‹ Portefeuille archéologique de la ChampagneChapitre 73 sur 82 · CIVIL ET REL1CIELÏ · texte numérisé non relu

CIVIL ET REL1CIELÏ

finesse et d'une intégrité parfaites. Il est doublé intérieurement de vermeil. • I.e samit, dit M. de Mas-Latrie , était une étoffe de soie peu différente, » mais généralement plus riche que le cendal ; on la confectionnait au moyen-âge, » comme on la fabrique encore, sous d'autres noms, en Asie-Mineure et en » Syrie [.). » C'était une étofle très-forte qu'on employait à couvrir les carreaux ou coussins des appartements, qui sont des meubles de fatigue, ou même à faire des couvertures de livres ,2). Il était généralement vert ou rouge; mais le vert, comme le dit Armado dans les Peinet d'amour perdues de Shakspcre, étant la couleur des amants et aussi celle de l'inconstance (3), nul homme, fût-il prince ou empereur, n'eut osé offrir des bijoux à une femme dans un coffret doublé de samit vert. Le samit, aux XII' et XIU* siècles, était une étoffe de luxe réservée aux gens de condition élevée. Le sire de Joinville, racontant le mariage d'Alphonse, frère de Ix>uis IX, à l'occasion duquel fu fele fette merceilleute et tolempnel , rapporte que » li baron et li chevalier furent en robe de tamit et de soie ;4). » In romancier nous dit, de l'un de ses héros, qu'il « fut moult rrgardé du peuple; car il estoit » \cstu d'une colle de tamit, qui donnoil à entendre qu'il estoit chevalier ,5). » Philippc-le-l.ong et sa femme, Jeanne de Bourgogne, portaient à leur sacre chacun une cotte faite d'un demi-samit vermeil, c'est-à-dire d'une demi-pièce de mnm'I (6*. Nous devons conclure de ces citations que notre Coffret, par sa doublure même, indique qu'il avait été exécuté en Orient pour une femme d'un haut rang, et nous confirmerons cette opinion en disant sa provenance.

Le bois du Coffret est extérieurement recouvert d'une feuille d'argent doré et bruni, sur laquelle sont fixées les appliques d'ivoire découpé à jour; elles figurent des entrelacs et des rinceaux de feuillages, se contournant en capricieuses ara-

1 1 ) V. y- iur ce mot De Cargc, Ctoti. ad terip. mrj. tt mf. Grœc . 1. I". col. 3çji. — BibL de l'ecoU de* Charte*, Tf ae'rie, l. V, mera-aerU iB j<>.

(i) Compte* «1* rargeotetie de* coia de France au XlV'aiecle, public* par L. Duvet iTAroj, pag. 4;, 105), nï, 11S, iHS , etc. — lue» tint; livret à une cliemiac d'un ïamit Tcrl où eat l'olricc du aacreoieat et de aainetc Ocre, etc. laecat da t Win V, raua. de la Bibl. iuip.ii» 835G deja cité, f- ij', Uiij, t", n* Jui-j.

(3) Siuur. Act. t", *c « :

Toaa li a t'eacu n. Lie

Et*.*l.ubctl »i drtaualti*

Que uêa par mi te geo* dcl pi*

l'ae*a tVn*cç»e de aamil.

Ci/ «*» Troit, , mm. de la B.bl. imp^ &j8 7 , f- tt, f, col. «. <<) Mtt. dr Saint- Loutl, édil. du Loatra, p. 181.

(5) U trtMitgtntt hituurt du rojr Pmrfma. Harit, Cille» dt G««rm«n. Toan. III. f- t»;,ir». > de l'argent*™ de* toi» da France, etc., p. 10, {; et J;.

CIUMTM III.

besques sous des arcades d'une forme bulbeuse et lancéolée. Chacune d'elles est soutenue par deux colonnes byzantines dont les bases s'appuient sur une galerie d'une exquise délicatesse. L'encadrement des huit plaques et les arcades surmontant les colonnes sont ornés de gravures imitant des écailles imbriquées.

Sur l'un des panneaux se trouve une entrée de serrure en bronze doré, entourée d'une plaque de vermeil à rinceaux de feuillages et exécutée au repoussé.

Le couvercle manque; toutefois, sans nous livrer à d'aventureuses hypothèses, nous pouvons présumer que les cotés retombant reproduisaient la galerie ajourée du bas du Coffret, et que le dessus était orné d'un ou de plusieurs écussons circulaires ou roues que les orientaux affectionnaient tellement, que leurs étoffes, leurs émaux et leurs monuments ont reproduit ce dessin à profusion (IJ.

Ce Coffret doit être du milieu ou de lu lin du XI r siècle, il est d'origine grecque cl provient du sac de Constantinoplc qui suivit la prise de cette ville |>ar les Latins, en 1204. « Chascun, dit le bon maréchal de Champagne, garni le chaslel » qui li fu renduz, de sa gent. . . et les autres genz qui furent espandu parmi la » vile, gaaignièrent assez; et fu si granz le gaainz, que nus ne vos en sauroit dire ■ la tin d'or et d'argent, et de v assolement et de pierres précieuses, et de samiz » et de draz de soie, et de robes vaires et grises et hermines et tos les chiers » avoirs qui onques furent Irové en terre (t). »

On sait que le soixantième évéque de l'église de Troyes, Garnier ou'Resnier de Saint-Quentin, de l'illustre maison de Traisncl, était au siège de Constantinoplc, où il remplissait les fonctions de grand aumônier de l'armée latine ; qu'il commandait avec l'évèque de Soissons deux navires, le Paradit et la Pèlerine, dont les troupes sautèrent les premières sur les murs; qu'il se signala par sa bravoure, cl que les premiers étendards qui furent plantés sur les murs de Constantinoplc

(l) Ce genre d'oruentrlal »r voyait parrillrlMrttt Mir cettuilir* ctoflir» (Je l'antiquité. i|in avalent rrru Ir nom de *n*1tihiltr ou KUttatér \ Pfulla mima— • 1 n» acric-ia, aul U-ttia ulalur ttiralu... «li... «cutlatu rl veni* c-oliwihu» tcnt-la... rj"n

veumu. Cod. Thrntl., lib. XV. lit. VII, art. 1 1 - Ce draain venait originairement île l'Inde, ou il |T* paa crwe d'être rn uah^t.

( i) Gcuar. ne Viu.t.-IIaan»t'i», //r*rotrr tU ta c^wjm'u dr Comttrntmùftfe , clup. CXXXI et CXXXII. — Un mire ttilonû|«r«ir lapporte tiu'apièa le. ut d<- Cr-nMd&linopU chacun cmpoila clufi lui, en occident, une part du butin. Vor. Pttnala uV »iair»Hi Hhun cAi-onn™,, cap. XLIX. Rci. liai, arript , loni. VI, cl. flufi, B rlC.)

MOBILIER Cim ET RELIGIEUX. 9

furent ceux des évéques de Troyes el de Soissons (1). Devenu dépositaire des reliques et des trésors que le sac des églises de la capitale de l'empire Grec avait fait passer dans les mains des latins, Garnier en avait destiné une grande partie à sa cathédrale, lorsque la mort vint le surprendre au milieu des préparatifs du retour (2). Notre Coffret, trouvé sans doute par les soldats aux ordres de Garnier dans le pillage de quelque palais, fut employé par lui à renfermer des reliques pour l'église de Troyes, et protégé par elles il arriva à sa destination. Quant à la meilleure part des richesses que Garnier avait réunies pour sa cathédrale , elle fut dilapidée par les gens de sa suite, qui en trafiquèrent après sa mort {3).

Passons au Coffret de mariage dont une des faces est représentée sous le n' \" de la planche 17 des Émaux.

Au XIII' siècle, la réputation des émaux de Limoges était faite et s'était répandue dans tout l'occident; aussi, lorsque les ducs et les rois eux-mêmes voulaient faire un riche présent à une dame, il n'eût pas paru digne d'elle s'il ne lui avait été présenté dans un coffret embelli tic ces brillants émaux.

La fabrique de Limoges, qui suffisait à peine aux demandes, l'avait d'ailleurs compris ainsi. Elle exécutait a l'avance ces merveilles de son art, avec des ornements arbitraires el des inscriptions applicables à certaines circonstances mémorables de la vie, comme un mariage, une naissance ou un baptême, et laissait vides les écussons, qui étaient complétés sur commande, en même temps qu'on appliquait l'émail sur le tout. Ainsi, le seul coffret de mariage que possède le Musée du Louvre, sous le n* (ii, de forme rectangulaire comme le notre, et émalUé sur toutes ses faces, représente deux scènes personnifiant la Rencontre et l'Accord. Puis, afin que la destination du coffret ne soit pas indécise, le • ouverele porte, sur la relombéc de ses bords, celte inscription, épargnée en relief, de lettres dorées, sur fond d'émail bleu lapis : botte dame ie roi aym Iritiiment. — Pur Ihu rot pri que ne mobile min. — Vet >i mon eort à rot eotnandemeut MM maucrsfe et tant nulle fulia. \jk paroi antérieure du coffret est décorée d'un

( i ) D«» n.vr. ,«,%■!*, qu» ptrilcr BMlro. qmcop», S«rt»ip«!«««n M TiccfMfm defrwtw»!, qMruni «mit Mferii ftWMttM « Ftngrtut, prim* «r.li. mis «1» lurri.i» Mtfjtna*, M MM iMpicio pnrpmat pro p.r.di» miUm», hirtubu •.Imi.Vfnjnl : Pria» mira oblinral mllU peuùiicuan , min»ln*q«c wcrrl..ni«i cotation primi <!• «tlo conct- J.iur viciorô. (Un. Bild.i, »d Arcfcicp. c«.I««.) - Mic.ur», «.»(. dn Cnm., um. III, p. ijï.

( l) ClIIUT, rr»«fllntriM «rut. aiUiV/Kl'l. TriciUÊ. Vùrertit y pjg» 1 8$,

(1) f;.o.LtT. Uf»T. /««/. L I , p«j. lfc> — //'•'■ dt U MmM, 4* rebyuet de mil Momimi, chip. V. Boum. Kicm.c- r.liu p« Jo»n. ■ Bo«co.

PtnrfiudB, « nJ Wr Ag» » , Cbp. XIL '

10 CIUPITRE XII.

écu d'Angleterre, entre deux écus de France. Ce coffret, qui date du XIV" siècle , a dû être reproduit nombre de fois, avec des armoiries différentes pour unique variante.

Au commencement du XIH* siècle, auquel appartient notre Coffret, l'expression des pensées intimes avait plus de gravité , parce que la vie était plus austère. Un vif sentiment du devoir circulait dans tous les rangs de la société, depuis le faite jusqu'à la base ; rien de léger n'aurait osé se produire dans les régions de l'art , parce qu'il se fût trouvé en désaccord avec les idées régnantes, et que le dédain l'eût accueilli. Pour correspondre à des mœurs sévères, il fallait des meubles portant l'empreinte des pensées sérieuses qui animaient tous les esprits; renseignement était partout, et l'on trouvait qu'on honorait davantage les femmes en mêlant quelques leçons utiles aux présents qu'on leur offrait. D'autres diront avec plus d'autorité si ces pensées furent justes; quant à nous, contentons-nous de décrire notre Coffret et d'en relever, par des comparaisons, le symbolisme el le haut enseignement.

Sous des arcades en plein cintre soutenues sur des colonnetlcs légères , do* femmes portant une couronne sur la tète, et années la plupart de boucliers, d'épées ou de lances, terrassent, fustigent ou transpercent de hideuses Créatures qui cherchent à leur résister. Ce sont les Vertus morales domptant et roulant aux pieds les Vices qui leur sont opposés. Ainsi, d'un côté sont :

MiNsimiw : Somma : Pustmohu : Camus :

luCVSDU : BntBTM : ClRU : Odilm :

On voit au troisième groupe que canea est écrit fautivement pour canepa, qui signifie épargne sordide, par opposition à économie, é|>argno intelligente et raisonnée (I).

De l'autre côté sont :

Fwrs Ih militas : LiRcms : Castitas :

Idolatria : SrPEwiiA Avaricia : Li xi ria :

A un bout sont :

MisERicoimiA : Venins :

[■PISTAS Falsitas :

(i) Cincpi. concUre ubi tWinroi xn arci rqvinilut cl fcmatuf. O.rlutn .. CAmMT, « « KW. Pm», • ;<■/>. T<.iu. I.

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