‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 15 sur 48 · VUE DE JÉRICHO · texte numérisé non relu

VUE DE JÉRICHO

« Jéricho n’est plus qu’un assemblage de cabanes de terre et de « roseaux recouvertes d’une espèce de fougère desséchée ; ses mu- « railles si célèbres sont remplacées par des fagots de ronces et de « chardons. L’aga habite le haut d’une tour carrée, ruinée à tel point

1 ’Twas not for fiction chose Rousseau this spot,

Peopling it with affections ; but he found It was thé scene which passion niust allot To the mind’s purified beings :

5 Rousseau. Confessions, liv. Ier.

Byron, Ch. liai*, c. in.

que j’eus beaucoup de peine à y monter... Jéricho est assise dans une plaine; la mer Morte paraît sur la droite, cachée en partie par « le promontoire de Ségor. Le Jourdain se montre de loin sur la gan- « che, entre des monticules couverts de buissons épineux. Derrière « moi, étaient les collines de sable que je venais de quitter et dont le « désordre et la solitude m’avaient frappé d’une manière si vive *. »

Ajoutons à cette vue de la ville, une merveilleuse description de la vallée.

« Qu’on se figure deux longues chaînes de montagnes, courant pâte rallèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. « La chaîne du levant, appelée montagne d’Arabie, est la plus élevée; « vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur per- « pendiculaire tout à fait semblable au Jura par sa forme, et par sa « couleur azurée. On ne distingue pas un sommet, pas la moindre « cîme; seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme « si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale du ciel, eût « tremblé dans quelques endroits.

« La chaîne du couchant appartient aux montagnes de Judée....

« La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes offre un « sol semblable au fond d’une mer depuis longtemps retirée; des plaie ges de sel, une vase desséchée, des sables mouvants, et comme sil— « lonnés par les flots. Çà et là des arbustes chétifs croissent pénible— « ment sur cette terre privée de vie; leurs feuilles sont couvertes du « sel qui les a nourries, et leur écorce a le goût et l’odeur de la fu- « mée... Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré; il se traîne « à regret vers le lac empesté qui l’engloutit... Tels sont ces lieux fa- « meux par les bénédictions et par les malédictions du ciel : ce fleuve « est le Jourdain, ce lac est la mer Morte2. »

1 Forbin. Voyage au Levant, p. 95 5 Chateaubriand. Itinéraire, T. (II. p. 175.

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Ne quittons pas encore nos célèbres pèlerins, et dans cette plaine de Jéricho que Walter Scott a décrite à son tour, comme s’il l'eût vue aussi : « Sur les bords de ce lac qui ne renferme aucun poisson dans « son sein, ne porte aucune barque à sa surface, et dont le bassin re- « douté, seul lit digne de ses tristes eaux, n’envoie aucun tribut à « l’Océan; sur ce sol qui est encore tel que l’a retracé Moyse; du sel « et du soufre où jamais on ne sème, où rien de vert ne germe jamais' ; sur « cette terre enfin qui peut s’appeler morte aussi bien que la mer2, » plaçons, non sans doute comme dans le Talisman de l’Enchanteur écossais les brillants champions des croisades , mais bien ces Arabes du désert dont l’aspect interrompt la monotonie et parfois même le cours du voyage.

Ceux-ci ont cherché l’ombre du seul palmier que la ville nommée jadis la Cité des Palmiers possède encore, si même ce bel arbre croissant près des murs de Jéricho n’est pas le rêve du peintre ou plutôt un pittoresque anachronisme.... Mais puisque j’ai déjà cédé ma plume de commentateur à des mains plus illustres et plus exercées, qu’il me soit permis de montrer encore mes bédouins sous les couleurs dont les revêt le magique pinceau de l’auteur de Y Itinéraire.

« Les Arabes, partout où je les ai vus en Judée, en Égypte, et même « en Barbarie m’ont paru d’une taille plutôt grande que petite. Leur « démarche est fière. Ils sont bien faits et légers. Ils ont la tête ovale, « le front haut et arqué, le nez aquilin, les yeux grands et coupés en « amandes, le regard humide et singulièrement doux. Rien n’annon- « cerait chez eux le sauvage, s’ils avaient toujours la bouche fermée; « mais aussitôt qu’ils viennent à parler on entend une langue bruyante « et fortement aspirée; on aperçoit de longues dents éblouissantes de

« blancheur, comme celles des chacals et des onces : différents en cela « du sauvage américain, dont la férocité est dans le regard, et l’ex- « pression humaine dans la bouche.

« Les femmes arabes ont la taille plus haute à proportion que celle ci des hommes. Leur port est noble, et par la régularité de leurs traits, « la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rap- « pellent un peu les statues des prêtresses et des muses. Ceci doit « s’entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées « avec des lambeaux : l’air de misère, de saleté et de souffrance dé- « grade ces formes si pures; un teint cuivré cache la régularité des « traits; en un mot, pour voir ces femmes telles que je viens de les « peindre, il faut les contempler d’un peu loin, se contenter de l’en- « semble, et ne pas entrer dans les détails. *»

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