LE CHATEAU DE LABARBEN
Ici le peintre n’a cherché d’autre inspiration que les souvenirs de sa famille et de son enfance.
A l’ombre de ces vieilles tours paternelles, sur les bords de cette petite rivière qui baigne de ses ondes solitaires plus de rochers que de prairies, sous ces voûtes où brillent les écussons des preux et les devises des troubadours, s’écoulèrent les premières années de M. de Forbin, jusqu’au moment où la tempête révolutionnaire devait insulter ces créneaux, ensanglanter ses foyers, et l’entraînant lui-même dans le cours de l’invincible torrent, agiter sa vie des plus bizarres vicissitudes.
Et cependant, plus heureux que tant d’autres habitations des proscrits, l’antique château, à la fois palais, donjon et forteresse, a résisté au vandalisme qui signala nos cruels essais d’égalité. Serait-ce donc
1 Chateaubriand. Itinéraire, T. II. p. 201.
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que la puissante masse de l’édifice, incrustée dans le roc de sa base, a défié les efforts des hommes, et que les bourreaux, cette fois, se trouvèrent trop faibles pour détruire?
Rien de plus pittoresque que ce grand castel lancé en l’air, comme un nid d’aigle au sommet d’une roche isolée et inaccessible. Il domine la vaste forêt aux pins résineux et la vallée semée d’oliviers, qui mène vers la ville de Salon, rafraîchie par des fontaines si abondantes et si limpides. Fertile avenue de la plus stérile plaine de France! Rien de plus beau que ces hautes tours, surmontées elles-mêmes par le donjon des Forbin , quand un rayon du soleil couchant, passant par dessus une mer étincelante , les dore et les illumine .
Ces têtes de léopard supportant l’altière corniche, qui semblent, comme autant de gueules de coulevrines, menacer au loin, ce sont les armes de l’illustre famille.
Cette chapelle, à qui l’ogive gothique, unie à une achitecture plus récente, donne une gravité plus favorable aux pieuses pensées, et cette croix de fer dressée sur les fortes murailles, recouvrent l’autel où s’agenouillait Saint François de Sales, quand ce vénérable allié de la maison de Forbin venait occuper, sous ces voûtes féodales, l’appartement qui porte encore son nom.
Ces larges ouvertures, que soutiennent et traversent d’élégants piliers, éclairaient les salles d’armes, les corridors et les stalles des chevaliers assaillis dans l’inexpugnable manoir.
Cette grosse colonne , haute de cent pieds, dont l’œil fait le tour, qui termine une des terrasses , plonge sur des précipices, et s’enfonce en s’élargissant sous le sol, c’est le puits indestructible, dont l’eau, partie de si bas , devait ainsi , sauve de toute atteinte , désaltérer les assiégés défenseurs de la roche aride.
Plus loin , ce pavillon moderne qui voit au-dessous de lui la cime des grands arbres croissant à ses pieds, fut peint par le célèbre Granet, le voisin et l’ami constant des générations qui se succèdent à Labarben; c’est là que ce merveilleux peintre de la lumière intérieure des mœurs du cloître , ainsi que le comte de Forbin , son compagnon le plus fidèle, le plus intime et le plus cher, s’aidant l’un l’autre de
leurs conseils et de leur goût dans des compositions si diverses , revenaientensemble préluder, dans le silence et la retraite de leur commune patrie, aux travaux qui devaient les faire connaître tous les deux à
l'Europe. C’est là qu’aprôs avoir si longtemps étudié les divines loges
et les arabesques du Vatican, Granet, dérogeant une fois à son genre favori, a reproduit sur ces murs chevaleresques des drames mythologiques , des paysages , des scènes de clair-obscur, des guirlandes de fruits et des encadrements de fleurs, dignes eux-mêmes d’une sérieuse étude et d’une habile reproduction.
Enfin, près d’une longue salle où les poutres, chargées d’inscriptions latines et espagnoles, témoignent des coutumes et de la littérature de l’époque de Louis XIII , on vénère le portrait de Palamède de Forbin, dit le Grand , principal conseiller et lieutenant-général du roi René et de Charles d’Anjou. Ce ministre, que Mézerai nomme le plus grand, négociateur de son temps , fit arriver aux mains de Louis XI l’héritage des comtes de Provence ; et réunit ainsi à la couronne de France les royaumes de Naples et de Sicile , les duchés d’Anjou et du Maine, comme aussi tous les droits que possédaient les mêmes comtes de Provence sur les royaumes d’Aragon, de Jérusalem, de Majorque, de Valence, de Barcelone, sur les îles de Corse, de Sardaigne, et sur le Piémont.
En récompense d’un tel service, et pour en perpétuer les heureux effets, Louis XI, à son tour, nomma Palamède gouverneur du Dauphiné et de la Provence en l’investissant d’une autorité presque royale. Ainsi: « Le Roi fut fait Comte,
« et le Comte fut fait Roi. ’»
1 Devise des Forbin : « Regem ego Comitem, me Cornes Regem. »
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