‹ Portefeuille archéologique de la ChampagneChapitre 39 sur 82 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MONSTRANCE DE Li CATHÉDRALE DE REIMS (<).

Nous continuons notro sujet; après les ciboires, les monstranecs cl les ostensoirs.

L'ostensoir est aujourd'hui le premier et le plus important de nos vases sacrés, et cependant le moyen-âge, malgré sa piété profonde, ne l'a pour ainsi dire pas connu. Il n'est pas d'église qui n'ait concentré autour de lui toutes ses magnilicences , et encore que le goût ne soit pas toujours en harmonie avec la richesse , on comprend que depuis l'institution de la Fête-Dieu et la pompe triomphale de ses processions, l'ostensoir soit devenu le vase sacré par excellence. «C'est qu'en effet il s'agit ici du plus augusto des mystères, l'art humain a donc dû faire tous ses efforts pour s'élever jusqu'à ce chef-d'œuvre de la puissance divine, qu'on peut appeler le miracle infini de son amour. Toutefois, à de pareilles hauteurs, il s'est trouvé seul, car le poète, ce frère de l'artiste, qui toujours l'a soutenu et souvent l'a inspiré, a toutuscruter la majesté, mais accablé par la gloire \2] il n'a pu que balbutier dans sa langue sublime quoique défaillante : « Je vis un point qui rayonnait « d'une clarté si perçante, que, brûlé par elle, le regard doit se fermer à son tran- « chant aigu [3). Dans la profonde et claire substance de la haute lumière, m'appa- « rurent trois cercles, de trois couleurs et d'une seule dimension ; et l'un parais- « sait reflété par l'autre (4] comme Iris par Iris ; et le troisième paraissait un feu ■ qui s'exhalait également de <;à et de là i> . »

(.) Or^^ni, pL ; (i) ProT. XXV, a;.

(3) Un puoto vidi ch. raggi.,. lume

Aculo .1, ebe U .vuo ch'cgli alluoca

Uiiùdcr cooficiui pet lo folio acume. - D«ti. Paradis, canl. XX VIII

($) Deum dcDeo, lumen de lumiitt.

Nella profond» • cliura inuùvUnia

DeU'alio lur.it- pancttiî tf« giri Di Ire colori a d'un» centenenta :

£ l'un daU'allro, corne Iri da h i, t'atca rillrw» : «1 \m» part» fuoeo

Cl.c quinci e «juiodi igualincnlt ai «piri. — Da»ti, Paraît^ canl, XXXUI.

onri:vnEBiE. 45

Autrefois l'Eglise attachait une grande importance à ne pas laisser produire en public l'Eucharistie, de peur qu'elle ne fût profanée par les regards de ceux à qui il n'était pas permis delà voir. Ouand, après trois cents ans de persécutions, Dieu eut donné le calme à son Eglise en élevant le grand Constantin sur le trône, clic s'empressa de rétablir l'usage des processions, à l'imitation du peuple de Dieu, dans l'ancienne loi. Toutefois il ne faudrait pas croire que le Saint-Sacrement fut porté dans ces processions, on y voyait la croix, la bannière du patron de l'église, l image de la divine Mère de Dieu , les reliques des saints, quelquefois du bois de la vraie croix, mais jamais la sainte Eucharistie. Et si l'on en pouvait douter, nous dirions, l'histoire à la main, qu'après le fameux Concile de N'icée, Constantin ayant prié les trois cents évèques qui y avaient assisté de se transporter à Constantinople, qu'il venait de bâtir, pour en faire la dédicace, ils célébrèrent la plus solennelle et la plus pompeuse de toutes les messes et firent une procession générale autour des murs, au milieu des rues et des places principales, en chantant des hymnes et des cantiques à la gloire de Dieu, sans être accompagnés du Saint-Sacrement (1).

Lanfranc nous assure que l'Eucharistie qu'on portait de son temps à la procession des Rameaux était cachée dans une châsse, bien loin d'y être montrée en évidence : Ferelrum in quo corput Chritti débet eue reeonditum (2). Avant la Félc-Dicu, il n'y avait donc que deux occasions où la sainte Eucharistie fût exposée en public: la première, lorsque le prêtre en faisait l'élévation à la messe, et la seconde au moment de la communion des fidèles.

Ce fut l'institution de cette fête, en 1264, qui donna naissance aux fréquentes expositions du Saint-Sacrement. C'est ici que nous rencontrons une des gloires de la Champagne, Urbain IV, à qui le Catholicisme doit la plus touchante et la plus magnifique de ses solennités. « Assignée au mois de juin, à la fin du printemps, * dit un auteur moderne, cette fète emprunte à la nature un éclat incomparable. Le « ciel parles rayonnements du soleil, la terre par les parfums des fleurs concourent « à la glorification du Christ dans l'Eucharistie [3J. » Esl-il nécessaire de nous arrêter à ces controverses étroites, qui tendraient à établir que si Urbain IV a institué la Fête-Dieu, il n'est pas l'auteur de celte belle procession, où Dieu, se faisant tout à

(t) Ent.f . in vit. Constant., Lib. IV, cap. 66. (i) In cUctcL pro ortl. S. Lrncil. accl. 4, c. 1 (î)D.mo», Ânnal. «rcA., L XIX, p. 168.

PoiuJiwVt «-cAroA^iw. CUap. VII.

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tous, va lui-môme trouver ceux qui ne viennent pas à lui dans ses temples il . Comme si celte fête, qui a amené l'exposition de l'Eucharistie sur l'autel, n'avait |ms dû la faire porter en évidence dans la procession qui précède toujours la messe (2;. Or, la procession dans l'église a dû entraîner la procession au dehors, en >ortc que tout s'enchaîne dans cette solennité, exposition, procession, et qu'à Urbain IV seul revient l'honneur de la Fête-Dieu, qui a immortalise son nom. Ouellc vie extraordinaire n'aurions-nous pas à raconter, si nous voulions dire quT'rbain IV, né à Troyes en 11 85. dans la plus obscure et la plus humble des conditions, après avoir grandi à l'ombre de cette cathédrale, qu'au faite des grandeurs il SC plaisait à appeler la nourrice de te* jeune* année* et la tourte de ton itération, avoir été nommé archidiacre de Laon cl de Liège, ambassadeur du Saint-Siège en Pologne et en Allemagne, évèquc de Verdun et patriarche de Jérusalem dans le temps le plus périlleux, au moment où saint Louis venait d'échouer dans sa première croisade, fut enfin élevé au souverain pontifical. Mais nous devons nous arrêter. Il est des noms qu'il faut laisser dans leur majesté solitaire cl lointaine, plu lût de les effleurer d'un regard trop rapide, qui serait une profanation. Aucune grandeur, au surplus, n'a manqué à cet illustre pontife, ni celle des persécutions pendant sa vie, ni celle du malheur même après sa mort, et bien qu'Urbain IV soit demeuré le représentant aussi fidèle qu'énergique de la politique de la cour de Rome, tantôt il lui a été reproché de s'être trop souvenu de sa naissance, d'être resté Français par le cœur el de n'avoir pas, comme les Grégoire VII et les Innocent III, tout sacrifié à la prépondérance de l'Italie; lantôl on a prétendu qu'il avait de parti pris effacé le prince Italien devant le chef de l'Eglise et porté trop haut les aspirations de la papauté, en sorte que, malgré les demandes réitérées du chapitre de la collégiale fondée par lui ù Troyes, Rome n'a pas consenti à le canoniser. Et naguère un des plus grands artistes de notre époque, Simarl, l'illustre auteur des bas-reliefs du tombeau de Napoléon, de l'Orcsle aux autels de Pullas, de la Minerve du duc de Luynes el de tant de chefs-d'œuvre qui placent son nom à côté de celui de Girardon, cet autre immortel enfant de la ville de Troyes, ne voulait-il pas lui élever une statue :

(i) O «» m.iultilis ! erunJucat Dominum, piup.r. ttrm tlliuonlii. Siim Tuojii» iTAqvm. (>) Di«»»o ot Mm»-!. FUiko. Jiv. uS.. lib. IV, cap. 6.

« J'ambilionnerais, disait M. Simart, d'exéculer pour ma ville natale une œuvre « importante : il faut à la sculpture monumentale de grandes proportions, alors les « lignes se développent et contribuent singulièrement à la grandeur de l'aspect.

« Il y a longtemps que je songe au monument qui pourrait éïre élevé à la mé- " moire d'Urbain IV.

« Et pourquoi ce projet ne pourrait-il pas s'effectuer? Le sujet n'en est-il pas « grand et beau ; et si une souscription était ouverte, qui donc à Troycs cl dans « tout le département refuserait de contribuer à l'érection d'un monument qui rap- « pellerail les vertus cl l'énergie de cet homme étonnant, qui, né dans une échoppe, « mourut la tiare sur la lèleî

« Le piédestal serait orne de quatre bas-reliefs qui rappelleraient les phases si « diverses delà vie du Pontife; et quels sujets pleins d'intérêt cl de contrastes! Ici, « l'enfant pauvre, misérable; là. le Pontife puissant; l'échoppe du savetier, le trône » pontifical, clc, clc. Quel enseignement dans celle élévation, due seulement à la « vertu et au mérite I

« Sur ce piédestal s'élèverait une statue d'Urbain IV, de quatre mètres de pro- « portion, le bras étendu : il bénirait les générations de sa ville natale.

« J'offrirais avec bonheur à mes concitoyens le modèle de ce monument.

« J'ai souvent révé que j'exécutais celle grande œuvre pour ma ville deTroyes , « et qu'alors un de ses enfanls, pauvre, possédé do l'amour des beaux-arts, qui « avait été soutenu, encouragé par elle, avait acquis, à force de travail et de persé- « vérance, le bonheur de pouvoir dire à ses concitoyens : Soyez aussi Gers de votre « artiste! Ce monument témoignerait à la fois cl de mon droit cl de ma reconnais- « sanec (I). »

On sait que le plus déplorable des accidents est v enu briser du mémo coup, et le monument d'L'rbain IV cl cette existence si chère aux arts, ce beau lalent en pleine possession de lui-même, qui promettait encore tant de glorieux travaux à la France.

Urbain IV avait adopté pour emblème un cœur dans une couronne d'épines; aussi, quoique la mort ait depuis longtemps glacé ce grand cœur, on peut dire que la couronne d'épines est restée le fidèle symbole de sa mémoire.

Nous saurions à quelle époque ont élé exécutées les premières monstrances, si nous avions pu découvrir quand a commencé l'exposition du Sainl-Sacrcmenl. Le

(.; Ltu« d« M. Simm du . i Gtckc itiC

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concile provincial de Cologne, lenu en 1 152, fait bien mention de certaines montres qui servaient à l'exposition de l'Eucharistie, niais il ne nous explique ni leur âge, ni leur forme (I). Il dit seulement qu'il y en avait de plusieurs sortes et de diverses figures, et que l'Eucharistie y était en évidence : Vitibiliter in quibutcumque monttrottât ponalur aut deferatur. Maigre que l'expression monstrantih soit assez explicite, on pourrait douter qu'elle s'appliquât à des ostensoirs, si l'archidiacre de Cologne, Jean Cropcr, n'avait pris soin de la définir clairement en l'interprétant par pertpicui monttrantii, c'est-à-dire monttrancet à claire-roie.

Paul Jove, evéque italien, décrivant les pompes du couronnement de Charles- Quint, dit que l'Eucharistie y fut portée dans une cassette de cristal, loculo cryttallino inclusa, par un cavalier placé sous un dais brodé d'or fi). Le père Rocca, sacristain du palais apostolique sous Clément VIII, parle aussi d'une cassette et d'un vase de cristal, loculus cryslallinut, vaseuhm crystallinum (3), où l'on mettait le Saint- Sacrement, que l'on enfermait ensuite dans une cassette de bois et que les papes faisaient porter devant eux dans leurs voyages, ainsi que fit Clément VIII allant à Ferrare en \ 398. Mais ces cassettes ou vases de cristal n'étaient ni des ostensoirs, ni des soleils vitrés, et l'on n'en usait pas pour exposer l'Eucharistie dans les églises.

Quand l'hostie fut offerte à l'adoration des fidèles, on la plaça au début dans des reliquaires ou monstrances. Mais l'Eglise comprit bientôt que ce qui suffisait à de simples reliques était au-dessous de la majesté du Iloi des rois, elle voulut que la sainte hostie étincelât de splendeur, elle demanda aux artistes d'imiter le soleil, elle la plaça au milieu do ses rayons rendus éclatants à force d'art et de pierres précieuses; l'œil ne devait se lever qu'en tremblant sur elle, il fallait qu'il piH à peine en supporter la vue. N'était-ce pas, d'ailleurs, la réalisation de ces belles et mystérieuses paroles du Roi-Prophète: Dieu a fait ta demeure du soleil, et lorsqu'il descend du haut des deux, rien ne se dérobe au feu de ses rayons (4). Tel est en peu de mots l'historique de l'ostensoir, depuis le XIII' siècle jusqu'à nos jours.

La monstrance de la cathédrale de Reims est charmante, elle provient de l'église de Moiry, dans les Ardcnncs, pour laquelle elle fut exécutée vers la fin du XIII* siècle. Nous ne saurions dire par suite de quels événements elle est passée de la sacristie

( i) Ait. î, prinur. de Clin* t. in Euch. «J. cup. .1». (>) Juvt, Uft. m! U-mp. Lib.

(J) Lib. de Mcra uoelo CMnî ew p. Rom. l'onl- il«f coolicitmibu» j>nrfa tado, p. ( J cl lo5.

H) Pi* xvui.t. 4 «6.

ORFÈVMniE. 49

d'une petite église de village dans le trésor d'une des plus opulentes et des plus fameuses cathédrales de France. Sa description ne sera pas longue : sous un toit octogone en forme de clocher, accosté et en quelque sorte soutenu pardes contreforts fenestrés en ogive, qui vont s'amorlissant de la base au sommet et sont ornés de clochetons, se trouve un cylindre de cristal ouvert en bas, fermé en haut et placé entre une double couronne pour recevoir la sainte hostie. Le tout est supporté sur un pied de calice à huit pans, partagé par un nœud décoré d'écussons qui ne sont pas armoriés. L'hostie était fixée à l'intérieur du cylindre, soit dans une lunule ou croissant supporté par un ange agenouillé, ou simplement sur un pivot qui s'adaptait au fond.

On voyait dans la collection du prince Soltykou* trois monstranecs à peu près semblables à la nôtre. La plus belle, qui a été reproduite dans les Mélanges archéologiques, se compose, comme celle du Portefeuille, d'un cylindre de cristal supporté par un pied octogone flanqué de contreforts et surmonté d'un clocher, dont la toiture sert de base à un riche crucifix. Toutefois, ce qui la distingue et lui donne un caractère d'élégance et de recherche qui manque à la nôtre, c'est que non-seulement le campanile est supporté sur une espèce de dais en ogive, qu'il est à jour, que les contreforts sont ornés de dragons simulant des gargouilles, mais encore que le plateau qui reçoit lu cylindre de cristal est cantonné do huit colonnclles terminées par des efllorescenccs à feuille d'acanthe, sur lesquelles sont agenouillés des anges chantant leur céleste llosannah en s'accompagnantdu syrini ou petit orgue. Nous présumons que celle monstrance, qui n'appartient certainement pas aux hautes époques de l'art, est du XIV siècle (I). .

La seconde se termine par un dôme couronné d'un campanile dont les rampants sont ornés de crochets; et la troisième, beaucoup plus simple, consiste en un cylindre de cristal soutenu sur un pied et couronné d'un clocher.

Le comte Caffarelli possède une monstrance analogue à la nôtre, mais dont les contre-forts et les arcs-boulants se contournent, nous allions presque dire se tourmentent en ellipses et en feneslrages ouvragés qui ont perdu la fermeté de lignes des grandes époques. Elle parait être du XV e siècle, malheureusement elle n'a plus le clocher qui la surmontait, on y voit cependant encore l'ange agenouillé qui porte le croissant destiné à recevoir l'hostie (2 .

(l) Mélanges arch~, loin. I , pl. 30.

(i) Annal, archéol., u XIX, p. 168.

Port'fcwllt archéologie , CU.p. VIL

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