‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 9 sur 48 · RUINES DE MILO · texte numérisé non relu

RUINES DE MILO

Voilà bien l’antique Mélos, son théâtre de marbre blanc inachevé, ses monts volcaniques, sa rade profonde, asile certain des navigateurs de l’Archipel contre le tumulte des flots. Mais ce qu’on ne peut apercevoir dans ce dessin d’un si grand effet, c’est le petit champ du pauvre Yorgos, situé sur le revers de la montagne, et la niche de l’Église chrétienne, qui me cédèrent en 1820 la fleur du Louvre, cette Vénus victorieuse dont M. de Forbin devint à son tour le gardien et l’admirateur enthousiaste.

Qu’il me soit permis, au milieu des nuages dé l’encens consumé chaque jour aux pieds de mon idole, de choisir et de dégager de la foule le tribut d’un habile appréciateur des arts, M. Jules Janin. Chaque fois, en effet, que la sculpture grecque passe sous sa plume et revient à sa mémoire, l’habile critique semble s’incliner plus profondément devant celle qu’il appela le premier la fille d’Homère et de Phidias.

« La Vénus de Milo, dit-il, se distingue surtout des autres statues « grecques, en ce que celles-ci expriment presque toutes des qualités « exclusivement physiques. Ainsi, le Laocoon, c’est la douleur phy- « sique ; la Diane chasseresse, c'est l’activité physique; le Gladiateur, « c’est la souplesse et l’agilité du corps; l’Hercule, c’est la force; « l’Antinoüs comme les Vénus, c’est la volupté ; la Vénus de Milo, « c’est bien aussi la volupté; mais une volupté plus chaste, plus spirite tuelle, plus idéale; c’est, si l’on veut, la tendresse et l’amour d’une « divinité; mais ce n’est point l’amour sensuel. L’artiste inconnu qui « a taillé ce chef-d’œuvre dans le marbre, après l’avoir rêvé dans « sa pensée , avait certainement au cœur quelque grande et triste « passion qui poussait son génie vers les choses futures... Ce n’est « point la femme de l’antiquité et de l’Orient, consacrée et soumise

aux plaisirs de l'homme; c’est la femme après son émancipation, avec la liberté de son amour et l’indépendance de sa personne, telle « que le monde moderne l’a pressentie. Voilà pourquoi la Vénus de « Milo, bien plus universellement comprise de tous, va droit au senti- « ment de la foule, et nous paraît supérieure à toutes les Vénus anti- « ques 1 . »

O Vénus ! charme de mes yeux et de mon souvenir, pardonne si l’aspect de l’île qui te vit briller et renaître m’a rappelé ma conquête2, et si lorsque tu viens de quitter en ma faveur les ondes de Milo, j’ose répéter ce que te disait Homère, « quand le souffle humide du zéphyre te « portait sur la molle écume des vagues. »

« Les Heures mènent la belle et majestueuse Vénus vers lesimmor- « tels; ceux-ci l’accueillent en la contemplant, lui présentent la main; •« et chacun eût voulu conduire en sa maison une si jeune et si chaste « épouse, tant ils admirent la beauté de Cythérée!... Salut, déesse aux « yeux noirs et au doux sourire 3. »

Eh bien ! c’est aux flancs de cette montagne qui porte encore les marbres du théâtre, mais bien loin derrière nous, que se trouva la belle statue. Elle avait été dans sa nudité originelle déesse chez les

Grecs; sous la conquête romaine, impératrice chargée de colliers d’or; enfin , sainte Vierge sous les chrétiens; et, après avoir sommeillé plus de mille ans sous des moissons stériles et des herbes sauvages , elle s’est réveillée à ma voix pour venir régner encore au sein des musées de mon pays.

1 L’Artiste, deuxième série, t. 7. p. 160.

- Souvenirs de l’Orient, t. 1 p. 233.

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