‹ Portefeuille archéologique de la ChampagneChapitre 36 sur 82 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

des occlamalions et des fanfares. Alors, chaque relique était retirée de son enveloppe et lentement portée, entre deux torches allumées, sur tous les poinlsMe la galerie, de manière à être vue de toutes parts. La sainte robe était montrée la dernière et servait à bénir le peuple, puis on terminait la cérémonie par de longues prières, en faveur de l'église, du pape, du roi, do l'evèque, de l'abbé, des moines, des pèlerins et des morts.

Ces proclamations avaient lieu uno ou deux fois par jour, pendant une ou deux semaines. Tous les soirs, on chantait vêpres au haut do la tour, et elles étaient répétées par la foule agenouillée. Les fêtes terminées, les reliques étaient replacées avec la môme solennité dans la châsse , qui était de nouveau scellée.

Les cérémonies que nous venons d'esquisser à grands traits ont pu varier suivant les temps; mais ce qui variait peu, c'était l'afflucnce des pèlerins qui accouraient dos contrées les plus lointaines , pour venir demander des grâces à Dieu par l'intercession des saints, et qui, s'ils n'étaient pas toujours exaucés ou guéris, emportaient, du moins, des consolations et des espérances.

Nous n'avons pu découvrir aucun document qui puisse indiquer l'époque précise de la châsse de Xesle, nous en sommes donc réduits h des conjectures. Les chilsses primitives, avons-nous dit, étaient d'une assez grande dimension, et avaient bientôt paru trop pauvres au milieu du luxe déployé dans l'intérieur des églises. C'est donc à la fin du Xir siècle et pendant le XIIF, que ces anciennes châsses de bois peint furent refaites. Or , celte époque coïncide merveilleusement avec celle de notre châsse, quand on considère les détails de sa composition. Le plein cintre y domine comme si l'arc ogival n'existait pas encore, les colonnes sont trapues, les chapiteaux historiés ; leurs feuillages variés cl leurs animaux fantastiques appartiennent à la flore et aux besliaires du XII* siècle, qui excitaient si fort l'indignation de saint Ucrnard : « Que signifient dans nos cloîtres, disait-il , celte ridicule monstruosité, ■ celte élégance merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux * yeux des frères, pour les troubler sans doute dans leurs prières ou les distraire « dans leurs lectures T Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux, « ces monstrueux centaures, ces semi-hommes ? C'est partout une telle variété de « formes, qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans les parchemins, et « que l'on passe plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs- . d'œuvre qu'à étudier et à méditer la loi divine (I). »

(0 Ad tfUUlmum atkurm Sancli ThtoJorici apohgia , DM Btrnardi cptrt, T. ni.

ORFÉVREMZ. 29

Un sccjnd indice de l'époque de la châsse de Nesle se trouve dans les émaux en taille d'épargne qui l'ornent. Ainsi, le caractère des Ggures, le mouvement du costume et des plis, la gravité du burin dans les parties creusées, le petit nombre de couleurs employées, les silhouettes des télés entièrement épargnées dans le enivre, les détails des traits du visage, et une manière do rendre les cheveux et la barbe par un émail rouge coulé dans les intailles, sont autant de particularités qui décèlent des émaux de la fln du XII" siècle, ou du commencement du XIII*.

Enfin , une dernière preuve de l'époque de notre châsse . c'est qu'elle rappelle exactement l'ordonnance et le stylo du tombeau du comte Thibaut III de Champagne, qui se voyait encore à la fin du siècle dernier dans la collégiale de Saint- Etienne de Troyes, cl dont la description nous a été conservée par un chanoino de Saint-Etienne (1). Or, ce prince mourut à Troyes lo 24 mai 1201. C'était bien, pour son tombeau et pour la châsse de Nesle, le môme support en bois de chêne, les mêmes arcades plein cintre, les mêmes colonnes, les mêmes figures en argent repoussé et doré, les mêmes revêtements de cuivre gravé, les mômes applications d'émaux, d'ornements ou de figures en taille d'épargne, en sorte qu'il y a lieu de croire que l'artiste qui avait été chargé de Taire le tombeau avait encore exécuté la châsse, qui n'en différait que par le lott et les dimensions. Les rapports du diocèse de Troyes avec les orfèvres-émailleurs de Limoges n'étaient ni assez faciles, ni assez fréquents pour que l'abbé de Nesle n'ait pas saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte, de faire confectionner une châsse digne de son abbaye et des reliques qui devaient y être renfermées (2).

Nous savons que ce ne sont pas là des documents qui impriment une date irréfragable à un monument, mais lorsqu'il est parfois si difficile de découvrir la date précise de la construction d'une église, qu'y a-l-il d'extraordinaire qu'on en soit réduit à des conjectures pour une pièce d'orfèvrerie. Les artistes du moyenâge signaient rarement leurs œuvres, parce qu'ils visaient à une récompense plus haute que celle que les hommes peuvent donner, aussi on lit quelquefois sur leurs travaux : Pro remedio animée, ou ad majorent gloriam Dei. « Dieu sait , dit le moine « Théophile, que je n'ai travaillé ni par l'amour d'une louange humaine, ni par le

(0 C t ««T, £phémirid„, ..De. ,;6o.

(») S'il tfuil aéenuir* At dnn«r d'.utrw |>mTU <1. rjpoqoe d. nom cHiiM ■ ooui If* trtuvfrmus dioi sa coroptnùon «tcc U cIOam de Oinleaugn*, du moule do Louvre, cl celle de* (fia4« rdiqtct- <f Aix-U-Qupcll*, T*m mv

30 CIUPITBE Vil.

« désir d'une recompense temporelle, mais seulement pour l'accroissement de l'hon- « neuret de la gloire de son nom, ted in augmentum honorit et gloria uominit ejut (I).»

Est-il bien nécessaire de faire la description déUiillée de la châsse de Nesle , en présence de la planche 8 de l'orfèvrerie, qui l'a reproduite d'une manière si brillante. Nous no le pensons pas . Si minutieuses que soient les descriptions , elles sont nécessairement incomplètes, parce qu'elles s'adressent à l'intelligence, quand c'est aux yeux qu'il faut parler. D'ailleurs, il y a des combinaisons et des effets d'art que l'œil seul peut saisir. Comment, en effet, peindre par la parole cet harmonieux ensemble de gravures, de filigranes, de pierres précieuses, de colonnades , de statues et d'émaux . qui font de la châsse de Nesle un véritable chefd'œuvre. Puis, il faut bien l'avouer, sans refaire arbitrairement la châsse de Nesle. nous avons dû. d'après les données du monument et les fragments qui y sont ça et là attachés, restituer ce qui manquait, en sorte que le dessin est aujourd'hui plus complet que l'original.

La châsse a été reproduite à moitié de sa grandeur; sa longueur est de un mètre six centimètres, sa hauteur de cinquante-cinq centimètres, sa largeur de trentesept centimètres.

Les arcades romanes sont soutenues par des colonnelles alternativement émaillées et ciselées, les cintres sont recouverts d'un réseau de llligranc, formant sertissure à des pierres précieuses cabochons. Les revêtements du fond sont de cuivre repoussé et doré. Les personnages sont en argent fin repoussé avec manteaux , cheveux et barbes dorés. Les extrémités et le milieu des colonnades sont ornés d'émaux en taille d'épargne, représentant des prophètes.

Les pentes du toit, divisées en deux compartiments séparés par des émaux d'ornement d'une grande variété, sont couvertes de plaques en argent repoussé, figurant des imbrications fleuronnées ; des rinceaux au repoussé les encadrent.

La base des arcades et celles du toit sont revêtues de bandes de cuivre arabesques, très-délicatement gravées. Des nielles d'une exquise finesse bordent le toit en haut et en bas, et sont, de place en place, rehaussées d'émaux du plus riche coloris. L'acrotère a disparu, ainsi qu'une foule do détails qui devaient être charmants, si l'on en juge par ce qui nous reste de ce beau reliquaire.

Il y a déjà longtemps que la châsse de Nesle était dans un véritable état d'abandon,

(i) th*tt t . artiuM SdxduJa, p. »5;.

attendu que lorsque Des Cuerrois se rendit en «632 à Nesle. il n'existait plus que le chœur de l'abbaye. On y montait au moyen de six ou sept degrés, en haut desquels se trouvait une grille avec porto en fer par petit» rameaux à jour ; on entrait en une place devant le grand autel, sur lequel était la chasse de saint Alban, faite de bois repeinte et mi-couverte de lames et d'images d'argent , auxquelles, dit Des Cuerrois, les hérétiques ont arraché les têtes et dérobé le reste des lames [I). Voilà dans quelle triste situation se trouvait, depuis le milieu du XVI e siècle . cette merveilleuse pièce d'orfèvrerie.

Que dire maintenant des figures assises autour de la châsse? Sont-ce les bien, faiteurs de l'abbaye de Nesle. ou bien les apôtres que l'artiste a voulu représenter î A ne considérer que les personnages, leurs létes dépourvues de nimbe, les épées et les constructions qu'ils portent, comme il est d'habitude aux fondateurs d'abbayes, tels que Charlcmagne et saint Ilcnry, on ne les prendrait certes pas pour des apôtres. Mais ici se présente une première question, les tètes étaientelles ou non nimbées? Oui, dirons-nous, car il ne faut pas perdre do vue que les tètes actuelles ne datent que de la On du X\T siècle, et qu'à celle époque, l'absence et la présence du nimbe avaient cessé d'être caractéristiques pour nier ou exprimer la sainteté [{}. Quant aux épées qui sont aux mains des personnages, on peut objecter que ce ne sont pas les attributs habituels des apôtres. Mais, outre qu'on n'a véritablement commencé à les caractériser nettement que vers le XIV* siècle . c'est-à-dire plus d'un siècle après notre châsse, et que les représentations des apôtres ont singulièrement varié de siècle en siècle , jusque-là que le même apôtre a éuT figuré tantôt jeune et imberbe, tantôt âgé et barbu, quelquefois avec un attribut, parfois avec un autre, souvent au XII' et au XIII* siècles avec l'une des douze propositions du symbole, nous dirons que dans la châsse des grandes reliques d'Aix-la-Chapelle, on voit sept des apôtres armés de l'épée , et l'un d'eux portant, comme dans le reliquaire de Nesle, une sorte de spatule allongée et arrondie (2). Puis, le nombre n'est-il rien, et si l'abbaye de Nesle a eu de nombreux bienfaiteurs, comment n'en a-t-on figuré que douze, et pourquoi ce nombre

(i) Du Geiitoit, Mioirtr chr/tou* , loe. cit.

(i) Dimo», Manuel tt iconograph. chrét., p. Joi cl miït.

(>) ««/.«TarcW., T. J, pl. I tt IL

Page 1