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CHAPITRE XV

Batailles de la Katzbach , de Kulm, de Gross-Beeren , de Dennewitz et d'Interbogt.

Le 26 août , Napoléon avait sauvé la ville de Dresde en se présentant inopinément dans ses remparts. Vingt-quatre heures plus tard, Dresde était prise, et la retraite sur le Rhin lui était coupée. L'inspiration du génie de la guerre lui avait montré ce grand péril à quarante lieues de cette capitale , en pleine poursuite contre Blûcher , fuyant devant lui. En soixante-douze heures il avait franchi cette distance avec ses troupes; et, à la tête de soixante mille hommes , il avait repoussé deux cent mille assiégeans. Le lendemain et le surlendemain , avec vingt mille hommes de plus, ceux du corps de Bellune, il avait été défier cette immense armée en bataille rangée , et il en avait complètement triomphé ; mais tandis qu'il triomphait , ses lieutenans étaient tous vaincus. La série de leurs défaites va jeter sur les lauriers si vaillamment achetés à Dresde , pour défendre les avenues de la France , le crêpe funèbre qui doit encore une fois couvrir Napoléon et toute son armée. Macdonald , Vandamme , Oudinot,

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Ney , ne peuvent-ils plus vaincre que sous les yeux de Napoléon ?

Le jour même où l'empereur enlevait les portes de Dresde à Schwartzenberg , Macdonald et Blûchèr reprenaient lun contre l'autre l'offensive dans la Silésie. L'armée aux ordres du duc de Tarente , depuis le départ du maréchal Ney , avait perdu le corps du maréchal Marmont , et ne se trouvait plus composée que des troisième , cinquième , onzième corps d'infanterie , et du deuxième de cavalerie. Le 25 , le troisième corps , commandé par le général Souham, était en position à Ruthkirch , ayant deux bataillons à Liegnitz ; le cinquième, sous les ordres du général Lauriston , était en avant de Goldberg , et le onzième sous ceux du général Gérard , ainsi que la cavalerie du général Sébastiani, était placé en arrière , sur la gauche de Liegnitz. Cette armée était environ de soixante mille hommes ; elle était de moitié plus faible en infanterie que celle du maréchal Bliicher , qui avait une cavalerie de vingt-cinq mille hommes. Au début de la campagne , Blùcher avait pris le rôle qui convenait aux généraux français, cédant le terrain devant des forces supérieures , comme il venait de le faire devant Napoléon, et reprenant l'offensive, comme il allait le faire, quand il avait la supériorité. En enlevant à l'armée de Silésie une partie de ses forces , Napoléon l'avait par cela seul destinée

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;oupeusemeut à contenir l'ennemi et non à lui livrer bataillé. Le maréchal Macdonald avait ordre de poursuivre* Blùcher ; mais il devait, comme tout général , calculer les chances de localité. 11 ne pouvait ignorer que son ennemi se disposait à reprendre l'offensive; il devait donc ménager les troupes qu'il avait à lui opposer , et l'attendre dans une position qu'il aurait choisie , au lieu de marcher sur lui , lorsque le mauvais temps , qui rendait absolument inutiles les armes de l'infanterie , devait mettre tout l'avantage du côté de celui qui, le premier, aurait pris position. Plusieurs jours de pluie continuelle avaient rendu les routes impraticables et fait déborder les rivières ; et la constante fatalité de la guerre de 1 8 1 5, la faiblesse de la cavalerie française, mettait cette armée dans une proportion irop inégale avec celle de l'ennemi.

Bataille de la Katzbach.

Le 26 août , malgré les représentations des généraux , qui calculèrent tous les désavantages pour reprendre l'offensive , le maréchal ordonna le mouvement. Il croyait trouver encore Blùcher à Jauer. En conséquence , il prescrivit au général Lauriston de se porter avec le cinquième corps sur cette ville par la grande route de Goldberg. La division Puthod en fut détachée pour aller prendre la route de jauer parSehonau, et attaquer

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l'ennemi sur ses derrières. Le troisième corps aux ordres du général Sou h a m devait passer la Katzbach à Liecnitz , et s'avancer sur la grande route , en passant par Neudorf. Lé onzième , commandé par le général Gérard , passant la rivière au gué de Schmokowitz, prenait la même direction sur la rive droite de la Wuthende-Neiss, tandis que le général Sébastiani , avec la cavalerie, s'y dirigeait par l'autre rive. De soneôlé, le maréchal Blùcher , débarrassé de Napoléon et de la garde impériale , sur les deux heures de l'après-midi ordonnait à son armée le passage de la Katzbach, entre Liegnitzet Goldbcrg. Sacken et Yorck devaient attaquer Souham , tandis que Langeron , remontant la rivière, contiendrait Gérard et Lauriston , que Blûcher supposait encore être à Goldberg. Les deux partis marchaient sans se voir, l'un contre l'autre, masqués par un épais brouillard qui avait commencé à la pointe du jour. Cependant on se rencontra. Lauriston commença vivement l'attaque contre Langeron. Blûcher, averti de la présence de l'ennemi , arrêta la marche de son armée et fit ses dispositions. Sacken se plaça derrière le plateau , à gauche d'Eicholz, occupant les hauteurs par une forte batterie, qu'une autre batterie prussienne de douze pièces vient bientôt appuyer. Yorck s'avançait sur les hauteurs de Brechtelshoff.

Le maréchal Macdonald jugea, par les masses

on action, qu'il avait devant lui toute l'armée ennemie; il se hâta de déployer ses lignes. Le onzième corps se développa entre Weinberg et Klein-Tintz. On attendait à tout moment que le troisième corps débouchât par la route de Liegnitz à Jauer pour entrer en ligne et appuyer la gauche ; malheureusement le général Souham , au lieu de suivre ses ordres, attiré par la canonnade, crut pouvoir arriver plus tôt sur le champ de bataille en suivant la route tracée pour la cavalerie par le village de Kroitsch : ces deux troupes se croisèrent dans le défilé long et étroit de ce village , et il s'ensuivit un encombrement épouvantable.

La droite de l'armée française s'appuyait sur la Wuthende-Neisse , mais la gauche était entièrement en l'air par l'absence du corps de Souham. L'ennemi ne tarda pas à profiter de cette disposition si désavantageuse. Le général Wassilczikow, à la tête de la cavalerie de Sacken , fit attaquer la gauche de front et de flanc , tandis qu'un fort détachement de cosaques la tournait en dépassant Klein -Tints. Le corps d'Yorck se déploya en même temps entre "\\ einberg et TrielbeNvitz. La cavalerie du général Sébastiani, embarrassée dans le village de Kroitsch, n arrivait que lentement et successivement, et ne pouvait fournir que des charges partielles et sans succès ; vainement les généraux Roussel et Excelmans, firent avec leurs

divisions des efforts extraordinaires pour éloigner l'ennemi , et protéger la sortie du troisième corps du défilé ; en vain les brigades de ce corps en débouchant de Nieder-Kayn, essayèrent d'appuyer quelques charges; il fallut céder à l'immense supériorité de la cavalerie ennemie. Les Français furent refoulés dans le défilé, où les Prussiens s'emparèrent du parc du onzième corps et de presque tous les bagages.

Le duc de Tarente , acculé à la Katzbach et à la Wuthende-Neisse , par les corps de Sacken et d'Yorck, qui s'étaient déployés devant lui , s'efforça de soutenir avec le onzième corps , au commencement de la nuit, un combat par trop inégal. Vers les neuf heures du soir, dans l'espoir d'opérer une diversion avantageuse , il donna l'ordre à deux divisions du troisième corps , qui n'avaient pas encore donné, de passer la Katzbach au gué de Schmochowitz , et de gravir les hauteurs. Le général Tarayre , chef détat-major de ce corps d'armée, en a le commandement. Protégées par quinze pièces de canon , ces troupes s'avancent courageusement ; mais elles sont reçues par le corps entier du général Sacken ! Les colonnes d'attaque sont renversées et repoussées avec une grande perte. Pendant la nuit le maréchal Macdonald ramène son armée sur la rive gauche, et ordonne la retraite sur Buntzlau. La pluie, qui n'avait pas discontinué , avait gâté tous les che-

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miris et enlevé tous les ponts; il était» impossi-*

ble de trouver un autre passage sur le Bobcr. Le cinquième corps, après s'être battu toute la journée avec le plus grand courage , fit sa retraite par Prausnitz. Le lendemain 27, Langeron l'attaqua aux portes de Goklbcrg. Pressé par un ennemi trois fois plus nombreux, et n'ayant, point de cavalerie pour protéger sa retraite , le général Lauriston fut obligé de sacrifier dix-huit pièces de canon , que la difficulté des chemins l'obligea d'abandonner. Le 28 il vint joindre le reste de l'armée à Buntzlau. Elle continua sa retraite, qui fut soutenue par le troisième corps , et par la cavalerie du général Sébastiani , et le 4 septembre elle se trouva derrière le Zobaner- Wasser.

Le général Puthod, détaché avec sa division, était en marche sur Jauer. Il apprend à Mochau la perte de la bataille de la Katzbach ; il se reploie de suite sur Hirschberg , où il compte passer le Bober; mais il trouve tous les ponts rompus. Longeant la rivière pour tâcher de trouver un passage , il arrive le 29 devant Lowemberg , où il fait de vains efforts pour rétablir le pont. Cependant de tous côtés il se voit pressé par l'ennemi ; mais, ne voulant pas céder sans combattre, il prend position sur la hauteur de Plagwitz, et cette brave division soutient pendant long-temps tout l'effort de l'ennemi. Enfin accablée par le nom-

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hre, et ayant épuisé toutes ses munitions , elle fut rompue et précipitée dans le Bober : tout ce qui ne put se sauver à la nage fut fait prisonnier.

La perte des Français, dans ces différentes affaires, fut de prés de dix mille hommes tués ou blessés, de quinze mille prisonniers, et d'une centaine de canons. La perte de l'ennemi ne fut guère moins considérable en tués et en blessés.

On ne peut pas passer sous silence les fautes que les gens de l'art ont dû relever et reprochent au général français. D'abord , il avait si mal choisi son champ de bataille , que toute son aile gauche ne prit presque aucune part à l'action, et qu'il eut soutenir, seulement avec vingt mille hommes , tout l'effort de deux corps ennemis; ensuite il avait disséminé ses forces de manière à être inférieur à l'ennemi sur tous les points ; enfin , il avait affaibli son armée par un détachement trop fort et trop éloigné de l'action , en se privant de la division Puthod , qui , forte de près de dix mille hommes , lui aurait été du plus grand secours sur le champ de bataille , et qui fut anéantie isolément. Il est un principe fondamental en stratégie , c'est que quand on attaque , il faut toujours tâcher de le faire de manière à couper l'ennemi de sa base d'opération , et à intercepter ses principales communications. Le maréchal avait fait tout le contraire en attaquant la droite de l'ennemi au lieu d'attaquer sa

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gauche. 11 devait avoir pour but de le séparer de ses précieuses communications avec la grande armée de Bohème , et de le rejeter, sur l'Oder. Ce résultat était possible , mais il fallait y porter des forces sulïisantes, adopter un plan d'attaque et mettre de l'ensemble dans son exécution. Il faut dire aussi que le maréchal Macdonald, croyant trouver l'ennemi à Jauer , avait fait des dispositions en conséquence, et que, surpris au milieu de sa route, ses dispositions furent frappées de nullité. Le troisième corps ne reçut pas à temps son ordre de mouvement, et le retard qu'il éprouva fut indépendant de sa volonté. Certainement le maréchal eût agi avec sagesse , si s'apercevant de sa position dangereuse , loin de s'obstiner à soutenir le combat , il eût replié son armée ; et si , au lieu de combattre avec des rivières débordées sur ses derrières , il en eût défendu son front de bataille , il aurait épargné le sang si précieux de tant de Français qui périrent victimes d'une opiniâtre et inutile intrépidité ; il aurait au moins rendu indécise une affaire qui eut la plus grande influence sur les opérations de l'armée française.

Blùcher reçut tout son succès de l'attaque du maréchal. Il ne manœuvra que pour tirer parti de ses imprudences. Ces deux généraux paraissent avoir api l'un contre l'autre sans bien com-

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prendre leurs propres intentions. Mais l'avantage devait appartenir à celui qui laissait venir son ennemi. Il ne fatiguait pas ses troupes, et Bliicher eut peu de peine à combattre avec des forces bien supérieures et reposées , les Français qui , indépendamment d'une marche pénible dans un terrain presque inondé, arrivèrent désarmés par la pluie, qui avait mis leurs fusils hors de service. Bliicher avait } de son côté , commis la même faute que le maréchal, en ne portant pas le fort de son attaque sur les communications directes de son ennemi avec la Saxe, au-dessous de Goldberg. Mais le succès vint au secours de son imprévoyance , et l'affaire de la Katzbach , qui lui valut le titre de prince , est un des faits d'armes les plus éclatans de sa vie militaire.

Bataille de Kuhn.

La carrière des triomphes est désormais fermée aux Français. Ils seront vaincus partout où ne sera pas Napoléon , à qui la trahison seule pourra arracher la victoire. Le général Vandamme avait été chargé de faire une diversion sur les derrières de l'aile droite de l'ennemi. Le 25 août, il arrive à Kœnigstein ; et le 26 il débouche sur Pirna , dont il enlève le camp retranché. Il avait devant lui le général Osterman , qui , avec le corps du prince Eugène de Wurtemberg , la pre-

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mière division des gardes russes, et deux rétiniens de cuirassiers , était chargé d'éclairer et de défendre ce point. Le général français l'attaqua avec vigueur , lui fit près de deux mille prisonniers, et le poussant sur la route de Peterswald, il le suivit de près jusqu'à Hollendorf, où il arriva le 29. De là il descendit sur Kulm avec huit ou dix bataillons ; mais se voyant arrêté par le général russe , qui avait encore avec lui douze mille hommes , il commit la faute capitale de faire avancer le reste du premier corps, qui , conformément aux instructions que le général Haxo lui avait apportées, tenait les hauteurs de Peterswald. Le général ennemi fut obligé de se retirer : mais il vit à l'instant toute l'importance de la position de Tœplitz , et s'arrêta à une demi-lieue en avant de cette ville , résolu, à tout prix, d'empêcher Vandamme d'y arriver. Il posta avantageusement ses troupes , et l'attendit avec la ferme résolution de vaincre ou de périr.

Le but du général Vandamme était de s'emparer de Tœplitz le plus tôt possible; par-là , il arrêtait la marche de toute l'armée combinée qui s'y portraitparZinnwald. La moindreperte qu'elle pouvait essuyer était celle de toute son artillerie , qu'elle aurait été obligée d'abandonner dans les défilés , afin de gagner Brux par les chemins des montagnes qui conduisent à Ober-Lucterdorf. Il attaque

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violemment l'ennemi, qui le reçoit avec une rare intrépidité; l'action se prolonge, et vers le soir une colonne prussienne , soutenue de deux divisions de cuirassiers russes , arrive au secours du général Osterman , et force Vandamme à se retirer sur Karwitz et Kulm. Le général ennemi eut le bras emporté dans cette action , qui le couvrit d'honneur. >

Si Vandamme avait bien justement senti toute l'importance de l'occupation de Tœplitz, il n'est pas douteux que Napoléon n'en fût au moins aussi frappé , et que dans le cas où cette expédition eût été ordonnée pour cette journée , il n'eût porté à la suite de Vandamme tous les moyens nécessaires à son succès. Vandamme n'eût pas été vin seul moment dans la moindre inquiétude sur ses derrières , et alors il réussissait infailliblement; mais au lieu d'avoir cette mission , il eut celle de garder les défilés. Les ayant franchis une fois , il se vit tout à coup non plus seulement arrêté par la vigueur d'Osterman, mais attaqué et forcé à la retraite par un corps considérable de Prusso-Russes. Qui put l'empêcher alors , dans la nuit du 29 au 3o , de revenir sur Hollendorf , d'y prendre position , et d'y envoyer à la découverte des mouvemens de l'empereur? Il aurait appris bientôt qu'une autre direction avait été donnée à l'armée; et comment a-t-il pu l'ignorer? Cette disposition avait été le résultat d'un accident sur-

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venu à Napoléon, qui, surpris tout à coup à Pirna par des vomissements violens , se fit ramener à Dresde. Par quelle funeste inspiration de la plus coupable témérité , Vandamme , à la tête* d'un aussi faible corps, d'une simple avant-garde, osa-t-il concevoir la pensée de résister seul à une armée entière, dont la retraite précipitée augmentait encore l'impétuosité, et d'attendre ce eboc terrible dans u»£ position sur laquelle l'ennemi débouchait de tous les côtés? Ne devait-il pas s'arrêter quand il cessa d'entendre le canon de l'armée impériale , quand il ne recevait aucunes nouvelles? L'honneur, le devoir, inspirent le vrai courage, et l'ambition la témérité. Que de flots de sang ont baigné, la terre pour l'appât d'une conquête qu'il faut rendre à la paix, pour celui d'une simple dignité, d'un grade, dont le lendemain un boulet peut faire justice! Vandamme savait assez la guerre pour juger que n'ayant pas eu assez de troupes pour occuper la hauteur du Geyersberg qui dominait sa droite et qui lui ménageait une retraite , ni pour laisser à Hollendorf une réserve qui eût éclairé le défilé de Teilnitz , il devait reprendre ses positions, aussitôt qu'il vit la résolution vigoureuse d'Osterman de lui disputer jusqu'à la mort la prise deTœplitz; il aurait pu aussi interpréter cette action presque désespérée, et penser qu'Ostermann ne résistait que parce qu'il s'attendait bien à être secouru. Rien

ne peut justifier Vandammc, quand même il aurait reçu de Napoléon lui-même l'ordre positif de s'emparer de Tœplitz : il est coupable du sang qu'il a fait répandre, des pertes irréparables qu'il causa à l'armée. Les ambitions militaires sont insatiables : il y a des missions que le chef suprême ne devrait jamais confier aux généraux qui croient avoir encore leur fortune à faire. Napoléon dot sa ruine à ceux dont l'intérêt était tout entier dans sa conservation ; il périt par le champ de bataille, de la main des premiers hommes de guerre de la France.

Vandamme a bien vu tous ses dangers, mais n'importe, à la guerre tout est possible; et que fait la vie ou la mort de quelques mille hommes? Le 3o, au matin, il a pris position en avant de Kulm, sa droite appuyée aux grandes montagnes, au village de Straden, le centre sur la chaussée de. Peterswald à Tœplitz , et sa gauche , s'étendant jusqu'à Neudorf, appuyée seulement par la faible brigade du général Corbineau. De son côté, l'ennemi fit ses dispositions, et parut sur le terrain avec une masse énorme de soixantedix mille hommes, dont dix mille de cavalerie. Le général Barclay de Tolly plaça son aile gauche entre le Geyersberg et Pirsten, et couvrit les bois de tirailleurs. Deux divisions de cuirassiers russes liaient la droite et la gauche , e( étaient étendues de Pirsten à Karwitz. Une chasse de là

cavalerie russe, sur la gauche du corps français, commença l'attaque. Trop faible pour résister , la cavalerie française fut ébranlée. L'aile gauche ne tarda pas à plier devant les colonnes de Colloredo; elle se retira sur Kulm, suivie de près par l'ennemi. Dans ce moment, la cavalerie alliée continuait son mouvement, dépassait Xeudorf, et marchait dans la direction d'Arbisau. Le centre et la droite de Vandàmme se battaient avec acharnement, et repoussaient les attaques de l'ennemi ; mais le mouvement rétrograde de l'aile gauche avait compromis le salut de l'armée. L'ennemi allait s'établir à Arbisau , alors toute retraite était coupée ; il fallut donc l'ordonner. L'évacuation des hauteurs en avant de Kulm amena un mouvement en arrière , et la cavalerie ennemie s'élança sur les colonnes en désordre. La retraite se changea en déroute complète : les Français se précipitèrent pêle-mêle sur le défilé deTellnitz, après avoir été obligés d'abandonner toute leur artillerie.

Mais là ne fut pas le terme des malheurs de cette brave armée. Vers les deux heures, la tête du corps du général prussien Kleist avait paru à Tellnitz. Ce général, poursuivi par le maréchal Saint-Cyr, suivait dans sa retraite la roule de Glashutt et de Schonwald , et avait fait un mouvement à gauche pour gagner la grande route de Peterswald. Les Français , groupés à l'entrée du

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défilé, se trouvèrent tout à coup entre l'ennemi qui les poursuivait ,• et l'ennemi qui leur barrait le chemin. Dans cette extrémité, et par l'inspiration de leur péril , ils prennent la résolution de s'ouvrir un passage l'épée à la main. En colonne serrée, ils gravissent la montagne : le général Corbineau est à leur tête , ils abordent l'ennemi ; tout ploie devant ce grand acte de désespoir. Le corps prussien est culbuté, et son artillerie est prise. Ce fait d'armes est peut-être unique dans l'histoire des annales militaires ; mais ce succès si extraordinaire devint inutile : poursuivis de près par l'ennemi , les Français sont bientôt forcés d'abandonner ces pièces qu'ils viennent de conquérir. A deux lieues du champ de bataille, les généraux Corbineau , Dumonceau et Phillipon , parviennent à rallier les restes de ce corps malheureux, et arrêtent un instant la poursuite; ils arrivent à Liebenau, où ils sont recueillis par les troupes du maréchal Saint-Cyr.

Cette journée de Kulm coûta à l'armée française près de dix mille hommes , dont sept mille furent prisonniers. Le général Vandamme , le général du génie Haxo et le général Guyot, furent de ce nombre ; en outre trente pièces de canon et deux cents caissons tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Cet échec fut bien fatal. La marche de la grande armée de Napoléon fut arrêtée , et les vaincus de Dresde élevèrent le trophée de Kulm!

Il fallait réorganiser le premier corps qui avait perdu dix mille braves et toute son artillerie. On en forma une nouvelle avec des pièces détachées de différens autres corps , et le commandement fut donné au général Mouton , comte de Lobau. Ce général ne tarda pas à rentrer en ligne et à rejoindre le maréchal Saint-Cyr qui, le 3i , se trouvait à Liebenau , ses troupes occupant Peterswald et Gieshubel; le maréchal Marmont était «à Zinnwald, et le roi de Naples occupait' Sayda.

Combat de Gros-Bccrcn.

Pendant que ces événemens se passaient dans la Saxe et dans la Silésie, la campagne s'était également ouverte du côté de Berlin , et annonçait de nouveaux regrets à la France.

Le 1 7 août , le prince royal de Suède avait concentré son armée entre Berlin et Spandau : son quartier-général était à Charlottembourg ; son armée présentait un effectif de plus de cent vingt mille hommes. L'armée du duc de Reggio , composée des quatrième, septième et douzième corps , et du troisième de cavalerie , comptait près de soixante-dix mille combattans; elle se porta le 18 sur Bareuth, et y prit position. Le maréchal avait Tordre positif de marcher directement sur Berlin et de s'en emparer; cependant il resta [dans .l'inaction le 19 et le 20. Ce retard

DE MIL HUIT CENT TREIZE. 3ag

dut faire croire au prince royal que l'armée du maréchal n'était pas encore en état d'ouvrir la campagne, et qu'il pouvait étendre ses cantonnemtns pour se procurer des subsistances. En conséquence, il porta son quartier-général à Postdam ; ses troupes furent stationnées dans tout le pays en avant, la gauche à Mitteivwalde, la droite jusqu'à Belitz, et les avant-postes à Trebbin, Mensdorf et Mollen.

Cependant le duc de Reggio se mit en marche le 21 , et, quittant la route de Torgau à Berlin, fit un mouvement sur celle de Wittemberg : rien n'expliquait ce changement, de direction. Vers les cinq heures du soir, les avant-postes ennemis sont forcés de rentrer à Tyrow , Wilmersdorf et Zossen, et l'armée s'établit pour la nuit, le douzième corps en arrière de Trebbin , le quatrième à Schultzendorf , et le septième, à la droite, à Christiendorf.

Le prince royal jugea alors qu'il devait livrer bataille pour fermer le chemin de Berlin. Dans la journée du 22 , il concentra son armée : les Russes formèrent la droite à Gutersgotz, les Suédois furent placés au centre à Ruhlsdorf , et la gauche , composée de Prussiens, occupa Tenersdorf etKlein-Beeren. Les généraux Thumus et Borstel, avec lavant-garde, occupaient les positions de Wilmersdorf, afin de couvrir les mouvemens de ces différens corps qui se portaient aux lieux de

55o le portefeuille

rassemblement. Le -2-2, à midi , le duc de Reggio fait attaquer, par le septième corps, le général Thumus qui était à Wilmersdorf : ce village fut emporté, ainsi que le défilé de Wittstock. En même temps, le quatrième corps déboucha par Schultzendorf , enleva le défilé de Juterbogt et la redoute qui le défendait. Cette manœuvre donnant de vives inquiétudes au prince roval pour sa gauche, il retira les troupes qu'il avait à Trebbin et Mittenwalde, et fit avancer le corps du général Tauenzien à Blanckenfeld. L'armée française passa la nuit du 22 au 25 dans les positions suivantes : le général Bertrand, avec le quatrième corps, en avant de Juhndorf, dont il avait emporté la digue; le général Reynier, avec le septième corps, au delà de AVittstock, entre Kertzendorf et Lowembruch ; et le douzième, en avant de Trebbin , gardant Tyrow avec une brigade.

Le 25 au matin , le maréchal Oudinot se remit en marche , donnant à son armée une direction tellement divergente, qu'on ne peut expliquer ce mouvement, qu'en prêtant au maréchal l'intention de battre l'ennemi en détail vers Blackenfeld et Teltow, d'acculer le prince royal sur Postdam, et enfin de le forcer à découvrir Berlin; mais, par cette manœuvre, il se trouvait inférieur à l'ennemi sur tous les points ; au lieu qu'en portant la masse de ses forces sur l'extrême g»u-

che des alliés, il pouvait battre le eorps de Tauenzien isolé, et quand même ce corps eût été soutenu par celui de Bulow, et bien avant de pouvoir être secouru par les Suédois et les Russes ; il lui suffisait de laisser le septième corps pour contenir le centre et la droite de l'ennemi. De cette manière, ce maréchal pouvait arriver à Berlin : c'était l'expédition favorite de Napoléon depuis deux mois; elle était secondée de l'autre coté par le prince d'Eckmùhl. Un pareil succès, au commencement d'une campagne, était décisif; mais il n'en fut pas ainsi. Le septième corps fut dirigé sur Gross-Beeren , le douzième sur Alirensdorf , et le quatrième sur Blackenfeld.

Ce dernier corps , plus prés de l'ennemi, attaqua le premier le général Tauenzien , un peu en avant du bois de Glatow. Aussitôt Bulow prolongea sa gauche sur Lichtenr'ade et Klein-Ziethen , pour soutenir Tauenzien et recueillir le général Borstel qui venait de Mittenwalde. Mais à peine eutil fait ce mouvement, qu'il reçut l'ordre du prince royal de reprendre sa première position à Ilennersdorf , les Français débouchant par Gross- Beeren.

En effet, le général Reynier ayant chassé les Prussiens de Gross-Beeren, développa le septième corps, sa droite appuyée sur ce village, et sa gauche au bois, un peu en avant de Neu-Beeren , et garnit ce bois d'une forte ligne de tirailleurs

dans la direction de Ruhlsdorf. Le prince royal jugea qu'il devait porter tous ses efforts snr cette partie de l'armée française qui en formait le centre; la réussite de cette attaque entraînait nécessairement la défaite des deux ailes en raison de leur isolement. A cet effet , le général Bulow reçut l'ordre d'attaquer sur-le-champ; il resserra sa droite sur son centre, et , formant une masse, il s'avança à une portée de canon. Le général Borslel , avec sa brigade, fut chargé de tourner Gross-Beeren, et d'attaquer le flanc droit du duc de Reggiq. Il était six heures du soir; il n'avait pas cessé de pleuvoir : le feu de l'infanterie était à peu près nul. Soixante pièces de canon, placées en avant du front des Prussiens , commencèrent l'action. L'artillerie française y répondit avec vivacité. Cette canonnade ne décidant rien , Bulow fit avancer ses colonnes ; on en vint à la baïonnette. Le septième corps soutint l'attaque avec vigueur; mais vivement canonné sur sa droite, pris en flanc sur sa gauche par la nombreuse cavalerie suédoise qui s'avançait par Ruhlsdorf, il fut forcé de céder accablé par le nombre. Les Prussiens enlevèrent le village de Gross-Beeren, et le général Reynier effectua sa retraite dans la direction de Gottow.

Le deuxième corps, qui s'avançait parAhrensdorf, avait arrêt»' son mouvement à la hauteur dp ce village. Les généraux Guilleminot et Four-

nier, dont les divisions formaient tête de colonne , attirés par la vivacité du feu sur le centre , marchèrent vers le champ de bataille , appuyant un peu à droite par Sputendorf et Ruhlsdorf, et comme l'obscurité déroba la vue de leurs forces , elles arrêtèrent îe mouvement de l'ennemi. Après plusieurs charges , la cavalerie prussienne évacua même Gross-Beeren , laissant le champ de bataille aux deux divisions françaises. Mais la défaite du septième corps décida la retraite des deux ailes; et, lorsque la nuit fut venue, elles se replièrent également sur Trebbin. Ce combat nous coûta treize pièces de canon et quinze cents prisonniers, presque tous Saxons , qui le lendemain passèrent au service de la Prusse.

Le duc de Reggio continua son mouvement rétrograde les 24 et 25, prenant la direction de Wittemberg par Juterbogt. L'ennemi ne nous suivit qu'avec précaution et avec assez de lenteur : la retraite se fît en bon ordre. Le 3 septembre , l'armée se trouva campée sur les hauteurs de Tenchel et de Tragun, en avant de Wittemberg , le quatrième corps en arrière de Weissig.

Le 28 , l'ennemi se présenta devant Luckau , petite ville qui avait été un peu fortifiée. Mais le commandant français ne se crut pas capable de soutenir une attaque de vive force ; il n'avait avec lui que sept cents hommes, qui furent faits pri-

354 LE PORTEFEI [LLE

sonoiérs. Les Prussiens trouvèrent dans Là place

neuf pièces de canon et des magasins.

Dans le moment où l'armée du nord faisait son mouvement sur Berlin , le général Girard était sorti de Magdebourg avec une division de quatre mille hommes, dansrl intention de joindre le maréchal Oudinot. Le 25 il se dirigea de Ziezar sur Beltzig ; mais , trouvant cette dernière ville occupée par les cosaques de Czernicheff, il s'arrêta à Lubnitz. Le 27 il fut attaqué par la division du général Ilinschfeld. Ce général, qui dans le principe était devant Magdebourg, en avait été rappelé pour opérer avec l'armée; mais, après l'affaire deGross-Beeren,ilfut détachépour reprendre sa position. La division Girard obtint d'abord un avantage marqué, mais les cosaques de Czernicheff étant venus pendant l'action, sur ses derrières, en débouchant par Beltzig, décidèrent l'affaire. Il n'en eût pas été ainsi si le général Dombrowski , qui commandait une division de cavalerie à Wurtemberg, eût exécuté l'ordre qu'il avait reçu de joindre le général Girard. Ce brave général fut blessé de deux coups de feu , et repoussé dans Magdebourg avec une perte de huit à neuf cents prisonniers et six pièces de canon.

Bataille de Dennewitz.

La nouvelle de ces nouveaux échecs surprit Napoléon à Dresde. Les espérances qu'il avait

fondées sur le mouvement du duc de Reggîo

OU

contre le prince royal étaient détruites; mais les pertes essuyées à Gross-Beeren n'étaient pas irréparables. Il résolut de faire renouveler l'attaque contre le prince de Suède. Mais, mécontent des opérations du maréchal Oudinotdans les journées précédentes, il le priva de son commandement, et le donna au maréchal Ney, avec l'ordre positif de se reporter en avant, et, par un mouvement de ilanc, de replacer l'armée sur la route de Dresde à Berlin. Napoléon promit au prince de la Moskowa de le faire joindre à Dahme par le roi de Naples , avec toute la cavalerie de l'armée. Mais cette promesse ne fut pas remplie, et le maréchal Ney ne put disposer, dans ces vastes plaines , que de cinq à six mille chevaux pour éclairer ses mouvemens. Cependant le maréchal,, arrivé à son nouveau poste le 4 septembre, trouva ses troupes concentrées sous le canon de Wittemberg; il les passa en revue, et donna ses ordres pour le lendemain.

Le prince royal avait son quartier-général à Rabenstein ; son armée était disséminée, elle occupait Sayda, Zahna, le défilé de Kœpenip" , Marzahne et Pliphos , avec une avant-garde à Lobessen et Assau. Le prince avait résolu de passer l'Elbe à Rosslau avec une partie de son armée , et y avait fait rassembler tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont;

mais il fut bientôt détourné de ce projet par le mouvement de 1 armée française. En effet, le 5 septembre, la division de cavalerie du général Guilleminot chassa successivement de Beltzig et de Zalina la cavalerie prussienne du général Dobschutz. Le douzième corps prit position à Sayda, d'où il chassa le corps du général Tauenzien. Alors le général Bulow se porta à Kurtzlippsdorf, liant sa gauche avec Tauenzien. Le quatrième corps s'établit à Neundorf , et le septième en avant de Gadegast.

Le 6 septembre, à sept heures du matin, le maréchal Ney remit son armée en marche. Il parait que son intention n'était pas d'engager une affaire ce jour-là, mais bien de doubler l'aile gauche de l'armée combinée par devant Juterbogt, de gagner rapidement Dahme , et de se diriger par Bareuth sur la capitale de la Prusse. En conséquence, le douzième corps eut ordre de s'avancer sur Ohna, le septième sur Rohrbuk. Le quatrième dut couvrir le mouvement de l'armée sur la chaussée de Juterbogt. Le corps du général Bertrand s'avançait sur la route en colonne de marche ; il rencontra bientôt l'avant-garde de Tauenzien, formée en arrière du ruisseau qui traverse le village de Dennewitz; aussitôt l'ennemi démasqua une batterie , et la fit jouer contre la division italienne, qui était en première ligne. Cette réception vigoureuse força le général Ber-

trand à prendre des dispositions pour forcer le passage. La division Fontanelli se forma en avant de Dennewitz , ayant en deuxième ligne celle du général Morand. Une brigade wurtembergeoise se porta sur la route d'Interbogt, une autre se porta à un quart de lieue en arrière de Dennewitz , avec le parc d'artillerie et les équipages. Le général Bertrand fit placer sur un mamelon , à gauche de la route, une batterie de douze , soutenue par les deux divisions d'infanterie. Une autre batterie de même calibre fut établie sur les hauteurs, à côté du village, battant toute la plaine en avant; à la gauche de la première batterie se trouvait le troisième corps de cavalerie. La bonté de ces dispositions se fit bientôt sentir; le village de Nieder-Gersdorf fut emporté , et l'aile gauche de Tauenzien perdit du terrain. Le général Bulow, qui était en position , sa droite à Eekmansdorf et sa gauche à Malterhausen , voyant Dennewitz attaqué vivement , déboucha en avant de Wilinsdorf-, menaçant de reprendre Nieder-Gersdorf, tandis que sa cavalerie faisait mine d'attaquer la gauche du maréchal. Le combat durait depuis quatre heures, et le quatrième corps, seul engagé, le soutenait vaillamment; enfin, le septième, qui avait éprouvé du retard dans sa marche, vint se placer à la gauche de Dennewitz. Les Prussiens, prêts à s'emparer de Nieder-Gersdorf, furent repoussés. Dans ce moment, la division de

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