‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 10 sur 48 · UNE SCÈNE DE L’INQUISITÏON · texte numérisé non relu

UNE SCÈNE DE L’INQUISITÏON

Ce tableau d’un effet terrible eut une grande renommée; et cependant, quand il parut, les coutumes qu’il retraçait, oubliées même en Espagne, avaient cessé d’épouvanter l’Europe. C’était le rêve sombre et douloureux d’une imagination ardente, bien plutôt qu’une réalité. Le comte de Forbin, aide-de-camp du maréchal duc d’Abrantès, gouverneur de Portugal, avait été témoin des malheurs qui terminèrent l’occupation de Lisbonne; blessé et vainqueur au siège d’Evora, il avait rapporté de ses voyages militaires et de son séjour en Lusitanie des impressions et des esquisses sérieuses comme ses revers. Aussi, bientôt après avoir peint, en souvenir des cloîtres de Belem, le Triomphe funèbre d’Inès, il créa la Scène de l'inquisition, en mémoire des prisons de Valladolid ; le public frissonna à l’aspectde ces lugubres tortures.

« Cet ouvrage, a-t-il écrit lui-même, où j’ai mis toute la tristesse « et l’amertume de ma pensée, représente un cachot secret que j’ai « peint en Espagne d’après nature. On m’a dit qu’une religieuse de « Grenade, accusée d’avoir traité avec un matelot de Tanger pour « s’enfuir de son couvent, y fut emprisonnée et jugée comme lui, « qu’une cruelle sentence leur fut prononcée, et qu'ils disparurent à « jamais. L’esprit frappé de ce récit, j’écrivis sur la toile cette page « de mes voyages aventureux ; c’est à la fois son explication et mon « excuse. »

PORTE D’ÉPHRAIM.

La porte d’Éphraïm est aussi nommée porte de Bethléem, Bab-el- Khalil, c’est-à-dire porte du Bien- Aimé, porte de Jaffa; mais elle mérite plus que toute autre le nom de porte des Pèlerins.

C’est en effet sous ces térébinthes dont le feuillage couvre à la fois le chemin et les fossés de la ville, que le voyageur fatigué de sa longue

route, et le cœur agité de pieuses émotions, vient quitter sa poudreuse chaussure pour entrera Jérusalem. C’est par cette porte que, les pieds nus et la tête découverte, en signe de vénération et de pénitence, il pénètre pour la première fois dans la sainte cité. Au-dessus de cette sombre voûte, Soliman, le vainqueur de Rhodes, a posé son chiffre orgueilleux; et cependant, au même moment, ses traités avec François Ier reconnaissaient à la couronne de France le glorieux privilège de protéger la religion catholique en Orient, et garantissaient l’accès des saints lieux comme la sécurité du pèlerinage.

Cette tour qui s’élève si haut par-dessus la forteresse et les créneaux, c’est la tour du château de David; et ces montagnes, dont la ligne ondule par delà le torrent de Cédron et sa stérile vallée, ce sont les sommets d’Hébron et les collines d Engaddi se penchant vers Béthléem. « En commençant par ce sentier qui se détourne à gauche, je fis un « jour le tour des murailles de Jérusalem, et je rentrai par cette même « porte, après avoir parcouru le circuit entier, en une heure cinq « minutes, d’un pas ordinaire. J’avais longé les murs au plus près « possible, passant la porte de David, puis celle des Maugrébins et la '< porte Dorée, murée aujourd’hui. J’avais traversé les tombes musul- « mânes accumulées sous cette partie des remparts qui regarde le tor- « rent de Cédron et borne la grande mosquée. Enfin, après la porte « Sitti-Mariam , j’étais arrivé à la grotte et à la prison de Jérémie. « C’était là une de mes stations favorites, je ne pouvais me lasser d’y « relire les touchantes lamentations, en face de cette ville pleine de « peuple , aujourd’hui si solitaire; \de cette ville accablée d’amertume, dont <( les vierges sont tristes, abattues , et les prêtres gémissants. J’ai lu Ho- « mère à Troie, Sophocle à Colone, Horace àTivoli, Virgile à Naples; « mais quelle poésie peut rivaliser avec les sublimes chants de douce leur de Jérémie à Jérusalem 1 ! » Jérémie, comme parle Bossuet, qui seul semble être capable d’ égaler les lamentations aux calamités 2.

1 Vicomte de Marcellus. Souvenirs de l’Orient. T. Il, p. 29.

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