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CHAPITRE XIII

Position des armées belligérantes. — Préliminaires de la campagne.

L'accession de l'Autriche à la confédération du Nord, avait fait pencher du côté des alliés la balance politique et la balance belligérante ; ils présentaient une masse de cinq cent mille combattans, et leur base d'opération devint d'autant plus belle, que, masquée par la chaîne de l'Erzgebirge , l'armée autrichienne prenait à revers la ligne de l'Elbe, fortifiée avec tant de soins par les Français durant l'armistice, et qu'elle pouvait déboucher à son gré sur Dresde et sur Leipzick , et par conséquent couper nos communications avec le Rhin. Cet avantage était inappréciable pour les allies, d'après la distribution de leurs masses et le rôle assigné à chacune d'elles dans le plan arrêté à Trachemberg.

Les renforts considérables arrivés aux armées russes étaient des troupes de première ligne; ils étaient composés en très-grande partie de vieux soldats sortant des hôpitaux, qui avaient fait la campagne de 1812. Aussi les sièges ou blocus de Dantzick , Modlin et Zamosc, furent -ils confiés

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aux milices, et cinquante mille vieux soldats furent ajoutés à l'armée active , tandis qu'en Pologne le général Benings°n organisait une armée nouvelle de quatre-vingt mille hommes.

La Prusse avait fait des efforts extraordinaires, ou plutôt elle les avait continués; car, pendant les deux dernières années de l'occupation française, le comte de Saint-Marsan , notre ambassadeur à Berlin , fut le seul qui ne savait pas qu'au lieu de quarante mille hommes que, par le traité de Tilsitt , le roi de Prusse pouvait avoir dans ses garnisons , plus de quatre-vingt mille hommes étaient armés et exercés pendant Tannée : ils se succédaient dans les places, afin que le nombre qui avait été déterminé ne fût pas dépassé extérieurement. Dès le mois de février, le prince d'Eckmùhl avait écrit au duc de Frioul que les levées d'hommes et de chevaux étaient terminées, et se portaient sur Colberg et sur la Silésie ,• qu il n'était plus temps de faire cesser le recrutement en Prusse, et que le roi avait déjà sous les armes de quatre-vingt à cent mille hommes. Depuis le traité de Breslau , qui avait débarrassé le gouvernement prussien des ménagemens qu'il devait à l'alliance française, tous les efforts, excités par une grande impulsion nationale au nom de l'indépendance de la Prusse et de la liberté civile qu'elle espérait, avaient augmenté dans une proportion considérable. L'organisation de la land-

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wehr , ou garde nationale mobile , n'avait pas suffi à l'enthousiasme et à la vengeance. On avait de plus ordonné et effectué , sous le nom de landsturm , une levée en masse d'hommes en état de porter les armes ; de sorte qu'une grande partie de la première levée de la landwehr, troupe déjà formée aux exercices de la guerre , vint prendre place dans l'armée active, et fut remplacée par la seconde levée aux sièges ou blocus des villes de Magdebourg , Slettin , Custrin et Glogau. Le plan de campagne arrêté à Trachemberg, avait placé les armées confédérées sous la discipline des mêmes dispositions organiques , en attendant qu'elles fussent soumises aux combinaisons des mêmes opérations ; ce qui n'eut lieu qu'après la bataille de Dresde.

Vers la fin de juillet, telle était la position des armées combinées. Un corps de trente mille Allemands a la solde anglaise, sous les ordres du comte de Valmoden , général hanovrien , occupait Sclvwerin et devait être opposé au corps du prince d'Eckmùhl , dont la destination ne pouvait être ignorée des alliés. Dans les environs de Berlin, le prince royal de Suède commandait une armée de cent trente - six mille hommes , composée de vingt-cinq mille Suédois sous le maréchal de Stedinck, de dix-neuf mille fuisses sous Wintzingerode, et de quatre-vingtdeux mille Prussiens commandés par les généraux

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Bulow et Tauenzien. Forte de cent vingt-trois mille hommes , l'armée cantonnée en Silésic, sous le maréchal Blùcher, était composée des corps russes de Sacken et de Langeron, et de celui du général d'Yorck. Dans les environs de Prague , ie prince de Sehwartzemberg avait réuni cent cinquante mille Autrichiens. Le prince deReuss, posté à Lintz , en commandait vingt-cinq mille, et couvrait l'Autriche du côlé de la Bavière. Enfin, le général Hiller , avec quarante mille, observait à Pcttau, en Styrie, l'armée du vice-roi d'Italie. Ces armées actives présentaient un effectif de cinq cent mille hommes, dont cent mille de cavalerie. Napoléon en avait environ deux cent quatrevingt mille en Allemagne. Le i5 août, le duc de Reggio, destiné à agir contre le prince royal de Suède , était dans les environs de Dahme à la tête de soixante-six mille hommes, formés des quatrième , septième et douzième corps , avec le troisième de cavalerie. En Silésie , le prince de la Moscowa commandait environ cent mille hommes des troisième, cinquième, huitième et onzième corps. Les premier, deuxième, et huitième corps, composant une troisième armée de soixante mille hommes , était aux environs de Zittau, sous le commandement du prince Poniatowski et du duc de Bellunc, prêts à soutenir l'armée de Silc- .sie, ou à faire un mouvement sur la Bohème. Le quatorzième corps, de quinze mille hommes , oc-

cupait le camp de Pirna sous le maréchal Saint- Cyr. Napoléon était à Dresde avec toute sa garde, forte de vingt-huit mille quatre cents hommes d'infanterie, et de cinq mille chevaux. Les différens corps d'infanterie avaient entre eux dix mille hommes de cavalerie légère, hussards, lanciers et chasseurs ; les dragons sous les ordres du comte Séhastiani et du duc de Padoue , les cuirassiers sous ceux des généraux Nansouty et Latour- Maubourg, et la cavalerie polonaise sous le comte de Valmi, formaient une réserve de trente mille chevaux. Le neuvième corps, aux ordres du maréchal Augereau, se formait à Wurtzbourg; il était hors de ligne, ainsi que la cavalerie du général Milhaud. Le prince d'Eckmûhl commandait le treizième corps, c'est-à-dire trente mille Français et Danois; il était campé en avant de Hambourg. Le dixième corps de trente mille hommes, sous les ordres du général Rapp, composait la garnison de Dantzick. Le général Girard avait six mille hommes dans Magdebourg, et trois mille Westphaliens formaient la garnison de Dresde. Le vice-roi organisait en Italie une armée de cinquante mille hommes, Français et Italiens, et était en état de reprendre l'offensive à la dénonciation de l'armistice.

Napoléon n'avait donc que deux cent quatrevingt mille hommes à opposer à quatre cent quatre-vingt-quatre mille. Une infériorité aussi

grande donnait sans doute peu de chances de succès. Il ne pouvait être suppléé à la force numérique que par l'habileté des opérations , leur concerl , la prudence des chefs d'armée à ne rien compromettre, leur docilité à suivre leurs instructions , leur abnégation totale d'une gloire privée , enfin , par les inspirations de ces grands faits d'armes qui avaient illustré leurs premières campagnes; car c'était à la dernière qu'il fallait appliquer toute l'expérience et tout le dévouement de la gloire passée.

L'armée française était encore sous le poids d'une autre fatalité, qui venait de naître de la coopération active de l'Autriche à la guerre contre la France. La ligne de l'Elbe, que Napoléon avait adoptée pour base de ses opérations lorsqu'il croyait encore pouvoir compter son beau-père au nombre de ses alliés , devenait dangereuse l'ayant pour ennemi. Cette question importante fut discutée après les premiers revers. La facilité, disait-on, que les alliés avaient de déboucher par les défilés de la Bohème sur les derrières de l'armée française, aurait dû éclairer l'empereur; et, puisque pour la première fois il adoptait un système défensif, il aurait dû transporter sa ligne de défense en arrière sur la Saale , dans le prolongement du cours inférieur de cette rivière. Mais il fut séduit par les avantages que lui présentaient Dresde, Torgau et Wittemberg, et malheureuse-

ment il se décida à se maintenir sur l'Elbe sans avoir sur la Saale ni point d'appui, ni têle de pont, pour assurer ses communications avec la France. Cette objection ne peut pas rester sans réponse; car l'idée de faire de Dresde le centre des mouvemens de l'armée n'était pas plus imprudente, que la plupart des conceptions tant admirées par les historiens militaires qui ont écrit les campagnes d'Austerlitz et de Marengo. L'armée de Napoléon était inférieure aux armées alliées de deux cent vingt mille hommes ; mais en conservant Dresde, il pouvait se porter avec sa garde sur les points menacés, y déployer des forces supérieures , et gagner, comme il l'avait fait tant de fois quand il était compris et obéi par ses généraux, deux ou trois batailles qui lui eussent ouvert la route de Berlin ou celle de Prague. Si Napoléon eut été bien secondé par ses lieutenans , qui l'empêchait d'écraser avec ses réserves d'abord le corps de Bliïchcr, ensuite celui de Bernadotte? Faudra-t-il donc accuser, condamner sa pensée , parce que les moyens d'exécution de ses ordres auront été vicieux? Peut-être suffit-il de blâmer les choix qu'il a faits de certains chefs; peut-être faut-il lui reprocher d'avoir été à Dresde en 1 8 1 5 , comme à Fontainebleau en 1814, comme à Waterloo en 18 i5, l'esclave de toutes les habitudes de son règne et de sa hiérarchie militaire. Mais à la guerre, et qui le savait mieux que Napoléon , fout

l'artconsiste à aborder son ennemi avec dos forces supérieures. Et quelle position pouvait le mieux lui en donner le moyen que celle de Dresde, d'où il lui était facile de conduire à son gré soixante mille hommes au secours de celle de ses armées qui eut été compromise ? Le devoir de ses généraux était de ne pas s'engager seuls , et de manœuvrer pour éviter une bataille décisive, qui, perdue, était la source de tous les revers. Mais ils ont voulu, comme Marmont aux Aropilcs, comme Joseph à Vittoria, gagner des victoires, tandis qu'ils devaient les attendre de celui qui les décidait , et ils ont creusé le tombeau de la gloire militaire et de la puissance de la France! Napoléon est au centre, à Dresde, avec ses réserves; il a sur sa gauche l'armée de Bernadette, devant laquelle est le duc de Reggio; devant lui l'armée de Blùcher, contenue par le maréchal Ney; et sur sa droite la grande armée alliée, que le maréchal Saint-Cyr est chargé d'observer. 11 est donc en position non-seulement d'aller rétablir l'équilibre au corps qui scia menacé, mais même de lui apporter une incontestable supériorité. Napoléon doit d'autant plus fortement tenir à son plan, que, s'il gagne une bataille contre Bernadette ou contre Blùcher, il déconcerte toutes les opérations de ses ennemis. Ainsi, quoique l'armée alliée soit une fois plus forte que la sienne, il s'est menapé

la faculté de se présenter en forces supérieures sur tous les champs de bataille.

Ce qu'il y avait» de défavorable pour Napoléon , c'était le terrain sur lequel il opérait. Il était en pays ennemi , quoique dans la capitale de son plus fidèle allié. Il en eût été de même dans toute autre partie de l' Allemagne. La conspiration était plus germanique que russe, et môme qu'anglaise; l'empereur n'avait rien ignoré de ce qui s'était passé à Dresde, au retour du coniingent saxon de la campagne de Russie , ni des mesures que le prince d'Eekmùlh avait dû prendre dans cette ville, jusqu'au moment où il dut l'évacuer. Il avait vu lui-même à Dresde , après Lutzcn , les débris de la fête triomphale que les habitans avaient donnée aux souverains alliés; il avait vu leur chagrin quand il y entra vainqueur. La défection du général Thielmaun , gouverneur de Torgau , avait pu également l'éclairer sur la fidélité saxonne; et, tout en rendant un hommage éclatant au vénérable souverain de la Saxe, il n'ignorait pas que les conseillers de ce prince, ses sujets, par conséquent ses troupes, qui étaient dans les rangs de l'armée française, partageaient les vœux et les sentimens, et étaient disposés à imiter la conduite des cabinets, des armées et des peuples de la Prusse, du nord de l'Allemagne , et de l'Autriche , s'il ne triomphait pas de ses ennemis; sur ses flancs et sur ses derrières ,• l'armée française était blo-

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quée par la coopération du Tugenbund prussien, dont l'active propagande excitait partout les peuples à la trahison. Aussi Napoléon était obligé de vaincre le premier et de vaincre toujours : une seule défaite devenait contre lui le signal d'une défection générale.

On a reproché «à Napoléon d'avoir , dans les premiers jours de la rupture de l'armistice , fatigué l'élite de son armée par des marches et des contre -marches forcées, dans la crainte de trop s'éloigner de Dresde, dont il avait fait le pivot de ses opérations. L'empereur a-t-il donc vieilli , disait-on? que ne prend-il l'initiative de l'attaque? Comment se laisse-t-il arrêter par les mauvais chemins de Gabel , quand il y apprend la réunion de la grande-armée sous les murs de Prague? Pourquoi ne va-t-il pas envahir la Bohême, où il portera un coup mortel à cette grandearmée où sont tous les souverains? Pendant ce mouvement, le reste de ses forces concentré, disputera le terrain sur sa base d'opération, l'armée du nord sous le canon de Wittemberg et de Torgau , et celle de Silésie à Dresde. Ce parti est plus digne de sa gloire et de celle d'une armée qui, malgré sa jeunesse, attend avec impatience le signal du combat pour reconquérir cet ascendant que la funeste campagne de Russie a fait perdre au drapeau français, et que les victoires de Lut zen vt <!o Bautzen n'ont pu lui rendre en-

tièrement? Ces camions n'arrivaient point à Napoléon , qui né peut être responsable de ne les avoir pas conçues , et encore moins de ne pas les avoir suivies. Jamais cependant il n'était plus abordable qu'aux armées. Mais, aux armées comme ailleurs , on aimait mieux ne pas être utile que de risquer de déplaire ; et cependant il s'agissait alors du salut de l'empire ! On était alors, comme on est toujours, sous les gouvernemens absolus, courtisan au palais , et frondeur dans sa maison. Le 10 août, l'armistice avait été dénoncé, et le même jour l'Europe entière put être convaincue , comme avaient pu l'être Napoléon et son cabinet depuis le mois de décembre 181 2, que l'Autriche n'avaitpris le rôle de médiatrice que pour tromper son allié, et n'avait réclamé et fait prolonger l'armistice que pour avoir le temps de se présenter toute armée contre celui qu'elle voulait réconcilier avec ses ennemis. Elle était, disait son manifeste, déjà réunie de principes avec les alliés avant que les traités eussent déclaré leur union. Aussi le théâtre du congrès devint-il le lendemain le quartiergénéral de l'armée du médiateur. C'était tout simple : le congrès n'avait été qu'un conseil de guerre contre Napoléon. Le 1 5 août, l'empereur François y arriva ; il y fut suivi de l'empereur Alexandre et du roi de Prusse. Déjà dès le 10 août, l'armée autrichienne était en ligne avec ses nouveaux alliés, entrés le même jour en Bohème au nombre de

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