conséquence la croyance à la vie future et à un juge divin. Les sophistes peuvent épuiser leur éloquence; ils ne persuaderont jamais que le même néant absorbe l'homme de bien et le méchant ; ils ne feront pas ad-

mettre qu'après avoir passé leur vie, l'un dans la fange et le sang, l'autre dans la pratique austère des plus hautes vertus, après avoir succombé, l'un à ses propres excès, l'autre à l'ardeur de son héroïsme, Néron et Socrate, Épictète et Tibère, Henri VIII et Jeanne Darc, Louis XV et saint Vincent de Paul ne soient plus qu'un peu de cendre, et qu'il n'y ait ni châtiment pour l'un, ni récompense pour l'autre. Le théisme ne peut abolir la conscience, ni empêcher le genre humain de reconnaître un juge suprême, qui est Dieu. Raison, conscience, amour, tout se réunit donc pour proclamer Dieu et nous élever jusqu'à lui. Aussi la foi du monde n'a-t-elle jamais varié : partout où existe une société, l'autel en est le centre et le cœur, et, au pied de cet autel, on ne rencontre pas seulement la foule inintelligente et superstitieuse, on y voit aussi les plus glorieux génies dont s'honore l'humanité. Rois, poètes, artistes, philosophes, savants, plus ils sont grands, plus ils sont religieux. Qu'ils se nomment Gharlemagne ou saint Louis, Michel-Ange ou Lesueur, Racine ou Milton, Newton ou Kepler, Biot ou Cuvier, Leibnitz ou Descartes, Gicéron ou Platon, ils savent d'où descend le souffle inspirateur, et, au fond de la nature qu'ils ont scrutée comme dans les replis du cœur humain qu'ils ont sondé, leur génie a reconnu l'empreinte d'une main divine. A ces voix puissantes se mêle le chœur éternel et innombrable des foules humaines, apportant devant Dieu leurs faiblesses et leurs larmes, leurs vœux et leurs espérances. Qui ne serait ému et entraîné par ce prodigieux accord? Qui ne

comprendrait le caractère sacré d'aspirations communes à tous les hommes, instinctives pour ainsi dire, et qui oserait affirmer, même parmi les plus déterminés sophistes, que le théisme seul a raison contre l'humanité qui confesse, adore et prie le Dieu tout-puissant et vivant?

Ce Dieu que tout révèle à l'homme, ce Dieu qu'il devine mais qu'il ne comprend pas, qu'il sent mais qu'il ne voit pas, ce Dieu vers lequel il aspire, mais qu'il ne peut atteindre sur la terre, quelle est sa nature ? Nous connaissons ses attributs par la profondeur de nos misères et par la grandeur de nos conceptions. Etres finis, faibles et mortels, nous avons l'idée, le désir, la soif inextinguible de l'immensité, de l'éternité, de la toute-puissance, de la justice et de la vérité, de l'amour et de la pureté, ces deux flammes qui s'alimentent et se vivifient l'une l'autre. C'est là notre supplice de chaque jour, de chaque heure, et en même temps notre consolation suprême. Dieu seul nous la donne, nous la trouvons en lui seul : il est donc tout ce que nous ne sommes pas, c'est-à-dire infini, éternel, tout-puissant; il est toute science, toute vérité, toute justice, toute pureté, il est enfin tout amour. Toutepuissance et miséricorde, justice et amour, voilà Dieu lui-même. Dieu est amour à un degré que nos cœurs mortels soupçonnent, mais ne conçoivent pas ; Dieu est amour, et c'est là le plus nécessaire, le plus grand et, s'il est permis de parler ainsi, le plus divin de ses attributs. 11 est la toute-puissance, et sa toute-puissance a l'amour pour coopôrateur et pour but; il est la vérité,

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et c'est grâce à son amour que la vérité brille sur l'univers; il est la justice, et sa justice est tempérée par la miséricorde, c'est-à-dire encore par l'amour.

C'est à ce signe divin de l'amour que Portalis reconnaît la vérité du christianisme *. Il ne se préoccupe pas du reproche de fanatisme que l'on peut adresser à certains siècles chrétiens : il reconnaît, dans les actes d'intolérance qu'il est le premier à blâmer, le résultat des passions humaines, non la conséquence d'une doctrine religieuse, et il rappelle que le même blâme pourrait être adressé à tous les partis politiques, à toutes les écoles de philosophie. Il ne partage pas non plus l'erreur de ces controversistes superficiels qui demandent à un fait surnaturel tel que miracle, à un état mystérieux tel que l'extase, la preuve du surnaturel et du mystère : il donne à sa foi une base rationnelle, il ne veut, pour établir la divinité du Christ, d'autre preuve que l'Évangile lui-même, dont il résume la doctrine dans un chapitre spécial, le plus remarquable peut-être de son ouvrage.

A ceux qui reprochent au christianisme d'être fondé sur l'abdication de la raison, il oppose les nombreux

l.Nous sortons ici du terrain philosophique pur. Avons-nous besoin de nous excuser de cette rapide incursion dans le domaine de la théologie'? Nous ne faisons que suivre notre guide, Portalis; nous n'aurions pu, sans mutiler son œuvre, passer sous silence cette partie de son livre, qui en est comme le couronnement et qui mérite de fixer l'attention par l'imporlance capitale du sujet aussi bien que par le talent avec lequel il a été traité. Nous avons tenu enfin à rappeler brièvement ce qu'est la doctrine morale de l'Évangile, dans un moment où on l'accuse d'imperfection et où l'on se flatte de lui substituer une morale moderne supérieure.

passages des Ecritures où le Christ et ses apôtres réclament, avant toute chose, l'attention scrupuleuse et l'adhésion réfléchie de leurs auditeurs; il cite saint Jean plaçant presque l'Évangile sous l'invocation de cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ; il cite Jésus-Christ ordonnant à ses disciples de ne pas le croire, si ses paroles ne leur paraissent pas dignes du Dieu qui l'a envoyé au monde.

Le christianisme n'établit donc pas, comme on l'a prétendu, le despotisme delà foi sur la raison; il n'est pas davantage l'auxiliaire du despotisme politique. Cette erreur, accréditée avec une persévérance égale, quoique dans des buts différents, par les défenseurs du pouvoir absolu et par les adversaires du christianisme, tombe devant les préceptes de l'Évangile et devant l'histoire de sa propagation. Peu de jours avant sa Passion, dans les derniers instants que Jésus-Christ passe au milieu de ses disciples, il leur adresse ces divines paroles, loi des sociétés modernes et germe de toute liberté : « Les rois des nations dominent sur » elles ; qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous, mais que » le plus grand d'entre vous soit votre serviteur. » Tel est l'admirable principe que le fondateur de cette religion accusée de despotisme pose simplement, en face des Césars, de leurs légions et de leurs faisceaux. Ses disciples l'entendent, le comprennent, et leurs premiers actes sont la réalisation du divin précepte. A leur voix, le riche se fait, par la charité, le serviteur du pauvre; la femme, relevée de son antique abaissement, reprend, à côté de l'homme, sa place de compagne et d'égale;

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les chaînes de l'esclave tombent et l'Église impose aux souverains le devoir rigoureux de travailler au bonheur de leurs sujets.

Loin de comprimer l'essor de la raison et l'indépendance de l'homme, la foi chrétienne est donc l'auxiliaire le plus énergique et le plus solide fondement de la liberté. Elle la fait reposer sur le respect absolu de la justice, sur le culte désintéressé du bien, et, plus elle affirme notre droit à la liberté, plus elle place haut le but moral proposé à l'homme. « Aimer Dieu par- » dessus toutes choses et le prochain comme soi-même : » cette loi sublime qui résume le christianisme en prouve la divinité; car l'esprit humain n'a rien produit qui porte, à ce point, le caractère delà perfection, il n'a jamais conçu d'idéal aussi élevé. Si la vraie religion est, comme le dit Portalis et comme l'affirment avec lui tous les philosophes, celle qui prescrit la plus pure morale, assurément, à ce titre, le christianisme est seul digne de notre foi.

Il l'est encore par l'incomparable beauté de la notion qu'il nous donne de la divinité. L'Évangile est, de tous les livres sacrés, celui qui élève Dieu le plus haut audessus de la terre, et qui respecte le mieux le caractère exclusivement spirituel et moral de l'Être créateur et vivificateur. Dans la bouche de Jésus-Christ, Dieu n'a plus rien d'humain ; aussi supérieur au Jupiter antique que l'âme l'est au corps, il reste absolument inaccessible au souffle des passions terrestres. Partout présent, immuable et souverain, un et multiple dans l'éternité de sa toute-puissance, loi vivante de justice, de miséri-

corde, d'amour, il tient en sa main les siècles et les mondes, et l'infinité de sa grandeur n'a d'égale que l'infinité de sa bonté. La bonté sans mesure et sans bornes, à un degré que notre pensée même ne peut atteindre : tel est, en effet, l'attribut sublime du Dieu que nous révèle l'Evangile. D'autres fondateurs de religion, frappés de notre faiblesse, de notre petitesse et de la brièveté de la vie humaine, avaient entrevu et proclamé la toute-puissance, l'immensité, l'éternité de Dieu; aucun d'eux n'en avait soupçonné l'intelligence infinie et l'infinie bonté. Seul, Jésus-Christ présente Dieu à notre adoration sous les traits d'un Père veillant sur ses enfants, et, par sa vie comme par le culte qu'il institue, par les exemples de ses apôtres comme par les dogmes qu'ils enseignent au monde, il transforme cette image sublime en une éclatante réalité. Dieu s'abaissant, afin de sauver l'homme, jusqu'à revêtir une forme humaine et passant sur la terre pour y semer le bien, pour donner l'exemple du sacrifice volontaire, voilà le fondement du christianisme : il n'en pouvait être donné de meilleur à une religion de paix, de douceur, d'amour et d'abnégation. Tous les actes, toutes les paroles de Jésus-Christ sont la prédication de ce divin précepte ; ses apôtres le suivent à la lettre, et l'histoire des premiers siècles de l'Eglise en est le magnifique commentaire. La sanctification des richesses par la bienfaisance, la purification des mœurs, l'oubli des haines dans le baiser de paix et la sérénité dans le martyre marquent partout l'avènement du christianisme, et cette prodigieuse révolution, accomplie en

quelques années au sien de la société romaine, n'est que la conséquence et, pour ainsi dire, le rayonnement de cette grande idée évangélique : la bonté sans bornes de Dieu.

Infinie en puissance, la parole divine ne l'est pas moins en étendue et en durée. La voix qui, du haut du Golgotha, légua la loi d'amour à l'humanité régénérée n'avait rien de ce caractère exclusif et local que l'on remarque d'ordinaire chez les fondateurs de religion. Elle ne s'adressait pas plus au Grec qu'au Romain, pas plus au Juif qu'au Gentil, et cependant tous l'ont entendue et suivie, parce qu'elle répondait aux besoins universels de l'homme et qu'elle pénétrait dans les profondeurs des âmes pour y répandre le feu de l'amour et la lumière de la raison divine. Plus de race privilégiée dans l'Évangile : tous les peuples sont appelés à la source de la vie, et l'unité du genre, humain, que quelques penseurs parmi les plus avancés de^notre temps appellent de leurs vœux, tandis que le plus grand nombre la traite d'utopie, se trouve déjà en germe dans ces paroles suprêmes de Jésus-Christ : « Qu'ils soient un, ô mon Père, comme nous sommes » un.... 11 n'y aura plus qu'un troupeau, qu'un pas- » teur et qu'une bergerie. » Plus de sanctuaires, plus de cérémonies exclusivement consacrés à l'adoration de Dieu : Dieu, partout présent, exauce en tous lieux et en tous temps la prière de l'homme de bien, et nul sacrifice ne lui est plus agréable que le labeur au service d'une sainte cause ou les soins donnés au soulagement des souffrances d'autrui. Jésus-Christ ne repousse

ifc'6 PORTA LIS

pas la Samaritaine et ne tient pas pour sacrilège la prière adressée à Dieu loin du temple de Salomon : « Femme, dit-il, le temps est venu où vous n'ado- » rerez plus sur cette montagne ni sur la montagne de » Sion ; mais où tout homme adorera Dieu en esprit » et en vérité. » Au-dessus de l'orgueilleux rigorisme du pharisien, il place l'humble prière du publicain ; au-dessus de l'égoïsme du lévite, la tendre charité du Samaritain.

Loin d'établir la domination sacerdotale ni d'autoriser l'intolérance, il ne prêche, par ses paroles comme par ses exemples, que le détachement des biens de ce monde, il n'aime que les âmes douces, humbles et indulgentes. Cette lutte d'influence entre le trône et l'autel, cette réunion des deux pouvoirs spirituel et temporel, dont on a voulu faire remonter la responsabilité jusqu'à l'Évangile, y sont, au contraire, formellement condamnées : Jésus-Christ proclame, en termes exprès, que son royaume n'est pas de ce monde, il chasse les marchands du temple, il paye le tribut à César, enfin, la veille même de sa Passion, il réprouve l'emploi du glaive temporel pour la défense du royaume de Dieu. S'il parle des puissances de la terre, c'est pour en commander le respect ; s'il intervient dans l'exécution des jugements humains, c'est pour faire prévaloir la clémence et sauver la femme adultère ; s'il permet de s'éloigner du pécheur endurci, c'est après avoir ordonné d'épuiser, envers lui, les instances d'une persuasion fraternelle; il menace des peines éternelles les paroles outrageantes et les sentiments de haine ; pour

rendre la tolérance facile, il nous rappelle que le Père céleste fait luire indistinctement son soleil sur les bons et sur les méchants ; il se donne lui-même en exemple dans ces paroles simples et sublimes : « Apprenez de » moi que je suis doux et humble de cœur. » C'est par la douceur et l'humilité, inaltérables jusque sur la croix, qu'il assure sa victoire, c'est par elles qu'il promet à ses apôtres la conquête du monde, c'est elles seules qu'il leur recommande d'opposer à la persécution. Aussi, lorsque certains esprits superficiels imputent aux enseignements du Christ les discordes, les persécutions et les guerres religieuses nées de passions terrestres et d'intérêts temporels hypocritement couverts du voile de la religion, on se demande s'il faut plaindre cette ignorance ou gémir de cette mauvaise foi. On ne saurait trop le répéter : si les gouvernements et les sociétés se sont affaiblis et divisés, si le fléau de l'intolérance s'est abattu sur la terre, si un souffle diabolique a pu inspirer aux hommes la pensée de faire de la religion matière à spéculation ou d'imposer la foi par la force, ce n'est pas au nom de l'Évangile et pour l'Évangile, c'est malgré lui et contre lui.

Pour s'en convaincre, il n'est besoin ni de longues discussions, ni de science théologique ; il suffit de lire l'Évangile. Avec un peu d'attention et de bonne foi, tout homme y verra, dans chaque page, à chaque verset, l'empreinte de la divinité, et il est impossible qu'il n'arrive pas, avec Portalis, à cette conclusion : il y a une religion véritable, seule assez consolante pour combler le vide de nos âmes, seule assez puissante

pour sauvegarder la civilisation moderne : cette religion est le christianisme. Il s'impose à nous par la sublimité de ses dogmes, par la pureté de sa morale, par la simplicité de ses rites, par son antiquité, par les vertus surhumaines de son fondateur, par les merveilles de sa propagation, par la supériorité indiscutable des peuples qui le pratiquent et par la décadence rapide de ceux qui le renient.

Nécessaire à tous, la religion Test surtout aux fortes intelligences et aux grands peuples. Ceux qui l'abandonnent ou la rejettent sont punis par leurs écarts mêmes, et, plus ils sont élevés sur la terre, plus leur chute est profonde. Dans la dernière moitié du xvnr" siècle, la France en a donné à toutes les nations le déplorable exemple. Jamais aucun peuple, tombant d'un aussi haut degré de civilisation, n'avait effrayé le monde par un retour plus rapide et plus complet à la barbarie. Le tableau de cette funeste époque termine l'œuvre de Portalis ; mais, avant de le tracer, il rappelle brièvement la naissance et les progrès des sciences sociales dans l'Europe moderne, il indique les principales doctrines des deux écoles rivales qui se sont partagé le xvme siècle, exaltant l'Esprit des lois et réfutant le Contrat social; enfin, il résume, en quelques pages, l'histoire de la philosophie moderne dans ses rapports avec la politique.

Les philosophes des derniers siècles n'ont fait bien souvent que reproduire, sous une forme nouvelle, les systèmes professés dans les écoles de l'antiquité ; mais si, dans leur doctrine, ils ne sont, en général, que

copistes, ils se distinguent de leurs devanciers par l'emploi de leur vie et le caractère de leur enseignement. Les philosophes antiques restaient, pour la plupart, indépendants les uns des autres et isolés de la société, ils se renfermaient dans la sphère de la spéculation scientifique, sans jamais attaquer l'autorité des prêtres païens, et, s'il leur arrivait de pénétrer auprès des grands, c'était, comme Platon à la cour de Denys et Solon chez Grésus, pour les étonner de leur impassibilité ou les rappeler, avec plus ou moins de prudeHce, au devoir méconnu. Toute autre a été la conduite* liés philosophes modernes. Instruits par les exemples de l'Église qu'ils combattaient, ils ont cherché dans l'association, dans la publicité constante, dans l'alliance avec le trône, les éléments de leurs forces et de leurs succès. De là, dès le xvne siècle et surtout au xviii1', ces académies, ces sociétés littéraires où tant de vives intelligences réunissaient leurs lumières dans une action commune et quelquefois s'asservissaient à un mot d'ordre; de là, cet esprit de corps qui domina peu à peu le monde des lettres, et qui, sans mettre fin à l'éternelle rivalité des écrivains, constitua, du moins, entre eux, une sorte de coalition permanente pour l'attaque comme pour la défense; de là, cette prodigieuse fécondité qui, servie par la presse, inonda l'Europe d'ouvrages populaires où l'attrait de la forme dissimulait l'énormitô des sophismes ou la turpitude des doctrines; de là, enfin, cette immixtion dans les affaires politiques d'hommes sans expérience et sans responsabilité, plus désireux d'enflammer les esprits et

d'ébranler la société que de résoudre les difficultés et de détourner les orages.

Au milieu de cette confusion d'idées et de doctrines, le xvme siècle et la vieille société couraient étourdiment à une catastrophe. La frivolité des esprits et le relâchement des mœurs dissimulaient, sous une apparence de gaieté légère et fine, les dangers croissants de la situation ; la fronde littéraire consolait de l'absence de frovgÊEtâdwue, la noblesse et le haut clergé se ven- * Wa perte du pouvoir en encourageant les téméritél^politiques des écrivains; ils cherchaient à rompre *la monotonie de la vie de cour en écoutant leurs séduisantes excentricités ou leurs hardiesses philosophiques. Sarcasmes, satires, blasphèmes, on pardonnait tout, pourvu que ce fût nouveau et divertissant; les souverains eux-mêmes partageaient l'engouement universel et payaient en or et même en adulations le suffrage des publicistes. On voyait des rois philosophes, n'ayant à la bouche que les mots de justice et de vertu, assassiner un peuple et s'en partager les dépouilles, et le plus illustre des écrivains mêlait aux gémissements des vaincus les éclats de son rire railleur et insultant.

A partir de ce jour, la philosophie désertait sa mission : naguère encore protectrice des droits de la conscience humaine, elle abdiquait ce noble rôle et dégénérait en une école permanente d'indifférence et de corruption. La foule continuait cependant à suivre l'impulsion, par habitude et par instinct. Fascinée par le talent de ses auteurs favoris, elle n'apercevait pas

l'abîme qui s'entrouvrait de plus en plus sous ses pas et où s'enfonçait chaque jour une des assises de l'édifice social.

Bientôt la crise éclata. On sentit alors, mais trop fard, que, pour affronter les secousses d'une révolution, il faut être armé de principes solides et soutenu par un ferme caractère. Or, depuis le milieu du xvme siècle, la philosophie ne savait que détruire et désorganiser ; elle n'avait rien élevé à côté des ruines qu'elle avait faites, et la France, dévastée par les passions anarchiques, ressemblait à une ville démantelée ouverte à tous ses ennemis. L'histoire a dit quelles en furent les suites.

Portalis avait traversé cette douloureuse époque : il avait vu tomber les victimes, il avait failli partager leur sort, il savait combien est vrai le nom de Terreur qui caractérise ces temps funestes, et il nous en retrace le lugubre tableau avec une vigueur et une concision dignes d'un historien antique.

En quelques pages, il rappelle le long enfantement de la Révolution, les premiers symptômes de désaffection se produisant au lendemain de la mort de Louis XIV et encourageant l'audace naissante des philosophes, l'affaiblissement rapide des moeurs et des caractères sous l'influence de la richesse et du luxe; il nous montre le Régent et sa cour donnant le signal d'une débauche sans frein ; la soif des plaisirs débordant de toutes parts et engendrant celle de l'argent ; la justice vénale ; la noblesse salie par le contact des financiers et mendiant à Versailles, non plus, comme sous Louis XIV, un mot ou un regard du maître, mais

des mandats sur le trésor royal; les évoques étalant à la cour un faste scandaleux, pendant que le bas clergé se débattait contre la misère; le peuple écrasé d'impôts ; la dette publique augmentant sans cesse pour satisfaire les caprices ou l'avidité des maîtresses royales; les Parlements factieux ou réduits au silence par l'exil ; la France divisée en deux camps ennemis et désolée par les barbaries exercées contre les protestants; nos armées engagées dans des guerres désastreuses, oubliant à Rosbach les vieilles gloires du xvne siècle et se consolant par des chansons ; enfin, le mécontentement, de plus en plus vif et général, sans cesse excité par les railleries sanglantes des publicistes. Il explique comment, un jour, tous les griefs et toutes les plaintes éclatant à la fois, le sceptre fut brisé dans les mains les plus pures ; comment la nation, réunie pour se donner une constitution, ne trouva, ni dans le clergé, ni dans la noblesse, ni dans le Tiers-État, un point d'appui assez fort pour assurer le règne paisible de la loi ; comment, provoquée par l'étranger, de toutes parts attaquée et partout victorieuse, la France oublia, dans l'enivrement de ses premiers triomphes, le soin de sa propre liberté et tomba sous le joug du despotisme le plus hideux dont l'histoire ait gardé le souvenir. On eut alors pour maître le plus cruel de tous, la peur; la tyrannie de la force, imposée par la tourbe des grandes villes, au nom des idées de liberté, reparut au cœur de l'Europe; l'anarchie devint une doctrine et le gouvernement, par le titre même qu'il se donna , mit à l'ordre du jour la révolution permanente :

« Dans ce période, dit Portalis, la Révolution fran- » çaise devint plus affreuse que n'aurait pu l'être une » invasion de barbares... On ôta au peuple français ce » que le droit de conquête laisse ordinairement au » peuple vaincu, c'est-à-dire la religion et le droit » civil. Les terroristes se hâtèrent de dissoudre tous les » liens, de rompre toutes les habitudes, d'abolir tous » les cultes. Ils craignirent que les personnes les plus » corrompues ne le fussent pas encore assez; et, comme » pour ajouter un nouveau degré de perversité ù la sor- » ruption générale, ils donnèrent des formes légales à » la débauche, et ils firent disparaître la sainteté du » mariage pour lui substituer un libertinage autorisé. » Ils détruisirent le gouvernement domestique : plus » d'autorité maritale : car il fallait favoriser ledérégle- » ment des femmes. Plus de puissance paternelle : les » pères sont trop attachés aux anciens usages, les en- » fants se prêtent mieux aux idées nouvelles. L'ordre » des successions ne fut pas corrigé, mais renversé, » parce qu'il s'agissait moins de faire des règlements » justes, que d'en faire de favorables à ceux que l'on » voulait intéresser aux nouvelles institutions. On pa- » rut redouter l'esprit de famille autant qu'on avait » redouté l'esprit de corps. On sembla ne s'occuper que » de l'horrible soin de faire constamment violer les » mœurs parles lois, et les lois par elles-mêmes...

» — Il n'y avait ni mœurs, ni morale; chaque » nouvelle loi, chaque nouveau changement était une » tempête. Le plus forcené, le plus audacieux passait » pour le meilleur patriote. Les mots ne désignaient

164 IOUÏALIS

» plus les choses. Autoriser le vol, le pillage, l'assas- » sinat, était ce qu'on appelait mettre la probité à » V ordre du jour ; la liberté n'était que licence, et l'é- » galité, destruction. Tous les désordres de la barbarie » s'étaient joints à tous les vices delà civilisation. On » avait avili et corrompu le langage, pour avilir et » corrompre plus sûrement les mœurs, pour retracer » l'épouvantable alliance de la plus affreuse anarchie » avec la tyrannie la plus révoltante.

» On poursuivait tes talents; on redoutait la science; » on bannissait les arts; on renversait les monuments; » on exhumait les cadavres, on insultait aux cendres » des grands hommes, on portait la désolation et la » guerre jusque dans le silence et la solitude des tom- » beaux.

» La fortune, l'éducation, les qualités aimables, les • manières douces, un tour heureux de physionomie, » les grâces du corps, la culture de l'esprit, tous les » dons de la nature étaient autant de causes infaillibles » de proscription. L'ignorance et la scélératesse domi- » naient partout. Les véritables crimes étaient impu- » nis. La vertu seule était funeste. Par un genre » d'hypocrisie inconnu jusqu'à nos jours, des hommes » qui n'étaient pas vicieux se croyaient obligés de le » paraître..-

» Des Bastilles, élevées dans tous les coins de la » France, renfermaient des milliers de citoyens entas- » ses et amoncelés les uns sur les autres ; des tribunaux » de sang avaient été établis dans toutes les grandes » cités, pour égorger arbitrairement et sans délai les

IN I XIL 163

» citoyens qui déplaisaient, et auxquels une justice lente * et liée par des formes n'eût pas imprimé assez de » terreur; dans les tribunaux, le dénonciateur le plus » effronté était toujours une personne sacrée, un accusé » n'était pas même traité comme un homme....

» Toutes les formalités des jugements avaient

» cessé. Le droit inviolable delà défense naturelle était » méconnu. Le soupçon tenait lieu de preuve, la note » ou la recommandation secrète d'un ennemi tenait lieu » de soupçon. On recueillait les propos, on scrutait les » pensées. On semait des pièges, on écartait toute in- » struction. On condamnait un accusé sans l'interroger » et souvent même sans le connaître. Combien de » malheureux traînés à l'échafaud sur une simple res- » semblance de nom, parce que leurs juges, qui n'étaient » que des assassins à commission ou à brevet, ne se » donnaient pas le temps de constater l'identité de la » personne ! Les registres des tribunaux révolution- » naires étaient des livres de mort toujours ouverts » pour recevoir les indications relatives aux victimes » que l'on se proposait d'immoler. Dans ces registres » on laissait en blanc l'espace destiné au journal de » chaque séance. Cet espace était toujours clôturé d'à - » vance par une date quelconque et par la signature » des assassins titrés. Mais on n'y rédigeait qu'après » coup et à fantaisie les actes d'accusation etlesjugey ments. Une foule de condamnations n'ont jamais été » rédigées. Longtemps après l'exécution des condam- » nés, les pièces préparées pour leur condamnation, » leur conviction ou pour leur justification, ont encore

166 POHÏALIS

» été trouvées sous le cachet, et dans des dépôts étran- » gers au tribunal par-devant lequel ils avaient été » traduits. Un prévenu était absous aujourd'hui, on le » rejugeait quelques jours après pour le même fait, et » on le faisait périr. Nous manquons d'expressionspour » qualifier des atrocités dont aucune nation policée » n'avait encore donné l'exemple.

» Au milieu de cesatrocités inouïes, la sensibilité que » l'homme doit à ses semblables était comprimée par » des menaces. On ne laissait pas respirer les âmes » librement. Les soupirs étaient punis comme des » crimes... On voulait étouffer la nature, et, s'il était » possible, changer tous les hommes et les rendre des » monstres. Dans quel temps vivions-nous donc ? Jamais » tyrannie, jamais faction n'étonna l'univers par plus » d'horreurs d ! »

Telle est , rapidement résumée dans ses parties essentielles, l'œuvre philosophique de Portalis. L'auteur examine un grand nombre de questions secondaires , il aborde beaucoup d'autres sujets que nous avons dû laisser de côté. Le chapitre où il discute l'esthétique du xvme siècle, ceux où il recherche soit l'influence de l'esprit philosophique sur l'histoire, soit le principe métaphysique des lois pénales, soit enfin la base rationnelle de l'impôt , attirent par leurs titres ; mais, outre qu'ils sont restés presque tous à l'état d'ébauche, ils ont, pour ainsi dire, un caractère épisodique, et nous aurions craint, en nous engageant,

i. Portalis, De l'usage et de Vabus de l'esprit philosophique, i orne II, chapitre xxxiv, payes 493 à 499.

à la suite de Portalis, dans l'examen de ces questions, d'obscurcir la pensée dominante de son œuvre et d'en affaiblir l'enchaînement logique. Nous avons préféré nous borner à étudier avec lui ces trois problèmes immenses : la nature morale de l'homme, l'existence de Dieu, la constitution des sociétés. Sur ces questions qui sont, à vrai dire, toute la philosophie, sa controverse est modérée, ses observations sont fines et profondes, ses jugements impartiaux. On peut relever, il est vrai, des redites, des longueurs, et regretter, dans l'ordre des chapitres, une certaine confusion, que l'auteur eût fait certainement disparaître, s'il avait présidé lui-même à la publication de son oeuvre; son style, toujours clair, abondant et correct, souvent ingénieux et brillant, laisse parfois à désirer plus de brièveté, de relief et d'originalité.

Ces imperfections de détail tiennent, du reste, au caractère général du livre, à l'immensité du plan, qui en fait à la fois le mérite et le défaut. La variété, sans doute, a son charme, et l'écrivain qui cherche à suivre, dans ses manifestations les plus diverses, le travail de l'esprit humain, prouve, par là même, qu'il en comprend l'harmonieuse unité ; mais la multiplicité des détails nuit presque toujours à la régularité de l'ensemble, et, en voulant toucher à tout, on risque de ne rien approfondir. D'un autre côté, en mêlant aux discussions philosophiques ou aux controverses religieuses les considérations politiques, en rapprochant ainsi ce qui est passager de ce qui est immuable, on s'expose à introduire les passions de parti dans la sphère de la

science pure et l'on compromet d'avance l'autorité de ses conclusions. Ainsi, il eût mieux valu, ce semble, pour Portalis, réduire son livre aux proportions d'un ouvrage strictement philosophique, ne pas s'occuper de matières qui n'ont avec le sujet principal qu'un lien très-éloigné, et surtout s'abstenir de toute excursion sur le terrain de la polémique historique. Quelque remarquables que soient les chapitres consacrés à la Révolution française, quelque réserve que l'auteur essaie de garder au milieu de ses élans d'éloquente indignation, il était trop rapproché des événements pour les apprécier avec une suffisante sûreté de jugement. Nous lui reprocherons, notamment, d'avoir attribué au progrès des sciences physiques le développement du sensualisme et du matérialisme au xvme siècle. On comprend qu'en présence du merveilleux essor de ces sciences, de l'invasion qu'elles firent alors de toutes parts et de l'engouement avec lequel philosophes, littérateurs, critiques et poètes en célébraient les conquêtes ou en empruntaient la méthode, Portalis se soit exagéré leur influence; mais il serait injuste de faire peser exclusivement sur elles la responsabilité de doctrines qui étaient surtout l'expression des mœurs, et dont on trouverait plus sûrement l'origine dans la corruption fomentée par le despotisme et dans l'esprit de révolte né d'une longue tyrannie religieuse. Les dragonnades et les maîtresses de Louis XIV : voilà les causes principales du matérialisme et du scepticisme, pire encore que le matérialisme, qui secouent, dès l'avènement du Régent, le masque hypocrite sous lequel ils avaient

secrètement pris naissance et qui grandissent en face des persécutions incrédules et des orgies de Louis XV. A côté de tels exemples , l'influence des théories scientifiques ne pouvait être que bien faible, à supposer même qu'elle s'exerçât uniquement dans le sens du matérialisme. Or, comment admettre cette supposition, si l'on considère, d'une part, la nature de la science, et, de l'autre, le puissant appui qu'elle a souvent donné aux systèmes les plus élevés, aux plus nobles doctrines? Les conclusions téméraires ou systématiques d'une science superficielle peuvent seules présenter quelque danger pour les esprits et pour les cœurs; l'étude patiente de la nature révèle, au contraire, de toutes parts, la suprématie de l'intelligence sur la matière. D'illustres exemples prouvent que, selon la devise de Bacon reprise par Biot , « si peu de science » éloigne de l'esprit et de Dieu, beaucoup de science y » ramène; » et, quelque absolues que soient sur ceite question les affirmations de Portalis, nous croyons que les progrès des sciences ne sont un danger ni pour la vraie philosophie, ni pour la vraie religion.

A ce point de vue même, nous serions tentés de généraliser davantage la critique adressée à Portalis, et de lui reprocher, dans l'ensemble de ses jugements, un peu trop de sévérité pour le xvme siècle. Un autre écrivain, qui lui ressemble par l'élévation des idées et du caractère, M. de Barante, a, lui aussi, au début d'une carrière qui devait être si longue, si honorable, si remplie, essayé d'apprécier le caractère général et les résultats définitifs de la philosophie du xvuie siè-

cle ' . Il a fait, nous devons le dire, avec encore plus d'impartialité que Portalis, la part de l'éloge et du blâme dans son jugement sur l'oeuvre des philosophes: à travers leurs petitesses et leurs erreurs, il a discerné leurs grandes pensées et leurs nobles tendances; malgré les divagations et les excès de leurs disciples, il n'a pas méconnu le sérieux progrès qu'ils ont fait accomplir à l'esprit humain, en développant partout les idées de tolérance et de liberté; enfin, devançant les conclusions de la science historique contemporaine, il a dénoncé comme les véritables auteurs des excès commis pendant la Révolution, moins encore les sophistes qui excitaient à la haine de toute religion, au mépris de toute autorité, que les coupables couronnés qui rendaient odieuses et la religion et la monarchie. Il eût été digne de Portalis de soutenir le premier la belle thèse développée depuis par M. de Barante. II aurait pu se souvenir qu'il avait été, dans sa jeunesse, l'allié de Voltaire, lorsqu'il revendiquait, pour les protestants persécutés, la liberté de conscience et les droits de citoyen; il aurait alors reconnu que, par la seule conquête de la tolérance religieuse, la philosophie avait racheté ses erreurs, si déplorables qu'elles fussent, et bien mérité de l'humanité. Il est regrettable, mais il est naturel que Portalis n'ait pas porté ce jugement; témoin et victime de la Révolution, il ne pouvait guère, sous le Directoire et en exil, se montrer plus modéré qu'il ne l'a été.

1. Tableau de la littérature française au xvme siècle. Paris, 1822, 1 volume in-8.

KM EXIL 17i

Il faut remarquer, du reste, que, malgré ses préventions en partie motivées contre l'école philosophique de son temps, il se laisse quelquefois entraîner par elle. Ainsi son ouvrage même, dans son ensemble, n'est qu'une nouvelle application de cet esprit critique dont il recherche les effets et qui est le signe caractéristique du xvme siècle. Son plan encyclopédique ne pouvait être adopté que par un contemporain de Diderot et de Dalembert. Entin, dans l'exposé de ses doctrines métaphysiques, il subit, à son insu et malgré lui, l'influence de Locke et de Condillac. En effet, si, dans certains passâmes et notamment dans ceux que nous avons cités plus haut, ses convictions spiritualistes sont affirmées en termes précis, sa pensée est loin d'être partout aussi claire. Au début même de son Essai, sur la question vitale de l'origine des idées, il émet cette assertion périlleuse : « C'est une vérité d'expérience échappée à » Descartes, que nos idées ont leur origine dans nos » sensations1; » il va plus loin encore, lorsqu'il s'appuie, pour combattre le kantisme, sur le principe de la philosophie d'Aristote : « Nihil estin intellectu quod » non prnt* fuerit in sensu. » En écrivant ces lignes, que réfute tout le reste de son ouvrage, Portalis ne s'apercevait pas qu'elles renfermaient, en germe sinon en substance, le sensualisme tout entier : l'expression trahissait sa pensée, et, sous l'action presque irrésistible du milieu où il vivait, il tombait dans une fâcheuse inconséquence.

1. Porlalis, De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, tome 1er, chnpiire iv, page 27.

Sur quelques autres points encore, nous pourrions montrer Portalis flottant incertain entre les systèmes philosophiques qui allaient cesser d'être dominants et ceux qui ne l'étaient pas encore. Ces fluctuations ne devraient pas nous surprendre : elles sont fréquentes aux époques de transition, surtout de la part des esprits modérés qui essaient la conciliation des systèmes opposés. Mais, après avoir formulé nos critiques, nous avons hâte d'arriver à l'éloge du livre de Portalis. Il réunit des qualités toujours précieuses et rares surtout à l'époque où il fut composé.

La première est une grande clarté dans le raisonnement comme dans le style. Portalis discute en homme de loi consommé : on reconnaît, à sa manière d'argumenter, qu'il possède à fond la langue du droit et qu'il cherche partout à en conserver la rigueur et la lucidité. Chez lui, point de ces déclamations sentimentales, point de ces phrases ampoulées que ses contemporains prodiguaient dans leurs discours comme dans leurs écrits et que le public est toujours prêt à prendre pour de bonnes raisons. Sans jamais tomber dans la sécheresse, sans rien sacrifier de son élégance naturelle ni de sa grâce littéraire, il suit constamment un ordre logique, qui rend accessibles les points les plus ardus de la discussion.

La simplicité n'était pas, du vivant de Portalis, un mérite moins rare que la clarté. Plus les convictions étaient fragiles, plus elles s'exprimaient avec exagération; la faiblesse des consciences n'avait d'égale que la violence des paroles. Il en sera toujours de même;

toujours les sophistes et les charlatans politiques chercheront à faire illusion sur leur valeur par la pompe de leur langage. Portalis le savait : aussi s'est-il attaché à donner à sa pensée l'expression la plus simple, persuadé que l'idée, si elle est juste et belle, gagne à se montrer sans ornement superflu.

Sur le fond des doctrines, nous n'avons guère à exprimer qu'une complète adhésion. Les théories philosophiques, religieuses et politiques de Portalis ont été maintes fois reproduites et développées, depuis la composition de son livre, et elles n'ont plus aujourd'hui, du moins en général, l'attrait de la nouveauté. h' Essai sur Vusage et Vabus de V esprit philosophique est même, à ce point de vue, plus intéressant comme monument historique que comme œuvre scientifique ; mais, lors de sa rédaction, en 1799, et encore au moment de sa publication, en 1820, il avait le mérite de l'à-propos, il ouvrait des horizons inconnus. 11 renferme, en effet, la première analyse et la première réfutation du système de Kant ; il contient, sur les rapports de la morale et de la théodicée, des aperçus qui conservent encore tout leur intérêt; il fait appel à la réconciliation de la philosophie et de la religion; il démontre, l'Évangile en main et à l'aide de la seule raison, la vérité du christianisme; enfin, il devance, sur beaucoup de points, les conciliantes conclusions de l'éclectisme contemporain et iJ donne, en même temps, le signal d'une généreuse réaction contre la philosophie sensualiste.

Par la nature de son esprit, par la noblesse de sa

doctrine, par ses procédés de discussion, Portalis est le précurseur de Laromiguière, de Royer-Collard, de Victor Cousin. Il est, plus encore, le frère d'armes de Chateaubriand. Dans des genres dissemblables, et malgré le caractère si opposé des deux auteurs, Y Essai sur l'esprit philosophique et le Génie du christianisme portent l'empreinte de la même époque et procèdent de la même inspiration. L'un et l'autre protestent contre les abus de la méthode philosophique; l'un et l'autre se rattachent au grand mouvement religieux qui a rempli les premières années de ce siècle. La conclusion des deux écrivains est la même, bien qu'ils y arrivent par des voies diverses. Avec le feu de son imagination exaltée et la magie de son style, Chateaubriand éveille le sentiment, excite l'émotion, entraîne plus qu'il ne convainc, séduit plus qu'il ne persuade. Portalis, plus classique dans son style et dans sa méthode, fait œuvre de philosophe, non de poète. Il creuse plus profondément le problème des destinées humaines, il l'aborde sous toutes ses faces, il parle surtout à l'esprit et à l'âme. C'est par une suite de raisonnements abstraits et par une logique sévère qu'il cherche à faire pénétrer la lumière dans les intelligences. Il veut obtenir l'adhésion réfléchie de l'homme aux croyances spiritualistes; il fait, pour ainsi dire, le siège de notre esprit, tandis que Chateaubriand veut emporter d'assaut notre cœur.

Portalis a surtout le grand et rare mérite de l'impartialité. Quel que soit le danger des théories qu'il combat, il ne méconnaît jamais sciemment, à côté des erreurs

qu'elles accréditent, la part de vérité qu'elles peuvent renfermer. « Le bon sens et la bonne foi, a dit un » maître dans l'art de la critique1, sont les deux ca- » ractères philosophiques de Portalis. » Il n'attaque jamais les personnes à travers les systèmes, et, dans la discussion des doctrines, il parle le langage de la raison, non celui de la passion. Il se garde de provoquer, à un degré quelconque, les sévérités de la loi contre les sophismes, il craindrait de donner ainsi un nouveau crédit à l'erreur et de compromettre le triomphe de la vérité plus encore que celui de la liberté : contre un péril intellectuel et moral, il n'admet que la réaction libre des intelligences, il veut qu'on oppose à la fausse science non des restrictions, mais des réfutations.

Cette doctrine, cette attitude sont pleines d'enseignements. Le combat philosophique auquel Portalis a pris part est loin, en effet, d'être terminé. Le matérialisme et l'athéisme ont, de nos jours comme au xvm° siècle, des défenseurs convaincus, d'autant plus redoutables que leur talent est plus grand, leur système plus vague, leur enseignement plus mêlé d'erreur et de vérité. Nous aussi, comme nos pères du siècle dernier, nous avons pu lire et entendre hier, aujourd'hui, ces propositions étranges qui sont la négation, non-seulement de la religion, mais encore de l'histoire, de la morale, du libre arbitre, de la science elle-même, et qui outragent la raison autant que la foi. On nous a dit :

i. Sainte-Beuve , Causeries du lundi. Portalis. Mars 1852, tome V, page 372.

« L'absolu (le la justice et de la raison ne se manifeste » que dans l'humanité : envisagé hors de l'humanité, » cet absolu n'est qu'une abstraction ; envisagé dans » l'humanité, il est une réalité. Et ne dites pas que la » forme qu'il revêt entre les mains de l'homme le » souille et l'abaisse. Non, non, l'infini n'existe que » quand il revêt une forme finie1... Dieu, providence, » âme, immortalité, autant de bons vieux mots, un peu » lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans » des sens de plus en plus raffinés2... » Un autre écrivain nie, en ces termes, la puissance de la volonté : « Les philosophes se méprennent quand ils » découvrent dans notre volonté un type différent de » la cause, et déclarent que nous y voyons la force » efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons > rien de semblable. Nous n'apercevons là comme » ailleurs que des successions constantes. Nous ne » voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un » fait qui en accompagne un autre 3. . .; » il écrit un livre d'histoire et il soutient, dès le début, que « dans les » grands courants historiques, il n'y a, comme par- » tout, que des problèmes de mécanique 4; » enfin, il affirme, en ces termes décisifs, l'inanité de la morale : « le vice et la vertu sont des produits comme le sucre » et le vitriol 5. »

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