‹ Portefeuille du comte de Forbin, directeur général des musées de France, contenant ses tableaux, dessins et esquisses les plus remarquablesChapitre 4 sur 48 · LE CAMPO-SANTO · texte numérisé non relu

LE CAMPO-SANTO

i quelques jours plus calmes et plus heureux ajoutés à une vie agitée eussent permis à celui dont nous offrons les ouvrages au public, de présider lui-même au choix de ses dessins, et de les commenter avec la merveilleuse intelligence des arts et le style élégant qui lui appartenaient, voilà sans doute l’œuvre de son pinceau qu’il eût placée en tête de toutes ses autres œuvres. Puis-je mieux faire que de le laisser parler lui-même, et de répéter après lui ce qu’il me racontait pendant notre commun séjour en Toscane, à son retour de Pise, dont il ne se lassait pas de visiter les saintes merveilles ?

« C’est là, me disait-il, que l’imagination se nourrit de hautes pen- « sées et de nobles souvenirs, l’art de précieuses observations , l'âme « d’émotions pieuses. Sous ces voûtes qu’éleva l’architecture renais- « santé, près des gothiques sculptures et des tombes des vieux chré- « tiens qui font du cimetière pisan le plus étrange musée du monde; « dans ces germes vigoureux de la peinture qui percent le sol de la (' barbarie et laissent pressentir de prochaines fleurs, je ne sais si, au « milieu de bien des traits informes et d’ébauches incomplètes , il faut « plus admirer le Triomphe de la mort, le Jugement et l’Enfer, créa- « tions inspirées par le terrible Dante au bizarre et inventif Or gagna, « ou les essais grecs à demi de Buffalmacco , ou la sévérité de Memmi « dans la vie miraculeuse de Saint Renier, ou la riche composition et

la variété de Benozzo, et son histoire sainte, ou surtout dans les malheurs de Job, le naturel et la noble simplicité de Giotio. Puis, lorsque, fatigué bien plus que rassasié de ces études sérieuses, je cherche à récréer mes yeux et mon esprit, je regarde la gracieuse danse des noces de Jacob et de Rachel, la rusée Vergognosa, ou bien ce troubadour, enfant de la Provence, ma patrie, qui vient charmer de ses lais poétiques les petites cours des tyrans italiens, et me rappelle qu’ artiste et gentilhomme provençal moi-même , je déploie chaque soir mou portefeuille devant les Bourbons de Lucques, le grand-duc de Toscane et les princesses de la maison de Savoie.

« Enfin, m’asseyant sur le gazon qu’entourent ces saints portiques, je pense à cette terre qui le fait verdir, terre de Palestine apportée par les chevaliers pisans, et dérobée à cette Jérusalem que j’ai vue aussi.

« C’est ainsi que le Campo-Santo se mêle aux souvenirs et aux vicissitudes de ma vie; et si j’essaie de le retracer dans sa funèbre magnificence, ce n’est pas que je lui demande un exercice pour la main du peintre; je n’y cherche qu’une jouissance pour la mémoire du voyageur. »

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