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DERNIÈRES ANNÉES DE PORTALIS

Établissement de l'Empire (mai 1804). — Portalis présente au Sénat le projet de sénalus-consulte du 28 floréal an XII (19 mai 1804). — Il est nommé Ministre des Cultes. — Difficulté de sa position : ardeur persistante des partis; dispositions de la cour de Rome et de Napoléon 1er. Les prêtres constitutionnels et le clergé réfractaire. — Administration prudente et modérée de Portalis. — Mesures à l'égard des ordres religieux : encouragements aux communautés hospitalières de femmes; protection accordée aux missions étrangères; exclusion des jésuites.

— Vues de Portalis sur l'instruction publique et l'éducation. — Son intervention en faveur de l'abbé Frayssinous. — Catéchisme impérial.— Témoignages d'estime et de c mfiance donnés par l'Empereur à Portalis. —Sa réputation européenne; ses rapports avec la cour de Russie et avec le roi Louis de Hollande.

— Ses derniers travaux littéraires. — Discours à l'Académie de législation. — Entrée à l'Académie française; éloge du président Séguier. — Cécité de Portalis. — Affaiblissement de sa santé. Sa mort (25 août 1807). — Honneurs rendus à sa mémoire. — Résumé de sa vie. — Appréciation de son caractère.

— Conclusion.

En quatre années, Bonaparte avait tiré la France du chaos et renouvelé la face de l'Europe. La tranquillité intérieure rétablie, là religion remise en honneur, la législation civile améliorée, le continent pacifié et notre dernière ennemie, l'Angleterre, menacée d'une prochaine invasion : tels étaient les fruits de la politique habile et ferme suivie par le Premier Consul, tels

étaient les résultats obtenus par son génie. La reconnaissance nationale voulut consolider le pouvoir entre les mains de celui qui en faisait un si glorieux usage, et, lorsque les chouans de Georges Gadoudal, recrutés par l'Angleterre dans les rangs du parti royaliste, tentèrent de faire triompher par l'assassinat la cause des Bourbons, la voix du peuple, condamnant pour toujours le parti qui recourait à ces moyens odieux, rétablit la monarchie héréditaire, en plaçant la couronne impériale sur la tête du Premier Consul. Plus que tout autre gouvernement, l'Empire a donc été l'œuvre de la nation : si Napoléon le désira secrètement, la France le voulut avec plus d'ardeur encore et il était acclamé par le peuple et l'armée, bien avant que le Sénat l'eût solennellement décrété.

Napoléon prépara lui-même le projet de sénatusconsulte organique qui devait fonder la nouvelle dynastie et chargea Portalis, en lui adjoignant Treilhard et Defermon, de le présenter au Sénat. Cette marque de haute confiance était un acte de justice; car, de tous les conseillers du Premier Consul, aucun ne méritait mieux que Portalis de porter la parole en cette occasion. Nul n'était plus profondément attaché, par principes et par souvenirs, aux traditions monarchiques, nul n'avait déployé plus de talent, plus d'éloquence au service des grandes idées du Premier Consul , nul ne personnifiait mieux l'esprit de paix et de progrès qui avait inspiré la politique du Consulat.

Orateur officiel devant le Sénat, il éleva son langage à la hauteur des circonstances et constata, sans em-

phase ni flatterie, les bienfaits du gouvernement consulaire. Après avoir rappelé les vœux unanimes de la France en faveur de la création de l'Empire, il insiste sur la persistance et la force du sentiment monarchique dans notre pays, et il justifie cette tendance, dont notre histoire rend témoignage, en énumérant les dangers du gouvernement républicain pour une grande nation et les inconvénients du système électif. S'il défend le principe de l'hérédité, il se garde, du reste, de l'entendre comme les partisans du gouvernement de droit divin, et il proteste hautement contre la théorie qui assimilerait une nation à un héritage ordinaire devenu la propriété et, pour ainsi dire, la chose d'une famille princière. L'hérédité, aux yeux de Portalis, n'est jamais une aliénation de la souveraineté nationale; elle a pour unique but de prévenir les périls des interrègnes, les discordes civiles et les intrigues étrangères, auxquelles donne toujours lieu l'élection des souverains. Il lui paraît, en outre, particulièrement désirable, au sortir de la Révolution, de « détruire > jusque dans leurs germes les espérances chimériques » d'une ancienne famille, qui se montre moins jalouse » de recouvrer ses titres que de faire revivre les abus » qui les lui ont fait perdre ; qui s'est liguée avec les » éternels ennemis de la France, et dont le retour, » marqué par des secousses et des vengeances de toute » espèce, deviendrait une source intarissable de cala- » mités publiques et privées *. »

1. Recueil de pièces relatives à l'établissement de l'Empire, p. 95. — M. Boullée, dans la notice, d'ailleurs si impartiale, qu'il a con-

Il expose ensuite les motifs qui ont fait substituer le titre d'Empereur à celui de Roi, et, arrivant à la désignation du souverain, il indique, en peu de mots, les titres de Napoléon au pouvoir suprême :

« Quel autre que l'homme extraordinaire qui a

» sauvé la France pourrait être appelé à la gouver- » ner? Quelle autre famille que la sienne pourrait » offrir les mêmes droits, les mêmes espérances et les » mêmes garanties? Nous apprenons par l'histoire que » la bienfaisance, la sagesse, le courage, le talent, le » génie, aidés de la fortune, ont été les premiers fon- » dateurs des empires. Les peuples se seraient civilisés » plus tard, ou, dans d'autres circonstances, ils eussent » été plus longtemps dévorés par l'anarchie, si la na- » ture n'eût produit par intervalle, et à des époques » décisives, quelqu'une de ces âmes élevées, nées pour » les grandes choses, marquées des caractères d'une » sorte de souveraineté naturelle, et capables d'influer » sur les destinées des nations l. »

sacrée à la mémoire de Portalis, le blâme assez sévèrement d'avoir ainsi parlé des Bourbons, presque au lendemain de la mort du duc d'Enghien et peu d'années après l'époque où, dans sa correspondance avec Mallel du Pan, il appelait de ses vœux une restauration constitutionnelle. La justification de Portalis est facile : lorsqu'il écrivait à Mallet du Pan, la famille royale, victime de la Révolution et pure de crimes, était le dernier espoir de la France en proie aux rapines et aux violences du Directoire; en 1804, au contraire, les prétentions des Bourbons mettaient en péril le gouvernement le plus glorieux et le plus populaire; elles se manifestaient, de plus, par les complots et les assassinats qui provoquèrent la déplorable exécution du duc d'Enghien. Portalis ne pouvait se montrer indulgent pour le parti de Georges Cadoudal.

1. Recueil de pièces relatives à l'établissement de l'Empire, pages 102 et 103,

Napoléon était un de ces génies prédestinés. Portais avait donc raison de demander que la couronne lui fût déférée ; mais, soucieux avant tout des droits de la nation, il rappelait que la nouvelle constitution consacrait les libertés conquises en 1789, que l'Empereur en jurait le respect et que le devoir du Sénat était d'éclairer le souverain, de l'avertir de ses erreurs possibles, de remplir auprès de lui « l'office de la conscience » et d'assurer l'inviolabilité de la liberté de la presse et de la liberté individuelle. Le Sénat vota la fondation de l'Empire; mais, quant aux garanties à prendre pour le maintien des principes de 1789, l'histoire n'a que trop prouvé qu'il n'entendit pas les sages conseils de Portalis.

En montant sur le trône, pour donner une nouvelle preuve de l'importance qu'il attachait aux affaires ecclésiastiques et des intentions bienveillantes dont il était animé envers le clergé, Napoléon créa le ministère des Cultes et le confia à Portalis (juillet 1804). Cette haute dignité faisait de Portalis le collègue des hommes d'État et des administrateurs les plus habiles, Talleyrand, Mollien, Gaudin, Decrès, Fouché, Chaptal ; elle le mettait en rapports quotidiens avec l'Empereur et couronnait dignement sa carrière déjà sur le déclin.

En effet, si son intelligence restait toujours aussi vive et aussi puissante, sa santé commençait à s'affaiblir. Les luttes de tribune, les fatigues et les douleurs de l'exil, un travail excessif et de pénibles préoccupations n'avaient cessé, depuis son entrée dans la vie publique, de miner sa vigoureuse constitution. Sa vue,

naturellement faible, avait eu surtout à souffrir. Déjà compromise en 1796, elle était à peu près perdue en 1804. La mémoire de Portalis, toujours aussi merveilleuse, lui permettait, il est vrai, de dissimuler sa cruelle infirmité et suppléait, en grande partie, au sens si précieux qui lui faisait de plus en plus défaut 4.

Il s'était, d'ailleurs, entouré de collaborateurs actifs et dévoués. Les principaux d'entre eux, MM. Jauffret, Darbaud, Ghâtillon, étaient familiarisés, de longue date, avec les matières canoniques et habiles à faire accepter au clergé, par la douceur et la courtoisie de leurs formes, la nécessaire intervention de l'État dans les affaires ecclésiastiques. Plus tard, en 1805, lorsqu'un nouvel affaiblissement de sa vue lui rendit l'exercice de ses fonctions plus difficile encore, on parla de son remplacement, l'abbé de Pradt fut même désigné comme son successeur; mais l'Empereur, qui sentait tout le prix du concours de Portalis, ne voulut pas en être privé : il lui permit de se faire suppléer, pour les

1. Voici un exemple à peine croyable de cette prodigieuse mémoire : «... Un jour Bonaparte voulut mettre à l'épreuve cette » merveilleuse faculté de Portalis, et il lui tendit comme un piège. » Portalis était venu travailler avec lui pour quelque affaire rela- » tive au ministère des cultes. « Asseyez-vous, lui dit-il, et écrivez; » je veux vous donner là-dessus mes idées. * Quand la dictée fut » achevée, le Premier Consul lui dit de relire. Portalis relut ou » sembla le faire; la reproduction était tout à fait exacte. Le Con- » sul lui dit : « Eh bien! laissez-moi ce papier. » Mais Porialis, » qui n'y avait rien écrit ou qui n'y avait tracé que des caractères » insignifiants, demanda le temps de faire faire une copie au net, » et il n'eut pas de peine à dicter, au sortir de là, à son secrétaire » ce qu'il avait si fidèlement retenu. » (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, mars 1852, tome V, page 567.)

SES DERNIERES ANHÉES 313

détails du service, par son fils aîné. Ce jeune homme, qui avait épousé en Saxe, peu de temps après le 18 brumaire, la jeune comtesse de Holck, nièce et pupille du comte de Revenllau, était entré, sous le Consulat, dans la carrière diplomatique, où il s'était fait remarquer par sa rare intelligence, et il occupait le poste de ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, lorsqu'un décret impérial du 2 juin 1805 le nomma secrétaire général du ministère des Cultes. Ainsi secondé, Portalis put conserver sa haute position et continuer d'exercer, sur l'administration des cultes, l'influence prépondérante que lui assuraient sa science, son expérience et son caractère.

Sa tâche était des plus difficiles, et il ne fallait rien moins que l'ascendant de son nom, de ses lumières et de sa parole pour triompher des obstacles qui s'opposaient encore à la réorganisation définitive des cultes en France. Le nouveau ministre devait combler les vides faits par la Révolution dans les rangs du clergé, réprimer les excès nés de longues années de désordre, veiller sur les tendances des nouveaux titulaires, resserrer leur union avec le Gouvernement, les défendre de l'influence absorbante de certains ordres religieux, assurer au clergé le libre exercice de son ministère, maintenir l'indépendance de sa parole, lui conserver sa légitime influence sur l'éducation publique, pourvoir à ses intérêts matériels et préparer pour l'avenir son recrutement régulier.

Il importait tout d'abord de ramener la concorde et l'union au sein du clergé. Rien n'était plus difficile ;

car, si le Concordat avait officiellement terminé le schisme, il n'avait pu ni en éteindre le souvenir, ni en supprimer les effets. Chaque diocèse, chaque paroisse restait, comme l'Église de France elle-même, partagée entre les constitutionnels et les réfractaires , les uns s'appuyant sur la cour de Rome, les autres invoquant l'autorité de l'Empereur, tous se refusant à un rapprochement.

La volonté absolue de Napoléon Ier était, cependant, que la réconciliation eût lieu. Il n'entendait pas suivre, vis-à-vis du bas clergé, une conduite différente de celle qu'il avait tenue à l'égard des évoques ; il prétendait opérer la fusion des deux éléments opposés ; il voulait, surtout, qu'une large part d'influence fût laissée aux prêtres constitutionnels. Il ne perdait aucune occasion d'insister, sur ce point, auprès des confidents intimes de sa pensée. Écrivait-il, vers la fin de 1802, à son oncle, Mgr Fesch, alors archevêque de Lyon, depuis cardinal, qui allait partir pour son diocèse, il lui traçait tout un plan de conduite à suivre vis-à-vis du clergé, en lui recommandant, à plusieurs reprises, de ménager les constitutionnels :

«... Vous devez, lui disait-il, agir avec dextérité, » mais réellement placer le plus de constitutionnels » possible, et bien vous assurer ce parti. Vous ne devez » point vous dissimuler que cette question de constitu- » tionnels et de non-constitutionnels est, parmi le grand » nombre de prêtres, une question religieuse, mais » n'est, dans les chefs, qu'une question politique. Vous » devez unir à cela un grand respect et une grande

» considération pour le Pape, pour les vertus et pour » l'opinion, comme autorité, de l'archevêque de Paris.

»... Enfin vous me déplairiez infiniment et feriez » un grand mal à l'État, si vous choquiez les consti- » tutiormels. J'aime encore mieux que quelque forcené » s'éloigne de vous que de voir les constitutionnels » s'en séparer. . .

»... J'aimerais assez que votre première démarche » fût de prendre parla main un de ceux qui ont le plus » de consistance dans le parti réfractaire, sans être ce- ^> pendant trop exagéré, et un de ceux qui ont le plus » de consistance dans le parti constitutionnel, de les » bénir et de les embrasser à la fois, en leur disant que » l'union et la fraternité sont la base fondamentale de >» la religion. Quelque chose de saillant en ce genre » serait d'un bon résultat pour la religion et un bien » pour l'État1... »

Ces instructions si précises, si pressantes, si impératives ne suffisaient pas ; en terminant sa lettre, le Premier Consul insistait encore et employait les arguments les plus propres à faire impression sur l'esprit de Mgr Fesch :

« ... Pénétrez-vous bien, ajoutait-il, de ce que je » vous écris dans cette lettre. C'est la manière de faire » le bien de la religion et de l'État, de s'attirer l'estime » et la confiance de tous les partis, et de m' être » agréable.

i. Correspondance de Napoléon Jer^ [0me VIII, page 109. A l'archevêque de Lyon. Rouen, 2 novembre 1802. (Extrait des Archives de l'Empire.)

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» Le Pape m'a fait connaître que vous alliez être

* incessamment promu au cardinalat. »

Malgré ces encouragements et ces promesses, l'archevêque de Lyon avait peine à se rapprocher des constitutionnels : son premier mandement avait été une condamnation absolue de leurs erreurs. Ce fut, pour le Premier Consul, une nouvelle occasion de mettre en lumière le véritable esprit du Concordat.

« Je vois avec peine, écrivait-il à son oncle, dans » la lettre que vous m'avez communiquée, que vous » écrasez les constitutionnels ; vous ne les traitez pas de » la même manière que les anti-constitutionnels. Ce- » pendant les uns sont bien plus vos amis et ceux de » l'État qu'une partie des autres... C'est être ennemi » du repos de l'Église et de l'État que vouloir, par » satisfaction de son orgueil, écraser un parti et triom- » pher où il n'y a pas sujet de triomphe. Le Concordat » n'est le triomphe d'aucun parti, mais la conciliation

* de tous1... »

Ce n'était pas la première fois que le Premier Consul exprimait cette idée d'une haute vérité politique; il l'avait déjà développée, quelques mois auparavant, avec une rare élévation de langage et de pensée, dans une note adressée probablement à Portalis et reproduite par les éditeurs de la correspondance impériale2. Voici ses paroles :

1. Correspondance de Napoléon 1^, tome VIII, page 119. A l'archevêque de Lyon. Dieppe, 11 novembre 1802. (Extrait des Archives de l'Empire.)

2. Correspondance de Napoléon te*, tome VII, page 619. Note. Paris, 18 prairial an X (7 juin 1802). — (Extrait des Archives des

« Ecrire à l'évoque d'Osmond (de Nancy), que je » suis extrêmement mécontent des rétractations qu'il » exige de son diocèse ; que les prêtres constitution- » nels n'ont à se rétracter de rien ; que, dès l'instant » qu'ils reconnaissent le Concordat, ils sont, par là » seul, dans l'union de l'Église ; que déjà sa conduite » dans le département produit le plus mauvais effet ; » qu'elle est donc contraire à la politique et à la cha- > rite.

» 1° A la politique, puisque c'est renouveler les que- » relies qu'on veut étouffer; puisque c'est attaquer » tout l'Etat ; puisque c'est se mettre dans le cas que » l'Eglise de Rome exige la même chose pour les li- » bertés de l'Eglise gallicane, qui dérivent du même » principe qui fait que le souverain se mêle, en France, » des matières ecclésiastiques; parce qu'enfin, en » cherchant ce qui s'est fait, il arrive, par une suite » naturelle, que les magistrats de la République sont » induits aussi à chercher ce qu'ont fait en pays étrany ger les individus qui ont agi contre elle ; que les af- » faires actuelles du clergé ne sont le triomphe d'au- » cun parti, mais la conciliation de tous.

» 2° Contraire à la charité, en ce que ce qui n'est pas » de droit divin ou de stricte nécessité pour le salut des

Cultes.)— Malgré la longueur de la citation, il nous a paru indispensable de mettre cette note tout entière sous les yeux du lecteur. Elle permet de mieux pénétrer la pensée de Napoléon sur cette question délicate et d'apprécier plus complètement, par là même, les difficultés que rencontrait, à chaque instant, Portalis, dans la direction des affaires ecclésiastiques.

» âmes ne doit pas être fait lorsqu'il doit porter du » trouble;

» Qu'enfin il sait parfaitement que les évoques mômes » qui ont professé et exercé sans l'institution du Saint- » Siège n'ont pas fait eux-mêmes la rétractation ; et » que le Gouvernement, regardant un homme qui se » rétracte comme un homme déshonoré, n'eût certes » pas confié l'administration d'un diocèse à un homme » qui se fût rétracté; qu'enfin la seule chose qu'ont » faite les constitutionnels, c'est de reconnaître l'orga » nisation actuelle du clergé, et de recevoir, avec le » respect qu'ils devaient, l'institution canonique; que, » si tous les prêtres constitutionnels eussent, comme » ceux qui ont émigré, craint les échafauds de la Ter- » reur, pour se sauver en pays étranger, il ne fût pas » resté en France de trace, ni même de tradition de » religion; et cela est si vrai, que beaucoup de prêtres » constitutionnels, et nommément Gobel, évêque de » Paris, sont morts martyrs dans l'exercice de leurs » fonctions; qu'enfin, pour avoir le droit d'aller cher- » cher ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels » dans les moments de trouble , il fallait y avoir » été. »

Il était difficile de donner au clergé de meilleurs conseils; malheureusement Napoléon mêlait quelquefois la menace à l'exhortation. Habitué à rencontrer partout une soumission absolue, il s'indignait à la moindre contradiction, et son premier mouvement était de briser l'obstacle : * .... Quanta quelques réfractaires exa- » gérés, écrivait-il au cardinal Fesch, dans la lettre

» citée plus haut *, dès qu'ils seront connus, je les » ferai enlever. » S'il apprenait que des prêtres des diocèses de l'Ouest entretenaient une correspondance avec les anciens évoques réfugiés en Angleterre, il exigeait une enquête sévère :

« Je désire, disait-il à Portalis 2, que vous adres-

* siez une circulaire aux évoques, pour leur faire con- » naître que les évêques rebelles à l'État et au Pape, » retirés à Londres et vendant leur conscience à nos » ennemis, font imprimer toutes sortes de libelles » contre le Concordat et contre l'État ; qu'ils doivent » veiller à ce qu'aucun prêtre de leur diocèse n'entre- » tienne avec eux de correspondance, et vousjdonner, » sur-le-champ, connaissance de ceux qui ne seraient » pas de leur communion, que mon intention est de » punir avec sévérité ces ennemis de la religion et de » l'État. »

Dans une autre circonstance, il prescrivait à Portalis d'obliger l'évêque de Reims, Mgr de Maillé, à se rapprocher du clergé constitutionnel, en le menaçant « de » poursuites criminelles comme perturbateur de la » tranquillité publique 3. » Enfin, quelques ecclésiastiques ayant été compromis dans la conspiration de Georges Gadoudal, Napoléon ne se contentait pas de

i. Correspondance de Napoléon J«', tome VIII, page 119. A l'archevêque de Lyon. Dieppe, 11 novembre 1802.

2. Correspondance de Napoléon Ier, tome IX, page 393. A M. Portalis. La Malmaison, 30 mars 1801. (Extrait des Archives des Cultes.)

3. Correspondance de Napoléon /er? tome VIII, page 36. A Portalis. 6 septembre 1892. (Extrait des Archives des Cultes.)

sévir contre les complices avérés de la chouannerie, il voulait frapper, en même temps, les prêtres qui refusaient de reconnaître le Concordat : « Dans le diocèse » de Lyon, écrivait-il au Grand-Juge Régnier, il faut » également prendre des renseignements et faire arrêter » dix des principaux. Prenez aussi des mesures pour » faire arrêter les prêtres qui sont portés dans les rap- » ports du citoyen Portalis. Je veux bien encore être » indulgent et consentir à ce que ces prêtres soient » transportés à Rimini ; mais je désire que vous me » fassiez connaître la peine qu'encourt un prêtre en » place qui se sépare de la communion de son évêque » et qui abjure un serment prêté. Dieu le 'punira dans » Vautre monde, mais César doit le punir aussi dans » celui-ci *. »

En parlant de la sorte , Napoléon cédait à cet instinct de domination, et, il faut le dire, de violence. qui devait, plus tard, compromettre ses plus merveilleuses créations et le mener à une catastrophe non moins déplorable pour la France que pour lui-même. Il oubliait que la contrainte ne saurait s'exercer sur les âmes sans amener tôt ou tard une explosion terrible ; il perdait de vue que, dans les affaires ecclésiastiques en particulier, les rigueurs du bras séculier perpétuent la résistance au lieu de la dompter, Ses menaces auraient pu provoquer d'effroyables luttes religieuses, si elles avaient été adressées, dans toute leur rudesse, au clergé. Heureusement, elles passaient par l'intermé-

1. Correspondance de Napoléon fa, tome IX, page 432. A Regnier# Paris, 7 avril i804.

diaire du Ministre des Cultes, qui, sans heurter de front les opinions de l'Empereur, savait discerner habilement ses décisions définitives des paroles échappées au premier feu de ses promptes colères. Conciliant par nature, par habitude et par état, Portalis était un médiateur à souhait entre le Gouvernement et le clergé. Écouté de l'un pour son dévouement, honoré de l'autre pour ses sentiments de solide piété *, il remplit, jusqu'au terme de sa carrière, avec un tact exquis, ce rôle si délicat, et il eut la joie d'atteindre le but : sous son action douce mais persévérante, les préventions qui divisaient le clergé s'effacèrent insensiblement, pour faire place à des sentiments plus charitables; la paix se rétablit dans les diocèses; Napoléon Ier, n'entendant plus les plaintes des prêtres constitutionnels, cessa de prendre, vis-à-vis des évêques , une attitude menaçante, et la bonne entente était complète entre le gouvernement impérial et le clergé, lorsqu'à la fin de 1807, la mort enleva Portalis. Pour arriver à ce résultat, il avait fallu déployer une fermeté rare, une infatigable activité, une patience à toute épreuve ; il avait fallu lutter, pendant près de six années, contre les passions les plus ardentes et les vaincre sans les blesser :. œuvre aussi importante que difficile, et qui

1. Lorsqu'en 1804, le Pape Pie VII vint sacrer Napoléon à Paris, il avait l'intention de demander à l'Empereur la retraite de son ministre, dont les opinions gallicanes le choquaient vivement; mais il renonça à ce projet, et il s'en applaudissait plus tard, « aimant, disait-il, M. Portalis, et faisant grand cas d'un homme » qui accueillait honorablement les évêques. » (Vie du Pape Pie VU, par M. le chevalier Artaud, tome II, page 10.)

eût suffi à remplir dignement le ministère de Portalis.

Bien d'autres problèmes, cependant, réclamaient son attention. La question des couvents fut, en particulier, pour lui, l'objet de constantes préoccupations. Au lendemain du Concordat, le 16 octobre 1803, il proposait à Napoléon le rétablissement des ordres hospitaliers de femmes l , tels que celui des sœurs de la Charité, dont il empruntait l'éloge à Voltaire.

« L'État, disait-il, ne doit point être privé du

» secours de ces sœurs consacrées au service de l'hu- » manité pauvre et souffrante.

» Un philosophe de nos jours, en parlant de l'éta- » blissement des sœurs de la Charité et de celui des » autres sœurs, qui, sous des noms différents, se » vouent à la pratique des mêmes vertus, a dit : « Peut-être n'y a-t-il rien de plus grand sur la terre » que le sacrifice que fait un sexe délicat de la beauté, » de la jeunesse, souvent de la haute naissance et de » la fortune, pour soulager, dans les hôpitaux, ce » ramas de toutes les misères humaines, dont la vue » est si humiliante pour l'orgueil humain et si révol- » tante pour notre délicatesse. Les peuples séparés de » la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement » une charité si généreuse.

» Aussi, dès qu'on a pu, après les orages révolution- » naires, s'occuper des hospices, le premier soin des » administrateurs a été d'y rappeler les sœurs de la

1. Jauffret, Mémoires sur les affaires ecclésiastiques de France pendant les premières années du xixe siècle, tome 1er, pages 265 et suiv.

» Charité. L'établissement de ces sœurs est national; » il est né en France ; il est le fruit de la religion de » nos pères. On en est redevable à un fondateur à la » fois religieux et philosophe, qui a mérité d'être placé » au premier rang des bienfaiteurs du genre hu- » main '. »

Napoléon avait l'esprit trop élevé pour ne pas comprendre un pareil langage 2 : les sœurs de la Charité furent rappelées, protégées, et, dans la mémoire reconnaissante du peuple, le souvenir de leur rétablissement resta lié à celui de la fondation du régime impérial.

Encouragé par ce succès, Portalis s'empressa de compléter son œuvre. Le 13 prairial an XIII (4 juin 1805), il proposait à l'Empereur, dans un nouveau' rapport, d'autoriser les principales congrégations de femmes vouées non-seulement au service des pauvres, mais encore à la conversion des pécheresses et à l'éducation. Il écartait, en même temps, la pensée de réunir en une seule ces diverses communautés. Cette idée, que Napoléon, dans son amour excessif de l'unité, avait suggérée à son Ministre des Cultes 3, s'accordait mal

1. Portalis; Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 460.

2. Lettre du Premier Consul à l'archevêque de Paris, du 10 fructidor an X (28 août 1802) : * Je me fais faire un rapport sur les » différentes demandes relatives aux sœurs de la Charité. Mon ini tention est de redonner à ces bonnes filles toutes les prérogatives » qu'elles avaient, afin de les mettre à même de continuer à faire » le bien qu'elles ont fait, témoignage que je me plais à leur ren- » dre. » (Correspondance de Napoléon I&, tome VIII, page 10. Extrait des Archives de l'Empire.)

3. « M. Portalis, votre lettre du 20 floréal me fait connaître trois » espèces de sociétés de filles consacrées au service des hôpitaux:

avec les penchants naturels du cœur humain et moins encore avec le caractère tout spontané de la dévotion des femmes. Portalis l'indique avec autant de vérité que de franchise, et il revendique, pour l'âme, dans ses plus nobles aspirations, une entière indépendance.

Quelques mois après, le 16 septembre 1805, il revient sur la question des congrégations, et, l'abordant cette fois directement, en termes généraux, il propose à l'Empereur de fixer les principes d'après lesquels aurait lieu la vérification des statuts d'ordres religieux !, Il commence par maintenir la nécessité absolue de cette vérification ; puis il pose la règle qui doit, en pareil cas, guider l'autorité laïque :

« Il faut, dit-il, confronter les statuts des associa- » tions religieuses : 1° avec la loi naturelle, qui est le » modèle et l'exemplaire de toutes les lois ; 2° avec les

» les sœurs de la Charité, les sœurs de Nevers et les sœurs de la » Sagesse. 11 y a peut-être d'autres congrégations de même nature » que je ne connais point. Je désirerais qu'elles pussent ne former * qu'une seule société; qu'on pût leur donner à toutes une égale » impulsion et les mettre en mesure de faire tout le service. Don- » nez-moi des renseignements détaillés sur leur institution, leur « nombre, leurs revenus et les encouragements qu'il faudrait leur » donner pour arriver à mon but. — Napoléon. » (Correspondance de Napoléon frr, tome X, page 519. Lettre de l'Empereur à Portalis. Milan, 17 mai 1805. Communiqué par M. le comte Boulay de la Meurthe.)

1. Rapport à l'Empereur, sur la nécessité de ne laisser établir dans l'État d'association religieuse qu'avec autorisation du Gouvernement et après avoir pris connaissance de ses statuts, et, lorsque ces statuts sont communiqués, de ne pas les modifier sans utilité. 24 fructidor an XIII. [Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat de 1801, par J.-E. M. Portalis, pages 529 et suivantes.)

» lois positives, divines et humaines, et particulière- » ment avec les lois nationales. Tout ce qui blesse les » lois doit être proscrit !. »

Quant à la révision des statuts par les pouvoirs publics, il la combat sans hésiter. Il y voit une source de controverses sans fin et surtout une cause d'affaiblissement pour les ordres que Ton se flatterait d'améliorer. Il insiste sur le caractère essentiellement personnel et volontaire des vocations religieuses, sur l'exaltation qui les inspire, sur les préférences cachées qui les déterminent et qui échappent à l'attention de législateurs laïques; il affirme que, montrer la main du pouvoir dans la constitution d'un ordre, ce serait froisser la réserve instinctive et la pudeur religieuse des âmes qui viennent dans le cloître renoncer au monde, pour se jeter entre les bras de Dieu :

« La loi, dit-il, a tout pouvoir pour protéger les » établissements utiles, mais ce n'est pas la loi qui leur » donne la vie. Ils la reçoivent du fondateur qui les » crée, ils la conservent par l'esprit que ce fondateur » leur a communiqué, et qui tient souvent à des » circonstances imperceptibles pour le général des » hommes.

» Souvent une idée reçue, une pratique que les gens » du monde regarderaient comme indifférente, et » qu'ils s'empresseraient de proscrire comme minu- » tieuse, suffit pour disposer les âmes aux plus grandes » vertus et aux plus grands sacrifices.

1. Rapport à l'Empereur, etc. (Porlalis, Discours, rapports et travaux inédits sur le Concordat, page 530.)

» L'office du magistrat est de veiller sur les devoirs » essentiels du citoyen; mais, dans les œuvres de » surérogation, il faut laisser une grande latitude au » libre arbitre. Les hommes sont d'autant plus atta- » chés à certaines pratiques et à certaines vertus, » qu'elles sont de leur choix, et qu'en les observant, • ils peuvent s'y complaire et avoir meilleure opi- » nion d'eux-mêmes * . »

Ces principes, acceptés par Napoléon, présidèrent à la reconstitution des congrégations religieuses de femmes et au rétablissement de quelques ordres d'hommes. En effet, bien qu'il considérât, d'une manière générale, le retour des moines comme peu désirable, Portalis admettait des exceptions. S'il était peu favorable aux ordres mendiants, il appréciait hautement les services des ordres enseignants et ceux des congrégations vouées soit à l'étude, soit à la prédication, soit aux missions. Ce triple ministère avait longtemps été celui des Jésuites. Portalis était le premier à reconnaître les immenses services rendus par cet ordre à la cause du christianisme et à celle de la civilisation, surtout dans le Nouveau-Monde ; mais, en même temps, il condamnait avec sévérité l'esprit dominateur et envahissant de la Compagnie ; il pensait que les divers États de l'Europe avaient eu raison de considérer comme inadmissible le maintien d'une association religieuse placée en dehors de la hiérarchie épiscopale, sans liens avec les Églises nationales, relevant du Pape seul, mêlée à toutes les négociations politiques et pro-

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