LA DANSE DE L’ALMÉE DE BÉNY-SOUEYF
Bény-Soueyf est une de ces haltes insignifiantes que le voyageur, chagrin d’avoir quitté les merveilles de la cité tumultueuse des Kalifes, et impatient d’atteindre les ruines muettes de Thèbes, doit subir dans le cours de sa lente navigation : heureux quand des aimées même rustiques viennent interrompre par un riant épisode le monotone itinéraire.
Certes , on ne reconnaîtra pas ici ces brillantes improvisatrices du Caire, qui promènent dans les sérails et dans les riches cafés leurs danses et leurs séductions. Ce n’est qu’une aimée errante, cherchant à plaire à des Fellah fatigués du labeur des champs, à quelques indo-
1 Le Bouquet sacré, composé des plus belles fleurs de Terre Sainte ; parle père Boucheh,
lents Arabes, à des soldats albanais, et peut-être au Turc, seigneur de "'A Bény-Soueyf, qui la regarde du haut de sa forteresse ombragée d’un palmier.
Et cependant il me semble que, dans cette esquisse des mœurs modernes , reparaissent encore quelques traces des mœurs d’autrefois. La danse trop vive de Y abeille, si bien décrite par M. le duc de Raguse, dans le précieux volume qu’il nous a donné sur l’Égypte, n’est-elle pas l’image d’Io piquée par le frelon vengeur, qui la poursuivit jusque sur ces mêmes rives du Nil, où elle fut honorée comme une déesse 1? Et ces pantomimes d’Io furieuse et de l’amoureuse Ariadne, ne peuventelles, sous d’autres noms, charmer aujourd’hui les fils de l’Orient et du désert?... « Non, jamais, répond le rigide philosophe de Lucien; « jamais avec ma longue barbe et mes cheveux blanchis, je ne con- « sentirai à m’asseoir au milieu de ces femmes et de ces spectateurs « insensés, pour applaudir à tant de gestes voluptueux, et pour en- « courager une telle mollesse 2. »