‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 18 sur 48 · UNE TEMPÊTE · texte numérisé non relu

UNE TEMPÊTE

J’ai, pour ainsi dire, assisté en personne à la naissance de ce tableau, et bien mieux que pour tout autre, je suis en état de rendre compte de la pensée de l’auteur, comme des procédés de son imagination.

Parti de Provence, où le rappelaient toujours ses souvenirs les plus chers et l’invincible penchant vers la patrie que Dieu a donné à l'homme comme le plus doux de ses bienfaits, M. de Forbin se rendait à Lucques vers la fin de l’été de 1826, pour y retrouver sa famille encore ; et , côtoyant ces magnifiques avenues de Gènes , qui luttent entre elles de pittoresques beautés, ces Riviere di Ponente et di Levante, qui étalent au plus brillant soleil leurs élégantes villas, les riches ombrages de leurs vallées et les âpres sommets de l’Apennin, il fut accueilli dans le golfe de la Spezzia par un de ces grands orages si rares en Italie dans la brûlante saison , mais qui alors épouvantent la mer et la terre.

En arrivant chez moi, à Lucques, le voyageur avait encore l’esprit frappé de ce terrible spectacle; il m’en fit une description où je reconnus à la fois la mémoire de l’artiste et l’enthousiasme du poète : une chose, disait-il, manquait pour achever ce tableau. C’était au milieu de ces convulsions de la nature, et pour contraste, un ouvrage de la main des hommes, un édifice bravant la fureur des éléments. Il avait été tenté de placer sur la rive de la mer le temple de Sunium, que jadis nous avions contemplé tous deux ; et il me montra sur son

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carnet de voyage, à côté de l’esquisse de cette tempête prise sur le fait, les colonnes de Minerve tracées de souvenir.

Le lendemain, pressé de montrer à mon hôte les merveilles de la cité que j’habitais, je le conduisis au Duomo de Lucques, et comme j’essayais de lui expliquer les sculptures de divers âges qui signalent son vaste péristyle : « Voilà ce qu’il me faut, me dit-il en m’interrompant. « Ce péristyle aux arceaux gothiques, posé sur les écueils de la « Spezzia ses voisins, sera d’un bien meilleur effet que le temple « grec regardant de si haut les ondes, et ne prenant aucune part à « la tempête. Ici, mon architecture chrétienne, rapprochée des flots, « et résistant à leurs efforts, offre un asile plus sûr et plus naturel « contre l’orage; c’est, comme un port, un abri, dressés au milieu des v périls, et accessibles à tous les naufragés. » Il y avait là une pensée religieuse et philosophique. Plus tard, pour accroître la terreur de la scène, l’artiste, par une de ces mélancoliques fictions qui lui étaient familières, jeta sur ces marbres polis par les vagues le cadavre d’une jeune femme retirée des flots.

J’ai toujours eu pour cet ouvrage une véritable prédilection ; serait-ce parce que j’en ai suivi attentivement dès son origine la composition , l’effet et le succès? ne serait-ce pas aussi parce qu’il me retrace les portiques de la grande église de Lucques, les rivages que j’ai tant aimés de la belle Italie, et cette atra , tempestosa , onda marina 1 , que j’ai tant de fois, avec délices , vu se briser à mes pieds?

Quoi qu’il en soit, je m’étais toujours promis à moi-même de raconter un jour ces détails pour veuir en aide à ma propre mémoire ; et j’ai souvent, moi qui ne sais pas peindre et ne puis qu’écrire, dit comme Longus à la vue du tableau de l’antre des Nymphes : « Cette peinture, « qui plaît à l’imaginatiou et montre si bien l’excellence de l’art, je « l'ai tant considérée et admirée, que l’envie m’est venue de la décrire « à mon tour 2. »

1 Pétrarque. Sonnet. 118.

2 ’AW r, Ypacpv) xspTrvoTÉpa, xa'i s/ouxa repix-c^v.... îôôvta pis xat Bauuacavxa

tto0o<; eff)(ev àvTiypa'^ai xîj ypacprj.

Longus. D.ipdniset Chloé, préface.

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